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Sea Borne (Version Française)

Summary:

Me retrouver dans un parking avec un gobelin ivre mort sur les bras était loin de ce que j’avais initialement prévu en débarquant aux États-Unis pour rechercher ma mère.

J’aime très certainement la nuit. Qu’il soit minuit passé n’était donc pas un problème, surtout si l’on prenait en compte ce foutu décalage horaire qui avait complètement détraqué ma perception du temps. En revanche, j’apprécie moins les gobelins, même si ceux que je connais n’ont pas grand-chose à voir avec les horribles créatures du Seigneur des Anneaux – hormis peut-être une éventuelle tendance au cannibalisme.

Avant cet incident en tout cas, je pensais avoir laissé créatures de l’ombre, errances et beuveries d’adolescents loin derrière moi, c’est-à-dire plusieurs dizaines d’années auparavant.

Je savais que les États-Unis me dépayseraient, mais pas au point de me faire oublier mes bonnes résolutions. Et pourtant, c’était bien moi qui m’étais retrouvée dans un bar, fae qui plus est, à faire des tours de passe-passe pour amuser la galerie et sauver la peau d’un gobelin que je ne connaissais pas.

Chapter 1: Prologue

Chapter Text

Prologue

 

 

 

 

 

 

Il était une fois une guerre qui ravagea une grande partie du monde. Ce n'était pas une guerre qui se réglait à coup d'épées, un conflit entre des hommes qui se disputaient avidement un territoire ou la croisade d'un roi qui prétendait servir la volonté d'un être supérieur. C'était une guerre d'un genre nouveau, avec des alertes à la bombe, des trains fantômes dont on ne parle pas et des pères qui ne reviennent jamais. Lorsque commença cette grande guerre, Éliane avait huit ans. Elle en avait onze au moment où elle dut fuir son pays pour échapper à la mort.

Elle embarqua, en compagnie de son oncle et de sa tante, sur un bateau qu'envahissaient les ombres. Partout où elle posait les yeux, il n'y avait que des hommes et des femmes aux traits pâles, l'œil inquiet, la figure hâve de faim, qui longeaient les murs avec la discrétion de spectres. Les fantômes, apprit Éliane, sont d'abord des humains.

Les premières heures, comme s'ils étaient composés d'une matière trop frêle pour supporter l'embrun, les passagers s'enfermèrent dans leur cabine. Sa mère lui aurait dit qu'ils craignaient peut-être de s'effilocher au clair de lune, mais Éliane en avait vu certains, au moment du départ, jeter des regards loin en arrière, appréhendant dans le sillage du bateau des poursuivants fictifs qui pourraient rendre leur fuite vaine. La plupart ne réalisait pas encore qu'ils quittaient leur terre, peut-être pour toujours. Comme sa propre famille, beaucoup avaient été pris au dépourvu.

Malgré les pleurs de la cousine Rose, Tante Élise leur refusa la permission de dire adieu aux côtes bretonnes. Alors, Éliane s'assit sagement sur la couchette bancale qu'on lui avait attribuée et elle ferma les yeux en imaginant très fort qu'elle se trouvait là-haut, sur le pont, et qu'elle voyait encore la plage et ses bruyères. Au matin, Oncle David réussit à convaincre Tante Élise de laisser sortir les enfants.

─ Ce n'est pas prudent ! Elles auront le mal de mer, tenta de protester sa femme. Et que vont-elles faire sur le pont, tu y penses ? Si jamais on les voyait...

Éliane aima la mer.

Le pays qu'elle avait quitté était plein de bruits – fracas, colère, défaite, débâcle, peur, des grands mots que les adultes employaient à voix basse mais qui résonnaient dans ses oreilles de petite fille comme une condamnation. La mer vaste et claire n'offrait que le silence, une quiétude faite d'embruns iodés, entrecoupée par le ronron du moteur et le miaulement plaintif des oiseaux de mer.

Au bout de quelques jours, elle demanda à Tante Élise s'ils verraient des baleines. Tante Élise essaya de sourire puis abandonna.

─ Je ne sais pas, répondit-elle. Si tu as de la chance, peut-être.

Ses yeux cernés disaient qu'ils ne croyaient plus en la fortune. Mais Éliane croyait en l'existence des baleines. Contrairement à la chance, les baleines étaient des êtres organiques : son encyclopédie assurait même qu'on les chassait, quelque part sur le globe. Elle espérait qu'ils n'aient pas à tuer de baleines. S'il lui arrivait d'en apercevoir une, se promit-elle en silence, elle garderait le secret.

Alors, elle s'accoudait au bastingage pendant des heures et fixait sans mot dire les flots sombres en quête d'une nageoire. En cachette, Oncle David lui prêta un exemplaire de Moby-Dick.

Si elle voyait une baleine, se corrigea Éliane, elle le dirait peut-être à Oncle David.

Les passagers respirèrent à nouveau quand le capitaine vint leur annoncer qu'on entrait dans la seconde moitié du trajet. On était toujours en haute mer, certes, mais on se rapprochait infailliblement des côtes américaines. Jusqu'alors, personne ne s'était aperçu retenir son souffle. Les pas se firent moins silencieux sur le pont. Un sourire timide éclaira le visage de Tante Élise. Quelqu'un joua un air d'accordéon puis se tut, comme s'il craignait, en produisant un son, d'en épuiser la profondeur. La note resta dans la mémoire des enfants comme un trésor.

Et, alors qu'ils se trouvaient au milieu de l'Atlantique, une tempête se leva.

Ce n'était pas une tempête ordinaire, parce que malgré les secousses qui agitèrent la coque, le hululement du vent et le chant impitoyable des vagues, tout le monde s'endormit, même le pilote dans la salle des machines. Une brume épaisse envahit le pont et Éliane lâcha la main de sa tante, assise sur un banc à l'extérieur et dont la tête avait dodeliné avant de glisser sur son épaule.

Il n'y eut que la cousine Rose, le petit Jacob de deux ans et demi, les quelques dizaines d'autres enfants qui ne parlaient pas leur langue ainsi qu'elle-même qui restèrent parfaitement éveillés.

La magie fae a beau être puissante, les enfants ont parfois le pouvoir d'y échapper : jusqu'à un certain âge, ils appartiennent encore un peu au monde imaginaire. Quelques faes le sentent, et c'est pourquoi ils aiment se nourrir d'enfants.

Celui qu'ils trouvèrent sur le pont ne les mangea pas, d'une part parce qu'il semblait avoir leur âge, ce qui voulait dire qu'il voulait paraître inoffensif, et d'autre part parce qu'il en aurait été incapable.

Éliane, qui était la plus âgée de tous les bambins encore debout – Margot, seize ans, devait déjà avoir passé le cap de l'enfance car elle avait suivi Tante Élise dans son sommeil de plomb – prit les choses en main. Cela lui importait peu qu'il y ait, allongé devant elle, entièrement nu, un drôle de garçon aux cheveux plus longs qu'une fille, à la peau d'écume et aux prunelles phosphorescente. Elle demanda à Rose de lui amener la bouteille d'eau-de-vie qu'Oncle David gardait cachée dans la poche intérieure de sa valise.

Éliane avait déjà traité des plaies mineures, comme les égratignures que sa cousine s'était faites quand elle apprenait à marcher. Une fois, parce que sa mère était partie à l'épicerie au coin de la rue, elle s'était même occupée du clou que son père s'était enfoncé dans le doigt en préparant le berceau du Petit Frère qui ne tarderait pas à arriver.

Aussi, si la jambe en charpie du drôle de garçon aux yeux d'abysses lui tira une grimace de dégoût, elle n'hésita pas à se baisser à sa hauteur et à verser l'entièreté du contenu de la bouteille d'Oncle David sur sa blessure. Désinfecter était d'une importance capitale, lui avait appris son père après l'incident du clou. Cela permettait à l'entaille de se débarrasser des microbes, qu'Éliane imaginait comme de petits tigres invisibles qui dévoraient le corps de l'intérieur, et d'ainsi éviter la septicémie. Elle ne savait toujours pas ce en quoi consistait une septicémie, et son père n'était plus là pour répondre à ses questions, mais elle devinait qu'il s'agissait d'un péril autrement plus létal que les microbes.

Le garçon ne cria pas. C'était surprenant, parce que même son père avait émis une plainte de douleur lorsqu'elle avait mis de l'alcool sur le trou sanguinolent qu'avait laissé le clou dans son doigt. Il ne cria pas, il se contenta de plisser ses yeux verts, si lumineux qu'Éliane ne pouvait en détourner le regard, et de lui attraper la main pour la serrer très fort.

Ce fut lorsqu'il comprima la mâchoire qu'Éliane s'aperçut qu'il avait des dents pointues. Elle aurait voulu avoir peur, et peut-être aurait-elle dû être effrayée, mais elle avait déjà vu des monstres, des vrais, et elle savait qu'ils avaient un visage humain, un uniforme, et qu'ils tuaient des étoiles. Elle se contenta de fixer la créature dans les yeux, de demander à Rose d'aller chercher une chemise dans la valise d'Oncle David, puis elle referma sa main sur celle du garçon.

Et elle attendit.

La brume ne se leva pas. Tante Élise continua de dormir sur son banc. Les enfants mangèrent des conserves lorsque la nuit tomba et Éliane installa le drôle de garçon sur sa couchette, dans la petite cabine qui les abritait ordinairement tous les quatre, Tante Élise, Oncle Daniel, la cousine Rose et elle. Elle trouva une autre flasque d'alcool dans la veste d'un passager néerlandais et dénicha des bandages dans une mallette de secours.

Le garçon ne lui dit pas merci. Il ne se présenta pas non plus. Sans ciller, il la fixait de ses iris étincelant comme des phares.

Pour passer le temps, Éliane lui raconta, sur un ton grave, ses jeux sur la plage, là-bas, dans le Finistère, son père disparu, son frère mort et leur mère morte avec lui. Elle lui parla de baleines et de monstres et lui montra l'étoile jaune, découpée sur du tissu, qu'elle gardait soigneusement dans sa poche.

C'était injuste, lui dit-elle, de devoir mourir sous le prétexte que le Dieu de ses grands-parents se prénommait Élohim alors qu'elle appelait le sien Jésus Christ. Mais, ajouta-t-elle après un instant de réflexion, c'était tout aussi injuste d'être jugé indigne de vivre pour porter Élohim dans son cœur. Le garçon ne répondit rien. Le vert de son regard brûlait comme les feux de la Saint Jean sur l'onde, avec une vague ironie qui révélait qu'il lui semblait tout aussi dérisoire de révérer Jésus-Christ qu'Adonaï.

Éliane lui lut Moby-Dick jusque tard dans la nuit.

─ Je n'aime pas ce capitaine Achab, dit finalement le garçon.

Il parlait pour la première fois. Éliane acquiesça parce qu'elle était d'accord.

─ D'où est-ce que tu viens ? demanda-t-elle un peu plus tard, après avoir fini le deuxième chapitre, la gorge sèche à force d'avoir parlé et les yeux lourds de sommeil. Pourquoi tout le monde dort ? Que t'est-il arrivé ? Pourquoi tes cheveux sont-ils aussi longs, tes yeux sont-ils aussi verts et ta peau est-elle aussi blanche ? Qu'est-ce que tu es ?

─ Ce sont beaucoup de questions, observa le garçon. Mais puisque tu m'as patiemment lu ton livre, choisis-en une et j'y répondrai.

Éliane réfléchit consciencieusement. Elle n'avait pas très envie de savoir ce qu'il était, avec sa brume magique, son sourire pointu et sa peau si pâle qu'elle pouvait presque voir le bleu de ses veines à travers.

─ Quel âge as-tu ? l'interrogea-t-elle en fin de compte, parce qu'il lui faisait penser aux apparitions maritimes des contes pour enfants que lui lisait sa mère.

Ce fut au tour du garçon de se plonger dans une méditation silencieuse. Au bout d'un moment, il répondit avec franchise :

─ Je suis très vieux. J'ai oublié.

Éliane hocha de nouveau la tête. C'était la réponse qu'elle avait imaginée.

─ Aussi vieux que l'océan ? osa-t-elle.

─ Peut-être bien.

─ Ça fait beaucoup, dit-elle parce qu'elle avait lu que les océans s'étaient formés sur Terre des millions d'années auparavant.

Elle reprit la lecture, mais pas très longtemps puisqu'en se réveillant, Moby-Dick était encore entre ses mains et elle ne se rappelait pas avoir terminé le troisième chapitre. Sous l'effet d'une certaine magie, la jambe du garçon était guérie. Éliane le suivit à l'extérieur. Il marcha joyeusement sur le pont, puis, arrivé à la pointe du paquebot, il s'inclina courtoisement devant elle.

─ Tu m'as sauvé la vie, prononça-t-il. Je ne l'oublierai pas. Que désires-tu en échange ?

Il s'attendait peut-être à ce qu'elle demande la richesse, le succès, l'immortalité, ou tout autre souhait qu'un fae attribue à un humain et qu'il est risqué de formuler. Mais Éliane avait vu les monstres emmener son père, la mort emporter sa mère. Elle ne tomberait pas dans le piège que formulaient les prunelles affamées du garçon qui n'en était pas un.

─ Une vie pour une vie, répondit-elle. Si un jour je t'appelle à l'aide, tu répondras.

─ Une vie pour une vie, accepta-t-il, et il sourit. Tu as ma parole.

Lorsqu'il se laissa tomber dans la mer, Éliane jura avoir vu des baleines, des dauphins et des orques l'attendre dans les profondeurs. La brume se leva et les adultes émergèrent de leur profond sommeil. Ils ne se souvenaient de rien, pas même d'avoir dormi.

Ils avaient dérivé jusqu'aux rivages canadiens, sembla-t-il.

─ Je ne me l'explique pas, déclara le capitaine, préoccupé. Les machines ont dû s'emballer.

La réponse fut satisfaisante pour tous, sauf pour les enfants. Rose babilla à propos d'un garçon aux cheveux longs comme ceux d'une fille, à la peau d'écume et aux yeux phosphorescents. Éliane se tint silencieuse. Oncle David pesta contre la disparition de son eau-de-vie jusqu'à apercevoir la silhouette de New-York enveloppée dans le brouillard. Tante Élise réapprit à rire.

Des années plus tard, Éliane retrouva le fae qu'elle avait sauvé sur le paquebot. Il n'avait plus l'apparence d'un enfant et il avait un nom. Il paya sa dette. Et il fit bien plus encore.