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Toucher les étoiles

Summary:

Tout ce qu'il voulait, c'était toucher les étoiles.

Chapter 1: Faster

Chapter Text

Faster

 

Il se demanderait toujours comment il avait pu en arriver là. Il avait travaillé dur, passé les tests de présélection, s’était entraîné pendant des mois ; il galérait pour se maintenir à niveau mais il estimait tout de même avoir obtenu des résultats acceptables. Il avait finalement été récompensé de ses efforts et s’était vu attribuer un des derniers prototypes de jet – une bête de course, maniable et puissante, qu’il regardait maintenant s’aligner sur la ligne de départ depuis le stand technique.
Il aurait dû se trouver à l’intérieur du cockpit. Il avait attendu ce moment précis pendant des années : la course, la sensation grisante de la vitesse et tant pis s’il ne pilotait pas avec suffisamment de dextérité pour se classer parmi les meilleurs.

— Eh ! Qu’est-ce que tu fais là ? Dépêche-toi, ils vont bientôt partir !

Un camarade de promotion s’inquiétait de sa présence ici. Généralement, les pilotes qui avaient été sélectionnées ne restaient pas traîner dans les stands : il fallait vérifier la machine, préchauffer les moteurs, tester un ultime réglage…

— Je me suis fais remplacer. Je… ne me sentais pas bien.

C’était son droit. Il pouvait désigner lui-même le pilote qui prendrait sa place, et la liste d’attente était suffisamment fournie pour qu’il puisse faire son choix.
L’autre n’insista pas. Heureusement, parce que le remplaçant en question ne faisait pas partie de la liste d’attente, ni du pool de pilotes d’essais certifiés, ni même de l’école de pilotage voisine.
Il n’arrivait plus à se souvenir pourquoi cela lui avait parut une si bonne idée, hier soir. Il avait fêté sa sélection avec quelques amis, puis il avait décidé de rester seul et d’oublier les sacrifices personnels dans un ou deux verres de plus.
Puis le gosse lui avait demandé le plus simplement du monde et comme s’il était tout à fait normal qu’à son âge et à deux heures du matin, il soit assis à un comptoir de bar dans un des établissements les plus chauds de la ville, s’il était exact qu’il participait à la course du lendemain.
Il l’avait tout d’abord traité comme une hallucination. Le mioche n’était pas vêtu et ne s’exprimait pas comme ces petits vagabonds qui traînaient les rues des banlieues défavorisées de la ville, à vivre de mendicité et de rapine. Non, il donnait plutôt l’air de sortir d’un collège privé sélect.
À travers les brumes de l’alcool, il avait fini par saisir que le gamin voulait piloter pendant la course. Puis il avait compris qu’il voulait piloter son appareil. Alors il avait titubé vers un lavabo et avait plongé la tête sous l’eau pour dessoûler. Une fois qu’il eût les idées plus claires, bien qu’humides, il avait presque espéré que le gamin ait disparu, mais il avait fallu se faire une raison, il était toujours là.

Et le pire, c’était qu’il l’avait convaincu. Sur le moment, du moins. À présent, il sentait une boule se former dans son estomac au fur et à mesure que les régimes moteurs montaient en puissance. Son mensonge allait finir par devenir réalité : il ne se sentait vraiment pas bien.

— Alors ? Qui pilote à ta place ? demanda une fille derrière lui.

Elle faisait partie des pilotes sur liste d’attente, et énuméra une volée de noms parmi les plus doués de la promotion. Il secoua la tête négativement.

— Allez… Il faut bien quelqu’un pour faire fonctionner cet engin…

Il aperçut du coin de l’œil un couple de commissaires de piste qui fondaient sur lui tels des rapaces affamés. Bon, maintenant, il en était sûr : ce n’était pas une bonne idée.

— Nous venons d’apprendre que vous ne participez pas à la course, commença le premier. Cependant, vous êtes toujours enregistré comme pilote de votre appareil.
— Si vous nous donnez le nom de votre remplaçant tout de suite, continua son collègue, nous pourrons encore régulariser la situation.
— Je… ne sais pas.

Et il se rendit compte, à sa grande horreur, que c’était la vérité. Tout ce qu’il savait du gosse, c’était qu’il l’avait battu à plate couture sur un simulateur de vol quelconque. Un jeu vidéo. Pas le genre d’argument à avancer, en fait.

— Nom de dieu, qui pilote cet appareil ?

Il avait dû bricoler des cales pour que les pieds du gosse touchent les palonniers. Et le gamin ne devait pas avoir plus de dix ans. Ce qui n’était pas non plus la meilleure chose à annoncer aux commissaires de piste.
Une très mauvaise idée, vraiment. Mais à vrai dire, il était trop tard pour s’en soucier : dans un rugissement, les jets s’élancèrent sur la piste. La course consistait en un simple contre-la-montre. Un aller-retour jusqu’à la balise en haute atmosphère, tout serait fini en moins de cinq minutes.
Ce furent les minutes les plus longues de sa vie.

La séquence d’arrivée resta dans les annales comme la plus bordélique qu’ait jamais connu ce circuit. Les agents de sécurité couraient sur la piste pour intercepter le fraudeur, les appareils slalomaient comme ils pouvaient pour regagner leur stand, le panneau d’affichage des résultats annonça l’annulation pure et simple de la course, ce qui provoqua des remous parmi les spectateurs, certains allant même jusqu’à envahir la piste et augmenter la confusion ambiante.
Il songea avec détachement qu’il pouvait dire adieu à sa licence de vol tandis que, successivement, un agent extrayait le gosse du cockpit, les caméras zoomaient sur ce pilote inattendu et un homme d’âge mûr, le père peut-être, ou un quelconque tuteur, bousculait les commissaires de piste pour administrer une gifle retentissante au gamin.

Le plus curieux, dans tout ça, c’était que personne ne semblait s’intéresser aux résultats de la course. Il sourit tout seul en contemplant le panneau. Il allait devoir se reconvertir dans une autre branche et renoncer à voler, ou bien acheter son brevet de pilote au marché noir, mais il se dit que finalement, ce n’était pas trop cher payé.
Le gamin avait tout simplement pulvérisé les scores. Et personne n’avait l’air de s’en rendre compte. D’accord, la course ne serait pas validée, mais, avec un tel potentiel, il était curieux de savoir ce que deviendrait le gosse dans une dizaine d’années.
Et peut-être même aurait-il l’occasion de le recroiser sur un circuit, qui sait ?