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Years of tenderness and violence

Summary:

Cinq fois où Berenilde s'est sentie coupable vis-à-vis de Thorn,
et une fois où elle ne l'a pas été.

Chapter 1: Un - Le bébé

Notes:

C'est une idée de fic qui me trottait en tête depuis un moment. En fait, j'ai eu l'idée pour les futurs chapitres 3 et 4, puis je me suis dit "tant qu'à faire, pourquoi ne pas tourner ça en un 5 + 1" et bim! J'ai écrit des bouts d'one-shots à intervalles plus ou moins réguliers depuis l'an dernier

Il me semble que Jeremymarsh a aussi écrit un recueil de one-shots (en italien) concernant la relation mère-fils entre Berenilde et Thorn, je ne l'ai pas lu (pour ne pas être influencé.e), mais vous pouvez aussi y jeter un œil :)

TW: les thèmes de l'abandon et de la maltraitance infantile seront récurrents, pas de grande surprise vu les quelques éléments de canon qu'on a, mais mieux vaut le rappeler :)

(See the end of the chapter for more notes.)

Chapter Text

Berenilde avait été la première des Dragons à accepter Thorn.

Bien sûr au début, comme le reste du clan, elle avait éprouvé du dédain en voyant le petit visage pointer d’une pile de couvertures, laissée devant la demeure des Dragons, à l’extrémité de la Citacielle, devinant l’identité du bébé au premier coup d’œil. Certes, du sang Dragon coulait dans les veines de l’enfant, mais pas uniquement. Pire, c’était le sang d’un clan qui avait probablement précipité le décès de Boris, le sang d’une femme dangereuse et intrigante. Et Berenilde avait refermé la porte au nez du nourrisson.

Alors que sa main était encore sur la poignée, elle se rappela que Boris, inquiété par les machinations de la Cour, lui avait fait promettre de veiller sur ses enfants s’il venait à disparaître. En toute honnêteté, la promesse avait été faite avant la naissance de Thorn, avant sa conception même, si bien que Boris n’avait probablement en tête que ses enfants légitimes – à moins que, à cette époque déjà, l’état de son mariage avec Isabelle s’était suffisamment détérioré pour qu’il fût déjà tombé dans les filets de cette fourbe de Chroniqueuse et envisageât divorce, remariage et nouveaux enfants. Mais quoiqu’il en fût, le nourrisson dehors restait un enfant de Boris, la promesse faite à Boris restait une promesse, et Berenilde ne pourrait plus se regarder dans une glace si elle n’honorait pas son seul engagement auprès du défunt, à plus forte raison lorsque cela résulterait en la mort d’un bébé.

Elle prit une grande inspiration et ferma les yeux, s’efforçant de se calmer et de chasser la colère, qui la poussait souvent à faire des choses qu’elle regretterait par la suite. Berenilde rouvrit la porte et se pencha sur le panier. Le bébé la dévisagea, et elle aurait juré voir passer un éclat dans ses yeux, comme s’il l’avait reconnue. Berenilde chassa immédiatement cette pensée ridicule ; un nouveau-né, fût-il à moitié Chroniqueur, serait tout bonnement incapable de se souvenir de quelqu’un aussi rapidement. Il devait juste sentir que quelqu’un allait le ramener au chaud, sans être capable de se soucier de qui.

Elle se pencha et extirpa doucement le bébé du panier, le gardant dans son tas de couvertures. Le bébé ne broncha pas et se contentait de la fixer. Au moins, il ne braille pas. Une enveloppe tomba des couvertures. Calant le bébé dans un bras, elle s’accroupit et la ramassa. Elle en sortit une copie d’état civil. La parcourant des yeux, elle apprit que le bébé était un garçon, âgé de quelques semaines tout au plus et il s’appelait Thorn. Elle fronça les sourcils - quel choix douteux et cruel de prénom, même pour un bâtard ! -  et se surprit à se demander si son frère aurait avalisé ce prénom de son vivant. Un autre coup d’œil, et elle vit que le bébé était âgé de moins de deux semaines.

Sa haine envers la Chroniqueuse augmenta davantage. Qui abandonnait un bébé si jeune devant une demeure sans prévenir, sonner ou frapper à la porte ? Et si personne n’avait été présent à ce moment-là ? Et si un blizzard se levait ? Et si la Chroniqueuse comptait précisément sur les mauvaises conditions climatiques pour que le bébé pérît et que le clan des Dragons fît face, une fois de plus, au cadavre d’un des leurs ? Que cette femme voulût se débarrasser de cet enfant, que ni l’un ni l’autre des parents ne semblait manifestement désirer, c’était une chose ; mais qu’elle eût au moins le courage de le tuer directement et rapidement au lieu de le faire souffrir !

Puisque son père était mort, puisque sa mère l’avait abandonné, et puisque le reste du Clan ne s’occuperait jamais du bâtard qui avait déshonoré Isabelle, c’était à Berenilde d’être la meilleure personne, fût-elle la plus jeune.

Elle rentra et claqua la porte de la demeure derrière elle ; malgré le bruit, le bébé resta silencieux.

 


 

Comme elle s’y attendait, le clan des Dragons avait été dans l’ensemble hostile au nouveau membre de la famille. Godefroy et Freyja semblaient être les deux seuls de la famille à avoir un intérêt positif pour Thorn, en qui ils voyaient un compagnon de jeu de leur tranche d’âge, au grand dam de leur mère. Cette dernière avait refusé des mois durant d’adresser la parole à Berenilde, après avoir appris qu’elle élevait le bâtard de son défunt mari.

Même sa mère Catherine, qui pourtant la harcelait pour qu’elle se mariât au plus vite et lui donnât d’autres petits-enfants, refusa de prendre en charge tout rôle familial par rapport à Thorn, faisant clairement comprendre à Berenilde qu’elle devrait s’en occuper seule, si elle ne voulait pas s’en « débarrasser » (au vu du ton employé, la jeune femme craignait que ce que sa mère avait en tête était bien plus radical que de laisser le bébé devant la porte d’un orphelinat). Quant au patriarche du Clan, le père Vladimir, il avait sèchement lâché :

-Il a déjà une mère, qu’elle s’occupe de lui ! Nous ne sommes pas les bonnes œuvres ! Elle a peut-être honte de ce bâtard, comme elle le devrait, mais pourquoi devrions-nous porter cette honte ? Et pense un peu aux retombées sur toi : tu vas bientôt te marier et avoir tes propres enfants ! Tu penses que quelqu’un voudra se marier avec une femme qui élève l’enfant d’un autre ? Sais-tu ce qu’on dira dans ton dos ? Imagine un peu l’impact que cela aura sur tes propres enfants !

Mais contrairement à ce que Catherine et les Dragons avaient prédit, Nicolas n’avait ni rompu ses fiançailles avec elle, ni ne l’avait forcée à se débarrasser du neveu. Comme Catherine, il avait clairement exprimé qu’il ne souhaitait pas s’investir dans l’éducation du bâtard et insisté que le temps que Berenilde passait avec lui ne le fût au détriment du temps qu’elle devait consacrer à son mari et à leur future progéniture. Nicolas ne montra jamais d’hostilité envers Thorn, juste de l’indifférence, ce qui était, avec le recul, bien mieux que le reste du Clan.

 


 

Malgré ses réticences initiales et contre toute attente, Berenilde se retrouva à développer un lien avec Thorn, un lien au-delà du lien de c’est-le-fils-illégitime-de-mon-frère-dont-je-dois-m’occuper-à-cause-d’une-promesse-faite-à-son-père-et-parce-que-sa-fourbe-de-génitrice-l’a-abandonné.

Bien que Thorn eût une santé fragile et fût fréquemment malade, c’était un enfant qui ne se plaignait pas et qui était extrêmement curieux et vif. A force de rester cloué au lit, Berenilde venait lui faire la lecture, et l’ayant surpris une fois avec un livre ouvert sur ses genoux, scrutant les caractères imprimés sans en saisir le sens, elle décida de lui apprendre la lecture. Thorn apprit rapidement, et depuis, il était quasiment impossible de le croiser sans un livre sous le bras.

Souvent quand elle jouait de la musique sur sa harpe ou son piano, Thorn arrivait dans la pièce, s’asseyait sur un tabouret dans un coin et restait immobile à l’écouter jusqu’à ce qu’elle finît de jouer. Elle décida de lui apprendre à lire une partition. Parfois, elle l’invitait à s’asseoir à côté d’elle quand elle jouait ; et Thorn tournait les pages de son livre de partition sitôt qu’elle avait fini de jouer la mélodie.

D’ailleurs, cela lui avait valu plus d’une fois d’être les railleries des Dragons, qu’elle en faisait un citadin mou et chétif ; mais au moins, soulignaient-ils, avait-elle laissé tomber l’ineptie d’en faire un « vrai » Dragon. Il fallait dire que à l’âge où les pouvoirs familiaux se manifestaient chez les enfants, Thorn n’avait pas montré le moindre signe de Griffes, contrairement à son demi-frère et sa demi-sœur, mais la prodigieuse mémoire des Chroniqueurs. Parfois, Berenilde avait un pincement au cœur que son neveu n’eût pas hérité des Griffes, mais au moins, les Dragons le traitaient avec davantage d’indifférence maintenant, soulagé que le bâtard ne fût pas en mesure de menacer physiquement le Clan. Sans compter que Berenilde était ravie de partager son enthousiasme pour la musique, l’acoustique et le fonctionnement des instruments avec quelqu’un, sans craindre d’être rabrouée pour son intérêt. En cela, Thorn lui rappelait un peu Boris, le seul Dragon à avoir soutenu son talent pour la musique et insisté pour l’amener à la Citacielle, pour pouvoir cultiver son don et bénéficier d’opportunités.

 


 

Et puis Berenilde tomba enceinte. Elle repoussa sans cesse le moment pour l’annoncer à Thorn, redoutant sa réaction et ne sachant pas comment s’y prendre. Mais elle dut se rendre à l’évidence un jour où, après avoir invité Thorn à la rejoindre dans la salle de musique pour jouer de la harpe, elle ne parvint pas à trouver une position confortable pour jouer, l’instrument butant contre son ventre arrondi. Elle repoussa l’instrument avec un soupir.

-Je ne peux pas jouer aujourd’hui.

-A cause de votre ventre ?

Thorn était si observateur malgré son jeune âge que Berenilde se demanda s’il savait déjà. Après tout ni les Dragons ni le personnel n’étaient particulièrement discrets sur sa grossesse : certains membres du Clan se faisaient une joie de lui demander de se faire plus petit encore, pour que la Dragonne pût s’occuper de ses « vrais » enfants.

-Oui. Sais-tu pourquoi ?

Thorn secoua la tête.

-En ce moment, il y a un enfant qui grandit dans mon ventre. Dans quelques semaines, il en sortira, et tu auras un cousin ou une cousine.

Il fronça les sourcils, son visage montrant qu’il était en train de comprendre quelque chose. Etant donné la curiosité de Thorn et son long silence, Berenilde s’attendait à une ribambelle de questions, mais son neveu finit par dire simplement :

-Oh, je vois.

Une ombre passa dans ses yeux gris.

-Mais je peux toujours jouer au piano ! dit-elle avec un grand sourire, en s’asseyant sur le banc. Elle tapota la place à côté d’elle. Tu me rejoins ?

A sa grande surprise, et pour la première fois, Thorn déclina et secoua la tête.

-Non, je crois que je préfère lire tout seul, si ça ne vous dérange pas, répondit-il, avec un ton résigné qu’elle ne se serait jamais attendu à entendre de la bouche d’un enfant.

Bien qu’elle fût prise au dépourvu, Berenilde s’efforça de garder son sourire et accepta qu’il sortît. Elle se retrouva seule dans la salle de musique, immobile devant son piano. Elle se demandait ce que Thorn pensait et se demanda si elle avait mal fait ou dit quelque chose. De toute façon, il l’aurait appris tôt ou tard, et elle devrait de toute façon partager son temps entre Thorn et ses enfants.  Elle espéra que Thorn avait juste besoin d’un moment pour comprendre, qu’il reviendrait s’asseoir dans la salle quand elle jouerait, peut-être accompagné d’ici quelques années par ses cousins et cousines, peut-être chacun jouant de son propre instrument.

Mais hélas, il n’en fut rien : il s’avéra que ni Thomas, ni Marion, ni Pierre ne développèrent d’intérêt pour la musique, leur père s’y étant opposé. Thorn ne montrait plus d’intérêt pour cela non plus : depuis que Freyja lui avait montré comment jouer aux dés, il s’était découvert une passion pour les chiffres et les mathématiques.

Après chaque naissance, il semblait à Berenilde que Thorn prenait de plus en plus ses distances et qu’il se faisait de moins en moins loquace. Elle eut beau se dire que c’était naturel d’avoir moins de temps à consacrer à un enfant quand on devait s’occuper de trois autres, plus jeunes ; que Thorn était peut-être juste naturellement introverti et réservé ; que c’était la faute de Natacha, des autres Dragons et du personnel de maison d’en avoir fait un garçon qui ni se plaignait, ni se confiait, elle ne pouvait faire la petite voix qui lui chuchotait que son comportement à elle y était pour quelque chose.

Notes:

A bientôt pour le chapitre 2 - Les Griffes