Work Text:
Ça finit comme ça commence ; brusquement et avec la main de Damien qui agrippe celle de Thomas fortement contre le siège.
Ses lèvres s'intoxiquent sur les siennes alors que son corps l'encadre de toute sa hauteur. Quelque chose brûle en lui et, ajoutée aux soupirs satisfaits de Thomas, le maintient dans une léthargie paisible.
C'est une fin de soirée comme une autre, maintenant, où ils se boivent l'un l'autre jusqu'à n'en plus pouvoir. Et Damien ne peut qu'être heureux, satié en voyant l'autre frissonner sous ses doigts, se relaxer à leur toucher tout en cherchant désespérément à le capturer de ses lèvres.
Il s'arrête, toujours ivre de son ami. Un sourire s'étire bien malgré lui, et il se sait empli de tant d'affection qu'il doit paraître idiot. Mais tant pis, c'est juste Thomas. Thomas qui a déjà vu pire de sa part.
"T'as l'air teubé comme ça."
Thomas qui n'a pas vraiment le droit de se moquer quand ses yeux sont tout aussi embués que ceux de Damien, et que son sourire complète le sien.
"C'est de ta faute aussi, t'as vu ta tête de con ?"
Ils rient, et c'est si confortable que Damien replonge vers son visage, lèvres déjà entrouvertes et prêtes à rencontrer celles de l'autre. Sa main monte lentement, lentement vers la joue de Thomas, qu'il caresse avec une lenteur digne de la torture. La pulpe de ses doigts touche, explore chaque aspérité, chaque perfection et imperfection de sa peau, s'égare sur ses pommettes avant de s'accrocher à ses cheveux pour recommencer leur voyage près de leurs lèvres jointes.
Il boit chaque son comme un homme assoiffé, comme s’il ne pouvait jamais vraiment en être plein. Son ventre est empli d’émotions qui se mélangent toutes les unes aux autres et ne font que demander plus plus plus de la part de l’homme en dessous de lui. Il n’essaie pas de déchiffrer, ne s’assoit pas un seul instant pour comprendre. A la place, il plonge tête la première dans les demandes incessantes de son esprit et commence à mordiller le cou de Thomas, sa langue repassant sur les traces rouges presque totalement effacées, réminiscences des fois précédentes où Damien s’était laissé aller à la tentation de la peau blême de Thomas.
“N’empêche, t’es vraiment beau comme ça”, ça lui échappe si soudainement qu’il s’en sent presque honteux. Damien est toujours collé contre le cou de l’autre et le sent instantanément se tendre, entend immédiatement le son qui meurt au fond de sa gorge. C'est une réaction étrange et disproportionnée qui commence à l'inquiéter quand Thomas commence à bouger.
Et la main de Damien s'arrête. Repoussée par celle de Thomas, litanie de stop stop stop qui fourmille sous ses doigts et menace de passer sa peau à tout instant. Il se redresse, laissant assez d’espace entre eux pour qu’il aperçoive ses yeux. Toutes les émotions à l’intérieur de Damien se replient tout à coup face au regard bouillant de honte de Thomas. Il est à ébullition, ses joues auparavant carmin sont maintenant vidées de leur sang, il fixe son jean qu’il commence à gratter machinalement (foutue manie qui donne envie à Damien de le prendre gentiment par les poignets pour l’en empêcher) et c’est avec une voix pleine de regret et d’une centaine d’autres émotions innommables qu’il commence à parler :
“Mec. J’peux pas, faut qu’on arrête.”
“Quoi ?” l’esprit de Damien se vide de toute pensée.
“Faut qu’on arrête. J’ai-”, il se coupe, prend une grande inspiration dans un rire étranglé, “Putain… J’ai- Je peux pas.”
“Tu pouvais y a pas deux minutes.”
Un silence. Thomas ne prend pas la peine de répondre, n’entrouvre pas ses lèvres qu’il commence à mordre fortement avant un moment. Lorsqu'il démarre, c'est à contrecœur et précipité en une seule respiration, c'est compliqué et ça semble laisser un goût amer dans sa bouche tant la grimace est grande. Ça semble faire mal.
“Quand t’as commencé cette connerie, on a pas démarré au même endroit.”
“Je te suis pas.”
Thomas soupire, et c’est si abattu que Damien se sent presque mal de l’obliger à s’expliquer.
“A ton avis, pourquoi une personne normale ferait tout ça avec toi ? T’embrasser et toute la merde autour”, il ajoute hâtivement, comme si les mots lui brûlaient la langue, en voyant l’air interrogateur de l’autre.
Oh. Damien voit où Thomas veut en venir.
“Je fais pas ça parce que j’ressens des trucs pour toi, si c’est là où tu veux en ven-”
“Mais j’en ai rien à putain de foutre de pourquoi tu fais ça Damien”, Thomas interrompt, colère et frustration palpable dans chacun de ses mots. Il a arrêté de gratter son jean et est maintenant complètement stoïque, face à lui, “J’en ai rien à foutre. J’te parle de moi et des putains de trucs qu’on fait qui sont justes pour aucun de nous deux et surtout pas pour toi.”
Il s’arrête, respiration tremblotante, “J’te parle de moi Damien. J'ai tellement honte, rend pas ça plus compliqué.”
Les sens de Damien lui reviennent à la vitesse d’un train en plein torse. Il ne peut lâcher le regard de l’autre, ses yeux vrillant dans les siens avec une intensité désespérée qui fait perdre l’envie de respirer à Damien.
C’était tout, sauf ce à quoi il s’attendait.
"Mais, j'suis pas-", il commence fébrilement.
"C'est pas grave, je sais."
"Tu sais," il répète, la tête entre les mains, sa jambe tressaillant nerveusement, "Tu sais. Mais toi…"
Thomas se détourne, yeux dans le vide et esprit visiblement fermé, "J'ai pas envie d'en parler."
La gorge de Damien se serre, il peut à peine l’utiliser pour lâcher un faible “putain”, suivi d’une dizaine d’autres étouffés par ses mains. Sa cage thoracique déjà métaphoriquement défoncée semble se briser encore plus.
Il ne sait pas quoi dire, ne sait pas quoi faire. La possibilité qu'une telle chose arrive était proche de zéro pour lui, et voilà que le pire scénario se déroule devant lui, tragédie vivante ; il est Daphné, Hélios et Hippolyte, il se sent fébrile.
Il a envie de se sentir trahi, d'être en colère (il l'est, au plus profond de lui, enragé à l'idée qu'on lui mente et qu'on lui donne l'illusion de tout savoir), de pouvoir crier, hurler et exprimer tout ce qui brûle au fond de lui aussi simplement que ça. Mais il se sent aussi terriblement triste, une nouvelle émotion qui s'incorpore au mélange de son estomac et qui semble tout renverser sur son passage en voyant Thomas replié sur lui-même, sans un mot.
Il se sent triste, un peu coupable de ne pas être sur la même longueur d'onde que son ami, de ne pas partager cette chose qui semblait précieuse, même si improbable, et que Thomas n'a pourtant pas hésité à détruire par honte et culpabilité.
Il ne sait plus quoi penser. La tête toujours plongée dans ses mains, Damien essaie avec peine de faire remonter chaque sentiment qui le prend au contact et à la vue de l'autre ; il veut comprendre, il veut savoir et ressentir tout ce que Thomas a jamais pu ressentir après leurs interactions. Il n'ose pas parler mais a des centaines de questions qui lui brûlent les lèvres.
La sensation du canapé changeant de forme alerte Damien qui relève la tête : Thomas se lève lentement, attrapant déjà son manteau sur l'accoudoir. Une fois enfilé, il regarde à la droite de Damien, pas complètement sur lui, juste assez pour garder l'illusion de politesse.
"J'suis désolé", il sort d'une voix rauque. Damien sourit sans y croire.
"Ouais. J'suis désolé." Un rire sans joie et Thomas commence à se diriger vers l'entrée, observé avec attention par Damien qui sent déjà la fatigue de la journée lui prendre les membres.
"Thomas ?", il appelle doucement. L'interpellé se retourne, "Laisse moi du temps pour réfléchir à c'que tu viens de me balancer", et si lui ne comprend pas totalement le sens de ce qu'il vient de dire, Thomas semble considérer les mots avec une attention particulière avant de sourire gentiment.
"Ouais. Ça va aller", il l'espère, Dieux, qu'il l'espère. Il veut pouvoir voir encore une fois son ami sans aucune barrière entre eux, il veut pouvoir rire avec lui et ne pas faire semblant, il veut pouvoir garder cette facilité qu'ils ont ensemble, ce sentiment d'appartenance qui le prend toujours aux tripes après ne serait-ce qu'un moment passé ensemble. Il espère, il prie pour que tout aille bien et que les mots de Thomas ne soient pas qu'un mensonge déguisé en promesse. Il le regarde partir sans rien dire.
À peine la porte claquée, Damien se met à pleurer.
