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Je sens déjà mon esprit s'embrumer. Cela peut paraître prétentieux mais jamais je n'aurais imaginé finir comme ça.
Je soupire et l'air glacé brûle ma trachée tandis que je la regarde, assise aussi loin que possible de moi. Je sais qu'elle est terrifiée à l'idée de mourir. Pourtant elle ne dit rien, drapée dans sa dignité. Ses lèvres bleues tremblent tandis que son corps pâle se rigidifie à vue d'oeil. Il lui reste probablement moins d'une heure à vivre dans cette prison glacée.
Je tente de repousser cette pensée mais son visage blême me ramène inéluctablement à la réalité de notre situation : nous allons mourir. Elle en premier, me réduisant à l'état de spectateur impuissant tandis que son corps sans vie me rappellera, jusqu'à ma propre fin, la vie avec elle que je n’aurai jamais eue à cause de ma lâcheté.
Mon esprit me chuchote une solution, une solution pour repousser l'issue fatale, une solution pour nous faire gagner quelques minutes, une dizaine peut-être, dans l'espoir improbable que quelqu'un nous sorte d'ici à temps. Une solution... qu'elle va détester.
Elle me dévisage lorsque je lui annonce mon intention.
« Même pas en rêve, Karadec. », dit-elle mâchoires serrées.
Pourtant, je m’approche d’elle doucement en lui expliquant la gravité de notre situation. Elle ne répond rien mais je perçois un voile de tristesse dans ses yeux. Délicatement, je pose une main tremblante sur son épaule et son regard s’enfuit soudain. J'ai envie de croire qu'elle n'est pas dégoutée. Il y a six mois encore j'en aurais été persuadé, à présent pourtant, je n'ai plus aucune certitude. Elle n'a eu de cesse de me repousser depuis que nous travaillons à nouveau ensemble et, alors que je m'apprête à envahir son espace personnel comme jamais avant ce jour, je réalise que j'ai peur. Peur qu'elle préfère mourir plutôt que je ne la touche. Ou à l'inverse, peur qu'elle ne se laisse faire telle une poupée de chiffon violée.
Avec n'importe qui d'autre, je resterais de marbre. Alors que je me déleste de ma veste pourtant, je réalise que je suis incapable de passer outre ses émotions. Je crois lire de l'appréhension dans ses yeux et mon coeur se serre davantage mais je ne faiblis pas. Quelles qu'en soient les conséquences, je dois tout faire pour la sauver. Mes muscles endoloris laissent tomber ma chemise et ma peau anesthésiée ne sent presque pas le froid.
« S’il vous plaît, Morgane… Laissez-moi tenter de vous réchauffer… »
Les yeux fuyant mon regard, elle finit par acquiescer en silence. Alors je m’approche de la table en acier sur laquelle elle est assise et passe mes mains autour de sa taille. En un réflexe, elle se cramponne à mes épaules et je la sens tressaillir. Sa bouche s’entrouvre lorsque je la soulève et l'émotion nouvelle que je crois percevoir en elle lorsque je prends sa place et l’invite à me chevaucher pour plus de proximité m'empêche un instant de respirer. Se pourrait-il qu'elle ne me déteste pas ?
Son corps glacé frissonne sous mes mains. Alors, je glisse mes doigts dans son dos avec solennité et perçois son rythme cardiaque s'accélérer lorsque je retire son haut coloré et dégrafe son dernier vêtement. Je ne veux pas la brusquer et lui laisse le choix de continuer ou de s’arrêter là. Elle sait que l’efficacité du peau-à-peau dépend de l’absence de tissus entre les deux corps. Sans mot dire, elle retire alors le dernier rempart qui la sépare de moi et l'anxiété rigidifie son corps tout entier. Ses cheveux lâchés et ses doigts crispés essaient de masquer son intimité à mes yeux étrangers, et je tente silencieusement de la rassurer en accrochant son regard : jamais n'oserais-je lui manquer autant de respect.
J'ai l'impression d'être au bord d'un précipice. Je sais qu'il n'est question que de survie pourtant, lorsque mes mains se posent sur les siennes et que je m'apprête à l’attirer à moi pour unir nos peaux nues, je crois n'avoir jamais ressenti une telle intimité. La collision de nos deux corps est comme un électrochoc. Ses mains enlacent le creux de mes reins et je tente de la recouvrir toute entière. Elle n'est plus que halètement et crispation, le froid semble la dévorer. Alors je l'enserre davantage dans l'espoir de lui transmettre quelques infimes degrés de ma chaleur corporelle.
Et sa respiration erratique finit par se calmer, et son corps si rigide finit par se détendre, et le silence finit par nous envelopper. Etrangement, je ne ressens aucune excitation physique malgré notre proximité. Seuls mes sentiments pour elle semblent décuplés.
Ses mains remontent lentement jusqu'à mes épaules et je trésaille lorsque son souffle tiède caresse mon cou. Alors, je ferme les yeux et me laisse aller à rêver un autre monde où son corps nu m'enlacerait sans aucune autre raison que l'amour qu'elle me porterait. Le silence entrecoupé par nos respirations semble durer une éternité...
Soudain, sa voix à peine perceptible me ramène à la réalité.
« Je suis désolée d’avoir coupé les ponts pendant six mois », murmure-t-elle à mon oreille.
J'éloigne péniblement mon visage de sa peau pour lui faire face et mes lèvres gelées sont bien trop proches des siennes.
« C’est tout ce que je méritais, Morgane », je parviens à articuler, « J’ai été... le pire des enfoirés. Je n’aurais jamais dû vous traiter comme je l’ai fait. »
Je regagne prestement sa carotide battante. Je ne peux pas lui faire face plus longtemps, mon esprit affaibli par le froid est sur le point de céder et je ne veux pas être le salaud qui profiterait de sa vulnérabilité... encore.
Alors j'enfouis davantage ma tête au creux de son cou, tentant désespérément d'éteindre le brasier qui tente de me consumer.
Mais sa bouche s'approche une nouvelle fois de mon oreille et me susurre à bout de souffle : « Je vous en ai tellement voulu... J’ai tout fait pour oublier mais la moindre chose me faisait penser à vous… Et je rêvais de vous voir débarquer un soir, pour me dire que vous aviez merdé. Pour vous excuser, me dire que… ça voulait dire quelque chose, que vous étiez désolé. »
Sa confession brise les restes de ma volonté éprouvée et je sens mon cœur s'emballer, ma respiration s'accélérer. Lentement, je tourne mon visage vers elle et la sens chercher le mien. Elle m'observe de ses grands yeux humides et je ne réponds rien. Je ne dois pas craquer, je ne dois pas franchir cette ligne, je ne dois pas...
« Ça voulait dire quelque chose. », je m'entends alors avouer, d'une voix roque ne souffrant aucune ambiguïté.
Elle détourne les yeux, ses ongles manucurés s’enfonçant malgré elle dans ma chair glacée.
« Vous dites ça parce qu’on est sur le point d’y passer, histoire de me vendre du rêve au moins une fois avant le clap de fin. V-vous avez pas besoin de faire ça, je préfère encore l’honnêteté à la p-pitié. »
Je l’enserre davantage et approche ma bouche de son oreille à défaut de pouvoir accrocher son regard. Ma volonté n’est plus qu’un champ de ruines.
« Le seul mensonge, c’est celui que je t'ai dit dans cette voiture il y a six mois. »
Elle halète et je sais que cela n'a rien à voir avec le froid. Elle relève alors la tête et ses émotions tout aussi nues que les miennes me font sombrer davantage. Elle m’observe en silence, cherchant à sonder ma sincérité.
« C’est dommage… », finit-elle par murmurer.
Ses yeux brillants trahissent sa peine, et ses regrets me percutent de plein fouet. Soudain, j’ai l’impression d’être à nouveau sur ce port, face à elle, dans le froid mordant. Mon cœur s’accélère et je perçois dans ses yeux un éclat nouveau. Une attente, un désespoir… un désir. Je suis incapable de fuir. Plus rien n’a d’importance, les excuses que j’ai érigées en vérité pendant si longtemps me semblent tellement futiles à présent.
Ma raison rend les armes et mon visage rejoint le sien. La sensation de ses lèvres contre les miennes libère en moi des sentiments et des mots interdits. J’enserre son dos plus fortement encore, je veux la sentir toute entière contre mon torse. Je veux lui dire que je suis là et que je ne pars pas. Je veux que ses tous derniers souvenirs soient les plus heureux de sa vie. Je veux… Je réalise que je ne veux pas mourir. Je veux qu’il y ait un lendemain, avec elle. Je veux pouvoir la prendre dans mes bras encore et encore. Je veux la voir me sourire sans avoir à cacher mon trouble. Je veux passer le restant de mes jours avec elle. Je l'embrasse avec plus de passion encore, je veux lui transmettre toutes ces émotions à travers ce baiser. Qu'il efface le poison que ces mêmes lèvres ont insufflé six mois plus tôt.
Je ne sais combien de minutes s’écoulent dans notre étreinte désespérée.
Soudain, sa tête se fait plus lourde, la douceur glacée de ses lèvres caresse mon cou et je l’entends souffler mon nom.
« Je suis là », dis-je, la gorge nouée.
Sa respiration est à peine perceptible, son corps comme désarticulé.
« Vous croyez qu’on s-se retrouvera de l’autre côté ? », murmure-t-elle.
« On se retrouvera dès ce soir, les secours ne vont pas tarder à arriver. »
« C’est un rencard ? », dit-elle en esquissant un sourire, les yeux à présent fermés.
« Oui. », dis-je en posant mes lèvres sur son front glacé.
« Vous en aurez mis du temps… »
Mes lèvres sèches s’étirent en un sourire triste et je suis incapable de répondre.
« A ce soir, alors. », souffle-t-elle contre ma joue.
« A ce soir, Morgane », dis-je en l’enserrant encore plus fort.
