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Summary:

Les Légendaires ont sauvé Shimy de Casthell, et elle les a suivi. Mais elle ne leur fait pas confiance pour autant. Surtout pas à Jadina.

Notes:

J'ai écrit ça au milieu de la nuit mais en le relisant j'ai trouvé que c'était un peu cringe? D'un autre côté j'ai corrigé ce que j'ai pu et j'avais très envie de le poster donc j'espère que ça restera tolérable lol

(See the end of the work for more notes.)

Work Text:

Assise sur un rocher, Shimy regardait le ciel. Les étoiles étaient voilées ce soir. Et le vent frais ne faisait que ramener d’autres nuages. Elle aurait bien aimé penser à des choses moins triviales, mais elle s’efforçait de se concentrer sur ce qui l’environnait. Sinon, elle savait ce qui se passerait. Elle regarderait ses mains. Puis son ventre, ses jambes. Elle verrait les plaies, pas encore cicatrisées. Elle voudrait les toucher, instinctivement. Elle se rappellerait la douleur, celle que Darkhell et Ténébris lui avait infligée, inlassablement. Et elle n’avait pas envie d’y penser à nouveau.

Elle n’avait pas parlé, et elle en tirait une certaine fierté. Mais ce n’était pas suffisant pour calmer les crises de tremblements qui surgissaient, de temps à autre, quand elle était seule. Elle s’en était tiré, certes. Pas grâce à son peuple. Celui qu’elle avait juré de protéger, à la place de Solaris. Ce peuple, qu’elle avait servi pendant trois ans, infailliblement. Qui n’avait pas daigné aller la chercher quand elle s’était fait capturer. Bien sûr, Regen l’avait aidé, et encore. Mais elle était la seule. Sa mère, le roi qu’elle servait, son père, son ancienne directrice… Ils l’avaient tous abandonné.

Elle ressentait une colère sourde, contre tout Astria. Contre Shyska, qui l’avait poussé à être meilleure, uniquement dans le but de favoriser sa chouchoute. Contre Solaris, qui aurait dû être elfe élémentaire et qui aurait dû être à Casthell à sa place. Contre Kalgon, à cause de qui elle avait été obligée de prendre ce rôle. Contre les elfes braconniers qu’elle avait tué et qui avaient fait peser une condamnation sur sa tête. Contre son père qui ne s’était pas opposé à la décision de sa mère. Contre sa mère qui l’avait envoyé à l’Arbores Elementa sans son accord, qui, malgré son statut de capitaine d’armée n’était pas allé la chercher, et qui par-dessus le marché avait osé critiquer son choix d’aller vivre avec les humains.

Les humains, justement, qui avaient été ceux qui l’avaient secouru. Enfin, au moins trois étaient humains, elle ne savait pas vraiment si le jaguarian était inclus dans la catégorie. Ces héros autoproclamés, qu’elle ne connaissait pas, qui avaient pourtant attaqué la forteresse du sorcier noir. Elle ne se faisait pas d’illusion, elle savait qu’iels n’avaient pas pour but de la secourir. Iels en avaient profité pour le faire en la voyant, c’était tout. Peut-être que Regen les avait aiguillés. N’empêche, iels avaient fait pour elle bien plus que le peuple qui l’avait nommée gardienne. Le chef lui proposa de les rejoindre. Elle n’allait pas retourner protéger le monde qui se fichait d’elle, elle avait trop de rancœur. Astria n’avait pas voulu la récupérer ? Très bien, les elfes se passeraient d’elle. Naturellement, elle avait suivi les Légendaires.

Protéger les humains lui donnait un sens. Combattre Darkhell assouvissait son besoin de vengeance. Faire partie de ce groupe de héros lui octroyait une certaine stabilité. Elle ne leur faisait pas confiance pour autant. Pas au jaguarian impulsif et volage. Pas au guerrier de deux mètres de haut, qui avait commandé les armées de Darkhell. Pas au chef, noble et droit, qui maniait une épée dorée soi-disant elfique, bien qu’elle n’ait jamais vu de conception pareille à Astria. Un bruit de tissu la fit sursauter et l’interrompit dans sa réflexion.

Forcément, il fallait que ça soit elle. La princesse magicienne. Celle dont elle se méfiait le plus. La première chose dont elle se méfiait chez Jadina, c’était sa coquetterie – ou peut-être devait-elle dire sa vanité ? La princesse était belle, très belle, mais elle accordait bien trop d’importance à son apparence à ses yeux. Elle faisait toujours en sorte d’avoir les cheveux brillants, elle râlait quand elle se cassait un ongle, elle était dégoutée quand ses jambes royales s’enfonçaient dans la boue qui salissait ses vêtements – en même temps quelle idée de s’habiller en blanc. Shimy n’avait jamais été coquette, et personne à l’Arbores ne l’était vraiment. Un guerrier, un aventurier, un héros – peu importe comment iels se qualifiaient – n’avait pas besoin de ça. Un brushing parfait, des yeux maquillés, des vêtements immaculés n’avaient pas leur place dans la vie qu’iels menaient.

D’ailleurs actuellement le blanc de ses vêtements semblait condenser toute la lumière de la nuit. Refermant la tente aussi discrètement que possible, elle s’approcha de Shimy. Les rares rayons de lune tombaient sur son arme et la faisaient scintiller, pareillement à ses boucles d’oreille dont elle ne se séparait jamais.

- Tu peux aller te recoucher, c’est pas maintenant pour la relève.

- Je sais, mais Gryfenfer ronfle et je n’arrive pas à dormir. Donc je me suis dit que je pouvais venir te remplacer, si tu veux.

- Je me débrouilles, c’est bon.

Jadina leva un sourcil, une main sur sa hanche. Elle avait du mal à comprendre d’où venait toute cette froideur.

- T’es sûre ? Tu ne t’es pas beaucoup reposée depuis quelques jours donc…

- Je t’ai dit que c’était bon ! T’es sourde ou quoi ?

Surprise, Jadina esquissa un mouvement de recul. Elle fronça les sourcils.

- Ok, c’est quoi ton problème exactement ?

- Mon problème, c’est que t’insiste alors que je te dis d’aller te coucher !

- Non mais je rêve, je ne suis pas à ta botte quand même ! Je te proposais juste de l’aide ! L’elfe se retourna, d’un coup sec.

- Et moi je t’ai rien demandé ! Donc retourne faire ta cure de sommeil pour avoir une peau éclatante, et laisse-moi tranquille !

Elle s’attendait à ce que Jadina rétorque, mais à la place, la magicienne la regardait, choquée. Quoi, elle était dévastée par une simple remarque ? Et c’était quoi la suite, elle allait pleurer ?

- Shimy… Tes plaies se sont rouvertes…

Ah.

Elle rejoignit le regard de la princesse sur son ventre, et suivi des yeux les gouttes de sang qui glissaient le long de ses abdos, jusqu’à sa ceinture. Elle avait bien senti un picotement, mais elle ne remarquait la douleur que maintenant. Elle grimaça et essaya de combattre les flash-backs qui revenaient assaillir son esprit. Jadina s’était précipitée dans sa tente vide, et arrivait avec la trousse de secours.

- Il faut empêcher que ça s’infecte, viens.

- Comment ça viens ? Au cas où ça t’aurait échappé, je dois monter la garde.

- Ça va, on sait très bien qu’il n’y a personne ici. Aller, il y a un lac pas loin.

- Je t’ai dit que j’ai pas besoin de ton aide.

- Suis moi ou je te fais venir de force.

Entendant quelqu’un dans la tente des garçons – Danaël, si elle ne se trompait pas – grogner un « mais la fermeuuh » ensommeillé, elle décida, à contrecœur, d’obéir à Jadina. Elle ne voulait pas réveiller ses autres compagnons. Ils risquaient de la voir dans cet état, et elle ne pouvait pas paraitre vulnérable. La main sur son ventre, elle suivi les pas de la magicienne dans l’herbe.

La deuxième chose qu’elle détestait chez Jadina, c’était sa volonté de toujours l’aider. Elle gardait toujours un œil sur elle depuis qu’iels l’avaient sortie de Casthell, toujours à vérifier qu’elle allait bien, qu’elle ne se blessait pas. Comme si elle pouvait éviter d’être blessée lors d’un combat. Ridicule. Jadina lui proposait toujours de l’aider à marcher, elle empêchait les attaques de la toucher, elle voulait soigner ses blessures. Mais Shimy n’avait pas besoin d’aide. Elle avait appris à marcher bébé comme tout le monde, et, surprise, elle n’avait pas oublié entre temps. Elle savait éviter les attaques qu’on lui lançait, même les bloquer, elle avait été formée à ça toute son adolescence. Et elle pouvait très bien faire un bandage toute seule. Malgré ça, la princesse insistait et Shimy était obligée de la repousser pour être enfin tranquille. Leurs coéquipiers masculins étaient souvent étonnés, mais elle voyait ce qu’ils étaient trop aveugles pour voir. Elle savait très bien que ce n’était pas de la gentillesse mais de la pitié, et Shimy n’avait besoin de la pitié de personne. Elle n’en avait jamais eu besoin, ni quand elle avait tué les elfes noirs, ni quand elle avait appris la mort Solaris, ni quand elle était torturée par le sorcier noir. De toute façon, pour les justiciers, la pitié ne servait à rien. A part à péter les plombs en comprenant qu’on ne peut pas empêcher toute la misère du monde.

La lumière de la lune était de plus en plus obstruée par les feuillages, et elle tâtonna un moment avant que Jadina ne se serve de son bâton pour faire de la lumière. Bonne façon de faire fuir les animaux sauvages qui vivaient tranquillement… Mais bon, qu’est-ce qu’une princesse pouvait bien avoir à faire de la faune locale ? Malgré ses vaines tentatives pour retenir le sang avec sa main, Shimy le sentait couler le long de son ventre, et elle devinait que son pantalon était taché. Elle sentit également le liquide sur ses cuisses et compris que les plaies sur ses jambes s’étaient réouvertes en marchant. Jadina écarta quelques fougères de leur chemin et la fraicheur humide du lac la fit frissonner.

Shimy se sentait hypnotisée par les rayons de lune qui faisaient scintiller la surface calme du lac. Tout semblait plus tranquille ici. Les quelques lucioles qui volaient à leur hauteur éclairaient la végétation autour d’elles, et elle tendit automatiquement sa main vers les insectes. Alysia pouvait avoir de si beaux endroits…

- Bon, t’attends quoi ? Ah oui, Jadina était là aussi. Déshabille-toi, aller.

- Pardon ??

- Comment veux-tu que je voie quelles plaies sont réouvertes sinon ? Nonchalamment, elle s’assit et déballa les affaires qu’elle avait emporté.

- Je sais très bien lesquelles sont ouvertes. Sur mon ventre et sur mes cuisses.

- Mais c’est pas possible d’être bornée comme ça ! Celles de ton dos se sont peut-être ouvertes aussi !

- Je les aurais senties.

- Comme t’as senti celles de ton ventre ? Ok, elle avait peut-être un point. De toute façon, tes vêtements doivent être pleins de sang, il faut les laver. A moins que tu veuilles que les garçons s’en aperçoivent. D’accord, deux points.

Agacée, Shimy se tourna et enleva son haut. Comme Jadina l’avait supposé, de grosses tâches rouges étaient venues contraster avec le tissu turquoise, tout comme sur son short. Ses bottes avaient été miraculeusement épargnées mais elle préféra les enlever avant qu’elles ne subissent le même sort. Elle se sentait inconfortablement exposée et elle croisa les bras. Ce n’était pas tant sa quasi nudité qui la dérangeait, plutôt ses plaies. Elle n’était pas vulnérable. Elle n’était pas une pauvre chose meurtrie qui avait besoin d’être secourue. Mais elle savait que Jadina ne verrai pas ça.

- Bon, et maintenant quoi ?

- Maintenant il faut que je désinfecte.

- C’est bon, je peux le faire. Jadina soupira.

- Shimy, je comprends que tu ne veuilles pas être touchée, mais tu vas avoir du mal à faire ça correctement, au moins dans ton dos, donc laisse-moi faire, s’il-te-plait.

Shimy ne répondit pas et s’assis devant elle, face au lac. Elle saisit ses vêtements et les trempa dans l’eau froide. La magicienne pris ce geste comme un accord et rempli une coupelle. Délicatement, elle déplaça les cheveux de Shimy par-dessus son épaule, et l’elfe se sentit encore plus à découvert. Refusant de laisser paraitre quoi que ce soit, elle frotta son short et regarda le sang colorer l’eau pure du lac. Jadina fit couler de l’eau sur son dos et elle frissonna. Elle posa une main qui se voulait réconfortante sur son omoplate et Shimy nota qu’elle avait enlevé ses gants. La chaleur de ses paumes contrastait avec la fraicheur du savon qu’elle frottait contre elle. Shimy continua à noyer son sang dans le lac. Elle éprouvait une certaine satisfaction à le voir se mélanger à l’eau, puis à disparaitre. Elle frissonna à nouveau quand Jadina rinça ses plaies une deuxième fois. Ça picotait un peu. Jadina lui demanda si elle pouvait continuer sur ses autres plaies, celles sur son ventre et ses jambes. Shimy détourna le regard. Elle était lancée de toute façon, autant terminer au plus vite. Et puis, ce n’était pas aussi désagréable qu’elle l’aurait pensé. Jadina nettoyait avec précaution, comme si elle avait peur de la blesser à nouveau. Encore cette foutue pitié. La délicatesse non plus n’avait pas sa place dans leur carrière. Aucun héro n’avait résisté à quoi que ce soit grâce à de la délicatesse.

Elle finit de nettoyer ses vêtements au moment où Jadina commençait à appliquer des bandages. Shimy n’aimait pas trop l’idée d’en avoir à nouveau, mais elle ne pouvait pas nier que c’était nécessaire si ses plaies s’ouvraient au moindre mouvement brusque. Par contre, si Jadina lui demandait de « faire attention en se battant » ou d’autres conneries, elle l’enverrait chier. Shimy regarda la magicienne enrouler la dernière bande autour de sa cuisse. Elle avait l’air tellement concentrée que l’elfe n’osait pas parler. Fière d’elle, Jadina coupa ce qui dépassait et regarda son œuvre, mains sur les hanches.

- Bon, ce n’est pas aussi bien que ce que j’aurais fait avec les bandages d’Orchidia, mais ça devrait suffire.

La troisième chose dont elle se méfiait chez elle, c’était qu’elle parlait tout le temps de sa vie de princesse. Son château, ses anciens serviteurs, les cours d’élite qu’elle avait suivis, l’attitude à avoir à la cour… Elle devenait totalement insupportable quand elle se mettait à se plaindre du confort rudimentaire, à exiger des croissant, des bains à la camomille ou pire, lorsqu’une réception se préparait. On ne pouvait pas être aventurière et attachée de cette façon à son ancienne vie. Elle, elle n'avait rien ni personne à regretter à Astria. Elle regarda ses bandages. C’était en effet du bon travail.

- J’aurais pensé que tu t’évanouirais à la vue du sang, pour être honnête… Elle remit ses chaussures.

- Tu penses vraiment que c’est la première fois que je vois du sang ?

- Et bien, j’imagine qu’au palais on devait protéger à tout prix la petite princesse de ça, pour ne pas choquer ses beaux yeux.

Shimy, elle, avait vu du sang dès ses dix ans, des gens qu’elle avait tués elle-même. Et cette vision ne l’avait jamais vraiment quitté. Danaël avait été un soldat, il connaissait probablement la mort et les champs de bataille. De ce qu’elle avait compris de Gryfenfer, il combattait dans des arènes, lors de combats à mort. Razzia avait été commandant de Darkhell, elle n’imaginait pas les massacres qu’il avait vu. Et commit. Mais elle, que connaissait-elle vraiment ?

Jadina ne paraissait pas énervée, pas encore en tout cas. Plutôt fatiguée. Voire déçue. Shimy s’en fichait. Elle l’avait aidé une fois, ça ne voulait pas dire qu’elles étaient amies. Elles restèrent assises en silence, face à face, accompagnées par le clapotis des vaguelettes. Jadina avait rabattu ses jambes contre elle, elle regardait les vêtements de Shimy de sécher sans vraiment les voir. Shimy la regardait elle. Aucune cicatrice, aucune marque, ni sur son visage, ni sur la peau qu’elle pouvait voir. Aucun stigmate du combat, ou de l’aventure. Ses mains étaient douces, sans rugosité. Comme si elle n’avait jamais eu besoin d’être endurcie. Comment aurait-elle pu, dans un château plein de serviteurs à ses petits soins ?

- Tu ne sais pas comment c’était…

Jadina avait parlé calmement, sans accusation, sans la regarder. Pourtant ses mots mirent Shimy en rogne presque instantanément. Elle ne savait pas comment c’était ? La vie de luxe, dans une tour d’ivoire, sans avoir à se soucier de rien ? En effet, elle avait eu d’autres préoccupations !

- Je m’excuse, j’imagine bien qu’avoir été choyée et protégée de tout ça a dû être incroyablement difficile ! Quelles étaient tes plus grandes préoccupations, savoir quelle robe porter ou choisir quoi manger à midi ? Probablement pas les gens qui meurent de faim à cause des guerres qui servent à te protéger toi et ta famille !

- T’es insupportable Shimy ! Tu n’as aucune idée de ma vie là-bas !

- Ah parce que je devrais te plaindre ? Depuis que je suis petite j’ai dû me battre ! Pendant trois ans j’ai défendu et protégé Astria, sans rien recevoir en retour ! Et maintenant Alysia ! Donc non, tu m’excuseras, je ne sais pas ce que c’est que la vie de château, à l’abri de tout ! J’ai pas eu cette chance !

- Parce que je n’ai rien fait pour Alysia peut-être ? Ça fait des mois que je me bats avec Danaël, et les Légendaires, contre Darkhell !

- Et quand t’en aura marre, quand t’auras compris que protéger le monde c’est pas aussi glamour que prévu, qu’on se blesse et qu’on blesse des gens, tu rentreras chez toi ! Tu pourras raconter à tout le monde que t’as joué aux héroines, et tu retourneras tranquillement à tes petites affaires !

Elle savait très bien pourquoi elle ne faisait pas confiance à Jadina, bien moins qu’à tous les autres. Ils avaient tous vécu des horreurs, comme elle. Ils n’avaient nulle part où aller, rien d’autre à faire. Ils parcouraient Alysia, combattaient Darkhell, par conviction peut-être, mais surtout parce qu’ils n’avaient pas d’autres alternatives. Ils avaient toujours connu cette vie, ils ne savaient pas quoi faire d’autre. Mais Jadina, c’était différent. Elles n’avaient rien en commun. Elles ne pouvaient pas se comprendre. Jadina n’était pas destinée à ça, et quand elle en aurait assez vu, quand elle réalisera que sa gentillesse et sa pitié ne mèneront à rien, quand sa vie de princesse lui manquera définitivement, elle s’en ira. Et peut-être que c’était la raison pour laquelle elle se méfiait le plus de la princesse. Elle n’avait aucune raison de rester, et elle aurait raison de partir. Si Shimy avait aussi une alternative, elle n’aurait pas choisi cette vie-là. Elle ne l’avait jamais choisie, d’ailleurs. Elle n’avait jamais voulu être l’elfe élémentaire.

- C’est vraiment comme ça que tu me vois ?! Sa colère trahissait une certaine peine, mais Shimy s’en fichait. Elle devait voir la vérité en face.

- Quand ça deviendra trop dur pour toi, tu partiras. Jadina rit jaune.

- Quand ça deviendra trop dur ? Est-ce que tu sais au moins pourquoi je suis là ? Pourquoi je fais partie des Légendaires ?

- A cause d’un caprice ?

- Darkhell a essayé de m’enlever. Plusieurs fois. Shimy ne s’attendait pas à ça, mais elle ne décolérait pas pour autant.

- Alors c’est pour ça que t’as pitié de moi ? Parce que je me suis fait avoir et pas toi ?

- Pitié ? Je n’ai jamais eu pitié de toi !

- Bien sûr, et quand tu crois que je suis incapable de me défendre toute seule ? Quand tu veux absolument faire attention à moi ? Et ça ? Elle montra ses bandages. C’est pas de la pitié peut-être ?

- Parce que je t’ai aidé à refermer tes plaies j’ai de la pitié ? Ne pas vouloir que tu meures d’une hémorragie c’est de la pitié ? T’es totalement secouée ! On est coéquipières, que tu le veuilles ou non, et j’aurais fait ça pour n’importe qui ! Je ne crois pas que tu sois incapable de te défendre, mais je te protège, de la même manière que je protègerais Danaël, Gryfenfer, ou Razzia !

- J’ai pas besoin de protection !

- Je n’ai jamais dit que tu en avais besoin ! Mais c’est ça être une équipe ! Tu es forte Shimy, et c’est très bien. Mais tu as besoin des autres, comme tout le monde ! Sinon tu n’aurais pas accepté de nous rejoindre.

- Je vous ai rejoins pour me venger de Darkhell, c’est tout !

- Tout le monde ici veut se venger de Darkhell ! Mais nous aurions tous pu le faire chacun de notre côté. Tu aurais pu rentrer à Astria, ou faire cavalier seul. Mais tu ne l’as pas fait.

- Donc quoi, tu tires des conclusions psychologiques de ça ? C’est de la logique, ça sera forcément plus facile à plusieurs.

- Peut-être. Mais pour quelqu’un qui se fiche d’avoir une équipe, tu as peur que je parte. Ça ne devrait pas te poser de problème, surtout que tu ne m’apprécies pas beaucoup.

Shimy regarda ses bandages, puis le lac dans lequel elle trempa sa main, distraitement. Ce n’était pas totalement ça. Oui Jadina était insupportable et capricieuse, et elle détestait quand elle cherchait à s’occuper d’elle, mais si elle ne l’appréciait pas, ce n’était pas en premier lieu à cause de son caractère. Elle ne l’appréciait pas parce qu’avant tout, Jadina mettait à mal la stabilité qu’elle recherchait. Elle avait une vie, confortable qui plus est. Ses parents étaient en vie, elle avait un royaume à diriger. Elle avait un but et des personnes qui l’attendaient. Elle partirait, et elle aurait raison. Mais la stabilité qu’elle recherchait tant en faisant partie d’un groupe serait mise à mal, et elle en serait la première victime. Jadina pourra s’en aller sans regarder en arrière, mais elle, comme les autres, devra rester avec les Légendaires. Shimy lui en voulait pour ça.

- Je ne vais pas partir tu sais. À son tour, Jadina regardait le lac.

- Comment tu peux en être si sûre ?

- J’ai fondé les Légendaires, avec Danaël. L’idée vient aussi bien de lui que de moi. Si je savais que je ne pourrais pas aller jusqu’au bout, je ne l’aurais pas fait.

Shimy ne s’était jamais demandé comment les Légendaires avaient été fondés. Elle n’y avait pas vraiment accordé d’importance en réalité. Elle avait eu vent de leurs actions, c’était tout ce qui comptait pour elle. Et le hasard qui les avait mis sur sa route, bien sûr. Mais cette fois, alors qu’elle avait la chair de poule à travers ses bandages, qu’elle était assise à côté de la coéquipière avec qui elle s’entendait le moins, à la regarder jeter des cailloux dans l’eau en espérant les faire ricocher, elle se posa la question pour la première fois. Qu’est-ce qui avait pu faire qu’une princesse quitte son royaume confortable pour aller arpenter Alysia avec un inconnu ?

Lorsqu’elle lui posa la question, Jadina eut l’air serein. Mais Shimy vit à travers. Ses yeux voyaient des choses passées. Elle ne faisait même pas attention aux graviers qu’elle lançait, ni aux ondulations qu’ils provoquaient.

- Darkhell a fait une énième tentative d’enlèvement lorsque j’étais escortée par les Faucons d’Argent. Beaucoup d’hommes sont morts en essayant de me protéger, mais j’ai été enlevée quand même. Danaël et une soldate, une fille incroyable, sont venus à ma rescousse. Mais elle s’est fait piquer par un darkhellion, et j’ai dû la tuer, pour sauver Danaël.

Shimy ne savait pas quoi dire. S’il n’avait pas fait si sombre, elle aurait juré que les yeux de Jadina étaient humides quand elle se tourna enfin pour la regarder.

- Je m’en suis beaucoup voulu, tu sais, que tous ces gens soient morts par ma faute. Je m’en veux encore… Danaël avait déserté, et nous étions tous les deux en colère contre Darkhell. Si j’avais dû partir au moment où ça devient difficile, je n’aurai jamais commencé. Et les Légendaires n’auraient pas existé.

- Pourquoi tu n’es pas retournée chez toi ?

- Contrairement à ce que tu penses, ce n’est pas particulièrement chaleureux chez moi. Je suis bien mieux ici que je l’étais dans la cité royale. Shimy arbora un air moqueur.

- Même sans croissant ? Jadina lui rendit son sourire en coin et s’étira.

- Et bien, ça manque… Mais tant pis, je fais avec. De toute façon, je ne suis pas sûre de pouvoir rentrer chez moi sans m’attirer les foudres de ma mère. Au moins tant que je suis avec les Légendaires, je n’ai pas à penser à tous les problèmes que j’ai provoqués en partant. Shimy savait exactement de quoi elle parlait.

- Ouais je comprends… Si je remets les pieds à Astria, je pense que ma mère me met au cachot direct pour avoir osé vivre avec les humains plutôt qu’avec les elfes.

- Tu ne comptes par retourner à Astria un jour ?

- Pas à moins d’y être absolument obligée. Ils trouveront bien un autre elfe élémentaire pour les protéger…

Jadina lui sourit à nouveau, et Shimy savait qu’elle compatissait. Elle le vit dans ses yeux, et se dit que peut-être, ce n’était pas de la pitié cette fois. Peut-être que ça n’en avait jamais été. Elle était calme à présent, ses blessures lui faisaient moins mal. Elles restèrent assises en silence un moment, les oreilles de Shimy tressaillaient à chaque clapoti. Jadina continuait à lancer des cailloux dans l’eau. Sans réfléchir, Shimy lui demanda si elle voulait qu’elle lui apprenne à faire des ricochets, et elle acquiesça, amusée. On ne lui avait jamais appris ça, dans la cité royale d’Orchidia.

- Vraiment, on n’apprend rien d’essentiel quand on est princesse…

Elle lui montra comment bien choisir un caillou, plat et pas trop gros, et en envoya un perturber la surface du lac. Cinq rebonds, pas mal. Jadina essaya de faire pareil et se planta monumentalement, alors elle lui montra le geste du poignet à avoir. Elle retenta plusieurs fois, sans succès, et Shimy saisit son poignet, pour le faire avec elle.

En la touchant, son pouce dériva sur sa paume, et ses doigts parcoururent les siens. Sa main était lisse, douce. De prime abord, le caillou paraissait trop abrupt pour être en contact avec sa peau. Et pourtant, à la pulpe de ses doigts et au-dessus de sa ligne de cœur, la peau était plus durcie. Shimy appuya un peu, comme pour s’assurer qu’elle n’imaginait pas. Mais en caressant sa peau foncée, elle en était sûre. Des callosités minimes, invisibles, surtout dans l’obscurité, mais avec sa main dans la sienne, elle les sentait. Ces témoignages de ses expériences. Et sans vraiment savoir pourquoi, Shimy se sentit d’un coup plus soulagée.

En levant les yeux, elle remarqua Jadina qui la fixait en retenant sa respiration. Quand une luciole passa entre elle, elle crut voir ses joues rougies. Mais ça pouvait être le froid. Shimy se racla la gorge et se redressa, lâchant la main de Jadina. Elle reprit ses explications en balbutiant légèrement, et s’écarta pour laisser sa coéquipière lancer le caillou dans le lac. Sans succès. Après plusieurs essais non fructueux, Jadina abandonna et remit ses gants, décidant qu’elle réessaierait une prochaine fois, non sans lâcher un dernier caillou dans le lac, plus par frustration qu’autre chose.

- Tant pis, dit-elle en haussant les épaules, ça ne doit pas être fait pour moi. Aller viens, tes vêtements doivent être secs en plus.

En effet.

Le trajet retour était tout aussi calme, bien que plus serein. Shimy fit attention à ce que les branches n’abiment pas ses bandages. Elle les abimera de toute façon, mais si elle pouvait les garder intacts au moins une nuit, ça serait pas mal. Arrivée devant leur campement, elle fut rassurée de le voir indemne.

- Tu vois ? Je t’avais dit qu’il n’y avait rien de dangereux dans les parages. Jadina tendit l’oreille. Oh et Gryfenfer a arrêté de ronfler, merveilleux ! Je vais peut-être enfin pouvoir dormir !

- Peut-être… Shimy ne retint pas son bâillement. Mais en attendant, c’est à ton tour de faire la sentinelle. Moi je vais me coucher, bonne nuit princesse !

Elle rentra dans la tente et la referma juste à temps pour apprécier voir Jadina faire la moue du coin de l’œil. De quoi elle se plaignait, Razzia allait la remplacer dans une heure de toute façon. Et puis, c’était elle qui avait insisté à la base ! Au pire si elle s’ennuyait, elle pouvait toujours s’entrainer à faire des ricochets…

Notes:

Je les adore mais elles sont tellement difficiles à écrire??

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