Chapter Text
Karadec fixait la table du salon depuis la porte d’entrée. Henri avait quitté les lieux depuis plusieurs minutes à présent, mais il était comme pétrifié. Cela ne pouvait pas être réel, elle ne pouvait pas… Un son en provenance du salon le sortit de sa torpeur et il s’avança lentement. Devant lui, deux sacs, une enveloppe et… un tout petit bébé.
Il pinça doucement l’arrête de son nez et tenta de contenir la crise de panique qui menaçait de l’emporter. C’était impossible. Cette situation n’avait aucun sens. L’enveloppe posée sur le couffin était à son nom, un simple « Karadec » à l’encre bleue. Lentement, il prit place sur sa chaise et observa le nouveau décor qui l’entourait. Il ne comprenait rien, se sentait perdre pied, dépassé par les évènements. Il inspira profondément puis tendit une main vers l’enveloppe. La réalité de la situation ne le saisit vraiment que lorsqu’il sentit la texture du papier sous ses doigts crispés.
« Kara,
Je suppose que vous êtes actuellement proche de la rupture d’anévrismes. J’imagine vos yeux ouverts plus grand qu’à l’ordinaire, votre mâchoire crispée pulsant sous la pression de vos molaires, vos lèvres pincées ne formant plus qu’une fine ligne barrant votre visage…
Cette lettre est probablement la plus difficile que je n’ai jamais eue à écrire. Elle risque d’être incohérente ou raturée par moments mais j’espère qu’elle apportera des réponses à vos questions. Je n’ai pas l’intention de me relire. Je ne veux pas risquer de douter et de reculer face à ce que la raison m’impose.
Car oui, quoi que vous puissiez penser, je sais écouter la voix de la raison quand c’est nécessaire. Je ne vous ai pas attendu pour en être capable, c’est juste que j’ai rarement voulu me plier à ses règles relou ennuyeuses. (Vous remarquerez que je sais également faire des efforts en matière d’écriture. Bizarrement, je me sens l’âme d’une poète ce soir. Peut-être à cause de ce que je m’apprête à faire. Cet instant marque la fin d’une ère et je crois que je ressens le calme et la solennité du deuil… Je ne sais pas si je suis prête, mais je l’aborde avec une douce fatalité.)
La confiance était la clef de voute de la relation que nous aurions pu avoir, et je l’ai brisée. J’ai conscience que les dégâts provoqués par mon manque d’honnêteté sont irréparables. C’est vous qui aviez raison : la confiance ça se crée, ça s’entretient, ça se partage. Cette lettre ne contient que la vérité. A l’instant où j’écris ces mots, je me déleste de tous mes faux-semblants, de tous mes écrans de fumée. Mon écriture est presque automatique. Je ne veux plus rien vous cacher. Parce que je n’en ai plus la force. Parce que vous méritez de savoir.
Tout est différent aujourd’hui. Depuis notre dernier échange il y a cinq mois, depuis vos derniers mots me sortant définitivement de votre vie. J’ai compris tellement de choses, Karadec…
Oui, cet enfant est le vôtre. Il est né il y a trois quatre jours, à 16h54 au CHU de Lille. 52 cm pour 4,125kg par voie basse (je ne vais pas vous mentir, ça n’a pas été facile, facile… On pourrait croire que le quatrième passe comme une lettre à la poste, visiblement c’était sans compter le combo de vos gênes berbères et bretons). Son carnet de santé est dans la poche de droite du sac à langer, avec les échographies de grossesse et le résultat négatif du test de trisomie. La sage-femme qui m’a aidée à accoucher s’appelle Linda (je vous dis ça histoire de vous faire gagner du temps, comme je suppose que vous allez chercher des réponses…).
Comme vous ne m’avez jamais appelée au cours des cinq derniers mois, je suppose que vous n’avez eu aucune réminiscence de notre soirée ensemble (votre rythme cardiaque est en train de monter en flèche Kara, inspirez par le nez et expirez lentement). Chez moi aussi, ces souvenirs étaient enfouis dans les recoins de mon esprit et je ne dois leur réactivation qu’au choc provoqué par la découverte tardive de ma grossesse… Le jus de pomme, le parc, les feuilles, votre lèvres maladroites sur les miennes, vos mains sur mon corps, votre arme de service douloureusement coincée entre vous et moi jusqu’à ce que vous la retiriez… (Si cela ne vous dit toujours rien, peut-être qu’un verre de jus de pomme vous aidera à déclencher des flash-backs. Si cela ne marche toujours pas, vous trouverez l’adresse d’un médecin hypnothérapeute dans la petite poche zippée sur le haut du sac à langer. Si besoin, vous trouverez également les coordonnées d’une entreprise réalisant des tests de paternité ainsi que leur protocole. Après, au vu de sa couleur de peau, de l’épi dans ses cheveux, de ses lobes d’oreille et de la fossette au creux de son menton, je doute que vous ayez besoin d’une preuve supplémentaire quant à la génétique de cet enfant…)
J’ai voulu vous appeler, il y a cinq mois, lorsque j’ai su. Mais vous étiez tellement en colère… Je crois que c’est à ce moment-là que j’ai pris ma décision. J’ai compris que je méritais votre haine, je méritais que vous m’abandonniez. Sachez que je ne vous en veux pas, comment le pourrais-je ? Vous avez sauvé votre peau, et c’est normal. Je n’allais pas en plus vous imposer ma présence et pousser votre sens du devoir au-delà de ses limites.
Dans cette autre vie que nous avons partagée, vous m’avez dit que plein de gens pourraient m’aimer. Et vous aviez raison, mais ce n’était pas le véritable sujet. Oui, plein de gens pourraient m’aimer et m’ont aimée. Romain. Ludo. Vous, je crois. Mais il est impossible de continuer à m’aimer. Parce que je détruis tout. Parce que j’épuise tous ceux qui m’aiment. Tout est tellement clair à présent… Ca n’a jamais été vous le problème. Ca n’a jamais été les autres. C’est moi, de tout temps et pour toujours.
Ho, bien sûr, je pourrais blâmer mon enfance chaotique, mon père manipulateur et ma mère castratrice. Mais en quoi cela changerait-il le présent ? Je suis un monstre, Karadec. Je vois tellement clair à présent… Je crois que je me déteste, mais la vérité c’est que seul un nuage de fatalisme m’enveloppe depuis plusieurs semaines maintenant. Mon cerveau est comme dénué de toute l’agitation qui l’habite en temps normal. Je sais, sans l’ombre d’un doute, que je ne mérite l’amour de personne. Et… je l’accepte. A quoi bon continuer de me battre contre cette évidence ?
Alors oui, j’ai conscience que mes mots et mes émotions sont typiques des symptômes de la dépression. Et, peut-être que c’est ça. Peut-être que je ne pense plus clair à cause d’une dépression sévère qui m’empêcherait de retrouver des raisons d’espérer. Peut-être… Mais au fond, je crois qu’il s’agit simplement de la réalité. Je suis insupportable, au sens propre. Tous ceux qui ont essayé de me soutenir, de me porter, de m’offrir leur énergie pour m’aider à garder la tête hors de l’eau ont fini par craquer. Je brise les gens, Karadec. Sous le poids de ma propre toxicité.
Si vous saviez à quel point je me déteste… Ma bulle d’illusion vient d’éclater et j’ai à présent face à moi toutes les preuves de ma culpabilité. Je vivais dans l’illusion que j’étais la victime, alors que c’est moi le bourreau.
Alors, voilà. Je sais que cela ne réparera pas toutes les choses que j’ai brisées, mais c’est mon ultime geste de repentance. J’ai décidé de rendre à ceux que j’aime toutes les choses que je leur avais prises. Non pas les objets (même si vous trouverez trois chargeurs dans la poche de gauche du sac à langer. A priori ce sont les vôtres eux aussi...), mais l’honnêteté et la liberté :
Après la prise d’otage il y a cinq mois, Ludo a demandé la garde exclusive d’Eliott et de Chloé. Je n’ai même pas essayé de me battre, je lui ai offert mon acceptation et sa liberté. C’est mon ultime don pour réparer sa vie et en offrir une pas trop pourrie à ses enfants… De toute façon, cela fait bientôt un an qu’Eliott souffre en ma présence et préfère celle de son père. Et Chloé… je n’ai aucune idée de ce qui se passe dans sa jolie petite tête mais je sais qu’elle aurait fini par me détester elle aussi. Je l’ai quand même laissée à la crèche alors qu’elle avait 39 de fièvre, sans possibilité de recevoir un traitement ! Quel genre de mère fait ça ? J’aurais pu aller la chercher et vous laisser continuer d’enquêter seul cette fois-là. Mais j’ai choisi de laisser ma fille souffrir par… par flemme je suppose. Par fatigue, peut-être. J’entends la voix de Céline tenter de me rassurer, me dire que toutes les mères peuvent être surmenées, que je ne suis pas Wonder Woman. Que la charge mentale est énorme quand on a trois enfants. Mais je sais qu’elle se trompe. Tout est une question de choix dans la vie et j’ai été égoïste. Ce n’est pas une soi-disant dépression qui parle, c’est la vérité tapie dans l’ombre depuis trop longtemps.
J’ai aussi dit la vérité à Théa à propos de son père, j’ai avoué le mensonge dans laquelle je l’ai maintenue durant des mois. Elle a décidé de couper les ponts avec moi et de demander l’émancipation. Comme moi à son âge. Comme quoi, on peut dire ce qu’on veut, l’hérédité va au-delà de la génétique. On hérite des traumatismes de nos parents, de leurs défauts, de leurs non-dits. On reproduit leurs erreurs même lorsqu’on essaie de les fuir…
C’est pour ça que j’ai pris cette décision…
Je vais disparaître. Pour de bon. Je ne vais pas me foutre en l'air, hein. Mais je pars. Je fugue de votre vie. Inutile de chercher à me retrouver. Cet enfant est le vôtre, mais il ne peut pas être le mien. Il ne mérite pas les traumatismes que je vais indubitablement lui infliger si je l’élève. Il mérite un père aimant, droit, équilibré. Un père qui saura lui préparer de bons petits plats, qui ne fuira jamais devant ses responsabilités. Un père qui ne sera pas bordélique et manipulateur. Un père qui saura gérer son cerveau potentiellement atypique. Vous serez ce père, Karadec. Un père célibataire pendant un temps, peut-être, mais je suis persuadée que cela vaut bien mieux pour vous plutôt que de subir ma présence.
Je sais que cela peut paraitre égoïste, vu de l’extérieur, mais je vous promets que ça ne l’est pas. Je ne fuis pas mes responsabilités, je les embrasse. Je ne vous laisse pas volontairement dans la galère, je vous sauve la mise. C’est mon ultime acte d’honnêteté envers vous, la plus grande preuve d’amour que je ne pourrai jamais faire. Je disparais de votre vie et de celle de votre fils. Je crois n’avoir jamais fait un tel sacrifice …
J’ai aimé Romain, j’ai découvert l’amour avec lui. J’ai aimé notre liberté, notre insouciance et la perspective d’un avenir heureux. Mon amour pour lui a été artificiellement décuplé par son absence. J’ai aimé l’idéaliser.
J’ai aimé Ludo, sa stabilité, sa capacité à élever Théa comme sa propre fille. J’ai aimé qu’il m’aime. Je me suis aimée à travers lui.
Je vous aime. Sans illusion. Sans idéalisation ou autosatisfaction. Sans perversion ni faux-semblant. J’aime votre être, indépendamment de qui je suis. J’aime votre droiture et vos rares moments de lâcher-prise. J’aime votre intelligence si complémentaire de la mienne. J’aime votre capacité à faire ce qui est juste, à reconnaître vos fautes. J’aime votre cuisine, votre sourire, vos goût musicaux et même votre sens de l’humour. Je n’ai jamais voulu vous aimer. Je n’ai pas pu m’en empêcher. Je n’ai rien su contrôler… Je vous aime au point de vous sauver de moi-même. Au point de vous laisser la garde unique de votre fils. De vous laisser lui donner le prénom que vous choisirez. De vous laisser lui donner votre propre nom de famille.
Je n’ai pas donné mon nom à l’hôpital, seulement le vôtre. Mais comme nous ne sommes pas mariés, vous allez devoir reconnaître l’enfant rapidement afin que la filiation officielle soit enregistrée. Tous les papiers sont dans la poche de droite du sac. Et sinon, vous trouverez des couches en taille 1 dans la poche principale. Cela devrait suffire le temps que vous fassiez quelques courses. Il y a aussi deux biberons et un goupillon. En ce qui concerne les repas, Henri a dû vous laisser un sac isotherme avec des pochettes de lait congelé. C’est tout ce que j’ai pu tirer entre l’accouchement et maintenant. Mettez tout rapidement au congélo (j’aurais surement dû commencer par ça dans ma lettre d’ailleurs…) Décongelez un sachet à chaque fois qu’il a faim (au bain Marie, pas au micro-onde !) Comptez un bib toutes les trois ou quatre heures à cet âge-là.
J’ai vérifié, il y a un centre de Protection Maternelle et Infantile à 400m de chez vous (même si dans votre cas ce serait plutôt protection paternelle, mais bon…) Ils vous aideront à gérer les premiers mois, vous ne serez pas tout seul. Ha oui, et prenez rendez-vous rapidement si vous voulez l’inscrire à la crèche, parce que les places sont chères… J’espère que je n’ai rien oublié en ce qui concerne les aspects pratiques (dans notre autre monde, je suis sûre que ça vous aurait surpris et fait marrer de voir que je peux être organisée quand il le faut. Comme quoi, vous avez réussi à influencer ma personnalité. Bel exploit.)
Je… Je voudrais vous dire plus de choses mais les mots me manquent, alors voici quelques pensées à la volée…
J’espère que vous ne me détesterez pas trop longtemps. J’espère que votre fils ne me ressemblera pas, afin de vous aider à m’oublier plus facilement. J’espère qu’un jour vous saurez le regarder sans me voir à travers lui, et que vous saurez l’aimer malgré ce qu’il représente. J’espère que vous allez trouver une personne qui saura vous aimer tous les deux au moins autant que moi, mais sans les difficultés insurmontables qui accompagnent ma présence. Vous méritez d’être aimé, Karadec. Et vous méritez d’aimer en toute confiance, sans peur pour l’avenir.
Quand je vous ai vu ce soir-là, il y a cinq mois, seul dans votre cuisine à préparer un plat au son de cette musique d’ambiance, dans cette maison belle, calme et lumineuse, j’ai compris que vous étiez le mari idéal. J’ai tout fait pour faire partie de cet idéal. Je vous ai menti pour vivre cet idéal. Je vous ai trahi de peur de perdre cet idéal… que j’ai justement perdu à cause de cette trahison, dans une sorte de prophétie auto-réalisatrice. Je m’en suis voulue vous savez, puis j’ai compris que c’était la meilleure chose qui soit arrivé. Non pas pour moi, mais pour vous. Je m’en veux toujours de vous avoir fait souffrir, mais au moins cela vous a permis de tuer notre histoire dans l’œuf. Cela vous a permis de ne pas vous engager dans une relation qui aurait fini par vous briser, vous aussi. Car cela n’aurait pas pu finir autrement, n’est-ce pas ?
Il m’arrive encore de penser que cela aurait pu être différent avec vous… Que nous aurions pu… Comme nous avons appris au travail… Mais ce n’est qu’une ruse de mon cerveau toxique. Car c’est impossible, n’est-ce pas ? Je continuerai sans doute de rêver à des dimanches matin à vos côtés à préparer des pancakes sans gluten dans une cuisine bien rangée, à imaginer des soirées enlacés devant un documentaire sur le canapé avec le babyphone à proximité, à savourer vos yeux admiratifs sans une once de jalousie lorsque je découvrirai un indice clef sur une enquête. Je continuerai à vous aimer en tant que père, en tant que partenaire, en tant que conjoint que je n’aurai jamais. Mais ce ne seront jamais que des rêves inatteignables pour moi, et inenvisageables pour vous.
J’écris autant que je peux pour retarder la conclusion de cette lettre, mais il faut bien affronter cette fin à un moment ou à un autre…
Je vous souhaite beaucoup de bonheur avec votre fils, Karadec. Et j’ai l’espoir égoïste que ce bonheur finira par effacer les souffrances que je vous ai causées. Je n’ai qu’une seule requête : s’il vous plaît, ne lui parlez pas de moi, ne prenez pas le risque que mon souvenir pollue son avenir. Et si un jour il pose des questions, dites-lui simplement que je l’aimais du plus profond de mon être et que c’est pour cela que j’ai préféré partir. Il ne doit jamais penser qu’il ne suffisait pas, il ne doit jamais douter qu’il mérite sa place dans ce monde. Cette confiance, ces fondations solides, c’est vous qui les bâtirez en lui. Vous serez un père, Karadec. Quant à moi, malgré mes rêves, je ne pourrai jamais être plus qu’une génitrice.
Avec tout mon amour,
Morgane. »
Les mains tremblantes, Karadec reposa la lettre manuscrite sur la table du salon. Péniblement, il déglutit, puis posa ses yeux humides et perdus sur le couffin à sa droite. Il observa en silence le petit être qui commençait à s’agiter dans son sommeil. Alors, mu par un automatisme qui le surpris lui-même, il s’approcha, passa délicatement ses mains derrière son dos et sa tête, et prit son fils dans ses bras.
