Chapter Text
Sabo n'avait pas pour habitude de parcourir les livres de biologie à la bibliothèque et il se sentait un peu perdu dans cette allée où chaque ouvrage avait un titre scientifique qu'il comprenait à peine, mais il avait l'impression depuis quelques temps que ses dessins ne s'amélioraient pas. Parfois il reprenait ses vieux croquis et avait la terrible sensation qu'il régressait et que les proportions des corps qu'il dessinait étaient de moins en moins réalistes malgré ses efforts.
Ses notes étaient toujours correctes et ses professeurs continuaient de s'extasier devant ses œuvres (l'un d'entre eux lui avait même proposé d'exposer quelques-unes de ses toiles dans une galerie qu'un de ses amis tenait), mais son manque d'amélioration le frustrait de plus en plus. Il parcourait donc depuis plusieurs jours des ouvrages de biologie pour comprendre plus en détail la façon dont le corps humain fonctionnait pour perfectionner son art.
Son regard balaya les livres sur l'étagère en face de lui jusqu'à ce qu'un titre, un qu'il comprenait un peu plus que les autres, attire son attention. Ravi d'enfin voir un ouvrage qu'il pourrait comprendre, il s'empressa de tendre le bras pour l'attraper.
Au même moment, sans qu'il ne la remarque immédiatement, une jeune femme tendit elle aussi le bras et toucha du bout des doigts l'ouvrage. Leurs mains se rencontrèrent sur la tranche de l'objet qu'ils convoitaient tous les deux et ils tournèrent d'un même mouvement la tête pour regarder la personne qu'ils n'avaient jusque là pas remarqué. Elle devait avoir le même âge que lui et lui arrivait à l'épaule. Ses yeux marrons reflétaient la même surprise qu'il ressentait et alors qu'un silence s'installait, il vit ses pommettes se teindre d'une couleur légèrement rosée, signe qu'elle était elle aussi gênée par cette situation.
- Oh, pardon, s'excusa-t-elle sans jamais lâcher l'ouvrage. Je ne t'avais pas vu.
Sabo lui offrit un sourire poli.
- Non, c'est moi, j'aurais dû faire plus attention.
Ce fut à son tour de sourire, discrètement, presque timidement.
Un nouveau silence s'installa, aucun des deux ne bougea et Sabo comprit lentement que la situation était plus compliquée que ce qu'il pensait. Tous deux voulaient ce livre et ils n'étaient pas prêts d'abandonner.
- Tu t'intéresses aux ouvrages de... (il jeta un coup d'oeil au nom de l'auteur et déglutit en voyant un nom probablement allemand qu'il n'arriverait jamais à prononcer) de cet auteur ?
Elle laissa échapper un petit rire cristallin qui aurait été mignon si ses doigts ne s'étaient pas resserrés autour de la tranche du livre.
- Non, pas vraiment. Je suis étudiante en biologie et j'ai une tonne de recherches à faire.
Ah. Elle jouait la carte de l'étudiante occupée qui avait la priorité à cause de ses études. Dommage pour elle, il était dans le même cas.
- Moi aussi, répondit-il avant de se reprendre en la voyant hausser les sourcils. J'ai besoin de références pour des croquis. J'ai un portfolio chargé à rendre pour bientôt.
Elle fronça les sourcils et il se retint de sourire. Il avait une date butoir, la règle d'or des étudiants était de toujours laisser la priorité à ceux qui avaient des travaux à rendre prochainement et étant donné la grimace qu'elle essayait de cacher, elle ne trouvait pas d'excuse pour déroger à cette règle sans paraître égoïste.
- Ah, ça ne doit pas être évident, bon courage, dit-elle d'un ton faussement encourageant. Mais si je ne me trompe pas il y a une section d'arts assez remplie de l'autre côté de la bibliothèque, tu trouveras peut-être des références plus intéressantes et faciles à comprendre que dans un livre aussi complexe.
Le sourire de Sabo disparut complètement et il la fusilla du regard. Elle était clairement en train de le traiter d'abruti et même s'il ne comprendrait effectivement pas un mot de ce bouquin, il avait la main dessus et refusait de lui laisser. Le sourire poli de la fille se transforma en un sourire hautain et il sentit une colère froide gronder en lui.
- Je ne suis pas si stupide que ça, fut la seule réponse qu'il trouva.
Elle n'eut même pas la décence de paraître surprise.
- Ce n'était pas ce que je voulais dire, mais si tu es arrivé à cette conclusion tout seul c'est que tu es un peu plus intelligent que ce que je pensais.
Elle jeta un coup d’œil sur leurs mains qui étaient encore posées sur le livre avant de le regarder de nouveau.
- Et donc tu devrais savoir qu'à moins d'être expert dans la matière, ça ne sert à rien de lire un livre aussi détaillé sur le sujet.
Peut-être que dans une autre situation il aurait admis qu'elle avait raison, mais en quelques mots elle avait réussi à l'agacer. Son joli sourire timide et son rire cristallin disparurent de sa mémoire, il ne voyait plus que la jeune femme hautaine qui faisait une tête de moins que lui mais qui parvenait à le regarder de haut comme s'il n'était qu'un enfant qui savait à peine lire.
- Écoute-moi bien, dit-il en abandonnant toute politesse. J'ai mis la main sur ce bouquin, je le garde.
Elle haussa un unique sourcil et il ne savait pas qu'une réaction (très certainement inconsciente) pouvait le rendre aussi furieux, mais il eut la soudaine envie de poser un doigt sur ce sourcil pour le remettre à sa place d'origine afin qu'elle arrête de le juger.
- Pourtant c'est clairement moi qui ai mis la main dessus en première.
Elle montra du menton leurs mains et il lui fallut quelques secondes pour voir qu'elle avait raison. Là où il avait attrapé le livre par le haut, elle l'avait attrapé en bas de la tranche mais un de ses doigts fins étaient sous sa main, preuve qu'elle l'avait pris en première. Cette simple réalisation le fit perdre patience et il décida de jeter sa politesse par le fenêtre. De toute façon, il ne reverrait jamais cette fille de sa vie, s'il devait la menacer pour avoir ce bouquin, il le ferait.
Il ouvrit la bouche, une insulte sur le bout de la langue prête à partir, lorsqu'une voix l'interrompit.
- Qu'est-ce que vous faites ?
Il sursauta, lâchant sans le vouloir le livre et elle en profita pour le sortir de l'étagère et le serrer dans ses bras.
Sabo se retourna et vit son amie et camarade de classe, Koala, les regarder avec incompréhension. Il n'eut pas le temps de lui expliquer la situation que l'étudiante fit volte-face et courut presque en direction de la sortie sans même se retourner, le laissant les bras ballants au beau milieu d'une allée remplie d'ouvrages dont il ne comprenait même pas les titres.
- Qu'est-ce qu'elle a ? demanda Koala en la regardant partir. Tu connais Kuina ?
Il plissa les yeux en la fixant alors qu'elle posait le livre à l'accueil pour l'emprunter.
- Kuina, répéta-t-il le regard noir.
Il connaissait son prénom et les études qu'elle faisait. Ce n'était pas grand chose, mais il ne l'oublierait pas et la prochaine fois qu'ils se croiseraient, elle regretterait de lui avoir pris son livre des mains, se promit-il.
Koala regarda son ami puis tourna la tête pour observer Kuina et revint poser les yeux sur Sabo. Ce dernier n'avait toujours pas bougé, fusillant la jeune femme du regard et elle se demanda un instant si elle allait devoir l'empêcher de commettre un meurtre.
