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L'air était vif et piquant en cette matinée d'octobre. Quelques oiseaux timides gazouillaient au bord du sentier, ponctuant le silence de leurs pépiements moqueurs, tantôt couverts par le croassement d'une corneille. Sous ses chausses, la boue froide du chemin faisait de désagréables bruits de succions aux endroits les plus détrempés. La pluie de la veille s'était désormais muée en nappes de brumes sous le soleil timide, voilé par les nuages annonciateurs d'une probable averse. Il devait se hâter pour éviter de prendre la saucée.
Lucas n'aimait pas spécialement sortir, non pas qu'il avait en horreur de voir le dehors mais il se sentait plus à l'aise dans le laboratoire. À l'abri de la lumière, bercé par le bouillonnement joyeux des alambics, grisé par les odeurs d'alcool qui s'en dégageaient, il pouvait observer Maître Laurentius opérer ce qu'il appelait lui-même la magie des choses.
Il n'y a rien de magique Lucas, lui serinait souvent le vieil homme, alors que ce dernier pilait au mortier différents simples. L'alchimie est une science exacte qui ne laisse place à aucun hasard. La magie est le propre des ignorants qui cherchent une réponse à ce qu'ils ne comprennent pas.
Lucas opinait sans rien dire et se contentait d'observer son maître, les yeux émerveillés, buvant ses paroles. Les gens du bourg qui venaient parfois acheter des remèdes étaient reconnaissants mais tout dans leurs attitudes transpirait une certaine méfiance. Ils attendaient souvent sur le pas de la porte, jetant des regards furtifs vers l'extérieur comme pour chercher un secours qui ne venait ironiquement que de la main de Maître Laurentius dans une fiole ou un pot en terre fumant.
Une corneille vola à travers le chemin en lui coupant la route, l'arrachant à ses pensées. Lucas souffla avec soulagement en réalisant que le bien que lui avait confié son maître reposait en sécurité dans la besace qui ballottait paresseusement le long de sa hanche.
— Tu iras porter ce baume à Dame de Rune, je dois rester surveiller cette préparation pour les Thibault, lui avait demandé Maître Laurentius le matin même.
— Mais Maître, vous êtes le seul à vous rendre chez les De Rune, avait protesté Lucas d'une voix douce. Je ne sais pas comment y aller.
— Allons, un jeune apprenti comme toi doit bien pouvoir être en mesure de trouver le chemin. Il te suffit de suivre la rivière. Tu y seras avant que le soleil n'atteigne le Zénith.
Lucas avait acquiescé nerveusement en serrant les poings. Il avait ainsi respecté scrupuleusement les instructions de son Maître, et comme ce dernier l'avait prédit, il finit par apercevoir au loin, dissimulée dans la forêt aux camaïeux de bruns et d'or, une grande bâtisse de pierre d'où s'élevaient des volutes de fumée grisâtre. Il ne put s'empêcher de projeter sur la demeure dont il ne discernait pas tous les contours ses lectures nocturnes de mythes et de légendes locales. Un château qui renfermait en son sein une dame en détresse peut-être, à la merci d'un terrible sortilège et qui n'attendait qu'à être sauvée par un preux chevalier ? Il songea soudain au remède préparé par son maître et l'illusion disparut aussitôt. À défaut d'une princesse, c'était un petit prince malade qui reposait chez les De Rune, et contemplant ses chausses crottées, il sourit ironiquement en songeant qu'il n'avait nullement l'envergure d'un chevalier, sinon tout juste d'un garçon de ferme dont le langage poli étonnait à chaque fois ses interlocuteurs.
Lucas n'avait aucun souvenir de sa vie avant d'avoir été pris sous l'aile de son Maître. Ce dernier n'avait pourtant rien caché de son passé et lui avait révélé dès qu'il avait été en capacité de le comprendre qu'il avait été "confié" par une femme pauvre et malade venue chercher un médicament. Lucas soupçonnait son Maître d'avoir atténué pour la seule et unique fois la vérité qu'il lui avait révélée ce jour-là, lui qui pourtant restait intransigeant sur l'importance de l'exactitude dans ses recherches. Lucas n'était pas dupe en voyant les malades défiler chez Maître Laurentius. Nombreux étaient pauvres et encombrés de bouches à nourrir. Ainsi, cette femme, celle qu'il n'aura jamais pu appeler mère, était probablement dans la même situation et était venue pour échanger son bébé contre un remède. Le principe d'équivalence, le fondement de l'alchimie que tout apprenti se devait de connaître, lui rappelait alors ce marché sinistre. Pour obtenir quelque chose, il faut en entrée donner un bien de même valeur.
Est-ce que je vaux tout juste une mixture de simples ?
Il finit par arriver devant un lourd portail de chêne qui fermait l'enceinte de pierres hautes du domaine des De Rune et dans lequel était encastré une plus petite porte. Serrant nerveusement la bandoulière de sa besace, il saisit la cloche qui faisait office de sonnette.
— S'il-vous-plaît, je viens de la part de Maître Laurentius !
Au bout de quelques instants, il vit le judas s'ouvrir sur une paire d'yeux qui le scrutèrent de haut (il n'était pas bien grand malgré ses dix printemps) puis la porte s'entrouvrit, laissant apparaître un homme sans âge. Son visage anguleux mangé par une barbe de plusieurs jours l'observait avec attention.
— Je… Mon Maître a quelque chose pour Dame de Rune, poursuivit Lucas, comme s'il se sentait obligé de justifier la légitimité de sa présence.
Et il toucha sa besace pour appuyer son propos.
— Tu es venu tout seul petit ? finit par dire l'homme. Pourquoi ton maître n'est-il pas avec toi ?
— Je… Maître Laurentius doit surveiller ses préparations, il m'a demandé de le faire, balbutia Lucas, sentant le rouge lui monter aux joues.
L'homme acquiesça et répondit :
— Et bien, je n'aurais pas pensé que Maître Laurentius aurait envoyé un si jeune garçon. Mais entre, la pluie commence à tomber.
Et comme il le disait, une averse se précipita sur eux. Pourtant, le premier réflexe de Lucas fut de protéger sa besace en la couvrant de ses mains comme il le pouvait. L'homme le fit rentrer et d'un pas rapide, ils traversèrent la grande cour du domaine. Ils longèrent ce que Lucas identifia comme les écuries puis passèrent l'intérieur d'une chapelle dans laquelle une femme se recueillait silencieusement. En voyant les différents bâtiments, Lucas se fit la réflexion qu'il comprenait d'une certaine manière pourquoi les seigneurs n'avaient pas besoin de sortir. Tout était à domicile. Derrière le rideau de pluie, il aperçut alors le corps principal de la demeure, une bâtisse imposante de pierres en forme de U qui encadrait deux grands chênes au tronc épais déjà couverts des teintes dorées automnales.
L'homme l'emmena vers l'entrée principale et comme la pluie tombait de plus en plus drue, ils hâtèrent le pas et passèrent celui de la porte. Ils se retrouvèrent dans une grande pièce et lorsque les yeux de Lucas se furent accoutumés à l'obscurité, il discerna sur le mur opposé de grands blasons de bois sur lesquels étaient peints un arbre sur un fond tranché en rouge et blanc.
— Allons à la cuisine, Jeanne te donnera de quoi manger, j'irai chercher Madame.
Ils se rendirent dans l'aile Nord, traversèrent une grande salle tout en longueur qui devait servir de lieu de réception. Une table de chêne occupait quasiment l'intégralité de la pièce tandis qu'à son extrémité, une imposante cheminée était apposée sur le mur. Devant celle-ci, une servante était affairée à entretenir un feu.
Sur le mur opposé, une ouverture permettait de se rendre dans les cuisines désignées par l'homme. Dès qu'ils y furent, des odeurs à la fois piquantes et doucereuses frappèrent les narines sensibles du jeune garçon.
Des épices, c'est de la cannelle ?
Lucas continua à humer l'air pour tenter d'identifier les autres odeurs mêlées.
Du clou de girofle, pour soigner les problèmes dentaires. De la moutarde, contre les troubles digestifs.
Tout en énumérant les arômes reconnaissables, il essayait également de se remémorer les leçons de son Maître. Une grande cheminée était plantée au fond de la cuisine et dans laquelle une marmite en fonte faisait chantonner une mixture bouillonnante. Une femme était affairée à couper des légumes sur un plan de travail placé sur le côté. Elle tourna la tête dans leur direction en les entendant arriver.
— Le petit vient de la ferme de Laurentius, expliqua l'homme, il doit apporter…
Il jeta un coup d'œil vers Lucas ne sachant comment qualifier l'objet de sa venue.
— Un onguent, poursuivit le jeune garçon, en touchant sa besace timidement.
Il se sentait soudain à l'étroit dans cette pièce sombre. Il n'était décidément pas à l'aise en dehors du laboratoire et avait hâte de s'enfuir de cette demeure hors du temps, où ses habitants avaient le loisir de saupoudrer leurs plats d'épices dorés alors que son Maître et lui se contentaient de racines bouillies et de pain noir.
— Je vais aller prévenir Dame Béatrice, pourras-tu donner au petit de quoi manger ? prévint l'homme.
La dénommée Jeanne acquiesça, et coupant une épaisse tranche dans un pain brun, elle la lui tendit avec un morceau de fromage.
Lucas, dont l'inquiétude avait d'abord coupé l'appétit, l'accepta en la remerciant et mordilla la croûte avant de se rendre compte qu'il était affamé. Il engloutit le tout si vite qu'il ne prit pas la peine de s'asseoir.
— Et ben, pauvre petit, on dirait que t'as pas mangé depuis plusieurs jours, je te ressers ?
Il réalisa son impolitesse et honteux, il répliqua :
— Non, non, merci mademoiselle.
— Assieds-toi au moins, Dame Béatrice va pas s'échapper.
Il balbutia un timide remerciement avant de prendre place sur un petit tabouret de bois. Ne sachant où porter le regard, et se sentant observé, il finit par poser les yeux sur le chaudron dans la cheminée.
— Cela sent bon, ce que vous préparez, commenta-t-il.
C'était pourtant ridicule d'être aussi mal à l'aise, alors que cette servante était là à le regarder sans animosité, avec son visage tout en rondeur.
— Oh, fit-elle, c'est un ragoût de lapin, c'est le plat préféré de Mademoiselle Amicia.
— Mademoiselle Amicia ? répéta Lucas, avant de se sentir idiot pour de bon.
C'était peut-être cela qui le dérangeait finalement. Il était un ignorant en ces lieux, n'ayant aucune idée des manières à tenir, ne connaissant rien de ce monde détenteur d'un savoir dont il semblait à jamais écarté. Sa propre existence n'avait pu prendre son essence qu'aux côtés de Maître Laurentius qui lui enseignait ses connaissances. Seul le savoir comptait.
Il n'y eut pourtant aucun mépris dans le regard de la cuisinière :
— Mademoiselle Amicia, oui, la fille aînée de notre seigneur. Elle doit être un peu plus âgée que toi. Quel âge as-tu ?
Le Maître ne lui en avait jamais parlé. Il existait donc bel et bien une princesse dans ce château ?
— Dix ans.
Il n'était pas sûr de son âge mais c'était ce que Maître Laurentius lui avait rapporté.
— En effet, Mademoiselle Amicia a douze printemps, commenta Jeanne. En revanche, ne te frotte pas à elle, elle tire à la fronde et plutôt bien ! Même son père n'ose la taquiner !
Lucas s'imagina soudain une jeune Artémis, chasseresse fière et sauvage. Quel genre de princesse était-ce donc ? Décidément, les mystères de ce château n'en finissaient pas de s'épaissir. Ses réflexions furent interrompues par la venue d'une autre servante qui les interpella :
— Dame Béatrice m'envoie chercher le petit de Maître Laurentius.
— Et bien, ça doit être important pour que Dame Béatrice soit disponible aussi vite ! répondit la cuisinière. Tu peux suivre Louise, mais repasse me voir après, je te donnerai un bol de ragoût.
Elle accompagna sa remarque d'un grand sourire.
— Merci Mademoiselle Jeanne, répondit Lucas.
Bien que la timidité lui donnait toujours envie de partir au plus vite, l'odeur appétissante du ragoût le faisait saliver malgré lui. Manger le plat favori de la princesse revêtait soudain un avant-goût de transgression inexplicable. Il suivit la dénommée Louise qui l'emmena faire le chemin opposé, retraversant le hall d'entrée pour emprunter un escalier en colimaçon resserré dans ce qu'il se figura être le donjon de son château. Donjon qui se révéla bien bas puisqu'il fut à l'étage en un tour d'escalier.
Le seuil de l'escalier comportait une petite alcôve sur la gauche dans laquelle étaient entreposés un banc et un petit meuble recouvert de linges. À leur droite, une porte ouverte donnait accès à l'une des ailes latérales de la demeure tandis que face à eux, l'aile centrale était fermée par une seconde porte. Ce fut celle-ci que la servante entrouvrit doucement en disant :
— Pourrais-tu me donner l'onguent ? Je vais le porter à Dame Béatrice, tu peux attendre ici. Si elle a besoin de toi, elle te demandera.
Intrigué, Lucas sortit le pot de sa besace, sentant que sa quête prenait fin.
Après s'en être saisi, la servante disparut en fermant la porte derrière elle. Curieux, Lucas tenta de deviner ses pas sur le sol, derrière l'épaisse paroi de bois. Il distingua des voix féminines chuchoter sans saisir le sens de leurs paroles puis elles se turent.
Il finit par s'asseoir sur le banc de l'alcôve, pour faire face au couloir de l'autre aile. Un silence paisible régnait dans la pièce, ponctué par le tambourin de la pluie contre les vitres. Réalisant soudain le fait d'avoir face à lui une prouesse technique et coûteuse, Lucas se leva et s'approcha des fenêtres dans le couloir opposé pour observer la matière dure et pourtant translucide qui laissait filtrer la lumière extérieure. Il sentait à travers les cadres de bois le vent s'infiltrer en minces filets d'air froid et bien que frissonnant à l'idée de devoir affronter sur le retour la fraîcheur annonciatrice de l'hiver, Lucas apprécia de pouvoir percevoir au travers les formes floues de la cour intérieure sans se geler les miches. C'était en effet loin d'être le cas dans la maison de Maître Laurentius, là où les fenêtres étaient de simples ouvertures fermées par des volets de bois la nuit. Si les nobles avaient le moyen de s'acheter ce verre si rare et de bénéficier de sa propre chapelle, qu'en serait-il d'un laboratoire d'alchimiste si l'un d'eux s'adonnait à cette pratique ?
Lucas se plaisait à imaginer une pièce éclairée de plusieurs chandeliers, et aux étagères débordant de fioles et de pots de forme et taille diverses quand ses pensées furent interrompues par un tintement sonore derrière lui. Il se mit à écouter attentivement, et lentement puis sûrement d'autres sons cristallins lui parvinrent, égrainés, délicatement comme pour accompagner la pluie qui continuait de chantonner contre la vitre. Il se retourna, intrigué, ne reconnaissant pas l'instrument de musique qui en était l'auteur, et tout en s'enfonçant dans le couloir, il s'approcha doucement de l'encadrement d'où le son provenait. La musique s'arrêta, suivie d'un petit soupir exaspéré, avant que les notes ne reprennent.
Prudemment, il s'approcha de l'ouverture, de peur d'interrompre l'enchantement. Alors, la porte laissée ouverte lui offrit un spectacle surprenant. Dans cette chambre spacieuse, une cheminée apposée au mur laissait un foyer brûler en son sein, projetant des ombres dansantes sur une figure assise au centre de la pièce. Plus exactement, la figure prenait la forme d'une mince jeune fille qui enlaçait un imposant instrument inconnu dont le cadre en bois était traversé de plusieurs cordes tendues comme un arc. Ne l'ayant pas aperçu, elle pinçait les cordes responsables de ce son cristallin qui l'avait intrigué.
La jeune fille semblait plus âgée que lui. Vêtue d'une tunique rouge aux broderies dorées, ses bras disparaissaient sous des manches larges qu'elle retroussait parfois d'un geste rageur lorsque ces dernières glissaient sur ses poignets délicats. Sa chevelure châtain était tressée avec un ruban de la même couleur que sa tunique, et enroulée dans un chignon serré. Des mèches rebelles enlaçaient l'ovale de sa figure. À mieux l'examiner, elle ne semblait pas tenir en place, et il était simple de comprendre que sa coiffure défaite était certainement de son propre fait, ses mains agitées allant de temps à autres de ses cheveux aux cordes de l'instrument.
Elle pesta de nouveau, avant de reprendre plus lentement.
— Allez, fit-elle, dans un murmure rauque, comme si elle espérait que l'instrument lui obéisse. Fichue harpe, sinon je vais te transformer en arc !
Son ton, bien qu'encore enfantin prenait déjà une tessiture grave, annonciatrice de sa voix de femme.
Voilà donc le fameux nom de cet instrument, pensa Lucas. Et voilà certainement la princesse du château, celle que les domestiques appellent mademoiselle Amicia. Un contraste se dégageait de sa posture dont le port restait noble mais dont une certaine agitation venait troubler la grâce. Lucas ne put s'empêcher de lâcher un petit rire qu'il regretta aussitôt. La jeune fille tournait déjà vers lui sa figure avec une expression de surprise.
— Ah, s'exclama-t-elle, en sursautant. Oui ? Qui es-tu ? Tu cherches quelqu'un ?
Lucas recula instinctivement devant ces yeux qui l'observaient avec une telle intensité. Ou peut-être avait-il honte d'avoir assisté une scène dont il n'aurait jamais dû être spectateur, notamment par son statut qui venait de se rappeler à lui brutalement.
— Non, pardon mademoiselle, bégaya-t-il, je… je suis venu pour Maître Laurentius… non, pour Dame votre mère… pour le médicament…
Enfer, les mots se mêlaient dans sa tête. Lui qui n'avait jamais eu de problème à expliquer la posologie d'un remède aux patients de son maître, il semblait maintenant incapable d'aligner deux mots devant cette jeune fille qui le fixait pourtant sans animosité. Oui, c'était cela, ses yeux reflétaient encore l'innocence de l'enfance, celle de la vie de château, dans le cocon familial.
— Maître Laurentius ? reprit-elle, le docteur ? Oh, c'est pour mon frère je suppose.
— Oui, j'ai porté un médicament de sa part, poursuivit Lucas, embarrassé, il ne pouvait pas venir alors il m'a envoyé ici, je suis désolé c'est la première fois que je viens, je n'aurais pas dû, j'ai entendu la musique et je me suis approché. Je m'en vais.
Il poursuivit son plaidoyer dans un flot de paroles saccadées avant de se retrouver à court de souffle. La jeune fille eut un léger éclat de rire :
— Allons, ce n'est rien, tranquillise-toi. Mais comme tu le vois, tu n'assistes pas à la meilleure partie, je ne parviens à rien avec cette harpe de malheur.
Elle accompagnait ses paroles d'un geste de dépit vers l'instrument.
— Il faut croire que je suis meilleure tireuse que musicienne. Mère sera déçue…
Un voile de mélancolie passa dans son regard comme une nappe de nuages dans un ciel d'été. Lucas ignorait les attentes que pouvaient imposer des parents, lui qui n'avait jamais connu les siens, mais il pouvait comprendre ce sentiment puisque d'une certaine manière, son maître était le seul parent dont il disposait.
— Je trouve que vous jouez bien, ajouta-t-il timidement. Et je suis sûr que votre mère est fière de votre travail, vous semblez… si assidue.
Les yeux de la jeune fille s'écarquillèrent légèrement de surprise comme si elle accusait le message. Elle eut un léger hochement de tête avant de rétorquer avec une certaine malice :
— Merci, et dis-moi, comment s'appelle cet esprit si avisé ?
— Lucas, et… vous êtes mademoiselle Amicia je suppose ?
Elle hocha la tête avant de l'incliner doucement :
— Ravie de faire ta connaissance, Lucas.
Il sourit timidement, plus à l'aise, même s'il lui était difficile d'affronter son regard franc. Il entendit alors des pas se rapprocher. C'était la bonne Louise qui se précipitait vers lui, l'air inquiet :
— Que fais-tu ici ? Je t'avais dit d'attendre sur le banc.
Son ton était teinté de reproche, et Lucas réalisa soudain que son comportement était peut-être déplacé. Après tout, il n'était pas loin de pénétrer la chambre d'une jeune fille, noble qui plus est.
— Retourne dans le couloir, seuls les domestiques de cette maison ont le droit de rentrer dans les chambres des maîtres ! poursuivit la servante, plus catastrophée qu'énervée.
Et Lucas comprit qu'elle craignait davantage les reproches de ces derniers que l'acte en lui-même. La jeune fille se leva vers sa bonne en lui disant :
— Louise, voyons, ce n'est rien. Lucas m'a entendue jouer de la harpe et cela l'a intrigué, ce n'est pas la peine de le gronder, c'est un enfant.
Il avait l'habitude d'entendre les adultes le considérer comme un gamin, mais Lucas ne pouvait s'expliquer pourquoi l'usage de ce qualificatif dans la bouche de cette princesse le blessait plus que d'habitude. Peut-être parce que celle qui l'avait proféré était au sortir de l'enfance elle-même, femme en devenir. Néanmoins, il reconnaissait qu'elle était d'un autre monde et il pouvait presque percevoir physiquement cette distance figurative alors qu'elle n'était séparée que de quelques pieds de lui. Il prit la parole d'un air navré, désireux plus que jamais de s'enfuir :
— Je suis désolé, je ne voulais pas déranger mademoiselle Amicia, si vous n'avez plus besoin de moi, je vais retourner chez mon maître.
Son ton rauque fit réagir la jeune fille qui intervint, vraisemblablement navrée :
— Allons, reste donc manger avant de repartir. Louise, emmène-le à la cuisine !
— Je suis désolée mademoiselle, votre mère m'a demandé de rester auprès de… votre frère, d'ailleurs je dois y retourner.
Un pli amer se dessina sur les lèvres de la jeune fille à ces paroles, et sa voix grondait presque quand elle rétorqua :
— Bien, reste donc, je vais l'emmener moi-même.
Et joignant l'acte à la parole, elle saisit le poignet du garçon. Surpris par l'élan, Lucas se laissa entraîner et bafouilla un adieu vers la dénommée Louise qui était restée sans voix.
Ils descendirent les escaliers et entreprirent le chemin inverse. Amicia, qui menait la marche, ne l'avait pas lâché, et il pouvait constater qu'elle le dominait largement en taille d'une tête. Le ruban rouge entrelacé dans sa chevelure châtain capta son regard et tout en parcourant le chemin sinueux du tissu écarlate entre ses mèches dorées, Lucas prit soudain conscience de la main de la jeune fille enlaçant son poignet. Une certaine tiédeur se dégageait au contact de sa peau épargnée par les travaux manuels, même s'il pouvait sentir de légers cals probablement dus aux pincements des cordes de sa harpe. Et quoi d'autre ?
La servante en cuisine avait dit que la fille des De Rune maniait très bien la fronde. Il était pourtant difficile de le deviner en observant la tenue de la jeune fille. Il lui arrivait de se prendre un peu les pieds dans sa robe ce qui lui faisait lâcher quelques soupirs excédés. Sentant l'embarras toujours présent, Lucas prononça timidement :
— Mademoiselle Amicia, ce n'est pas la peine, je vous remercie mais le maître m'attend.
La jeune fille sursauta presque en entendant sa voix, comme si elle avait oublié sa présence quelques temps. Ses traits qui s'étaient fermés depuis l'échange avec Louise se radoucirent.
— Oh pardon, fit-elle, je suis désolée, je ne veux pas te forcer.
Il sentit alors qu'elle relâchait sa main, et le sentiment de tiédeur le quitta. À regret, il le réalisa soudain. Amicia s'était tournée vers lui et ses yeux irradiaient encore d'une lueur que Lucas peinait à déchiffrer. Il comprit ensuite que c'était de la colère qui animait son regard, alors que sa bouche se dessinait au contraire en un sourire poli. Droite, presque raide, elle semblait contenir la rage en elle dans une dignité altière.
— Non, ce n'est pas ça, répondit Lucas, je… vous êtes gentille, mais ce n'est pas la peine de vous occuper de moi.
Les princesses n'ont que faire des garçons de ferme.
— Tu n'aimes pas ma compagnie ? dit-elle.
Toute trace de colère semblait avoir disparu pour laisser place à de la tristesse qu'elle ne parvenait pas à masquer cette fois.
— Non, non, rétorqua-t-il, enfin voyons c'est plutôt vous qui n'aimeriez pas traîner avec moi.
Il jeta un coup d'œil malgré lui à ses vêtements boueux, ses chausses trempées, tandis qu'elle l'observait avec intensité, dans sa robe de laine rouge qui tombait en plis lourds et nets.
— Allons, ne dis pas ça, répondit-elle, écoute, ici…
Elle semblait hésiter et son regard se détourna de lui, fixa le sol, avant de poursuivre :
— Mes seules occupations sont la broderie, la harpe et les sorties à cheval quand mon père est là, et… il n'a plus beaucoup de temps pour moi non plus…
Elle se tut, n'osant en dire davantage, consciente de s'être déjà trop épanchée sur le sujet devant un inconnu. Lucas pouvait presque percevoir le rempart de solitude envelopper la silhouette délicate de la jeune fille. Elle lui semblait plus que jamais hors de portée, prisonnière de ce monde si différent du sien, et quelque part, il prit conscience de son indifférence, non seulement pour elle, mais pour tous ceux qui venaient voir son maître Laurentius. Ce n'était que des patients auxquels il fallait associer un remède comme la solution à leurs problèmes. Le malheur, la joie ou les émotions qui pouvaient les animer n'entraient pas dans l'équation de l'alchimie. Le maître lui avait toujours appris à traiter chaque problème avec objectivité pour être efficace.
Cette application stricto sensus qui lui avait d'abord permis de travailler une certaine lucidité s'était finalement muée chez l'apprenti en détachement. Pourtant, devant le désarroi de cette jeune fille, il en venait à se demander s'il pouvait agir autrement en dehors de lui préparer une décoction qui lui ferait oublier ce moment d'égarement, cette tristesse pesante. Il la revit soudain jouer toute seule dans sa chambre à pincer sur sa harpe une musique dont elle était peut-être la seule spectatrice. Son cœur sembla peser plus lourd dans sa poitrine et il répondit :
— Je suis désolé, je ne sais ni broder ni jouer de la harpe, et encore moins monter à cheval.
Tout en disant cela, il réfléchissait à ce qu'il maîtrisait lui-même, constatant à quel point les passe-temps de la jeune fille ne lui seraient d'aucune utilité même si quelque part il se sentait capable d'en admirer l'art. Une idée lui vint :
— Est-ce que vous avez un jardin ? Je pourrais vous montrer comment utiliser certaines plantes…
Il vit les sourcils d'Amicia se lever d'un air intrigué :
— Nous avons un jardin derrière la maison, il y a même des ruines romaines mais je n'ai pas le droit d'y aller. Mère me le défend. Mais nous pouvons explorer le reste !
Regrettant presque sa proposition, Lucas jeta un coup d'œil par l'une des fenêtres et constata qu'il continuait de pleuvoir.
— Peut-être pas aujourd'hui avec cette pluie, commenta-t-il.
Il se demandait comment il allait gérer la compagnie de cette jeune fille soudain animée par un enthousiasme surprenant :
— Allons prendre des capelines ! Je n'ai pas peur d'être trempée !
— Mais… votre robe, elle va être pleine de boue ! protesta-t-il, embarrassé par l'idée d'être la source d'un potentiel conflit.
— Ça m'est égal, je la laverai moi-même s'il le faut !
Sur ces mots, elle l'entraîna vivement vers la cuisine, et lorsqu'ils furent près de la porte qui menait vers l'extérieur, elle s'empara de vêtements suspendus sur le côté.
— Tiens, fit-elle, en lui passant la capeline autour des épaules avant de revêtir la sienne.
Lucas jeta un regard vers la cuisinière penchée sur sa marmite avec une expression d'appel à l'aide. Hélas, très affairée par ses préparations, elle ne leva pas la tête, telle une sorcière fascinée par son chaudron dans lequel bouillonnait le ragoût.
La porte ouverte leur offrait un aperçu du jardin, qu'une pluie fine venait brouiller. Lucas pouvait presque sentir l'humidité poisser sur sa peau alors qu'ils n'étaient pas encore sortis. Il serait définitivement trempé en rentrant chez Maître Laurentius.
— Mademoiselle, ce n'est pas vraiment une bonne idée, dit-il, en tentant de la raisonner de nouveau.
Mais lui prenant le bras, elle le tira avec elle hors de la pièce. Lucas rabattit la capuche de sa capeline et remarqua que sa camarade restait tête nue, admirant le jardin qui prenait des couleurs dorées. Timidement, il tira doucement la capeline de la jeune fille en lui faisant remarquer qu'elle devrait se couvrir. Elle obtempéra, non sans continuer de fixer le paysage.
Pressé d'en finir, Lucas lui demanda de lui montrer où se trouvaient les simples. La jeune fille hésita, embarrassée :
— Je ne saurais pas te le dire de façon exacte, mais notre cuisinière vient souvent par là, fit-elle, en pointant un endroit à quelques dizaines de mètres.
— Très bien, allons-y, dit-il, d'un ton plus ferme qui le surprit.
Il mena la marche, Amicia empruntant ses pas, désormais plongée dans un mutisme surprenant comparé à son enthousiasme antérieur. Quelle drôle de fille quand même ! Est-ce que toutes les filles agissaient ainsi ou c'était seulement les princesses ?
Ne sachant très bien comment se comporter, il se mit à lui réciter les enseignements de son maître.
— En général, les simples sont cultivés dans des parcelles en fonction de leur utilité. Les plantes potagères, les herbes médicinales ou les vergers sont séparés. Mon maître m'a expliqué que les moines procédaient ainsi dans le jardin de leurs monastères, ce doit être pareil ici.
Il observa le jardin en traversant les allées et constata qu'il ne se trompait pas mais que le jardin était proportionnellement bien plus grand que celui d'un cloître. Ils passèrent à côté de parcelles bordées de petites cloisons tressées avec des branchages. La plupart ne contenaient plus de fleurs, l'automne étant bien avancé. Il prit la direction pointée par la jeune fille et repéra effectivement des plantes dont l'aspect et l'allure lui rappelaient celles utilisées par maître Laurentius. Lorsqu'ils furent à côté des parcelles, il s'accroupit pour les examiner :
— Il y a du thym ici, on peut l'utiliser pour soigner le rhume, fit-il, en pointant du doigt le petit arbuste. Celle-ci, c'est de la rue. À petites doses, c'est un tonique mais il ne faut pas en abuser.
Lucas se garda d'ajouter que les "faiseuses d'ange" l'utilisaient en effet pour faire des avortements, ne voulant pas choquer la jeune fille. Amicia tendit la main vers le petit arbuste en disant :
— Je connais celle-ci, nos archers et nos arbalétriers la consomment parce qu'elle améliore la vue.
Elle poussa alors un petit cri de douleur en retirant vivement sa main qu'elle frotta vigoureusement contre sa capeline de manière incontrôlée.
— Qu'est-ce qu'il y a ? Vous êtes blessée ? demanda Lucas, surpris par son geste.
— Pas vraiment, rétorqua-t-elle, avec une grimace, même si ça fait mal. Je n'avais pas vu qu'il y avait des orties juste à côté.
Des cloques rouges étaient déjà en train de gonfler sur la peau délicate de sa main droite. Lucas se sentit soudain stupide d'avoir proposé à la jeune fille de faire le tour de ce jardin alors qu'elle aurait pu garder ses mains intactes pour sa harpe. Sans hésiter, il se mit à creuser dans le parterre pour récupérer de la terre. Celle-ci, humidifiée par la pluie, avait la consistance d'une boue légèrement friable. Sans lui demander son avis, il saisit la main de la jeune fille et se mit à frictionner la terre sur ses piqûres. Il s'était attendu à des jérémiades venant de la part d'une enfant choyée, mais curieusement Amicia ne bronchait pas. Elle lui avait abandonné sa main, en se retenant de grimacer.
— La terre humide est un bon moyen de retirer les poils urticants, fit Lucas.
Puis, il jeta un coup d'œil vers la parcelle et identifia de l'oseille à son contentement. Il en arracha quelques feuilles qu'il roula entre ses mains afin de les malaxer et reprenant la main de la jeune fille les lui appliqua. Sans s'en rendre compte, ses gestes étaient devenus précis, oubliant la maladresse dont il avait fait preuve tout à l'heure, ayant affaire avec une simple patiente, et non une petite princesse.
— Gardez-les contre les piqûres, poursuivit-il, d'un ton savant. Vous pourrez en appliquer de nouveau dans l'après-midi si cela fait toujours mal.
Il réalisa soudain avec embarras l'audace de son geste, et recula vivement, le rouge lui montant aux joues.
— Je suis désolé, j'ai agi sans vous demander votre avis !
Mais les lèvres de la jeune fille s'étaient étirées en un léger sourire :
— Merci Lucas, répondit-elle, finalement, j'aurais appris quelque chose !
Lucas restait malgré tout embarrassé, un air désolé sur la figure. Il aurait préféré que l'apprentissage ne se soit pas déroulé ainsi et il réalisa soudain qu'il aurait aimé continuer à lui montrer d'autres plantes dans le jardin. Comble d'ironie, il sentit la pluie s'intensifier, trempant plus que jamais leurs capelines dont l'imperméabilité commençait à faiblir.
— Nous devrions rentrer, dit-il, sincèrement désolé.
Elle acquiesça et ils se mirent à courir à travers les allées, l'averse se faisant de plus en plus forte. Amicia le devança très rapidement, et il réalisa qu'elle se déplaçait bien plus vite que lui, et ce malgré sa robe dont elle avait relevé la lourde jupe de ses deux mains. Sa capuche avait glissé, révélant le chignon tressé de rubans rouges. Celui-ci finit par se défaire et Lucas remarqua alors qu'il était constitué d'une longue natte, qui en s'échappant de sa coiffure dansait dans un balancement hypnotique.
Il la vit se précipiter sous une tonnelle et la rejoignit afin de s'abriter de la pluie. Lorsqu'il s'arrêta, il réalisa qu'il était essoufflé et plié par l'effort, il tenta de reprendre sa respiration. Seigneur ! Il n'était décidément pas bien endurant. Il entendait également le souffle de la jeune fille qui se mua bientôt en rire, et levant la tête, il vit qu'elle souriait de toutes ses dents, le rouge aux joues, aspirant l'air entre deux rires.
— Seigneur, s'esclaffait-elle, ma robe et mes mains sont dans un état ! Mère va être furieuse !
Catastrophé, Lucas ne comprenait pas le comique de la situation. La robe de la jeune fille était maculée de boue tandis que sa main droite était maintenant tachée d'un jus verdâtre laissé par les feuilles malaxées.
— Je suis désolé, répondit-il, par réflexe.
— Non, c'était amusant !
Amicia continuait de sourire. Elle lui saisit alors les deux mains en ajoutant :
— Merci Lucas, je me suis bien amusée ! Promets-moi que tu reviendras pour me montrer d'autres plantes !
C’était comme une supplication, et encore interloqué, Lucas hocha timidement la tête plus par automatisme que par conviction. Autour d'eux, l'averse ruisselait sur la tonnelle, martelant l'abri inlassablement de gouttes lourdes.
Son regard se posa sur les différentes parcelles, et il se prit à espérer les voir au printemps prochain, rempli de fleurs et de multiples ressources à utiliser pour l'alchimie de son maître. Pourtant, le voile d'indifférence se posait de nouveau son cœur, tels les rideaux de pluie se déversant sur le jardin. Sitôt qu'il franchirait le seuil de cette demeure, la jeune fille l'oublierait, il en était persuadé. Malgré la chaleur de ses mains, il pouvait sentir une étrange froideur rayonner de sa silhouette, petite princesse perdue dans son donjon.
Quelle malédiction vous frappe donc ? se demanda-t-il, intérieurement.
Durant les mois qui suivraient, il ne cesserait de se poser cette question jusqu'à ce qu'il la rencontrât de nouveau, quelques années plus tard.
Trois ans plus tard.
Si la malédiction des De Rune avait pu de temps à autre occuper l'esprit de Lucas durant les rares moments de libre, il eût tôt fait de l'oublier car un autre mal frappa la région. En effet, une maladie inconnue fauchait femmes, enfants, vieillards mais aussi les hommes vigoureux, nobles ou paysans. Terrifiés, ils étaient de plus en plus nombreux à frapper à la porte de Maître Laurentius à la recherche d'un remède. Mais la plupart, le corps dévoré de fièvre et marqué d'affreux gonflements, étaient incapables de se lever et envoyaient leurs proches porter leur requête. Le Maître se proposait pour leur rendre visite mais Lucas, affrontant sa timidité, lui proposait d'y aller autant que possible à sa place pour lui éviter une contamination fatale. Mais le Maître refusait avec douceur en lui rétorquant :
— Je suis un vieil homme, c'est à moi de partir le premier.
Lucas, désemparé, retenait ses larmes, craignant plus que tout de perdre sa seule famille. Lorsque le Maître était dehors à visiter les malades, il tâchait de se concentrer autant qu'il le pouvait pour surveiller ses préparations et lui être le plus utile possible, priant davantage cette science de protéger son foyer que le Dieu dont il doutait l'existence.
Fatalement, la mort, comme pour se rappeler aux agnostiques, continuait de faucher tout autour, sans discernement. Et bientôt, ce fut au tour du Maître de présenter les mêmes symptômes que ses patients, si bien qu'il dut être alité. La respiration sifflante, il était plié par des quintes de toux qui lui déchiraient la poitrine. Son corps amaigri était secoué de violents frissons, une fièvre abrutissante lui embrumait l'esprit qu'il avait pourtant si affûté d'habitude. Lucas restait autant que possible à son chevet, car même malade, son Maître continuait de travailler en lui transmettant ses instructions. Pour combler au drame, les hordes de rats qui étaient étrangement apparues en même temps que ce mal, se faisaient plus nombreuses et invasives, en particulier la nuit. L'élevage porcin à proximité avait été abattu et laissé en pâture à ces vagues voraces. Plus personne n'osait sortir la nuit et les torches dans les maisons, avec leur lueur rassurante, projetaient des ténèbres inquiétantes qui rampaient comme les rats à la recherche de chair fraîche. Les gens étaient terrifiés par les hordes de rongeurs, mais le Maître Laurentius, malgré une certaine crainte qu'il parvenait à dissimuler, avait décidé de les traiter comme tout problème auquel une solution existe. Avant qu'il ne tombe lui-même malade, ils s'étaient mis à tester plusieurs décoctions et avaient constaté que certains mélanges fumigènes avaient la capacité d'en détruire un certain nombre ou de les attirer.
Lucas essayait tant bien que mal de dissimuler le tumulte d'émotions dont il était victime, partagé entre sa terreur des rats, de la maladie et la perte de l'être en qui il tenait le plus au monde. Abruti de sommeil, il somnolait assis aux côtés de son maître, veillant à ce qu'il y ait toujours du suif à brûler pour alimenter les torches.
Ce fut au cinquième jour de la maladie de Maître Laurentius qu'elle apparut de nouveau dans sa vie. Le jour tombait, et Lucas venait de faire le tour de la maison et du jardin pour allumer toutes les torches disponibles. Il s'installait ensuite dans la chambre de Maître Laurentius pour lui rapporter l'avancée de leurs travaux et notait, à la demande de ce dernier, les instructions qu'il devrait mettre en pratique le lendemain.
Il venait de reposer le journal sur la table de nuit lorsqu'il la vit pénétrer dans la pièce, accompagnée d'un tout jeune garçon. La surprise que lui causait cette intrusion inattendue en particulier à cette heure, lui fit douter de son identité, mais après leur avoir demandé qui ils étaient, Lucas la reconnut tout de suite sans attendre de réponse. La jeune fille avait grandi, achevant sa métamorphose en petite femme, la silhouette élancée. Cependant, elle était vêtue de braies, et plus important, sa figure était marquée par des ecchymoses et des petites coupures tandis qu'une expression de détresse habillait son visage fin. Le garçon se pressait contre le flanc d'Amicia tout en lui tenant la main. Était-ce le mystérieux petit frère pour lequel son maître l'avait envoyé porter un onguent chez les De Rune ? Pourtant, Lucas ne reconnaissait pas les beaux atours de cette famille noble. Que se passait-il donc ?
— Maître Laurentius ! fit-elle, en s'approchant du lit, ignorant sa question.
— N'approchez pas, il est contagieux ! répliqua Lucas en levant les bras comme pour les repousser.
Les yeux de la jeune fille allèrent vers lui, mais Lucas réalisa qu'elle ne le reconnaissait pas. Une terreur profonde brûlait dans son regard et sa bouche tremblait dans un tic nerveux. La jeune fille lâcha le garçon qui se tenait à ses côtés et reprit :
— Maître Laurentius, s'il-vous-plaît, aidez-nous !
— Hugo ? prononça le maître d'une voix erraillée, en se tournant vers le petit garçon. Oui, c'est toi…
— l'Inquisition, ils sont venus et nous ont tout pris ! Nous n'avons rien pu faire… poursuivit Amicia.
— Bien sûr, ils sont venus pour lui.
Le maître leva avec difficulté son bras pour désigner l'intéressé et Lucas put presque percevoir un pli amer se dessiner sur la bouche de la jeune fille à cette évocation, comme lors de leur première rencontre. Le maître leur expliqua alors les recherches qu'il avait menées avec la mère des deux enfants, comment le petit garçon était intimement lié aux rats et qu'il ne restait plus qu'Amicia pour le protéger. Lucas écoutait d'une demi-oreille, observant le frère et la sœur, le premier cherchant l'attention de la deuxième quand l'autre ne voulait que le fuir.
— Lucas, il faut que tu ailles finir l'ignifer, ajouta-t-il.
Mais alors qu'il était coupé par une toux violente, Lucas intervint doucement :
— Je vais me charger de leur montrer Maître, reposez-vous.
Puis se tournant vers la fratrie, il ajouta :
— Je suis désolé pour la perte de vos parents, mais vous n'êtes plus seuls désormais. Nous n'avons pas de temps à perdre, nous devons préparer l'ignifer.
Il avait guetté le regard de la jeune fille qui ne s'était pourtant pas éclairé lorsque son maître l'avait appelé par son prénom. Tant pis, le temps n'était pas aux réminiscences nostalgiques.
Les princesses ne se souviennent pas des garçons de ferme, encore moins des apprentis.
Il les devança d'un pas décidé. Cependant, ils furent stoppés rapidement au niveau de la mezzanine à la vue de hordes de rats, grouillant de manière chaotique entre les meubles et les alambics, cherchant à atteindre de la viande pendue à l'aide d'esses.
Amicia lui demanda alors la permission de briser les lampes qui maintenaient les rats hors de portée. Il eut à peine le temps d'acquiescer qu'il la vit détacher une petite fronde de sa ceinture avant de projeter avec précision une pierre qui frappa la lanterne d'un coup sec. Une autre lancée rapidement brisa la chaîne qui retenait le jambon sur lequel se jetèrent les rongeurs voraces.
Le souvenir des mises en garde des domestiques des De Rune au sujet de la jeune fille reflua alors dans l'esprit de l'apprenti.
Dangereuse.
— Allons-y, dit-elle, en descendant l'escalier.
Sa voix s'était empreinte d'une détermination calme. Et tandis qu'il la suivait vers la grange, Lucas réalisa soudain que c'était elle qui le menait alors qu'il était pourtant chez lui.
— Il leur faut de la viande, dit-elle, en désignant le cochon dans l'enclos, lorsqu'ils furent dehors.
Lucas, comprenant ses intentions de livrer leur dernier porc en pâture aux rongeurs, acquiesça, conscient plus que jamais de la fascination qu'elle exerçait sur lui. Alors qu'il se baissait à ses côtés pour saisir un sac de grains crevé, un éclat rouge capta son regard et il reconnut soudain le ruban écarlate, serpentant entre ses mèches dorées, annonciateur d'un destin ironiquement sanglant, mais irrémédiablement attirant.
Il ne croyait pourtant pas au destin, mais alors que de sa fronde mortelle Amicia brisait la dernière barrière lumineuse qui protégeait le porc des rats, Lucas eut le sentiment que le sien serait pavé de cadavres, mais qu'il accepterait de le suivre pour être à ses côtés.
