Chapter Text
Un claquement de talons sur le lino. Une posture droite -presque trop - qui ne faiblit pas alors qu’elle entre dans le bâtiment. Un jean noir, une veste de costume sombre contrastant avec des cheveux roux. Une voix tranchante et autoritaire qui plonge le bureau dans un silence glacé.
Morgane Alvaro, trente-trois ans, sans état d’âme et furieuse, entra à grands pas dans la pièce en aboyant des ordres. “Louis ! Où est le rapport de l’affaire Prévot? Je viens d’avoir un appel de la crim, ils refusent de nous laisser l’enquête. Et je peux savoir où est Gilles? Je vous avais prévenus de m’avertir à la seconde où ce genre d’affaires ressortent”.
“Il arrive, commandant”, lança Daphné en relevant la tête de son ordinateur. Leurs bureaux étaient rangés - pour le moment. Tous sauf celui du commandant Alvaro, recouvert de dizaines de feuilles volantes et de dossiers en vagues piles, dont certaines commençaient à pencher dangereusement. A vrai dire le meuble servait plutôt d’espace de stockage et elle ne l’utilisait que rarement, préférant s’asseoir sur le rebord de la vitre à sa gauche.
Encore une des choses qu’on lui passait volontiers, au grand dam de Daphné qui nourrissait une animosité grandissante pour le traitement de faveur qu’on octroyait à sa supérieure. Depuis qu’elle avait débarqué à la PJ il y a un an, fraîchement diplômée, leur taux d’élucidation avait explosé - tout comme l’ambiance paisible du département. Alvaro était brillante mais brûlait tout sur son passage, résolvant enquête après enquête sans se soucier des dommages qu’elle laissait derrière elle. Toute personne qui la contrariait risquait d’attirer sa fureur et Daphné avait choisi de se taire : l’humiliation publique sur la base de déductions n’était pas son truc préféré.
Le commandant n’avait que faire des horaires et des règlements intérieurs, déboulant aléatoirement dans leurs bureaux avec une nouvelle illumination. Au début, Daphné avait cru que ce désordre apparent allait lui nuire sur le terrain et qu’elle serait virée bien vite : après tout, la procédure ne laissait pas la place au chaos. Elle s’était trompée. Morgane Alvaro posait le pied sur une scène de crime et on aurait cru voir une personne différente : froide, implacable, logique, brusquant autant les suspects que les témoins, et ne laissant transparaître aucune émotion. La procédure était respectée comme si elle la connaissait par cœur - c’était en tout cas l’hypothèse de Gilles - mais Daphné supposait simplement qu’elle utilisait les règles comme livre de chevet.
Là était le problème : elle était froide mais agressive, connaissait la procédure sans prendre soin des témoins, et surtout, ils ne connaissaient rien d’elle. Ils auraient tout aussi bien pu embaucher l’homme invisible, si celui-ci était plus du type tornade et doué en déductions. Hormis les métaphores bancales, elle avait une certitude. Céline avait fait une erreur en l’embauchant et ça allait leur retomber dessus à tout moment.
Pourquoi diable avait-elle choisi Alvaro pour lui succéder? Ça devait aller plus loin que la simple nécessité d’augmenter leur taux d’élucidation.
Comme toujours, l’atmosphère du bâtiment elle-même semblait changer lorsqu’Alvaro y entrait : les pas se faisaient silencieux et l’atmosphère lourde. Le bruit d’un dossier lâché sur le bureau adjacent la tira de ses réflexions. Gilles lui lança un regard paniqué tout en se précipitant déjà pour récupérer les feuilles avant qu’elles ne finissent par atterrir au sol.
“Louis.” L’intéressé releva la tête d’un coup en entendant son nom. “Tu viens avec moi, j’ai eu la commission rogatoire pour la perqui. Ce soir, on le coince”. C’était toujours comme ça, ces enquêtes - abruptes, rapides, sans bienveillance. Louis Charraut, un jeune officier blondinet, était l’adjoint privilégié du commandant et l’accompagnait sur la majorité des enquêtes avec un air extasié des plus irritants.
Empoignant la clé du véhicule de service, elle quitta la pièce aussi vite qu’elle y était entrée. L’avantage avec elle, c’est qu’elle ne s’attardait jamais trop au bureau. Scrutant son départ par la fenêtre, Daphné se souvint alors.
“Gilles, dit-elle, le sang battant contre ses tempes. Gilles!
-Oui?
-Tu ne lui as pas dit”. Son air ahuri lui donna envie de le secouer. “Le dossier.
Il se décomposa sous ses yeux.
-Oh, merde.
Il fouilla frénétiquement dans le tas, jusqu’à extraire une feuille à moitié coincée entre une tasse de café et un playmobil esseulé. Le dossier que leur avait confié la capitaine Hazan avant son départ pour Paris. Pour sa défense, elle leur avait également fourni une liste de consignes plus grande que la salle des archives pour pallier une absence de deux jours - le poste était nouveau et leur supérieure stressée.
L’époque où elle était encore commandante manquait cruellement à Daphné.
-On peut lui dire qu’on ne l’a reçue que cet après-midi, proposa Gilles en époussetant vainement le document.
-Ah oui? La date est sur le document. Tu crois vraiment qu’Alvaro va rater ce détail? Tu sais comment elle est avec ces enquêtes-là.
Le commandant était tellement efficace que c’en était effrayant. Normalement, personne ne devenait gradé aussi jeune, mais sa réputation était faite et toutes les unités parisiennes avaient essayé de se l’arracher. La seule raison pour laquelle Céline avait pu la convaincre d’intégrer leur département était en lui offrant l’exclusivité absolue sur les affaires de disparitions criminelles. L’intérêt échappait à Daphné - c’était difficile de faire plus barbant que ces affaires, qui traînaient en longueur et étaient rarement résolues - la pile de certificats de vaines recherches dans son bureau en étant la preuve.
Mais Alvaro se jetait sur elles d’un air presque affamé. Enfin, certaines d’entre elles. Les autres, elle les balançait sans état d’âme. Une question lui restait: comment Céline avait-elle su où appuyer pour l’embaucher? Le commandant était un mur, et n’avait jamais daigné adresser la parole à quiconque en dehors d’un contexte strictement professionnel. Gilles avait ses théories, bien sûr, mais c’était Gilles.
Celui-ci n’avait pas bougé d’ailleurs, fixant la feuille comme si elle contenait son arrêt de mort.
-T’inquiète pas, fit Daphné en lui tapotant l’épaule d’un air compatissant. J’écrirai un très beau discours pour ton enterrement.
-J’espère au moins que la perqui a réussi, soupira-t-il en posant la tête sur ses mains.
Les graviers crissèrent violemment alors que la voiture de service effectuait un dérapage sur le parking. Un peu plus loin dans le bureau, Maxime soupira. L’agent d’une quarantaine d'années se pencha à la fenêtre et effectua une grimace en observant la scène.
-Bon, les gars, vous êtes cuits, lâcha-t-il. Elle est furax.
Il rassembla ses affaires en hâte.
-Tu nous laisses tomber, c’est ça?
-Je ne vais certainement pas rester là. Certains d’entre nous ont la chance d’avoir des équipes sans psychopathes, ironisa-t-il en quittant la pièce.
Elle échangea un regard avec Gilles alors que la pièce semblait s’être vidée par magie. Rien que de très habituel - les agents des autres départements étaient une sacrée bande de lâches - mais elle se raidit tout de même. L’enquête ne se passait pas bien et le commandant vivait très mal les échecs. Inspirant un grand coup, elle se rassit à son bureau en essayant d’avoir l’air occupée. Avec un peu de chance, on l’oublierait.
Alors qu’elle entendait les portes claquer et des pas remonter les escaliers, elle entrevit Gilles qui serrait la feuille contre lui comme si c’était une bouée de secours ou un bouclier, ses yeux de petit poussin mignon fixés sur l’encadrure de la porte.
Daphné soupira. Sa bonté la perdrait.
-Vas-y. Passe, dit-elle en tendant la main. Je m’en charge.
Trois secondes plus tard, Alvaro déboulait dans la pièce au pas de charge, suivi d’un Louis en sueur. “Putain. Comment il a pu savoir qu’on était là, lui? J’y crois pas. T’as bien suivi ce que je t’avais dit?
Se précipitant vers son bureau sans attendre la réponse, elle se mit à remonter méthodiquement dans la pile de gauche, comme si elle savait où chercher. Vu les milliers de feuilles présentes, c'était peu probable - mais elle arracha un dossier immédiatement, envoyant valser la pile que Louis rattrapa in extremis. Pour une raison ou une autre, celui-ci était trempé de sueur, mais ça ne l’empêchait pas de regarder Alvaro avec un air de chien battu.
“C’est pas possible. Il manque - je peux pas avoir loupé un truc”. Daphné expira - une fois, deux, trois - et se décida à interrompre ses marmonnements malgré le risque de désastre.
-Commandant?” Pas de réponse. Elle se rapprocha un peu. “J’ai un fichier. Pour vous.
-Pose-le là, lâcha-t-elle sans la regarder.
-C’est un autre rapport de disparition.
Alvaro leva la tête si vite que Daphné recula d’un pas.
Prenant une grande inspiration pendant que le commandant lui arrachait le document des mains, elle se prépara mentalement à la vague de reproches qui ne tarderait pas. Oui, d’accord, ils avaient deux jours de retard, mais ce n'était pas la fin du monde. Les sautes d’humeur dont ils étaient les premières victimes commençaient à lui courir sur le haricot. Ça se faisait, de lancer une pétition pour changer de supérieure?
Au moins on lui ficherait la paix quand elle serait assignée aux archives. Pourtant, Alvaro n’avait toujours rien dit, se contentant de regarder la feuille comme si elle ne la lisait pas vraiment - d’habitude, il lui aurait fallu moins d’une seconde pour se rendre compte de la disparité de la date indiquée. Cela faisait presque deux minutes et le silence de la pièce devenait gênant.
Peut-être qu’elle faisait une attaque? Gilles haussa les épaules, tout aussi perplexe.
Enfin, Alvaro agrippa la feuille, la fourrant dans sa poche, et regarda autour d’elle comme si elle se rendait à nouveau compte de la présence de son équipe. “J’ai quelque chose sur le visage? Non? Eh bah au boulot, alors”, dit-elle en désignant vaguement leurs bureaux. Daphné se garda bien de lui dire qu’ils attendaient ses consignes et se rassit devant son écran.
Le commandant était dos à elle maintenant, les mains posées sur le bureau comme si elle y cherchait un soutien. Elle devait sûrement réfléchir au déroulement de l’enquête. Ce n’était pas le genre à laisser les enquêtes lui échapper, et encore moins à perdre ses moyens.
Ding.
Immédiatement, Daphné passa son téléphone sur silencieux. Qui était l’idiot qui - elle soupira en reconnaissant le nom de Gilles sur l’écran.
Elle est bizarre, non?
Oui. Non. Je sais pas.
Elle a mis des boucles d’oreille chelou aussi
En effet, les boucles d’oreille arc-en-ciel détonnaient avec son style habituel, inattendues sur le noir perpétuel que portait Alvaro. Peut-être que Gilles avait raison, quelque chose n’allait pas. Avant qu’elle puisse terminer d’écrire sa réponse, une voix tendue la fit sursauter.
“Daphné, tu m’accompagnes.
-Pardon?
La question avait été lancée par Louis et elle en simultané. L’affirmation était tout aussi curieuse que les réactions du commandant aujourd’hui. Un autre jour, Daphné se serait fait assigner aux archives pour le reste de la semaine - ou aux rapports, ou à la surveillance. Les humeurs d’Alvaro étaient insondables mais il y avait toujours ce fond brûlant, colérique.
Enfin, c’est ce qu’elle supposait, mais aujourd’hui le feu semblait éteint.
De son côté, Louis affichait un air scandalisé. Elle ne supportait pas l’arrogance de son collègue, arrivé un an après elle et qui s’enorgueillissait de toute attention qu’on voulait bien lui donner. Donc, même si les circonstances étaient particulières, elle n’allait pas cracher sur une petite revanche.
-Je garde pas des adjoints qui savent pas se débrouiller, poursuivit Alvaro sans un regard pour Louis qui se recroquevilla dans son siège. T’as intérêt à assurer le coup.
Daphné tiqua en voyant l’adresse sur le GPS.
-Mais on va chez…
-Sylvain Garnot ? Oui. C’est lui qui a signalé la disparition.
Avançant nerveusement sur son siège, elle considéra la situation. Encore une fois, Alvaro venait de lâcher complètement l’affaire en cours pour suivre un autre cul-de-sac de disparition. Elle aurait dû s’y attendre à force, et puis tout problème retomberait sur sa supérieure, mais ça commençait à bien faire.
Soudain, un détail de la procédure lui revint à l’esprit.
-On n’a pas fait de convocation, s’exclama-t-elle.
-Non.
Elle s'attendait à tout sauf à cette réaction. Un demi-tour express, peut-être, accompagné d’un chapelet d’exclamations injurieuses à l’encontre de ses qualités d’agent, mais le commandant accélérait encore comme si elle ne l’avait pas entendue. S'enfonçant dans son siège, elle tenta de repousser la protestation qui lui brûlait les lèvres; il était inutile de raisonner avec elle. Peine perdue.
Elle aurait pu la dénoncer. Aurait dû. Peut-être que ce serait enfin ce l’aurait virée de la PJ. Seulement, d’un coup, l’idée lui semblait impossible.
-Mais c’est hors procédure! s’exclama-t-elle, se devant d’essayer.
Dans un crissement de pneus, Alvaro s’arrêta le long de la glissière et la fixa d’un air impénétrable. La route était déserte et la journée magnifique, et ils avaient prévu d’aller au bar pour fêter le retour de Céline dans la soirée. C’eut été dommage de mourir assassinée maintenant.
-T’as un problème avec ça?
-Non, dit-elle en baissant les yeux. La main du commandant était toujours crispée sur le levier de vitesse et tremblait légèrement. Daphné fronça les sourcils - elle avait dû rêver. Pour vérifier, elle tenta de jeter un coup d'œil rapide à sa main gauche mais Alvaro croisa son regard.
-Génial, lâcha-t-elle, les dents serrées. On y va alors, et me fais pas regretter de t’avoir emmenée.
Démarrant en trombe, elle ne prononça pas un seul mot, laissant Daphné à ses considérations.
Elle avait enlevé les boucles d’oreille.
Sylvain Garnot était le maire actuel d’une commune du Pas-De-Calais, un politicien particulièrement bien vu par le public et ses confrères. Il s’était fait remarquer aux dernières élections, en passant en opposition face au maire sortant d’un parti d’extrême-droite avec lequel il avait eu des débats acharnés qui lui avaient valu plusieurs unes de journaux. Jeune, beau, portant des valeurs libérales, il était nommé favori pour l’élection au poste de sénateur et sa campagne battait son plein.
Honnêtement, Daphné n’était pas particulièrement férue de politique, mais même elle n’avait pu s’empêcher d’entendre parler de lui. Elle trouvait ses opinions vraiment novatrices et elle appréciait les personnes qui savaient tenir tête à l’opposition sans s’abaisser à leur niveau. Ça avait été une surprise, d’ailleurs, de lire son nom sur une constatation de disparition inquiétante : sa femme semblait s’être évanouie dans la nature, sans avoir emporté aucune affaire. Vu le nombre d’ennemis que Garnot s’était fait dernièrement en défendant ses positions, ce n’était pas étonnant. Tragique, mais pas improbable.
Alors qu’elle pressait sur la sonnette de la gigantesque maison, la posture d’Alvaro changea complètement comme à chaque fois qu’elle allait parler à un témoin. C’était assez impressionnant, d’ailleurs, ce sourire sur son visage lui donnant l’aspect d’une étrangère.
Un homme apparut dans l’encadrure, remplissant presque l’espace de son mètre quatre-vingt-dix et sa musculature bien développée.
“Bonjour. Vous êtes?
-Commandant Alvaro. PJ de Lille. Je viens parler à monsieur Garnot.
-Il est pas disponible, répondit sèchement l’armoire à glace tout en refermant la porte.
Alvaro plaça son pied devant la porte en bloquant son mouvement, son sourire évoluant en une expression carnassière.
-Je crois que si.” Elle contempla le vigile de haut en bas, s’arrêtant à son badge. “Robert, c’est ça? Enfin, ton nom actuel. Je crois bien que monsieur Garnot a révélé récemment que tous ses employés partageaient la même vision du monde que lui. Égalité sociale, écologie, tout ça, non? Bel article dans Paris Match, d’ailleurs, la photo est nickel. Le souci, c’est que j’ai deux options : soit il ment dans cet article, soit t’as oublié de lui dire que tu t’es fait pincer récemment pour actes de violence envers minorités.” Alors que l’armoire à glace pâlissait, elle poursuivit avec une moue triste. “Bon, je devrai lui apprendre par courrier, vu que nous n’avons pas le droit d’entrer. Je suis persuadée qu’il va adorer apprendre qu’en plus d’être une taupe, tu laisses pas entrer les flics qui enquêtent sur la disparition de sa femme.
Robert avait reculé et semblait soudain bien moins impressionnant face à son adversaire, qui n’avait cessé de sourire une seule seconde.
-Je - je vais le prévenir que vous l’attendez, fit-il en battant en retraite, les laissant devant le seuil sans même refermer la porte.
Stupéfaite, Daphné se tourna vers elle. Elle avait l’habitude des fulgurances de sa supérieure mais c’était différent de le voir sur le terrain.
“Comment - Vous avez pas eu le temps de vérifier tous les gardes, quand même?
Entre la PJ et ici, il était virtuellement impossible pour le commandant d’avoir obtenu ces informations - ni d’avoir su exactement où appuyer.
-Coup de chance. J’avais lu l’article sur l’attaque qui avait eu lieu il y a un an - et vu que son costume est sorti il y a six mois, ça coïncide avec une date d’embauche juste après une sortie de prison. Et puis, il avait un tatouage.
-Un tatouage? Mais qu’est-ce que ça a à voir avec -
-Commandant Alvaro ! Merci d’avoir réagi aussi rapidement.
Sylvain Garnot s’avançait vers eux, coupant court à la conversation. Grand, brun, chemise blanche et pantalon bleu, et une allure souple qui contrastait avec l’idée qu’elle se faisait des politiciens.
-C’était une évidence. La situation est critique”. L’expression désolée -Daphné y aurait presque cru- elle lui serra la main. “Ce genre d’affaires est une tragédie.
-Tout de même. Je comprends que vous devez être débordée, vu votre réputation stellaire. J’ai fait mes devoirs, ajouta-t-il avec un clin d'œil. J’aime savoir avec qui je vais travailler.
Alvaro hocha la tête.
-Vous êtes donc au courant que je ne bosse pas seule. Voilà mon adjointe.
Le terme était bien loin du compte - sous-fifre aurait mieux qualifié leur relation - mais elle n’allait pas s’en plaindre. Surtout lorsqu’il était prononcé en face d’un homme comme Garnot. Il était quand même vachement bien entretenu, pour un -
-Et vous êtes?” La voix dudit politicien interrompit sa spirale.
-Daphné. Pardon - je voulais dire -Forestier, dit-elle.
Elle eut envie de rentrer sous terre alors qu’elle rougissait, mais Sylvain Garnot ne parut pas le remarquer. Il devait avoir l’habitude, en fait. Alors qu’elle lui serrait la main, elle remarqua les cernes profonds sous ses yeux et la barbe de trois jours qui naissait sur ses joues. Clairement, la disparition l’avait affecté.
Le commandant mena l’interrogatoire comme à son habitude, des demandes classiques - avez vous remarqué quelque chose, avait-elle des problèmes, avez-vous reçu des menace s - mêlées de sorties de routes incompréhensibles.
-Elle aimait sortir en boîte de nuit, votre femme?
-Pas que je sache, non, répondit Garnot en fronçant les sourcils.
-Le pain de mie, vous aimez bien?
-Excusez-moi, commandant, mais où vont ces questions? Je croyais que vous tentiez de retrouver ma femme.
-Oui.
Un silence passa alors qu’aucun des deux ne fournit plus d’informations.
“Alors, le pain de mie?”
Alors que le vigile les raccompagnait, Daphné jeta un œil à ses notes. La discussion avait porté sur presque tout: la vie privée du politicien, sa campagne, ses collègues, ses ennemis. Ennemis qui étaient nombreux d’ailleurs, et Garnot leur avait fourni un dossier contenant les diverses lettres de menaces qu’il avait reçues.
Le problème n’était pas de trouver un suspect - c’était d’en éliminer.
Elle se rassit dans la voiture avec un soupir. Non seulement l’enquête pointait encore vers un cul de sac - comme d’habitude - mais la situation allait au-delà de la disparition. Garnot avait l’air dévasté : si c’était bien un enlèvement, la fin de sa candidature ne tarderait pas.
C’était peut-être pour cela qu’Alvaro dédaignait les enquêtes normales au profit des disparitions : elles étaient bien plus dantesques et elle semblait aimer les défis. La porte s’ouvrit sur cette dernière et elle s’installa au volant sans un mot alors que son sourire disparaissait aussi vite qu’il était arrivé, laissant place à sa dureté habituelle.
“Je veux une liste..
-De?
-De tout. Toutes les personnes avec qui il a travaillé pendant la dernière année. Nom, infos, adresses, tout ce que tu trouves. Et tu me l’envoies directement.
-Mais quel rapport avec sa femme? Il avait l’air de penser que c’était la faute de ses opposants, pas ses collègues. J’allais chercher dans ce sens.
Alvaro leva les yeux au ciel.
-Oublie ses opposants, il s’est donné beaucoup de peine pour nous en parler. Ses collaborateurs, je te dis.
Encore une fois, le commandant naviguait loin devant sans jamais révéler son plan, et avait dû remarquer un infime indice dans cette discussion qui semblait être un cul de sac total.
Après tout, les politiciens étaient toujours entourés d’une équipe - relations publiques, publicistes, conseillers - rien que de très ordinaire. Pourquoi y aurait-il eu un lien? En plus, Garnot avait l’air ailleurs durant la discussion, se rétractant à chaque fois que la disparition était mentionnée.
-C’est peut-être dû à son deuil? hasarda Daphné. Il avait vraiment l’air affecté par l’affaire.
-Là dessus, t’as bien visé, lâcha Alvaro. Pourquoi cet imbécile est -il vraiment inquiet par la disparition de sa femme?
Daphné n’avait pas de réponse à lui fournir et les énigmes commençaient à la fatiguer. La compilation de toutes ces infos allait lui prendre une éternité et le commandant n’avait pas l’air de vouloir changer d’avis, fixant la campagne devant elle avec cet air caractéristique - celui qui indiquait qu’elle avait quitté leur discussion - et le silence remplit l’habitacle pendant tout le trajet du retour.
Il faisait nuit lorsqu’elles regagnèrent la PJ, les bureaux vides et silencieux. Sans un mot, Alvaro récupéra un dossier sous la pile et se rassit sur le rebord de la fenêtre. Son mutisme sonnait le signal du départ pour Daphné, qui avait déjà pris assez de retard comme ça : Gilles et Céline devaient sûrement déjà l’attendre au bar.
Le gravier crissait sous ses pieds lorsqu’elle atteignit sa voiture - qui refusa de s’ouvrir. Évidemment. Ses clés devaient toujours être dans la poche de sa veste, restée là dans la précipitation de la journée. Au-dessus d’elle, le plafonnier semblait éteint et la forme du commandant n’était plus visible sur le rebord de la fenêtre.
Peut-être qu’elle allait être chanceuse pour une fois, songea-t-elle en remontant les marches quatre à quatre, et qu’elle n’aurait pas à la croiser à nouveau. Oui. Elle devait sûrement être partie.
Un cri de rage provenant du bureau la stoppa net, juste à l’orée du couloir, assez près des vitres pour distinguer la scène. La pièce était sombre, la seule source de lumière provenant de la lampe de bureau éclairant le désastre. Alvaro était debout face à son bureau et les piles de dossier avaient finalement rejoint le sol en une marée blanche autour d’elle.
Les mâchoires serrées, elle fixait un objet dans sa main. La scène était silencieuse et le commandant immobile, si bien que Daphné crut un instant avoir rêvé.
Soudain, un second cri transperça l’espace et l’objet fut projeté contre le mur. Alvaro s’effondra au sol, comme une marionnette à laquelle on aurait coupé les fils. Daphné hésita. Elle ne l’avait pas vue; il n’était pas trop tard pour reculer, personne ne lui en voudrait, et puis de toute façon elle ne voulait pas d’elle ici, et -
Elle entra. Un pas, puis l’autre, jusqu’à ce qu’elle finisse par s’asseoir à côté du commandant qui lui tournait le dos. Peut-être qu’elle commettait une erreur, en fait. Depuis quand se souciait-elle des états d’âme du tyran de la PJ?
“Commandant?”
Elle ne se retourna pas mais se raidit soudain, et Daphné se rapprocha.
“Morgane?” Le nom lui était presque étranger, mais Alvaro se retourna vers elle, son visage strié de larmes soudain visible dans la faible lumière.. “Ça va?
Question stupide. En même temps, comment était-elle censée consoler la personne qui n’avait jamais semblé en avoir besoin? C’était bien plus souvent l’inverse, les dernières victimes des déductions d’Alvaro venant s’épancher à la pause café - mais chez Gilles, toujours, parce que Daphné en était incapable. Ils auraient dû écrire un manuel pour ça, du style “ savoir gérer des situations de pleurs pour les nuls ”.
La seule solution qu’elle avait trouvée pour l’instant, c’était les recherches Google où des parfaits inconnus donnaient leurs recettes et conseils pour ramasser vos proches à la petite cuillère.
Selon toute évidence, les forums seraient muets si elle leur demandait “
comment parler à votre commandant surnommé “Le tyran de la PJ” qui est assise au sol en pleurant, alors que vous ne lui avez jamais vraiment parlé
”.
Ça va , donc, était la seule phrase qui lui soit à l’esprit.
-Je - ouais. Génial.” La respiration hachée, elle ramena ses genoux vers elle. “Circulez, y’a rien à voir. Vous avez qu’à aller rigoler avec les autres poulets.
Daphné se garda bien de lui mentionner que techniquement, elle faisait partie desdits poulets, et posa une main sur son épaule.
-Je ne suis pas pressée. Et je ne suis pas une balance.
-Personne n’en est une, c’est bien le problème”, répondit-elle en un rire étranglé. La remarque énigmatique échappa à Daphné, mais elle suivit son regard - vers l’extrémité de la pièce, là où gisait l’objet qu’elle y avait projeté.
Son badge.
-Vous savez qu’on est là pour vous. C’est jamais facile d’arriver dans ce genre de poste, suffit de voir Céline quand elle est arrivée - c’est une carrière compliquée.
Alvaro se raidit comme si elle l’avait insultée.
-Ouais. Compliquée”, dit-elle en se relevant brusquement. Je - je vais y aller. Il faut que je - Observant le chaos autour d’elle d’un air perdu, elle empoigna des feuilles en brassées saccadées, tentant de former une nouvelle pile qui lui échappa immédiatement des mains et revint s’écraser au sol. Comme si ça avait été un affront personnel, elle retourna à la charge.
Le spectacle était presque terrible - Morgane Alvaro en un combat perdu d’avance, les feuilles de plus en plus froissées dans ses mains.
Alors lorsque Daphné se baissa pour attraper un dossier, formant le début d’une pile parfaite, elle ne reçut qu’un regard de travers qu’elle choisit d’interpréter comme un merci . Son arrivée sonna un tournant dans la bataille et elles avancèrent ainsi pendant ce qui lui parut une éternité, jusqu’à ce que la mer blanche finisse par refluer.
Enfin, le sol réapparut autour du bureau et il ne restait qu’une seule chose à remettre à sa place.
Alvaro la regarda comme si l’objet qu’elle lui tendait allait la mordre.
-On a encore besoin de vous, fit Daphné en lui fourrant l’insigne dans la main. On va fêter le retour de Céline dans le centre. Vous voulez venir?
Pendant le silence qui suivit, elle crut que le commandant allait dire oui.
-Et puis quoi encore, lâcha-t-elle en marchant d’un pas raide vers la sortie. Bonne nuit, Daphné.
L’étrangeté de sa phrase la frappa alors qu’elle démarrait - le commandant l’avait appelée par son prénom.
