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Bellatrix ne dormait pas. On ne dormait pas, à Azkaban ; c’est à peine si l’on somnolait. Les gens disaient que les Détraqueurs rendaient fou, mais plus que ça, c’étaient le fracas des vagues sur les falaises en contrebas, le sel qui vous mangeait la peau et desséchait vos lèvres, les gémissements de vos compagnons de cellule. Les Détraqueurs ? Les Détraqueurs ne lui faisaient rien. Ils étaient à peine des nuisances ; des créatures des Ténèbres, ces mêmes là qu’elle avait personnellement exploré avec passion pour son Maître.
Non, elle ne dormait pas. Elle patientait, voilà tout, jusqu’au jour où reviendrait son Maître. Voldemort. Elle tremblait en pensant à son nom, mais c’était d’excitation. Tout le contraire de ces cloportes qui craignaient son pouvoir. Et combien avaient-ils raison ! Il serait bientôt là, elle le sentait dans ses os, dans son sang. Dix ans qu’il avait disparu, le monde des sorciers l’avait cru vaincu par ce bambin, ce Harry Potter…
Elle patientait. Il reviendrait, elle le savait, bientôt, bientôt, bientôt…
Des talons claquèrent sur le sol froid et humide d’Azkaban, en même temps que son esprit se martelait ce mot, infiniment. Bellatrix redressa légèrement la tête. Il y avait quelque chose dans cette cadence… Oui, elle connaissait ces pas, depuis son enfance elle les avait entendu, et sur les pavés de pierre de Poudlard, dans les dortoirs des Serpentard…
— Cissy, croassa-t-elle. Quelle heureuse surprise.
C’en était une. Dix ans, sa sœur était restée dans son palais doré avec son crétin de mari, qui n’avait pour lui que son nom. Autrement, Bellatrix se serait dépêchée de chasser cet insolent à coups de sort, le lâche qui avait osé épouser sa soeur ; entre elle et Lucius Malfoy, aucun amour n’était perdu.
Dix ans. Dix ans à élever son mioche – en avait-elle eu d’autres ? – dix ans à sans doute faire comme si elle n’avait jamais été affiliée au Seigneur des Ténèbres, comme si elle regrettait… Traîtresse ! Bellatrix maudissait trois fois ces vendus, qui ployaient l’échine à la première contrariété. Le Seigneur des Ténèbres avait perdu à cause de couards comme lui ; à son retour, elle s’empresserait de lui conseiller de se débarrasser de ces parasites. Il l’écouterait, elle le savait, il l’écoutait souvent sur ces choses-là.
— Bellatrix, dit simplement Narcissa, enveloppée dans son manteau de fourrure noire. Tu as la mine horrible.
Bellatrix étira ses lèvres en un sourire carnassier, qui dévoila ses dents jaunes, cassées, manquantes. Si Narcissa ne tressaillit pas – et c’était tout à son honneur, elle le reconnaissait – elle apparut néanmoins mal à l’aise. Azkaban, les prisonniers, les Détraqueurs, tout cela ne l’avait pas dégonflé ; mais sa sœur à qui il manquait trois molaires, cela la désemparait.
— Horrible ? ronronna-t-elle. Ce n’est rien, ça, Cissy. Quand le Seigneur des Ténèbres reviendra, ces précédentes années seront effacées. Alors quoi, si je suis un peu laide ?
Elle rejeta par-dessus son épaule une touffe de cheveux agglomérés, un fragment de sa beauté d’antan, qu’elle n’avait jamais pleuré. Elle était Bellatrix Lestrange, née Black, de l’une des familles les plus pures que cette Terre n’ait jamais porté. Elle n’avait que faire de la beauté. Elle avait eu le pouvoir. Elle l’aurait de nouveau, un jour. Bientôt.
— Il s’en fiche. Mais pour toi, je suis certaine qu’il m’arrangera un peu le visage.
— T’entends-tu, Bellatrix ?
Narcissa secoua la tête.
— Il est mort. Le Seigneur des Ténèbres est mort, il y a dix ans.
— Foutaises !
Elle se jeta aux barreaux. Sa sœur eut un mouvement de recul, comme si craignant qu’une des mains sales de Bellatrix ne cherche à l’agripper. Mais Bellatrix ne voulait pas la toucher ; pour elle, Narcissa était une traîtresse à leur cause. Elle n’avait aucunement envie de ne serait-ce que la frôler.
— Foutaises, gronda-t-elle de nouveau. Le Seigneur des Ténèbres ne sera point vaincu par un vulgaire morpion. Il connaît une magie si sombre que ton esprit peut à peine imaginer. Il ne sera pas vaincu par ce sang-mêlé. Il est vivant.
Remontant les manches de son habit de prisonnier, aujourd’hui à peine un torchon criblé de trous, Bellatrix dévoila la Marque des Ténèbres. Elle était à peine visible, mais sur sa peau crayeuse, qui n’avait pas vu le soleil depuis dix ans, elle se détachait amoureusement. Bellatrix en connaissait les contours par cœur, la retraçait parfois durant la nuit, rêvant éveillée du jour où son Maître reviendrait.
— Regarde. Regarde ! Elle est encore là. Encore vivante. Le jour où elle disparaîtra n’est pas encore venu.
Bellatrix était une lionne éveillée qui tournait dans sa cage. Elle avait soudainement l’énergie d’un beau diable. Ce n’était pas la vue de sa sœur libre qui l’enrageait ; c’était tout ce qu’elle représentait. Une bobonne. Une soumise. Une lâche.
Mais elle restait une Black, et Bellatrix avait encore pour elle quelque sentiment d’amour fraternel.
— Tu as peur qu’il te punisse… Tu vis avec ce Malfoy… Avec ton rejeton… Il m’écoute, Cissy, le Seigneur des Ténèbres… Ne crains rien, Cissy, dit-elle presque amoureusement. Il t’épargnera, parce que je le lui dirai. Tu pourras te racheter. Tout ira bien, Cissy.
Narcissa secoua la tête. Elle avait l’air vieille, fatiguée, là où Bellatrix tournait et retournait, triomphante dans sa cellule, un puits d’énergie, celle qui tirait de son espoir, de sa certitude, que son maître reviendrait bientôt.
— Il est mort, Bellatrix. Il est mort. Ma sœur, je suis désolée—
— Désolée ?! Ah !
Elle avait le même rire, cet aboiement, que son cousin, celui-là même qu’elle haïssait et respectait tout à la fois, celui qui gisait à quelques cellules d’ici. Sirius. Le traître, peu importe le camp dans lequel il était.
— Parions, Cissy, dit-elle. Il reviendra. Dans un an comme dans quatre… Oui, bientôt, il sera de retour.
Elle et sa sœur faisaient la même taille, mais Bellatrix se sentait l’âme d’une géante. Son corps contenait à peine son esprit en ferveur, et sa cellule, elle, était pile assez pour l’empêcher de se déchaîner. Quand elle toisa sa sœur, Bellatrix se sentit toute puissante.
— Ne reviens plus, cracha-t-elle. Tu dois avoir peur, peur que j’ai raison… Je te dis, ne reviens pas. Le jour où je serai libre, tu imploreras mon pardon. Cela me suffira, Cissy, ce sera la seule chose que je te demanderai. Maintenant, va-t’en !
Narcissa n’implora pas. Elle était une Malfoy, mais avant tout elle était une Black ; elle avait encore un honneur, celui de sa naissance. Et Bellatrix ne faiblit pas ; elle ne se retourna pas, quand bien même les pas de sa sœur l’éloignaient d’elle. Que dire d’autre ? Leur prochaine discussion se tiendrait quand Bellatrix, en femme libre, se dresserait aux côtés de son Maître.
Bellatrix leva la tête. Par une petite ouverture dans la pièce, elle pouvait voir le ciel. Il se teintait d’ombres ; bientôt, ce serait la nuit.
Mais plus que tout, bientôt, elle serait libre.
