Work Text:
Adora perd Catra un jour d’été presque trop parfait pour être réel. Les fleurs et les hautes herbes flottent doucement dans le vent, chaud comme une caresse. Elles ne voient pas le serpent arriver.
Adora laisse Catra pour aller chercher de l’aide malgré les suppliques silencieuses dans ses yeux bicolores.
Lorsqu’elle revient, c’est déjà trop tard.
***
Adora est la fille d’une Muse. C’est ce qui compte. Les hommes n’ont aucune importance dans cette histoire.
La Muse s’appelait Mara. Sa musique était la plus pure sur la lande. Les animaux se taisaient pour l’écouter, les brindilles se tendaient imperceptiblement vers la direction de son chant.
On a dit que Mara aimait trop les humains et que cela a été sa perte.
On dira la même chose d’Adora, Adora et sa lyre dorée, et son chant naïf, Adora qui aime trop, trop dévouée pour abandonner, même mise en face des grilles de l’Enfer.
C’est une histoire plus vieille que le Temps.
***
Folie, dit d’abord Glimmer, déesse messagère. Impossible. Tu n’y arriveras pas.
Puis, comme Adora, qui n’a pas pris le temps d’accepter d’être endeuillée avant de chercher une solution pour réparer, pour arranger, sa faute sa faute sa faute :
D’accord. D’accord. Je t’ouvrirai un passage, mais je ne viendrai pas avec toi. Une fois en bas, tu seras seule.
Et Adora :
Je ne serai pas seule. Catra sera là.
***
L’Enfer est différent de ce qu’elle imaginait. Il n’est si brûlant ni glacé. Le feu ne consume pas les âmes de damnés, les cris de douleurs de ceux-ci ne résonnent pas à ses oreilles. A la place, c’est le silence qui siffle autour d’elle.
L’Enfer est une plaque de métal. Un couloir qui n’en finit apparemment jamais. L’air n’est pas naturel. Pas de trace de l’extérieur, bien sûr. Pas de trace des morts non plus.
L’Enfer est… solitaire.
Il n’y a rien. Néant.
Elle se trouve soudain devant un bureau auquel est assise une femme imposante par sa taille, contrastant étrangement avec le bureau minuscule. Elle a un tampon dans la main – dans la pince.
- Objet de la visite ?
- Je viens chercher ma… une erreur. Elle ne devrait pas être ici.
- Formulaire d’autorisation ?
- Je n’en ai pas.
- Qui vous a amenée ici alors, si vous n’avez pas d’autorisation ?
- J’ai marché.
Un temps.
- C’est très important. Je voudrais parler aux Seigneurs du Domaine. S’il vous plaît.
***
Ça ne marche pas, bien sûr. Un s’il vous plaît face à la bureaucratie infernale n’a jamais fonctionné. Mais Scorpia (c’est le nom de la fonctionnaire en question) se laisse convaincre par la musique. Petit à petit, un plan se dessine dans l’esprit d’Adora.
***
La reine des Enfers se tient à côté du roi. Hordak et Entrapta, sur le trône, observent Adora – l’un avec ennui, l’autre avec curiosité.
- Et tu es venue comme ça ? demande Entrapta, et si elle n’était pas dévorée par l’angoisse, Adora pourrait presque penser qu’elle est impressionnée.
- Je viens demander le retour à la vie de Catra, Votre Majesté.
Hordak fronce les sourcils :
- C’est impossible. Nul mortel ne peut revenir à la vie, c’est contraire aux règles.
Entrapta fait un geste de la main, semblant effacer les paroles du roi.
- Oublie ça. Techniquement, on pourrait faire une exception. Personne ne va nous en empêcher. La vraie question (elle se tourne vers Adora, curiosité toujours brûlante dans ses yeux) c’est ce que tu es prête à nous donner en échange.
***
Lorsqu’on lui demandera pourquoi Entrapta est restée aux Enfers au lieu de remonter vers le Printemps, là où avait un jour été sa place, et on finira bien par lui demander, car cette histoire a été racontée mainte fois, le sera toujours, mais personne n’ose jamais lui demander à elle, la principale concernée, bref, quand on le fera, Entrapta fera le sourire carnassier qui empêcherait quiconque de douter qu’elle est véritablement reine des Enfers.
« Je m’ennuyais, là-haut. J’ai toujours été trop curieuse, bien que je ne croie pas qu’il soit possible d’être trop curieuse. Si mon destin avait été d’être Pandore, j’aurais ouvert la jarre en grand et je ne l’aurais pas fermée. Qui pourrait se voir offrir la clé des secrets de l’Univers et la refuser ?»
***
Voici ce que dit l’histoire :
Adora chante et les cordes de sa lyre qui vibrent touchent une partie du cœur du roi des Enfers qui n’a pas encore gelé, qui n’a pas été remplacée par un bout de métal rouillé, et pris de pitié, il accepte de lui rendre Catra.
Voici ce qu’Adora, désespérée, promets réellement :
Moi.
***
La route est longue lorsqu’on ne peut pas regarder dans les yeux de celle qu’on amène à la surface.
Catra n’est pas mieux qu’une ombre, et si Adora pouvait se retourner, elle verrait que c’est bien une ombre qui recouvre la moitié du visage de Catra, une flaque silencieuse qui gagne du terrain.
« Hé, Adora. Adora. Pourquoi fais-tu comme si je n’existais pas, hein ? Regarde-moi, regarde ce que tu ramènes à la surface. »
Un pas devant l’autre ; serrer les dents.
« Il a toujours fallu que tu prennes les décisions pour moi. Tu ne t’es pas posé la question de savoir ce que je voulais, moi. »
L’escalier se déroule devant elles comme un tapis qui n’en finit pas.
« Adora, Adora, Adora. Ces choses vont par trois, n’est-ce pas ? Les noms ont un pouvoir, je t’invoque. Ha ! Adora, toi qui scintille au soleil. Qui t’a dit que je voulais être sauvée ? »
***
Quand Catra nait, rien ne se passe. On n’amène pas des calèches pour célébrer sa naissance, les dieux ne se réjouissent pas, on ne festoie pas, aucun banquet n’est organisé.
A la place, elle grandit seule. La solitude comme seule compagne.
Si on lui demandait, mais personne ne le fait, elle dirait que peu lui importe. Qu’elle sait s’occuper d’elle-même. Ce serait un mensonge.
Le jour où elle rencontre Adora, parfaite Adora, Adorée de tous, les oiseaux dans la clairière s’arrête de chanter pour l’écouter. Amèrement, Catra, qui a grandi seule, à l’ombre, dans la mousse et près des étangs vaseux, sur qui le soleil ne se pose jamais, se dit que la solitude était préférable à la preuve irrévocable de son infériorité.
Puis Adora se tourne pour l’écouter parler. Ses yeux sont bleus. Catra y voit pour la première fois un ciel infini. Elle ressent comme un coup dans sa poitrine qu’elle serait prête à tuer pour cette étrange créature – ou bien se laisserait tuer par elle, elle ne sait pas trop – qui pour une raison inconnue a l’air de penser que Catra vaut quelque chose. Elle sait aussi, quand Adora promet qu’elle ne l’abandonnera pas, sourire assuré sur ses lèvres, que si elle brise cette promesse Catra sera brisée avec elle.
***
Adora ne se retourne pas.
Ce n’est pas la fin à laquelle vous vous attendiez.
Adora, idéaliste et martyr, ne se retourne pas, et Catra est à l’air libre, le soleil lui brûle la peau, elle n’en a pas l’habitude, plus maintenant, l’ombre était devenue une amie, et –
Et Adora est là, devant elle, elle pourrait l’étrangler ou l’embrasser, je ne t’ai rien demandé, elle sourit, tout va bien se passer, et pardon, puis elle disparaît.
Catra est seule.
***
Adora a fait une promesse.
C’est une poète, n’est-ce pas, et les poètes trouvent romantique de mourir pour une cause, pour quelqu’un, mourir d’amour, c’est le seul choix possible, non ?
Entre Catra et elle, Adora choisit Catra, prenez-moi à sa place.
Toujours trouver une solution, recoller les morceaux, même si la céramique ne ressemble plus du tout à ce qu’elle était avant, cacher les fissures, reconstituer patiemment le puzzle.
Elle n’acceptera jamais la défaite, la possibilité qu’il n’y ait plus rien à faire.
Adora, sous terre. Catra, vivante.
***
La créature fait frémir le printemps. Les hyacinthes se tendent pour s’éloigner de son passage, froid et hivernal, odeur de sang et de décomposition.
Elle n’est plus celle qu’elle était. Ça n’a pas d’importance pour l’instant. Elle n’a plus sa place ici. Ça, elle compte s’en occuper bientôt.
Catra franchit la porte du temple de Glimmer.
Elle a quelqu’un à récupérer.
