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Tuuri dépassa le bosquet qu’elle avait repéré et s’arrêta. Elle jeta un coup d’œil nerveux en arrière. Quelques arbres malingres masquaient la vue mais la silhouette du camion, d’un blanc sale, se détachait nettement derrière leurs troncs sombres. Combien de pas l’en séparaient, à peine une cinquantaine ? Plus de cents ? Une sacrée distance, à ses yeux. Une imprudence, estimeraient certains, compte tenu de son statut d’individu naïf. Une nécessité, s’écriait une autre voix dans sa tête, porte-parole d’une part d’elle-même qui en avait assez d’être enfermée, d’être protégée. C’avait été inéluctable. Cependant, elle n’était pas venue pour cela. Elle était venue pour… découvrir ce que nombre des siens avait fini par oublier, ces éléments du passé qui ne demeuraient que dans ces lieux désertés de toute vie humaine, tels des fantômes résistant à l’écueil du temps.
La vision devant elle se prêtait plutôt bien à cette affirmation, d’ailleurs.
Alors que son regard se portait devant elle, un frisson la saisit. Le temps avait fait son œuvre, ici ; le sol, recouvert d’une substance à l’origine plutôt souple, était craquelé et ponctué çà et là de vrilles végétales et de débris de toutes sortes. Plusieurs épaves grinçaient dans leurs vieilles carcasses métalliques et rouillées, silhouettes massives prolongées par endroits par des blocs de plastique colorés réduits en morceaux. Là, un escalier droit donnait sur ce qui avait dû être une plateforme de glissade à la surface bosselée ; là encore, des piliers soutenaient des caisses ouvertes à taille humaine – quoique de petite taille – reliées par des ponts de cordes délitées. Un énorme jouet était fixé au sol par un ressort épais et figurait une sorte de cheval aux formes plates avec une assise étroite. Des poignets à la peinture défraichie, en partie remplacée par des plaques de lichen, l’équipaient. Des notes sinistres s’élevaient au gré de ses oscillations incertaines, portées par le vent ou par autre chose. Des cordons végétaux s’enroulaient çà et là autour de ces restes, jusqu’à les recouvrir parfois en entier, comme pour en effacer peu à peu l’existence. Reflets d’une humanité déliquescente, qui avait dû se réinventer pour survivre et ne pas sombrer comme ce qu’elle avait laissé derrière elle.
Tuuri ne connaissait pas ce type d’endroits mais, pourtant, elle en devinait l’usage, et y songer la remplit d’une indicible tristesse : des jeux. Une sorte d’aire de jeux, pour des enfants sans doute. Les dimensions s’y prêtaient bien. Voir un tel lieu, qui avait dû être le théâtre de tant de joie, désormais à l’abandon et livré à lui-même et à l’oubli, sonnait presque comme une injure. Mais la réalité était ainsi, comme dans tant d’autres lieux, ailleurs.
La lumière crépusculaire soulignait tous ces contours avec une acuité étrange et y conférait un aspect éthéré, accentuant le côté inquiétant. Presque menaçant. Un instant, Tuuri regretta de s’être rendue là, seule, poussée par la curiosité et le besoin de se dégourdir les jambes – elle avait aperçu de loin des morceaux colorés et avait décidé d’investiguer par elle-même. Autour d’elle, le silence s’étirait, paresseux et de plus en plus inconfortable, sans chercher à l’être moins. Tuuri déglutit. Il n’y avait rien de plus à voir que cette vision désolée. Peut-être devrait-elle retourner au véhicule et rejoindre les autres.
Elle hurla lorsque quelque chose se posa sur son épaule, et son cri déchira le silence ambiant. Elle se retourna dans un mouvement vif, incertaine quant à la manœuvre suivante – qu’aurait-elle pu faire, face à un troll ? – et eut la surprise de tomber sur le visage ahuri de Sigrun, qui se questionnait sur la raison d’une telle réaction. Une vague de soulagement assaillit Tuuri. Ce n’était que sa main. Tout allait bien.
– Ouah, t’es vraiment sur les dents, ma parole ! s’exclama la capitaine autoproclamée de l’équipe en levant les mains en signe de défense.
Elle paraissait désormais plus amusée qu’autre chose. Son regard se porta vers le panorama auquel Tuuri tournait désormais le dos, un sourcil haussé.
– Cela dit, je comprends que tu sois sur les nerfs, c’est vraiment glauque comme endroit ! Et très bizarre, aussi. C’est quoi comme truc, on dirait une exposition d’objets bizarres – des trucs pour torturer les trolls, peut-être ?
Tuuri secoua la tête, amusée malgré elle par la suggestion loufoque. Elle aurait pu croire que Sigrun ne racontait cela que pour détendre un peu l’atmosphère et la dérider un peu, évacuer l’angoisse passée, mais il était tout à fait plausible qu’elle considérât réellement son hypothèse comme valide.
– Je dirais plutôt que c’était une ancienne aire de jeux. Pour les enfants, je pense ; tout semble être dimensionné pour eux.
Sigrun scruta les ruines avec une certaine attention, les traits crispés en une moue sceptique.
– … Mouais, c’est possible, concéda-t-elle finalement, sans parvenir néanmoins à cacher une certaine déception.
Tuuri pinça les lèvres, amusée par la grimace boudeuse de la norvégienne.
– Tu m’avais suivie ?
Sigrun la fixa un instant avant d’hausser les épaules.
– Je t’ai vue partir, oui. Lalli voulait te suivre, mais je lui ai dit d’attendre ; t’avais l’air d’avoir besoin d’un petit moment à toi. Emil l’a accaparé, du coup.
Une sorte de joie envahit Tuuri à ces mots. Ils ne se connaissaient que depuis quelques jours, mais l’expédition et ce qu’ils avaient déjà vécu semblaient avoir tissé des liens solides entre les différents membres. C’était quelque chose qui avait manqué à Tuuri, dans sa vie isolée avec son frère et son cousin, depuis la disparition des leurs. Une franche camaraderie partagée avec d’autres personnes, de celle qui soudait les uns les autres, les incitait à se confier leur vie si nécessaire. Certes, un tel lien existait entre elle et les deux autres survivants de sa famille ; mais ils étaient une famille, les seuls membres qui en restaient, et elle avait depuis longtemps aspiré à des liens similaires avec d’autres personnes. Constater le souci que lui portait son aînée la ravissait et la réconfortait en même temps.
Elles se turent pendant quelques secondes, songeuses. Puis Sigrun se racla la gorge.
– Bon, je ne sais pas toi, mais c’est que je commence à avoir faim ! Tu viens ?
Tuuri acquiesça, heureuse, et emboîta le pas de celle qu’elle aimait désigner comme une amie. Songeant qu’ils avaient déjà trouvé, au milieu de ces ruines et de cette mer de désolation, quelque chose de bien plus précieux que n’importe quelle découverte qu’ils seraient en mesure de faire durant leur expédition. Quelque chose qui les inciterait à tenir tête, quel que fût le défi à affronter.
