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Elle enregistra le goût lointain de la terre dans sa bouche avant d’ouvrir les yeux. Prenant une grande inspiration, Ellie chassa les dernières images du rêve – du cauchemar, plutôt – qui l’avait réveillé en sursaut. Seuls lui restèrent en tête les hurlements de douleur qu’avait poussé Joël dans son songe, ceux-là même qui lui avait fait comprendre qu’elle était en train de dormir, que ce n’était pas la réalité, ou en tout cas que ça ne l’était plus.
Joël n’avait pas crié en mourant. Il était décédé sans un bruit—
Ellie secoua la tête pour arrêter ce train de pensée avant qu’il ne s’engage entièrement. Elle n’avait pas besoin de ça maintenant. Pas à elle ne savait quelle heure de la nuit – ou du matin, selon le point de vue – et pas à côté de Dina, qui dormait encore à poings fermés.
Celui qui ne dormait pas, se rendit-elle compte quand les cris ne cessèrent pas, c’était JJ. Il vagissait dans son berceau, encore assez doucement pour que Dina ne l’entende pas, mais assez fort pour que le cerveau d’Ellie, toujours vigilant, ne l’enregistre et ne la pousse à se lever.
— J’arrive, j’arrive, maugréa-t-elle de bon cœur en repoussant les couvertures.
Dina méritait bien une nuit complète ; ces derniers temps, elle était déjà réveillée le temps qu’Ellie émerge entièrement, et malgré les protestations de cette dernière pour qu’elle retourne dormir, elle restait debout jusqu’à ce que le soleil ne se lève et que la journée ne commence.
JJ hoqueta, et Ellie crut un bref instant qu’il allait se calmer ; cependant, l’apparition de son visage ne suffit pas pour l’apaiser. Après ce bref moment de quiétude, ses vagissements reprirent de plus belle, poussant Ellie à le prendre dans ses bras avec un soupir. Parfois, simplement apercevoir son visage suffisait. Mais ces derniers temps, il était devenu plus exigeant, nécessitant de longues minutes voire même des heures à le cajoler et à lui parler doucement pour qu’enfin il daigne se rendormir.
Ce qui ne lui déplaisait pas, songea Ellie en l’ajustant dans ses bras. Elle aimait bien JJ. C’était quelqu’un de simple. Un bébé, en somme. Il dormait, il pleurait, il mangeait. Pour lui faire plaisir, elle n’avait qu’à être là, à lui murmurer tout et n’importe quoi.
— Qu’est-ce qui se passe, bonhomme ? murmura-t-elle en lui gratouillant le ventre de sa main libre. C’est les dents qui poussent ?
Elles commençaient à pointer le bout de leur nez, au grand dam de leurs nuits, et surtout celles de JJ, qui devaient être sacrément inconfortables.
Le bébé prit une grande inspiration, et Ellie se précipita hors de la chambre pour épargner à Dina le concert qu’il s’apprêtait à donner.
— Ok, ok, temporisa-t-elle quand JJ explosa dans une cacophonie particulièrement déchirante. Du calme, patate.
Elle avait oublié l’écharpe où elle l’emmitouflait pour les sorties dans leur chambre, et le poser par terre pour aller la chercher lui vaudrait quelques remontrances de la part de Dina. Elle en avait déjà fait les frais une fois, il n’y aurait pas de deuxième.
— Heureusement que j’ai les bras solides, hein.
La balade se ferait ainsi. Heureusement, avec le printemps bien installé, les températures étaient généralement clémentes. Il ne risquerait pas d’attraper froid.
Ou en tout cas, pas trop.
Le soleil se levait à peine, chassant doucement la nuit, et colorant les grands champs de blés d’orange et d’or. Une petite brise soufflait ; Ellie la sentit lui ébouriffer ses cheveux qu’elle avait récemment coupé pour marquer le début de la saison. Sitôt qu’elle toucha les joues de JJ, ce dernier cessa tout braillement.
— Eh bah ! s’exclama Ellie avec un sourire. Un vrai enfant des bois, hein bonhomme ?
Elle lui toucha le nez avec son index et il éternua, son chagrin bien vite oublié au profit d’un éclat de rire. Ellie s’entendit pouffer avant de pouvoir s’en empêcher.
JJ était apaisé, pourtant elle décida de s’aventurer plus loin dans leur champ. Avec tout ça, elle n’avait plus envie de dormir, et un peu d’air frais ne pouvait pas faire de mal au bébé. Quelque chose lui disait de toute façon que si elle rebroussait chemin maintenant, il se remettrait vite à chouiner.
Faisant quelques pas dans l’herbe, une voix endormie lui parvint et la fit se retourner. Dina, sur le pas de la porte, se frottait les yeux d’une main ; de l’autre, elle tenait la fameuse écharpe de portage.
— Je croyais que tu dormais encore, dit Ellie fort pour que sa compagne l’entende.
— Après ce boucan ? Tu rêves.
Elle sentit une pointe de culpabilité la transpercer. Heureusement qu’elle s’était dépêchée, hein…
— C’est pas grave, continua Dina en les rejoignant. J’allais pas louper une promenade avec mes deux trésors, pas vrai ?
Elle frôla les cheveux noirs de JJ d’une main, qui se mit à rire, et adressa un sourire espiègle à Ellie.
— Passe le moi le temps que t’enfile l’écharpe, et je te le rend.
Elle ne se le fit pas dire deux fois, et en un rien de temps le tout était noué solidement autour de son torse et par-dessus son épaule. JJ se glissa dedans comme une main dans un gant et se lova contre elle. Doucement, Ellie soutint son petit corps d’un bras ; l’autre, elle l’offrit à Dina, qui le prit immédiatement.
— On a pas nos chaussures, fit-elle remarquer. On va pas aller bien loin.
— Juste le temps que JJ se rendorme, promit Ellie, et on retourne se coucher.
Dina se pressa davantage contre elle, et posa un baiser sur sa joue. Baignée dans la lumière du soleil levant, encore empâtée de sommeil, avec ce doux sourire sur ses lèvres… Ellie ne pouvait se détourner d’elle. JJ contre elle, Dina avec sa main dans le creux de son coude ; elle n’arrivait pas à comprendre comment elle avait fait pour être là aujourd’hui. Comment elle avait mérité qu’ils soient dans sa vie, et décident d’y rester.
— Quoi ? murmura Dina, les joues délicatement rosées. Pourquoi tu me regardes comme ça ?
— Pour rien, chuchota Ellie en retour. Je réfléchis, c’est tout.
Dina allait pour rétorquer, sans doute une plaisanterie ou une autre, mais Ellie ne lui en laissa pas le temps. Délogeant sa main de son bras, ce fut pour mieux l’attraper avec la sienne. Leurs doigts s’emboitèrent comme si elles avaient toujours été liées ; tirant un peu sur le nœud, Ellie entraîna Dina vers le levant.
— Allez. Allons-nous promener un peu.
