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Il fait froid à New York.
L’hiver mord les joues et les doigts de Lupe sont perpétuellement gelés. Elle se voit adopter la posture des locaux : épaules rentrées, mains dans les poches, regard fuyant, et pas vif pour échapper au vent glacial.
Jess, par contre, est pratiquement immunisée. Elle sort en chemise quand Lupe rabat au mieux sa casquette la plus épaisse au plus près de ses oreilles. Il parait que les hivers canadiens sont bien pires que ceux-ci. La première fois où Lupe est rentrée avec le nez humide, Jess ne s’est pas fait prier pour la railler en conséquence.
« Pardon de ne pas avoir une triple couche de peau. T’es quoi en fait, un ours polaire ?, » avait-elle rétorqué, alors que Jess souriait, hilare.
Chez elle – si elle peut vraiment dire que l’endroit qu’elle a fui comme la peste est chez elle – la poussière jaune s’infiltre dans les poumons toute l’année. Ses cheveux ne restaient jamais propres. Ses vêtements non plus. Le goût salé et amer dans sa bouche.
Ici même les immeubles aux multiples étages sentent l’essence. L’essence et l’urine.
Leur appartement est à peine mieux que complétement invivable. Apparemment le baseball féminin ne paie pas assez pour un endroit correct hors-saison, même avec les économies qui s’accumulent à force de petits boulots. Voici de quoi il est composé : une douche qui fonctionne à l’eau chaude une fois sur deux. Une cuisine plutôt en bon état, par rapport aux murs qui devaient être blancs il y a très longtemps. Une table bancale qu’elles ont trouvée sur le trottoir en face de l’immeuble. Un matelas posé sur le sol. Un seul. Elles partagent. Ce n’est pas un problème.
Le soir Jess s’endort aussitôt qu’elles rentrent – d’une longue journée ou d’une soirée au Bar clandestin de l’autre côté de la ville (elles sont plus prudentes maintenant) – mais Lupe a toujours eu le sommeil léger et du mal à s’endormir. Elle observe sa cage thoracique se soulever en rythme continu et a envie de se frapper la tête contre le mur.
C’est étrange, vivre à deux. Plus reposant qu’avec l’équipe. Plus silencieux, aussi, mais un silence confortable, pas cassant comme celui qui régnait dans la maison de ses parents avant son départ. Il y a une sorte de compréhension mutuelle entre Lupe et Jess, un accord tacite qui ne nécessite pas de mots. C’est rassurant et terrifiant à la fois. Terrifiant que quelqu’un la connaisse aussi bien, alors que Lupe a toujours entouré ses mots de barbelé pour se protéger d’ennemis extérieur.
Un peu plus et pas exactement une amitié. Le mot ne convient pas. Jess et Lupe ont été formées dans la même argile, dans la même poussière d’un endroit à l’autre du continent, leurs bras se trouvent aussi naturellement que Lupe lance une balle en sachant précisément qu’elle va atteindre sa cible. Quelque chose qui devrait être scellé dans le sang. Croix de bois, croix de fer. Si je mens…
Frère. Hermano.
Ça aussi ça sonne comme un mensonge.
***
Leur voisine de palier s’appelle Annie. C’est une vieille irlandaise toujours en train de sourire – tellement que Lupe se demande si elle n’est pas bloquée dans cette position. Son mari est mort depuis dix ans et le reste de sa famille vit à Boston. Elle n’a pas assez d’argent pour leur rendre visite mais elle reçoit beaucoup de lettres de leur part. Quatre enfants, dix petits-enfants. Ça fait beaucoup de courrier. Tout ça, elle le raconte à Lupe pendant que celle-ci l’aide à monter ses courses en haut des escaliers, et enchaine en demandant : « et vous alors, ma chère, vous avez des enfants ? »
Ha. Lupe répond que non.
Elle n’en veut pas à Annie. Annie est gentille. Elle n’a jamais fait de remarques sur le fait qu’elle et Jess vivent ensembles, ne sont pas mariées, sur les vêtements et les manières qui manquent de féminin. Jess lui a réparé une armoire sur le point de casser l’autre jour ; en remerciement, elle est revenue avec un pot de confiture maison. Elle imagine que lorsqu’elle vieillira, Maybelle sera un peu comme Annie. Sans jugement, un cœur ouvert.
Devant la porte de l’appartement, Annie sort de sa poche une poignée de lettres. Elle en donne deux à Lupe. Cette dernière hausse les sourcils, une question sur les lèvres.
« Vous ne regardez pas beaucoup votre boîte aux lettres, je me trompe ? Je les ai récupérées pour vous en passant. C’est important de garder le contact ! »
Sur ce, elle ouvre la porte de son logis et y rentre. Lupe fait de même, avant de jeter un œil aux deux enveloppes.
Elle ne se fait pas d’illusion, sa mère ne lui a pas répondu depuis des mois, depuis la lettre avec la photo du journal découpée qu’elle avait glissée avec l’espoir naïf que ses parents soient fiers d’elle. Pour une fois, elle faisait quelque chose de sa vie, elle réussissait, non ? Stupide idée. « Si tu pars, n’espère pas revenir dans cette maison. » Difficile de faire plus clair sur les intentions de son père. Elle avait choisi de partir quand même. Aujourd’hui, elle ne regretterait pour rien au monde sa décision. Pourquoi choisir une vie fantôme à la place du feu qui coule dans ses veines à chaque match ?
Première lettre. En espagnol, avec quelques balbutiements en anglais. A destination d’elle et Jess. Esti, donc. Lupe pose la lettre sur le comptoir, pour la lire quand Jess rentrera. Esti a envoyé des lettres depuis Cuba aussi souvent que la poste internationale le permettait. Jess les attend toujours avec impatience, et veut toujours lui répondre en espagnol, malgré son piètre niveau – qui, Lupe doit bien l’admettre, s’améliore de jours en jours.
Deuxième lettre. De Shaw. Oh. Ok. Entre les hésitations et les formules de politesse construites, on déchiffre une demande qui surprendrait Lupe si elle ne savait pas que Greta travaille dans un quartier chic de la ville. Je viens à New York bientôt, on pourrait se voir pour boire en café toutes les trois, toi, moi et Jess je veux dire ?
Viens si tu veux, écrit-elle en vitesse sur un bout de papier qui traîne sur la table (une ancienne liste de courses), sans ton mari bien sûr, ça fera plaisir à une connaissance commune qui a tendance à porter un rouge à lèvres très rouge, tu ne crois pas ?
En timbrant l’enveloppe, Lupe jette un coup d’œil au matelas qui la nargue. Elle préfère ne pas savoir ce qu’en diraient Shaw ou Greta.
***
Le soir vient et ni l’une ni l’autre n’a vraiment envie de sortir.
Jess sort une bouteille du placard, un alcool qui tient plus de la gnôle infecte, qui laisse une brulure dans la gorge, probablement illégale.
Elles boivent, et Lupe sent sur ses lèvres déborder des histoires qu’elle n’a vraiment racontées à personne. Jess fait pareil. Œil pour œil, dent pour dent.
- Ok, à mon tour. La première femme qui t’a brisé le cœur.
- Personne ne me brise le cœur, McCready. C’est moi le Casanova de la situation.
Jess hausse un sourcil de la façon agaçante qu’elle maitrise à la perfection ; ce cause toujours, García, je te connais par cœur. Ce qu’il y a de plus agaçant avec cette tête, c’est qu’elle n’a pas tort.
- D’accord, d’accord. J’avais dix-sept ans, elle avait des longs cheveux bruns, vraiment longs, du genre qui lui arrivaient à la taille. Dans le quartier, personne faisait ça. Avoir ses cheveux au vent, pour les montrer, parce qu’elle en était fière. C’était la sœur de… peu importe. Elle m’a embrassée une fois, et ensuite elle ne m’a plus jamais reparlé.
Ce n’est pas toute l’histoire bien sûr. Le reste, aller à l’Eglise tous les soirs et prier pour ne pas être comme ça, abandonner le baseball pour quelques mois, se promettre de devenir la fille parfaite, et le garçon. Le frère de celle qui l’avait délaissée – il y avait sans doute un peu de vengeance là-dedans, Lupe a toujours été hargneuse – avec qui elle avait flirté jusqu’à ce qu’il lui donne ce qu’elle voulait : une preuve qu’elle pouvait être comme les autres filles. Désirable aux yeux des hommes. Normale.
Elle n’avait pas prévu de tomber enceinte. Elle s’était convaincue que tomber en disgrâce aux yeux de ses parents était une libération, parce que Lupe García n’avait jamais vraiment voulue être désirable aux yeux des hommes.
- Bref. Et toi ?
Jess hausse les épaules.
- Une miss je-sais-tout à l’école. Elle m’avait offert une pomme à la récré. J’ai oublié son nom, c’était il y a longtemps. Je crois qu’elle pensait que j’étais un garçon, au début.
Lupe fait une grimace suggestive :
- T’aimes les intellos, hermano ?
- Oh, la ferme.
***
Un matin, Jess rentre à l’appartement après avoir passé la nuit ailleurs, probablement chez la rousse à lunettes qui lui avait offert une bière lors de leur escapade au bar. Lupe, levée et en train de préparer un café – elle en fait toujours assez pour deux - se retourne et observe malgré elle sa colocataire retirer sa casquette. Sa tresse habituelle est défaite, remarque-t-elle. Lupe ne préfère pas imaginer de quelle manière cela s’est produit. Jess ne lâche jamais ses cheveux.
Sa tresse est souvent en bataille, plus pratique qu’esthétique, ses cheveux hors de son visage pour travailler ou ne pas être distraite par une mèche rebelle pendant un match.
Elle pense que peut-être, dans un autre monde, Jess couperait ses cheveux aussi courts qu’un homme, ou que Vi. Ou peut-être pas. Elle y voit sans doute trop de symbole ; Jess dirait que ce ne sont que des cheveux.
Egoïstement, Lupe est contente que Jess soit si terrible pour s’appliquer en se coiffant. Elle aime le faire à sa place, passer une mèche au-dessus d’une autre, le travail manuel la distrayant de la sensation des cheveux dans ses mains – secs, abîmés, couleur paille, odeur d’usine. Jess.
« Tu veux que je te la refasse, hermano ? »
Lupe est catholique. Un rituel est un rituel.
***
Il y a une église catholique dans leur quartier. Tous les italiens y vont en famille le dimanche.
Pas Lupe. Elle passe devant en rentrant du travail mais n’y met pas les pieds.
Elle n’a pas beaucoup prié depuis New York. D’ailleurs, quand elle l’a fait avant, pendant le championnat, ça lui paraissait aussi stupide que les superstitions de Jess. Elles étaient douées, non ? Pas besoin de plus, et Il n’avait rien à voir là-dedans. Les Peaches, c’était une affaire d’elles.
Mais bon. Elle passe quand même devant chaque soir.
C’est un détour.
***
Une nuit sans sommeil, encore une. Elle observe Jess, qui ouvre soudainement les yeux. Prise la main dans le sac.
- Tu dors pas.
Ce n’est pas une question. Lupe répond quand même.
- Nan.
- Ça arrive souvent. Que tu dormes pas, je veux dire.
Pas une question non plus. Lupe se sent idiote d’avoir pensé qu’elle pourrait cacher quoi que ce soit à Jess, qui est si perceptive en général, mais encore plus avec Lupe, qu’elle lit comme un livre ouvert.
- Je pensais que t’avais pas remarqué.
- Bien sûr que si. Je remarque toujours.
Lupe étouffe un rire nerveux. Ha.
- Y’a une raison en particulier ?
La question à un million de dollars. Lupe pense à l’équipe, à son coude qui n’est pas totalement guéri, et si la saison prochaine elle échoue, à sa famille au Texas qui l’a pour ainsi dire reniée, à Esti et à sa fille qui est la fille de quelqu’un d’autre, à Jess qui la regarde avec ses yeux bleu sale, ciel de tempête, au Texas, il y en avait des tempêtes, haha, et merde.
- Non. Rien de spécial.
***
Carson fait la remarque, comme Lupe l’avait deviné.
- Oh, je ne savais pas que vous étiez…
- C’est pas le cas.
- Mais… il n’y a qu’un lit.
- Et ?
- Vous partagez le même lit depuis des mois !
- On a un budget serré. Et mêle-toi de tes oignons, Shaw.
Carson peut juger autant qu’elle veut, la regarder avec de gros yeux dès que Jess a le dos tourné, Lupe ne cède pas. C’est pas parce qu’elle et Greta ont réglé (pour l’instant) leurs problème dès l’instant où Carson a posé le pied sur le quai de la gare de New York qu’elle gagne le droit de jouer les entremetteuses. Merde à Shaw et ses mimiques suffisantes de je vois très bien ce qu’il se passe ici. Elle n’en sait pas autant qu’elle ne le croit.
- Tu devrais lui dire.
- Je ne vois pas de quoi tu parles, Shaw.
***
Carson repart : « pas pour toujours, mais je dois encore régler certaines choses… » ; « Qui garde la ferme dans le divorce, Shaw, toi ou ton ex-mari ? » ; « Pour la dernière fois, Lu, je ne viens pas d’une ferme ! ».
- J’espère que ça marchera. Entre elle et Greta.
Surprise, Lupe se tourne vers Jess, qui évite son regard.
- Je sais pas. Les trucs sérieux, pour les gens comme nous, ça dure jamais longtemps.
- Ça pourrait. Regarde Vi.
Cette fois c’est Lupe qui détourne le regard. La sincérité qui émane de Jess est trop pour elle. Si elle se laisse aller, elle sent qu’elle pourrait dire qu’elle regretterait.
Est-ce qu’elle regretterait ? Risque ou récompense ? Elle ne se sent pas vraiment courageuse ce soir, mais. C’est Jess.
- Je…
Voici ce que voudrait dire Lupe :
« Tu sais que, t’es genre, mon âme sœur ? Ou un truc comme ça. Pas dans le sens des romans à la con de Shaw, je veux pas dire que c’est le destin, ce que je veux dire c’est que tu fais partie de moi comme ma côte fait partie de mon thorax, quand on joue j’ai même pas besoin de te regarder parce que je sais déjà ce que tu vas faire. Te regarder c’est comme regarder dans un miroir. Tu me connais plus que personne n’a jamais pris la peine de le faire, ou peut-être que je les ai pas laissé, merde, Jess, si on remplaçait jamais ce putain de matelas je m’en foutrais, si j’habitais toute ma vie dans cet appartement miteux je m’en foutrais. Je t’aime de toutes les façons dont je suis capable, je crois. »
Mais dire tout ça serait trop, menace de faire exploser sa poitrine, elle suffoque.
- J’y arrive pas. Je suis désolée, Jess, j’arrive pas à… J’arrive pas à le dire. Mais tu sais, non ? Tu sais.
Jess prend son poignet dans sa main, délicate, Jess a l’habitude des bêtes sauvages terrifiées, elle sait qu’elle peut sentir la pulsation de son pouls, elle la laisse faire, elle la laisse savoir, c’est ce qu’elle peut lui offrir, le corps comme preuve, puisque les mots lui échappent.
Il y a de la tendresse dans l’acte de prendre une décision, de choisir le courage plutôt que de battre en retraite.
- Je sais.
***
L’été est sur le point d’arriver. Lupe achète deux pêches pas tout à fait mures au marché noir et en mange une sur le rebord de sa fenêtre en regardant le jus couler le long de son bras. Elle laisse la deuxième sur la table de la cuisine, pour Jess, quand elle rentrera du travail.
Le soleil se lève. A l’aube, quand Jess reviendra, elles partageront une cigarette, puis iront se coucher, pendant que la ville se réveille.
Le futur se fait petit à petit. Lupe apprend à rester.
