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C'était tard, minuit approchait, les feux d'artifices n'allaient pas tarder à illuminer le ciel. Il faisait froid dehors. Sur le balcon, le vent faisait trembler les grelots accrochés au mur. Bakugo ne portait qu'une veste et sentait ses mains brûler doucement au contact du froid. Il allait sûrement attraper la crève, mais il restait accoudé sur la balustrade, à observer chacune de ses respirations projeter de longues fumées blanches sous la faible lumière de son salon derrière lui.
C'était silencieux pour le moment. Les rues étaient vides, les lumières des appartements et des maisons étaient presque toutes allumées. Les familles et les amis se retrouvaient probablement pour fêter le nouvel an ensemble. Ils se préparaient dans de jolies tenues pour un repas interminable, des rires et de nombreuses coupes de champagne.
Bakugo était sorti tôt de l'agence. Best Jeanist n'avait pas voulu lui donner de patrouille supplémentaire pour aujourd'hui. Alors il était rentré, fait une sieste beaucoup trop longue pour être reposante, puis s'était traîné à la douche.
Il avait encore quelques mèches humides près de sa nuque, à ce rythme il allait vraiment finir par tomber malade. Et la bière entre ses doigts n'aidait pas à le réchauffer. Il aurait peut-être dû commander quelque chose à manger plutôt que de se contenter des quelques restes dans son frigo.
Bakugo avait hâte que cette soirée se termine, il n'avait jamais vraiment aimé les festivités autour de cette période de l'année. C'était inutile à ses yeux, un semblant de changement. Il avait fait l'effort de rejoindre sa famille pour Noël, passer le dernier jour de décembre seul ne le dérangeait pas. C'était même mieux vu son humeur.
D'une main engourdie par le froid, il jeta un coup d'œil à son téléphone. Plus qu'une vingtaine de minutes et il pourrait aller tranquillement dormir une fois les feux d'artifices passés.
Sa bière enfin terminée, il hésita à aller en chercher une autre dans le frigo. Ce n'était peut-être pas raisonnable en prenant en compte la bouteille déjà vide posée sur le rebord du balcon. Et puis, il n'avait pas envie de bouger. Le corps immobile et la respiration calme, il s'était presque habitué à la morsure du froid. Concentré sur la fumée blanche qu'il crachait, c'était facile de ne penser à rien.
Un coup soudain à sa porte le fit sursauter. Bakugo se tourna à peine vers l'intérieur de son appartement. Silencieux, il se demande si le bruit ne venait pas plutôt de chez un voisin. Il était sûr le point de reprendre sa contemplation de la rue, lorsque encore, quelqu'un toqua, et cette fois, il ne prit pas la peine d'attendre une réponse.
La porte s'ouvrit en grand, faisant s'engouffrer un courant d'air qui fit frissonner Bakugo. Il se redressa, une main encore sur la balustrade, incapable de garder pour lui sa confusion.
- Pourquoi tu me fais poireauter si tu m'entends toquer ? Qu'est-ce que tu fais sur le balcon, tu vas crever de froid ! T'as même pas un manteau ! Il fait vachement sombre, t'allais dormir ?
Kirishima se fichait bien de piétiner le silence de l'appartement, il alluma la lumière principale d'un coup de coude, les mains prises par ses sacs. Il les déposa sur la table, déballant leurs contenus sous le regard de Bakugo qui n'avait toujours pas ouvert la bouche. La baie vitrée de son balcon fermée et sa bière jetée à la poubelle, il avait vraiment envie de se resservir dans le frigo.
- T'es fatigué ? Je peux retourner chez moi, j'me disais que t'étais pas encore couché comme c'est le trente et un-
- T'étais pas censé être en repos ?
Accoudé contre le rebord de l'évier, Bakugo sentait ses mains brûler dans ses poches à cause du changement soudain de température. Son nez et ses oreilles étaient probablement rougies par le froid.
Son manteau posé sur une chaise, Kirishima se tourna vers le blond, une main derrière la nuque. Il savait que Bakugo n'aimait pas bousculer sa routine, encore moins à cause d'une arrivée surprise. Pourtant, il avait beau avoir un air à moitié coupable au visage, tous deux savaient qu'il ne comptait pas arrêter.
- Fatgum m'a appelé en urgence, je pouvais pas refuser. Il m'a laissé partir y a quasi une heure, c'est trop tard pour rejoindre ma famille, et je sais que t'étais seul pour le jour de l'an, alors je me suis dit que ce serait sympa de se tenir compagnie, il expliqua, déjà occupé à ranger certains tupperwares dans le frigo. Et puis les civils m'ont donné plein de plats pour me remercier, je peux pas tout manger seul. 'Y a même du curry bien épicé.
- Fais-voir.
Finalement, Bakugo s'était repris une bière, mais uniquement pour accompagner Kirishima. L'odeur de la nourriture réchauffée remplit rapidement l'appartement, et Bakugo se rendit compte qu'il avait peut-être encore faim.
Kirishima s'occupa de tenir la conversation, Bakugo se contentait d'écouter et de vider son bol. Ce n'était pas si mal, pour remplacer le silence de son début de soirée. Les lumières étaient presque toutes allumées dans le petit salon, mais elles ne lui faisaient plus tant mal aux yeux. Et le curry n'était pas mauvais.
- Oh merde ! On va rater le compte à rebours ! S'exclama soudainement Kirishima, s'étouffant presque avec sa bouchée de nouilles.
Il se leva précipitamment, attrapa son manteau, et se dirigea vers le balcon. Mais voyant que Bakugo ne suivait pas, il se dépêcha de le tirer derrière lui.
- Laisse-moi bouffer, c'est dégeu quand c'est froid, il grogna sans se débattre.
- Tu veux vraiment être en train de manger quand on va changer d'année ?! Tu verras rien des feux !
- Ouais, quelle tragédie.
De nouveau sur la terrasse, le manteau de Kirishima sur les épaules alors qu'il n'avait rien demandé, Bakugo s'accouda à la balustrade. Près de lui, il entendit Kirishima réciter le compte à rebours jusqu'à atteindre zéro, et hurler un " bonne année" qui devait s'entendre dans toute la rue.
Les premières explosions colorèrent le ciel. Les yeux émerveillés, Kirishima les pointa du doigt, comme si Bakugo risquait de les rater. Chaque détonation se repercuta dans la poitrine du blond, la faisant trembler à un rythme incohérent. Bakugo se fichait des feux d'artifices, il n'avait jamais compris ce qui était si hypnotisant dans ces explosions bruyantes. Du coin de l'oeil, il passa plus de temps à détailler le sourire idiot de Kirishima.
Le silence revint en même temps que l'obscurité de la nuit. Au loin, Bakugo pouvait encore entendre des gens crier et hurler, avec de la musique qu'il ne parvenait pas à reconnaître. Il n'essaya pas de combler le silence, il se contenta de fixer la fumée blanche de sa respiration, jusqu'à ce que ce soit étrange que Kirishima n'ait encore rien dit. Bakugo se tourna vers lui, et le vit concentré, les yeux fermés.
- Tu fous quoi ?
Il fallut quelques secondes supplémentaires pour que Bakugo reçoive une réponse.
- Je faisais un vœu. Et je récitais mes bonnes résolutions.
Kirishima était soudainement bien sérieux. Bakugo se demanda s'il était du genre à se rendre aux temples pour y faire plus traditionnellement ses fameux vœux.
- Tu fais pas de vœux Katsuki ?
- Tu dis ça comme si ça fonctionnait, il marmonna. Nan, j'm'en fous de ces trucs.
- Même pas de résolutions ?
- Quoi ? Tu trouves que j'en ai besoin ? continua Bakugo sur un ton un peu plus agacé. J'devrais demander d'être un meilleur héros ? Plus gentil avec les gens ? D'être un héros parfait et bienveillant ? Oh, je devrais demander d'être le portrait craché d'ce con de Deku.
- Non, c'est pas du tout ce que j'ai dit.
Bakugo préféra reporter son attention sur le ciel plutôt que de voir Kirishima perdre ses derniers restes de bonne humeur. Il le savait qu'il n'était pas de bonne compagnie pour le jour de l'an. Ce n'était pas pour rien qu'il le passait toujours seul. Bakugo poussa un long soupir, et plutôt que de rentrer, Kirishima s'accouda à son tour contre le balcon.
- Pourquoi t'aimes pas fêter le jour de l'an ?
- J'trouve ça con, répondit presque immédiatement Bakugo.
- Pourquoi ?
- C'est pas en s'imaginant qu'une nouvelle année commence qu'on va changer avec elle. Pourquoi je sauterais de joie comme un con alors que concrètement c'te nuit à rien de différent de la prochaine ou de la veille.
C'était stupide oui, Bakugo trouvait tout cet engouement autour d'une banale nuit stupide. Mais il pouvait aussi comprendre que c'était probablement agréable de s'imaginer un nouveau soi, de nouveaux objectifs et une toute nouvelle motivation.
- Et tu voudrais en changer toi, des trucs ? Demanda encore Kirishima après un silence.
- Evidemment.
Cette fois, la réponse de Bakugo sembla surprendre Kirishima qui ajouta aussitôt :
- Ah ouais ?
- Tu fais une tronche comme si j'avais rien à changer, se moqua Bakugo. Je gère comme héros, je fais partie des meilleurs de l'agence. Je fais du bon taff, ouais, c'est cool, mais c'est tout. J'me trouve plutôt nul à chier en tant que personne.
- Hein ?!
L'air de plus en plus confus de Kirishima étira un rapide sourire sur les lèvres de Bakugo. Il avait du mal à exprimer quoi que ce soit, alors que la moindre des pensées de l'autre garçon était affichée sur son visage.
- Quoi ? Tu veux me faire croire que j'ai des qualités avec les gens ? Que je suis compatissant et philanthrope ?
- Peut-être pas jusque là, mais tu sais donner, à ta manière. Tu sauves des gens, tu aides des vies tous les jours.
- C'est pas le problème.
La voix agacée de Bakugo empêcha Kirishima de renchérir. Il observa plutôt l'air fatigué que le blond tenta de faire disparaître en passant une main sur son visage.
- J'ai jamais été un gars sympa, je le sais. Je m'en fous de comment des gens que je connais pas me voient. Ce qui m'emmerde, c'est de me sentir concerné par rien, comme si je vivais ma vie de loin des fois, genre un spectateur.
Bakugo n'était pas certain de vouloir avoir ce genre de conversation maintenant. Mais il était tard, il était seul devant Kirishima, et il venait de vider sa quatrième bière.
- J'aime bien ma famille, il continua en fixant le paysage, mais j'y suis pas autant attaché que le voudrait ma daronne. Je m'en fous de pas en voir certains à Noël ou d'apprendre que mon cousin va se marier. Je prends quasi jamais de nouvelles aussi. Les liens du sang, ça veut pas dire grand chose pour moi.
Un courant d'air le fit frissonner, mais Bakugo n'avait pas envie de rentrer.
- C'est pareil, pour les rares potes, les collègues. J'sais pas garder contact, m'intéresser assez, j'oublie plein de choses. Et faire des efforts, ça me gave vite. Je crois vraiment qu'il me manque un truc avec les gens, pour vivre avec eux, pas juste autour. Même quand j'essaye de m'exprimer, j'y arrive pas, ça sonne faux, j'sais pas comment l'expliquer.
Ce n'était certainement pas dans ses habitudes de tant parler. Même lorsqu'il était seul, il ne s'embêtait pas à y réfléchir, à toutes ces choses là. Mais elles étaient bien dans un coin de sa tête, à le déranger discrètement, en prenant de plus en plus de place. Bakugo se demandait s'il faisait sens aux yeux de Kirishima, s'il ne le trouvait pas simplement bien dramatique pour un soir de réveillon.
- T'exprimes juste tes émotions différemment, il finit par lui répondre. Tout le monde les montre pas de la même manière. 'Y a mille façons de faire avec les autres.
- Justement ! Y en a pas d'émotions !
Bien sûr, il ne comprenait pas. Bakugo s'obligea à ne pas continuer à hurler ses prochains mots. Il ne voulait pas lui gâcher la soirée plus qu'elle ne l'était déjà. Il serra ses mains autour de la balustrade jusqu'à sentir le froid envahir ses paumes.
- M'énerver, détester des trucs, être imbuvable, ça je sais faire. Mais être sympa, juste me sentir concerné par la détresse des autres, être sincèrement heureux pour quelqu'un, chialer de bonheur, sentir que quelqu'un me manque, être un peu plus sensible ou… j'en sais rien, tout ça, j'vais me faire foutre.
Kirishima n'avait pas besoin de savoir que parfois, dans de furtifs moments, Bakugo l'enviait. Lui, Kaminari, même cet abruti de Deku. Tout semblait si simple pour eux, les émotions ne s'arrêtaient jamais de danser dans leurs yeux, il y avait toujours quelque chose à remarquer sur leurs visages. Les lèvres pincées pour se retenir de rire, une fossette lors d'un sourire trop grand, un regard plissé par un plat trop amer, des sourcils froncés à cause d'une contrariété.
Bakugo aimait écouter Kirishima parler trop vite avec des étoiles dans les yeux, le regarder s'énerver sur un niveau de son jeu avant d'abandonner et de lui passer la manette, remarquer son sourire trop grand et ses dents pointues. Et souvent, il se demandait ce qu'il pouvait bien y avoir à regarder sur son visage. S'il valait la peine de s'y attarder.
- Des fois, j'ai vraiment l'impression d'être vide. Que sans le taff, ma vie à aucun sens. Je suis juste… là.
Un autre soupir, particulièrement long, lui échappa. Ce n'était pas pour lui les longues tirades de ce genre. Du coin de l'œil, il observa Kirishima. Il avait fini par s'asseoir sur la chaise qu'il oubliait toujours de ranger.
- A force de rien laisser passer, j'me dit que je sais peut-être plus faire.
C'était vraiment stupide. Bakugo passa une main contre ses yeux. Le froid était de pire en pire, il lui piquait les yeux et rendait sa gorge sèche. Il provoquait de légères chaleurs sous ses paupières, et lui donnait envie de se moucher.
- Putain, je sais même pas la dernière fois que j'ai dit je t'aime à ma mère.
Bakugo serra les dents, passant un peu plus rageusement ses mains sur son visage. Il ne pouvait pas accuser le vent et le froid des premières larmes qui lui échappèrent. Kirishima bougea, et le premier réflexe de Bakugo fut de s'éloigner.
La chaleur de l'appartement ne l'aida pas à se calmer. Son visage et ses mains lui donnaient l'impression de brûler, il voulait déjà retourner au balcon pour affronter le froid et espérer qu'il fasse disparaître les sanglots dans sa gorge.
Lorsqu'il entendit Kirishima approcher dans son dos, Bakugo hésita. Il ne savait pas ce qui était le plus efficace pour l'éviter entre s'enfermer dans sa chambre ou carrément quitter son appartement. Le temps qu'il se décide, une main encore froide attrapa gentiment son poignet, et Bakugo fut bien obligé d'affronter le regard de Kirishima.
- Eh, Katsuki.
Il ne parvint à le fixer qu'une fraction de secondes, à peine de quoi réussir à comprendre le genre d'émotions qui s'était installé sur son visage. Bakugo ne voulait pas s'y attarder, il savait bien assez à quel point il était ridicule.
- Je sais pas pourquoi je chiale, il marmonna. J'me sens comme une merde p'tain. Je t'avais dit d'aller ailleurs.
Kirishima avait toujours ses doigts autour de son poignet. Bakugo n'essaya pas de le repousser lorsqu'il s'approcha. Il ne réagit pas jusqu'à ce que Kirishima soit assez proche pour passer ses bras autour de lui. Une telle proximité, ce n'était pas quelque chose de normal pour le blond. Il n'y était pas habitué, à sentir d'aussi près la chaleur d'un autre corps, d'entendre aussi distinctement une seconde respiration. Alors d'abord, il eut envie de reculer, de le repousser, de définitivement se réfugier dans sa chambre et d'oublier cette soirée. Mais accepter de rester contre Kirishima, de le laisser l'entourer de ses bras, juste pour cette fois, ce n'était peut-être pas si grave.
Ses yeux étaient encore humides, Bakugo préféra cacher son visage contre l'épaule de l'autre garçon et de le laisser faire ce que bon lui semblait. Il allait probablement tâcher son t-shirt avec quelques larmes à ce rythme, mais Kirishima était celui qui s'était approché, il l'avait cherché.
- C'est la première fois que tu me laisses autant écouter.
- J'suis minable, j'sais.
C'était étrange d'entendre la voix de Kirishima d'aussi près. Elle lui semblait particulièrement douce. Assez rassurante pour qu'il ose attraper le bas de son t-shirt pour le serrer entre ses doigts sans se sentir complètement embarrassé.
- Non, c'est rassurant que tu te laisses parler des fois. T'es pas obligé de le garder pour toi tout ça, continua Kirishima sans faire mine de relâcher son étreinte.
Bakugo marmonna une insulte en sentant d'autres larmes prêtes à déborder au coin de ses yeux. Le manteau encore sur les épaules, il commençait à avoir un peu trop chaud.
- T'as le droit de pleurer tu sais. Ça te rend pas moins fort ou héroïque.
C'était définitivement étrange, de se laisser aller ainsi. Bakugo ne faisait jamais ça, il avait appris à étouffer et ignorer les ressentis qui ne lui plaisaient pas, ou qu'il n'arrivait pas à cerner. Les laisser déborder, et pire, les avouer à voix haute, c'était effrayant. Bakugo n'était jamais certain de ce qui allait lui échapper. Parfois, il avait l'impression de ne pas se connaître, d'être incapable de comprendre sa manière de fonctionner et d'agir. Il ne comprenait pas d'où venait son pessimisme de plus en plus présent alors que les autres parvenaient à se satisfaire d'un rien. Pourquoi il était si indifférent quand d'autres étaient sensibles et conscients du moindre changement autour d'eux. Pourquoi il se sentait complètement à côté de la plaque sans réussir à trouver un moyen d'y changer quoi que ce soit.
Actuellement, tout ce qu'il avait réussi à faire, c'était se ridiculiser un peu plus devant Kirishima. Ils étaient debouts, accrochés l'un à l'autre depuis de longues minutes, Bakugo était incapable de dire s'il venait de s'en écouler trois ou une dizaine. Le silence aussi, se prolongeait, mais il ne parvenait pas à se résoudre à bouger. S'il décidait de s'éloigner, il allait craquer, Bakugo en était persuadé. Il allait définitivement perdre le contrôle.
Tout était flou, ses yeux piquaient et sa respiration n'était pas complètement stable. Bakugo ne voulait plus y réfléchir, à tous ces putains de trucs. Cette histoire de jour de l'an, ce qu'il avait balancé sur le balcon, pourquoi il s'était senti obligé de tant parler, pourquoi il ne voulait pas terminer cette soirée seul, pourquoi sa vie semblait si bordélique tout d'un coup.
C'était stupide, mais Bakugo préférait se concentrer sur Kirishima. C'était facile, familier, il n'avait aucune raison de réfléchir. Kirishima ne changeait pas, il était toujours le même. Peu importe les années, peu importe que le lycée soit passé et que Bakugo se soit encore un peu plus isolé. Kirishima n'avait pas changé. Il restait le même garçon patient, qui ne posait aucune question.
Bakugo avait toujours voulu se montrer intouchable, donné l'image d'un futur héros assuré, capable de surmonter n'importe quoi. C'était facile de s'en persuader, de se montrer insensible et grossier devant le public, d'écraser les criminels et de s'en sortir sans une égratignure, de se sentir meilleur que les autres.
Kirishima ,lui, lui parlait souvent de ses doutes, de ses peurs, il enviait parfois son côté imperturbable, alors qu'au fond, d'eux deux, Bakugo était le plus incertain.
C'était lui qui ne parvenait à rien contrôler dès qu'il s'aventurait dans la moindre émotion. C'était lui qui se sentait dépassé quand il s'agissait de ressentir plutôt que de s'enfoncer dans le déni. C'était lui qui était rarement sincère avec lui-même, sans parler envers les autres.
- Qu'est-ce que tu fous là sérieux, il articula sans lever les yeux vers Kirishima.
- Bah, je te l'ai dit, Fatgum-
- Non, abruti. Pourquoi tu t'acharnes autant avec moi ? Je pensais qu'après le lycée, on se verrait plus.
- Quoi ?!
L'oreille posée contre la poitrine de Kirishima, Bakugo sentit sa réponse brusque la faire vibrer.
- Je pensais que t'aurais laissé tomber.
- Mais pour quoi faire ? J'ai aucune raison de partir.
Bakugo se retint de plus froisser le haut de Kirishima sous ses doigts, et y cacha un peu plus son visage.
- J'viens de t'en faire un roman, t'as rien écouté ?
Kirishima était sincère, il avait ce sourire amical et ce regard réconfortant. C'était naturel chez lui d'attirer les gens, de se faire apprécier et de les comprendre. Ce qui pouvait donner envie de rester près de quelqu'un, Bakugo ne le retrouvait jamais chez lui. Dans son rôle de héros, c'était facile de se faire applaudir et apprécier. Mais sans son alter et son costume, il ne voyait plus rien qui puisse retenir le regard de qui que ce soit.
Il était à peine capable de demander ou de supporter le moindre contact. Il avait besoin d'être à bout de nerfs, fatigué et un peu éméché pour pouvoir accepter une simple étreinte.
Bakugo était même incapable de se rappeler la dernière fois qu'il avait réellement tenu quelqu'un si près de lui. Etant enfant, il avait rarement demandé ces choses-là. Il s'en était toujours éloigné, comme s'il s'agissait d'un geste trop honteux pour lui, juste bon pour les gamins pleurnichards.
- Je suis pas sûr de pouvoir dire que je comprends, répondit finalement Kirishima d'une voix lente, presque prudente. Mais je sais que t'es pas une catastrophe avec tout le monde. T'es pas si détestable, si tu laissais les autres le voir, ce serait plus évident. Puis, t'as le droit d'avoir peur. Des autres, de rater des trucs, de pas savoir faire, de pas tout comprendre. Je pense pas que ce soit une bonne chose d'ignorer tout ça et de faire comme si tu t'en fichais… Je dis pas que t'es un lâche ou que t'as peur ! Juste que… Si c'est le cas, c'est pas si grave.
Kirishima parlait tout à coup d'une voix bien sérieuse. Bakugo pouvait imaginer sans mal ses sourcils froncés par la concentration.
Il faisait de son mieux pour trouver les bons mots, mais il avait toujours été plus doué avec les gestes que la parole pour réconforter. Bakugo ne pouvait pas lui en vouloir, ce côté maladroit, il avait fini par le trouver idiotement plaisant.
- Tu devrais peut-être te laisser vivre sans être tout le temps parfait.
Bakugo ne répondit rien. Absolument rien ne lui venait en tête. Pas même une remarque railleuse ou un commentaire acéré. La fatigue y était probablement pour beaucoup. Enfermé dans cette chaleur réconfortante, il ne pensait plus à son égo en miettes ou les larmes qu'il avait laissé couler devant Kirishima.
Kirishima qui se sembla pas dérangé par son manque de répondant. Il le serra un peu plus contre lui, et Bakugo sentit même une main caresser du bout des doigts les quelques mèches blondes retombant sur sa nuque.
- Et, Katsuki, dis pas que t'es quelqu'un d'horrible, ajouta Kirishima d'une voix plus basse. Moi, tu me rends heureux. C'est pas grand chose, mais c'est un début, pas vrai ?
Si Bakugo en avait eu l'énergie, il lui aurait volontiers ri au nez pour dire des choses aussi niaises. Mais sa voix était trop sincère, son sourire trop bruyant pour que Bakugo n'ait pas simplement envie de se fondre un peu plus contre lui. Tout était trop indulgent avec lui ce soir.
- Mmh, si tu le dis, il se força finalement à répondre pour lui prouver qu'il écoutait.
Bakugo n'essaya pas de plus parler, il était doucement en train de fermer les yeux. C'est Kirishima qui le secoua gentiment après un autre long silence.
- On devrait ranger la bouffe avant d'oublier.
- Mh.
- Et ouvrir le canapé, si tu veux bien que je dorme ici.
- Evidemment, t'es con.
Sans ouvrir les yeux ou tourner la tête, Bakugo pointa un coin de l'appartement d'une main lasse.
- Ma chambre. Flemme de sortir des draps.
- Hein ? répliqua un peu trop fort Kirishima. Le canapé ça me va, même sans draps, ça me dérange p-
Il suffit que Bakugo se serre encore plus contre lui, qu'il s'accroche un peu plus fort à son haut pour que Kirishima se taise.
- Ok, ok… Ça me va aussi.
- Cool, marmonna Bakugo.
Maintenant, le blond chercha l'énergie de tenir debout sans l'aide de Kirishima. Il fallait encore ranger la cuisine, et peut-être même se changer avant de s'effondrer sur son lit. Kirishima fut le premier à doucement se détacher malgré ses grognements désapprobateurs.
Sans un mot, il finit par coopérer, et une fois les yeux complètement ouverts, s'empressa de ranger les tupperwares dans son frigo. Les bières vides et la vaisselle pouvaient bien attendre le lendemain. Il enleva enfin le manteau qui n'avait pas quitté ses épaules, et un air frais lui fit remarquer que la baie vitrée n'était pas complètement fermée.
Dehors, le bruit s'était calmé, Bakugo n'entendait plus qu'une musique lointaine. La nuit était devenue claire, la lune s'était assez déplacée pour éclairer une large partie du salon à présent. Le blond ne chercha pas à regarder l'heure où à calculer combien de temps s'était écoulé depuis les feux d'artifices.
Étrangement, il voulait de nouveau se retrouver dans les bras de Kirishima. S'endormir sans penser à rien d'autre que la respiration à côté de lui. Ne pas réfléchir à quoi que ce soit, fermer les yeux tout en gardant l'esprit tranquille. C'était embarrassant, mais actuellement, il s'en fichait bien.
Kirishima avait probablement raison. Il avait le droit de flancher, peu importe pourquoi. Et finalement, peut-être était-il capable de réussir certaines choses en dehors de son rôle de héros. Bakugo avait du mal à s'en persuader, mais Kirishima n'était pas un menteur. Et savoir qu'il n'avait pas complètement foiré avec lui, c'était bien assez suffisant pour ce soir.
