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Henry ouvrit les yeux. Il était déboussolé.
- Bonjour ! Puis-je avoir votre titre de transport ?
Henry leva les yeux sur l’homme qui était face à lui. Il portait un uniforme bleu marine et une casquette de la même couleur. Il avait également une sacoche en bandoulière.
- Excusez-moi ! répondit Henry en fouillant ses poches. Je ne me rappelle de rien. Où suis-je ?
Le Contrôleur regarda Henry avec compassion puis s’assit face à lui.
- Très bien monsieur. Vous êtes dans un train de nuit, expliqua-t-il. On va essayer de savoir comment vous êtes arrivé ici. Racontez-moi la dernière journée que vous vous rappelez.
Henry regarda autour de lui. Il était effectivement dans un train. Il y avait deux rangées de sièges alignées. Les banquettes avaient l’air coquettes, elles étaient parées d’un doux velours bleu. L’intérieur de la voiture était recouvert d’un réconfortant rouge. Et les différentes fenêtres étaient masquées par d'apaisants rideaux dorés. Le bruit caractéristique de la locomotive battait la mesure en rythme et les légers mouvements des cabines donnaient l’impression à Henry d’être tendrement bercé. Si le Contrôleur n’avait pas été face à lui, Henry serait assurément en train de rêver paisiblement. Le wagon semblait tiré d’un autre âge. C’était visiblement un train à vapeur en parfait état, Henry en était étonné. Il n’avait jamais entendu parler de locomotive de nuit à vapeur encore en fonctionnement.
- Monsieur, cette journée ? lui rappela gentiment le Contrôleur.
- Vous êtes sûr ? Ça peut être long ! Vous n’avez pas d'autres voyageurs à contrôler en attendant que je trouve mon billet ?
- Ne vous inquiétez pas monsieur, rassura le Contrôleur. Il n’y a pas foule aujourd’hui.
Henry scruta rapidement la voiture dans laquelle il se trouvait. Il était le seul voyageur.
- Vous verriez le train le jour de l’an, il est plein à craquer, mais ce n’est pas le cas aujourd’hui, continua-t-il. Rassurez-vous, j’ai tout mon temps.
- Bon d’accord, si vous y tenez. C’est encore flou dans mon esprit, mais je me rappelle que je me suis levé tôt, raconta Henry. Elle dormait encore dans notre lit. D’habitude, j’aimais passer du temps à la regarder dormir. Mais ce matin-là, pour une raison qui m’échappe, je n’avais pas le temps.
- Parlez-moi d’elle un peu. Qui est cette femme pour vous ?
Henry fut surpris par la familiarité dont le Contrôleur faisait preuve, mais il ne percevait aucune malveillance venant de l’homme. Il ajouta ça à la liste des choses étonnantes qu’il avait vu jusque là.
- C’est ma future femme, Manon, dit-il avec fierté. Elle était belle comme le jour, douce comme la nuit. Je l’ai rencontrée par hasard dans la rue un jour de pluie. Depuis ce jour-là, elle me fait vivre un doux rêve ensoleillé. On vivait une belle idylle depuis plusieurs années. Lorsqu’elle en eut marre de me voir hésiter, sans que je m’en rende compte, elle me demanda en mariage il y a un peu moins d’un an. On devrait commencer ce nouveau chapitre de notre vie dans les prochains jours qui arrivent.
- Ça devait être un beau mariage à n'en pas douter. Pour quand était-il prévu ? demanda le Contrôleur d’un ton mélancolique.
Henry fut submergé d’un vague à l’âme en entendant sa voix.
- Je me souviens plus, quel jour on est ?
- On est dimanche, le terminus de votre semaine approche.
- Quoi !? s’exclama Henry ? Comment j’ai pu oublier le jour de mon mariage ?
- Calmez-vous, il doit y avoir une explication ! Reprenez où vous en étiez dans votre journée. Vous vous êtes levé.
- Oui ! Alors, je me suis levé, et je suis allé sortir mon chien, Imako, comme tous les matins, continua-t-il. La matinée automnale était fraîche, le soleil était tout juste en train de se réveiller. Imako est moi, nous nous sommes baladés dans le parc proche de la maison. J’avais l’intention de faire une grande balade ce matin-là. Manon avait beaucoup de choses à faire pendant la journée et je voulais éviter de la déranger dans ses préparatifs. J’ai passé une bonne heure à jouer avec Imako, on faisait la course, on jouait à la balle, on se dépensait bien.
- C’était un bon chien, cet Imako, dites-moi !
Le Contrôleur était absorbé par l’histoire. Henry se demandait vraiment pour quelle raison il s'intéressait tant que ça à son histoire personnelle. Mais sans qu’il sache réellement pourquoi, Henry avait très envie de la lui raconter.
- C’est un chien très gentil. On l’avait recueilli quelques années auparavant avec Manon. Ça nous rendait heureux de nous occuper de quelqu’un.
- Je comprends. Et qu’avez-vous fait après cette balade alors ? Vous vous souvenez de ce que préparait Manon ? interrogea le curieux Contrôleur.
- Après la balade ? Ah oui, se remémora Henry. Je suis retourné à la maison. Une coiffeuse était arrivée et s’occupait de Manon. Elle me sourit au travers de la glace posée devant elle. Elle ne pouvait pas tourner la tête. La coiffeuse était affairée à réaliser sa plus belle création sur Manon. Je suis ensuite parti dans la chambre récupérer quelque chose et j’ai quitté la maison. Sans oublier d’envoyer un dernier baiser volant à Manon. Je ne devais plus la voir avant ce soir.
- Pourquoi vous ne deviez plus la voir ? Qu'avez-vous pris ?
- Je… Je ne me rappelle plus.
- Oh, mais je suis sûr que vous vous en rappelez, cherchez dans votre mémoire.
Henry passe les minutes suivantes enfermée dans un silence rêveur.
- Je… Je me marie, balbutia-t-il.
- Oui ?
- Je me marie ce soir ! C’est pour ça que je ne pouvais pas la voir dans sa robe avant la cérémonie ! J’avais pris mon costume pour aller me préparer sur le lieu du mariage. Arrêtez ce train, je dois y aller ! exigea-t-il.
Henry se leva.
- Comment ?
Le Contrôleur resta calmement assis à sa place.
- Je dois descendre ! Arrêtez le train, aboya-t-il.
- J’ai bien peur que cela soit impossible, monsieur.
- J'm'en fous, arrêtez tout, comment on descend ? vociféra Henry.
Henry scruta l’intérieur de la voiture à la recherche du frein d’urgence. Il n’y en avait pas, il ne voyait pas non plus comment descendre. La nuit était tellement noire qu’il ne discernait rien du tout à l'extérieur du wagon.
- Calmez-vous monsieur, il n’y a rien que nous puissions faire, si ce n’est attendre que le train arrive à destination.
- Comment vous voulez que je me calme, je suis censé me marier aujourd’hui et je suis bloqué dans ce train de merde, explosa-t-il.
Henry attrapa l’homme par le col et le secoua comme un sac.
- Fais-moi descendre, sale con de Contrôleur, injuria-t-il. Ou je te balance par la fenêtre.
Henry fut surpris par le regard du Contrôleur. Il lui semblait rempli à la fois de tristesse et de compassion, mais aucunement de peur. L’homme au bout des bras d’Henry ne dégageait aucune émotion. Cela déstabilisa Henry qui le reposa.
- Merci, Henry !
Le Contrôleur réajusta son uniforme et se rassit calmement.
- Je vous en prie, asseyez-vous et calmez-vous, ajouta-t-il.
Henry faisait les cents pas dans la voiture.
- Arrêtez de me dire de me calmer, ça m'énerve encore plus, cracha-t-il. Je dois retrouver ma femme.
- Je sais bien, mais il n’y a rien que nous puissions faire, assura le Contrôleur. Vous n’allez pas sauter du train en marche au milieu de nulle part. Venez-donc vous asseoir et racontez moi la suite, peut-être que cela nous mènera au fin mot de l’histoire.
Henry considéra toutes les options qui s’offraient à lui. Il envisagea même un temps de sauter, mais se retrouver seul, au milieu de nulle part, ne l’aiderait pas plus. Ce fut à contre cœur qu’il alla s’asseoir sur les sièges de l’autre côté de l'allée centrale pour continuer son histoire.
- Très bien, ça me fera passer le temps, bougonna-t-il. J’avais donc attrapé la housse contenant mon costume et je me dirigeais vers la salle où allait se dérouler la cérémonie. On allait se marier dans le village natal de Manon, une bonne partie de sa famille y vivait. Je ne les apprécie pas trop. Entre eux non plus ils ne s’apprécient pas, et ce qui devait arriver arriva.
Repenser à ce moment fit soupirer Henry de fatigue.
- Je sais très bien de quelle genre de famille il s'agit,. acquiesça le Contrôleur.
- Ils n’en rataient pas une, précisa-t-il. Je ne me rappelle plus de la raison, mais deux cousins éloignés qui étaient arrivés la veille avaient dû trop forcer sur la boisson et ils n’arrivaient plus à rester dans la même pièce sans se battre. Au début, ils se battaient gentiment mais plus la journée avançait, plus ça devenait violent entre eux. Le point de non retour a été atteint vers les coups de midi.
Henry sentit la colère remonter en lui.
- Ça a vraiment dégénéré à ce moment-là. Ils ont foutu le bordel partout. On aurait dit qu’ils cherchaient à se battre dans chaque pièce du lieu de réception. Avec leurs conneries, ils ont pété des meubles et des bibelots qui vont nous coûter une blinde à rembourser. Ils sont même allés jusqu'à détruire une partie de la déco de la salle où on avait installé les tables. Si je les avais croisés là, je les auraient tués je pense, gronda-t-il. J’avais laissé le frère de Manon se charger d’eux. J’avais autre chose à foutre quelques heures avant mon mariage que d’aller calmer deux connards, mais ils ont quand même réussi à tout gâcher.
- Ils ont fait pire que ça ? s’étonna le Contrôleur. Qu’avez-vous fait ?
L’homme du train ne tenait plus en place. Henry, lui, à mesure qu’il se rappelait de ces événements laissa filer sa colère pour de l’amertume.
- J’étais en train de préparer mes affaires quand le drame arriva. J’avais sorti mon costume pour l’essayer et y apporter les dernières finitions. C’est à ce moment qu’ils sont entrés dans la chambre en trombe et ont ruiné mon costard. Je pense que si le frère de Manon n’avait pas été là, je les aurais envoyés à l'hôpital.
- Vous avez réussi à garder votre calme ? s'inquiéta le Contrôleur.
- Contre toute attente, oui. J’étais tellement fatigué et stressé que toute la colère que je pouvais avoir s’est de suite envolée. Je leur ai juste demandé de partir et de ne pas revenir pour le mariage, Ils se sont excusés et sont partis, je ne les ai pas revus ensuite. Il valait mieux pour eux. La famille de Manon m’a aidé à réparer les dégâts, mais pour moi, la journée était déjà gâchée.
- Comment avez-vous fait pour votre costume alors ? demanda le Contrôleur.
- Le costume, soupira Henry. Vous êtes sûr de vouloir écouter ça ? Il arrive bientôt ce foutu train ?
Henry se leva et refit le tour de la voiture, ça lui donnait l’impression qu’il arriverait plus vite. Il ne l’avait pas remarqué jusque-là, mais du plafond de la voiture pendaient de jolis lustres ouvragés et dorés sur lesquels étaient vissées de belles ampoules à la forme de bougie. La lumière s’était adoucie depuis le début de son voyage et donnait maintenant une ambiance tamisée au lieu, propice à un sommeil rêveur. Il avait pu l’oublier, mais c’était un train de nuit dans lequel il se trouvait. Les gens qui ne devaient pas raconter d’histoire devaient probablement dormir.
- Nous avons encore du chemin à parcourir, asseyez-vous et racontez moi l’histoire du costume.
- Je sens la fatigue me gagner là, vous ne voulez pas me laisser dormir un peu, tenta Henry en s’asseyant face au Contrôleur.
- Il n’est pas temps pour vous encore de vous endormir. Venez continuer votre histoire, vous êtes proches de la fin ! insista-t-il.
- Vous êtes dur en affaires, comme le tailleur, plaisanta-t-il. Bon, après l’incident du costume, je suis immédiatement parti chez mon tailleur avec la victime. Comme vous le savez, on est dimanche, j’ai donc eu beaucoup de mal à le convaincre d’ouvrir pour qu’il puisse m’aider.
- C’est gentil de sa part de vous avoir accueilli, nota le Contrôleur.
- Oui, je pense qu’il a senti la détresse dans ma voix, mais il allait me faire payer le prix fort. Je suis arrivé dans sa boutique et on a contemplé les dégâts, il m’a eu l’air dépité devant l’étendue des dommages. J’ai passé les trente minutes suivantes à négocier un tarif correct pour qu’il retape le costume. Il a fini par accepter et a proposé de me l’apporter quelques heures plus tard, il m’a dit que ça serait en quelque sorte son cadeau de mariage.
Henry sentit le train fortement ralentir.
- Ah ! On est arrivés ? espéra-t-il en se levant.
- Non, pas encore, c’est juste un ralentissement temporaire, il va accélérer bientôt, asseyez-vous sinon vous allez tomber.
- Vous êtes pas sérieux, j’en peux plus, faites-moi descendre.
Henry se dirigea vers la porte et essaya de l’ouvrir.
- Je vous en prie, ouvrez la porte, supplia-t-il à l'attention du Contrôleur.
- Je ne peux pas faire ça, je suis désolé. Venez vous asseoir, le train va repartir rapidement, conseilla-t-il.
Henry fouilla ses poches et en sortit son portefeuille.
- Combien vous voulez pour me faire descendre ? Dix ? Vingt ? Cinquante ? Cent, peut-être ? négocia-t-il.
- Ne soyez pas ridicule, que feriez-vous si vous descendiez maintenant, en plus on est au milieu de nulle part.
Henry se tourna vers les petits carreaux de la porte pour voir l'extérieur. Il ne vit rien si ce n’était un noir profond. Il ne distinguait rien d’autre que quelques étoiles éparses. Il avait l’impression que le train voyageait dans l’espace au milieu des étoiles. Tout était si sombre, il n’arrivait même pas à trouver la lune. Il se sentait de plus en plus perdu et sans défense.
- Mais bon sang, où on est ? Où on va ? balbutia-t-il.
- On est dans le train qui vous amènera là où vous devez vous rendre, ne vous inquiétez pas.
Tout à coup, Henry entendit la machinerie de la locomotive s’emballer, et le train repartit de plus belle qu’il en fut déséquilibré. Il se retrouva sur le sol, désemparé.
- Je vous en supplie, laissez-moi partir, je veux retrouver ma femme, gémit-il.
Le Contrôleur se leva et vint au niveau d’Henry.
- Ressaisissez-vous Henry, nous sommes bientôt arrivés, compatit-il.
Henry, aidé du Contrôleur, se releva avec difficulté puis vint s’asseoir, côté fenêtre.
- Racontez-moi donc la fin de cette journée, parlez-moi du mariage, suggéra-t-il.
Henry était avachi sur le bord de la voiture, à côté de la fenêtre.
- Le mariage, murmura-t-il. Il a failli très mal démarrer, j’ai reçu mon costume dix minutes avant que tout commence, j’ai bien cru ne jamais l’avoir à temps. Bref, la cérémonie a commencé. On est d’abord allés à la mairie, ça a été sobre et court là-bas, avec peu de personnes présentes pour que ça aille vite. Le gros des célébrations venait ensuite avec une cérémonie laïque qu’on avait mis un an à organiser. C’est pour la deuxième célébration qu’on sortait le grand jeu, costume trois pièces bleu pour moi, robe en dentelle blanche pour elle.
- Le même costume que vous portez là ? demanda le Contrôleur.
Henry fut surpris de la question. Il inspecta les vêtements qu’il portait. Un pantalon et une veste bleu nuit avec des rayures blanches en carreaux. Par dessus une chemise blanche unie, un gilet bleu de minuit arborant les mêmes rayures que les deux autres pièces du costume. Et à son cou, un nœud papillon qui arborait des nuances de bleu et de blanc.
- Quoi ? Pourquoi je porte exactement la même tenue ? Ça veut dire que juste après mon mariage, je suis monté dans ce train ? s'interrogea Henry.
- Il semblerait ! Continuez, on va forcément arriver au moment où vous êtes monté à bord. Très joli costume, cela dit.
- Oui, merci, répondit-il d’un air perdu. La cérémonie se déroula heureusement sans heurt. L’entrée de Manon dans la salle, menée par son père, restera à jamais gravée dans ma mémoire. Elle avançait lentement dans l’allée, elle portait cette magnifique robe en dentelle blanche qu’elle avait mis des mois à trouver. Nos deux familles et tous nos amis étaient là pour l’occasion. C’était rare de pouvoir rassembler autant de monde qu’on apprécie le même jour. Pour certains d’entre eux, on ne les reverrait pas avant de très nombreuses années.
Ces souvenirs firent monter des larmes aux yeux d’Henry.
- Si ce n’est plus plus, précisa le Contrôleur.
- J’espère pas, s'inquiéta-t-il en essuyant une larme qui perlait sur sa joue.
- Est-ce que vous avez pu profiter de la fête avec votre femme ? C’est connu que les mariés s’amusent rarement à leur mariage.
- On a pu profiter de certains moments, se rappela-t-il. Le plus marquant fut notre première danse. On avait pris chacun des cours de danse afin de ne pas paraître trop ridicule. Mais ces doutes ont été balayés dès les premières notes. On s’est élancés en rythme et plus rien n’existait autour de nous. Nos deux corps ne formaient plus qu’un avec la musique. Je la guidait à droite, à gauche, instinctivement, pendant que sa robe fendait l’air à chaque mouvement. On était complices, on se murmurait des mots doux à chaque temps mort dans la musique. J'aurais aimé que ce moment dure toujours, je ne suis plus sûr d’en revivre d’aussi intense.
Henry ne voulait pas se l'avouer, mais il commençait doucement à comprendre ce qu’il se passait. Il voulait juste retrouver sa femme. Henry tira les rideaux pour dévoiler la fenêtre, et passa de longues minutes silencieux, à observer l’extérieur. La nuit était devenue très claire, les étoiles étaient brillantes et très nombreuses, Henry avait l’impression de voyager dans une toile de Van Gogh. Il pouvait presque distinguer le tourbillon des galaxies au loin.
- On dit souvent de nous qu’on est le train d’une nuit étoilée, révéla le Contrôleur. Cette magnifique nuit ne contredira pas ce bel adage.
Henry fixa les étoiles pendant de longues minutes. Il avait envie de lâcher toutes les larmes de son cœur, sa femme lui manquait et il n’allait probablement pas la revoir desuite. Il repensa à toutes ces années passées avec elle, il se rappela la danse de son mariage. Plus le train fendait la nuit, plus tout ça lui paraissait lointain. Henry avait la tête collée contre la fenêtre, elle était toute trempée de ses larmes, mais ainsi, il put sentir les vibrations émises par la chaudière de la locomotive doucement s’affaiblir. Le train semblait ralentir.
- Il est temps, Henry ! Racontez-moi la fin de votre histoire, qu’avez-vous fait une fois la cérémonie terminée ? proposa le Contrôleur.
- La fin ! murmura-t-il d’un ton mélancolique. La fête a fini très tard, on pourrait presque dire à la place qu’elle a fini tôt. La plupart des invités était partie, il ne restait autour de nous que la famille très proche et nos meilleurs amis. On a passé bien encore une heure à boire ensemble, à évoquer de vieux souvenirs, c’était un beau moment mais comme tout, il a pris fin. Certains sont restés pour nous aider à rapidement ranger la salle pour qu’on puisse partir sereinement. Mais il était temps, on s’est promis de ne pas attendre le prochain mariage pour nous revoir et on est partis chacun de notre côté, la tête remplie de souvenirs.
- Ces au revoir ont dû être émouvants pour vous, compatit le Contrôleur.
- Ça l’a été, oui, avoua Henry. Une fois tout le monde parti, on a pris la voiture avec Manon, c’était la première fois qu’on allait dans notre maison en tant que mari et femme, on était tout content. On ne ressentait plus l’alcool ou la fatigue, on était mariés, et heureux.
Henry marqua une pause pour essuyer de nouvelles larmes qui coulaient de ses yeux.
- Je m’en rappellerai toujours, la nuit était aussi noire que celle-ci, dit-il en montrant les étoiles à travers la vitre du train. Les étoiles étaient très brillantes. C’est comme si l’univers bénissait notre union. C’est là qu’elle est apparue face à moi. Une grande lumière suivit d’un bruit…
Le train siffla bruyamment et ralentit brusquement.
- On est arrivé, Henry. s’exclama le Contrôleur. Donnez-moi votre titre de transport et vous pourrez descendre.
- AH ! Quel titre… s’étonna-t-il.
Henry fut surpris de voir qu’il tenait le billet de train dans sa main, il se demandait depuis quand il l’avait.
- Tenez, hésita-t-il.
- Tout est en ordre dit le Contrôleur en compostant son billet. Vous pouvez y aller, c’était une très belle histoire.
Henry se leva doucement, et se dirigea vers la porte.
- Excusez moi, mais ma femme pourra-t-elle me retrouver ? tenta Henry.
- Il n’y a aucun doute là-dessus. Quand son tour sera venu de prendre part à ce voyage, elle ira là où elle doit aller, près de vous, rassura-t-il en sortant de la voiture.
Henry se tenait sur le pas de la porte, il n’avait plus qu’un pas à faire pour sortir. Il se remémora ses derniers souvenirs, il était dans la voiture, il ne se sentait pas bien. Du côté passager, à l'extérieur de la voiture, il vit Manon. Elle pleurait. Elle lui tendait la main. Il tendit la sienne pour la toucher. Une dernière fois.
C’était là la fin de son histoire.
