Chapter Text
Tchac ! Tchac !
La bêche de Papa coupe des tranches épaisses dans la terre, comme des parts moelleuses de gâteau au chocolat.
Penché en avant avec ses mains sur les genoux, Erwin observe d'un oeil attentif le processus de plantation du pied de cerisier dans le jardin derrière la maison. C'est bientôt le début de l'automne mais il fait chaud, alors il peut encore être en chemise et bermudas et surtout, rester avec Papa. Il voudrait bien participer mais à bientôt dix ans, il est encore un peu jeune pour manipuler la bêche. Alors il observe de près pour que plus tard, il puisse se rappeler comment on fait.
Les vers de terre grouillent dans le sol marron. Erwin fronce les sourcils et se demande à quoi peut bien ressembler une vie sous la terre. Lui, il ne pourrait pas ne pas voir le ciel. Bien sûr il est enfermé entre les Murs, mais c'est assez grand et son père lui apprend tellement de choses qu'il doute de s'ennuyer un jour avec lui.
"Erwin s'il te plaît, va remplir le seau dans la réserve d'eau de pluie. Fais attention d'en renverser sur tes vêtements, ne le remplis pas en entier."
"Oui Papa !" répond-il avec enthousiasme, trottinant déjà pour aller remplir le seau en bois qui flotte dans la réserve d'eau.
Il s'amuse un instant à faire des mouvements dans l'eau avec sa main et regarde son reflet se déformer, rapprocher ses yeux et étirer sa bouche. Puis, se rappelant que Papa l'attend, il retrousse ses manches et les coince au dessous de ses épaules pour qu'elles ne retombent pas. Il plonge le seau dans l'eau glacée et le soulève prudemment au-dessus du bac, reculant de quelques pas sous le poids.
Soudain, il entend des cris et les bruits de quelqu'un qui court. "Laissez-moi !!" fait une voix. Erwin se retourne et un petit garçon passe en courant devant la barrière du jardin, poursuivi par un groupe de cinq autres enfants. Curieux, Erwin pose le seau par terre et court jusqu'à la barrière, posant ses deux mains dessus pour se hisser sur les talons et voir ce que font les enfants. Contre un mur à quelques mètres de là, le petit garçon s'est arrêté et fait face au groupe qui l'entoure. Un garçon et une fille s'approchent de lui et la fille lui donne une claque qui rétentit jusqu'aux oreilles d'Erwin.
Il ouvre de grands yeux, choqué de voir le petit garçon être frappé. Le bruit de la claque résonne dans sa tête. Ça a dû être douloureux mais pourtant le garçon ne pleure pas. Au contraire, il affiche une mine sombre et montre ses dents comme un chien.
« Espèce de sale... »
Il est aussitôt arrêté par une nouvelle gifle, donnée par l'autre garçon plus grand que lui cette fois. Le coup lui tourne la tête sur le côté et il tombe sur les fesses. Erwin a peur qu'il n'ait vraiment eu très mal, alors il décide d'agir.
Il enfourche la barrière et court vers le groupe d'enfants, décidé à défendre le garçon.
« Arrêtez ! Laissez-le tranquille ! » dit-il en courant vers eux.
Le groupe se retourne vers lui, tous les enfants en même temps. Certains le dévisagent, d'autres n'ont pas l'air sympathiques du tout, en particulier le garçon et la fille qui ont frappé le petit garçon.
Erwin respire à fond, comme Papa le lui a appris quand on a peur et qu'on veut rester calme, et il dit :
« Arrêtez de le frapper ! C'est mal ! Qu'est-ce qu'il vous a fait ? »
Deux garçons, les plus jeunes du groupe apparemment, baissent les yeux comme s'ils savaient. D'autres ricanent en entendant Erwin et il se sent vexé qu'on se moque de lui alors qu'il essaye de faire ce qui est bien.
« Qui t'es toi? Ca te regarde pas. On le frappe parce que c'est un sale petit rat et que c'est tout ce qu'il mérite. Joins-toi à nous si tu veux, celui-là on peut le frapper longtemps avant qu'il soit plus bon à rien. »
Erwin les dévisage, choqué. Ils le frappent donc sans raison ? Le garçon n'a rien fait de mal, rien volé qui leur appartenait ? Il ne comprend pas.
« Laissez-le », répète-t-il. «C'est mal de s'attaquer à quelqu'un sans défense. »
Le petit garçon émet un bruit qui ressemble à de l'agacement, la tête toujours baissée. Erwin lui jette un coup d'oeil, espérant qu'il ne s'agissait pas d'un bruit de douleur.
« Ecoute gamin », dit la grande fille alors même qu'elle ne doit avoir qu'un ans ou deux de plus qu'Erwin, « si tu nous laisse pas tranquille on va s'occuper de toi et tu vas rejoindre ton copain contre le mur. »
« Vous ne me faites pas peur », dit Erwin en prenant un air grave.
« Qu'est-ce qui se passe ici ? »
La voix de Papa résonne depuis la maison. Les enfants se retournent et le voient derrière la barrière qui regarde dans leur direction.
« Merde ! C'est le prof ! Barrons-nous » dit le grand garçon. Et les enfants s'enfuient comme une nuée d'oiseaux, laissant seuls Erwin et le petit garçon.
Ce dernier relève enfin la tête et il ouvre de grands yeux, effrayé. Doucement, comme il fait avec les chats du quartier qui sont un peu sauvages, Erwin s'approche et lui tend la main.
« Tout va bien ne t'inquiètes pas, c'est mon père. Tu as mal ? »
Le garçon ne répond pas et ne prend pas la main d'Erwin pour se relever.
« Ces petits salauds vont me le payer ! » crache-t-il.
Erwin fronce les sourcils. Il a prononcé le gros mot plus fort, en le faisant siffler comme un serpent. Erwin se dit qu'avec son air boudeur et un peu grossier il ressemble au vieux chat du voisin. Il voudrait dire à l'enfant qu'il ne devrait pas dire de gros mots, mais il sait faire preuve de tact et ne dit rien.
« Je m'appelle Erwin, et toi ? »
Le garçon fait la moue et regarde Erwin pour la première fois. Sa lèvre saigne et Erwin est pris d'un haut le cœur.
« Levi... » dit-il en rougissant.
« Erwin, les enfants ont frappé ce garçon ? »
Papa est arrivé derrière eux et il pose une main sur l'épaule de son fils, regardant Levi d'un œil inquiet.
« Oui Papa, ils ont frappé Levi deux fois sans raison alors j'ai voulu l'aider ! »
Papa ne dit rien et hoche la tête avant de s'agenouiller devant Levi pour être à sa hauteur.
«Bonjour Levi, je suis M. Smith. Tu permets que je regarde ta blessure ? » demande-t-il doucement.
Les joues du petit garçon s'assombrissent encore un peu.
« D'accord... »marmonne-t-il.
Gentiment, Papa écarte les mèches de cheveux noirs, comme il fait quand Erwin se sent mal et qu'il veut prendre sa température, et il dévoile une grosse tâche rouge qui vire au violet comme des mûres écrabouillées. Levi a déjà des paupières épaisses mais la blessure diminue encore la taille de son œil gauche et lui donne un air bizarre.
« Il faut désinfecter ta coupure et mettre de la glace sur cet hématome. Veux-tu venir à la maison avec Erwin pour te soigner ? » demande Papa.
Levi a l'air d'hésiter beaucoup. Il fixe Papa comme fait le vieux chat du voisin quand Erwin l'appelle pour venir jouer. Alors Erwin a une idée.
« On a du sirop de menthe très sucré ! »
L'oeil gris de Levi se tourne vers lui et brille un peu.
« D'accord... »
Ils regagnent la maison tous les trois. Arrivés dans la cuisine, Papa leur dit d'attendre là et demande à Erwin de servir le sirop. Levi s'est hissé sur un tabouret et il est tellement petit qu'on dirait une poupée avec ses petites jambes qui pendent dans le vide. Sentant le regard du garçon sur lui, Erwin fait très attention lorsqu'il prend la grande carafe et verse le sirop dans les verres.
Erwin boit silencieusement mais Levi fait des bruits en avalant tellement il semble avoir soif. Erwin le dévisage et le garçon rougit (il rougit tout le temps, remarque Erwin).
« Quoi ? » demande Levi d'un ton abrupt. « J'ai couru... »
Erwin lui montre la carafe. « Tu en veux d'autre ? » demande-t-il en souriant.
Levi mord le côté de sa lèvre inférieure qui n'est pas blessé, puis hoche vigoureusement la tête. Erwin saute de son tabouret avec un grand sourire, prend le verre de Levi et retourne à la table pour le remplir à nouveau. Au même moment, Papa arrive avec la boîte de secours et un grand tissu, les pose sur la table et se met à genoux devant Levi.
« Je vais appliquer un peu de glace sur ta paupière pour qu'elle ne grossisse pas plus. Ca va être un peu froid mais ça guérira plus vite. »
Levi hoche la tête, sa toute petite bouche serrée. Erwin tire son tabouret pour se mettre devant Papa et lui et suivre les opérations. Lorsque le tissu plein de glace touche le visage de Levi, il ne bronche pas et se contente de serrer ses mains l'une dans l'autre. Papa garde le paquet de glace pendant un instant tandis qu'il essuie le sang qui a recommencé à couler sur le bord de la bouche de Levi.
« Peux-tu garder la glace contre ton arcade encore un petit instant pendant que je désinfecte ta coupure ? »
« Oui. Monsieur », ajoute Levi au dernier moment. On dirait qu'il comprend que Papa et Erwin ne lui veulent pas de mal et qu'il se détend un peu. Les chats font souvent ça aussi, une fois qu'Erwin les a caressé un peu et qu'il a partagé son goûter avec eux.
Papa ouvre la boîte de secours et en sort une petite bouteille au liquide ambré. Erwin grimace car il se souvient que l'alcool brûle quand on le met sur les blessures.
« Ca va piquer », prévient Papa.
Levi ne bouge pas d'un cheveux quand le tissu éponge sa coupure et Erwin est impressionné par le petit garçon.
« Tu es courageux ! » s'exclame-t-il.
Levi déplace le tissu plein de glace pour cacher sa gêne devant le compliment d'Erwin et Papa sourit.
« C'est vrai, Erwin a raison. Je vais mettre un pansement sur ta coupure et ça sera terminé. »
Erwin le regarde mettre une minuscule bande blanche sur le coin de la bouche de Levi, à l'endroit où le sang a cessé de couler. Le petit garçon suit de son œil la grande main de Papa, comme s'il tenait à la surveiller, puis ses épaules retombent et il semble aller mieux.
« Tu peux enlever la glace maintenant. Tu pourras en remettre plus tard chez toi si tu en as. Un adulte pourra t'aider ? » demande Papa.
Levi le regarde, ses jambes ont recommencé à dodeliner et il fait bouger sa bouche pour tester la pansement.
«Oui. Maman ne va pas être contente que je me sois battu » dit-il.
« Tu as cherché la bagarre avec ces garçons ? » demande Papa.
« Non ! » s'exclame Levi. « C'est eux ! Ils ont dit que... » Il s'interrompt et ses joues s'assombrissent (Erwin se dit qu'il a peut-être une maladie, à rougir tout le temps comme ça). « C'est pas moi je jure. »
« Je te crois Levi. Je suis sûr que si tu expliques tout à ta maman elle comprendra que tu n'y étais pour rien. »
Papa pose gentiment sa main sur la tête de Levi pour le rassurer, puis il se relève et met de côté les affaires de soin.
« Erwin et moi allons manger un peu de tarte au pomme. En veux-tu aussi ? »
« Ouais !! » s'exclame Erwin en sautillant jusqu'au placard pour sortir les assiettes.
Levi a l'air désarçonné par l'enthousiasme du petit garçon blond mais il hoche la tête en voyant Papa lui sourire gentiment.
Ils se mettent tous les trois à table et Levi semble fasciné par la vaisselle de porcelaine avec des paysages peints dessus. Erwin gigote plus que d'habitude, heureux d'avoir pour une fois un autre enfant à la maison. Il aime être avec Papa, mais parfois il voudrait avoir quelqu'un de petit comme lui pour s'amuser, et les autres enfants le trouvent bizarre.
Lorsqu'ils ont fini de manger, Levi aide Papa à débarrasser la table et Erwin s'étonne de le voir aussi concentré quand il s'agit de manipuler la vaisselle. Il lui avait semblé que le garçon était plutôt brusque.
Erwin propose à Levi de rester jouer, mais Papa dit non. Il veut raccompagner Levi chez lui parce que, dit-il, sa maman doit s'inquiéter pour lui. C'est une raison suffisante pour Erwin, mais pas question de rester ici. Il demande à venir avec Papa et Levi, mais ce dernier semble gêné, presque apeuré à cette idée. Erwin ne comprend pas pourquoi, mais après un regard pensif sur Levi, Papa lui dit de rester à la maison et qu'il va raccompagner Levi tout seul. Erwin ne comprend pas bien pourquoi on ne le laisse pas venir, mais il écoute Papa et remonte dans sa chambre pour regarder Levi partir depuis sa fenêtre.
Le soir, lorsqu'Erwin s'est glissé entre ses couvertures et que Papa vient déposer un baiser sur sa joue et lui dire bonne nuit, il est toujours perturbé.
« Papa, » demande-t-il, « pourquoi ces enfants ont attaqué Levi s'il n'avait rien fait ? Et pourquoi je ne pouvais pas le raccompagner chez lui avec toi ?»
Papa s'assied près d'Erwin sur le bord du lit et le regarde tendrement en caressant ses cheveux blonds.
« Certaines personnes sont comme ça, Erwin. Elles n'ont pas besoin de raison pour maltraiter les gens qu'elles pensent différents d'eux. »
« Levi est différent parce qu'il est minuscule ? » demande Erwin.
Papa sourit.
« Il n'y a aucun mal à être petit. Mais pour ces enfants, c'était un signe qu'ils pouvaient maltraiter Levi. Ils pensent qu'il a moins de valeur qu'eux. »
Les grands yeux bleus s'ouvrent comme des disques.
« Mais pourquoi ? Levi est plus courageux qu'eux ! » s'exclame-t-il, révolté.
« C'est vrai. Peut-être qu'ils sont jaloux de lui parce qu'il est plus courageux qu'eux » dit Papa.
« Ils sont stupides. Pourquoi je ne pouvais pas venir, dis ? »
Papa le regarde un instant, l'air pensif, comme lorsqu'il travaille à son bureau pour corriger des exercices.
« Erwin. Tous les enfants n'ont pas les mêmes chances, tu le sais ? » Erwin hoche la tête. « La maman de Levi ne gagne pas beaucoup d'argent, et sa maison n'est pas aussi belle que la nôtre. Je crois qu'il avait honte que tu vois l'endroit où il vit. »
Papa a un air triste et sa main revient caresser les cheveux d'Erwin.
« Mais il peut manger, n'est-ce pas ? »
La bouche de Papa s'affaisse encore un peu.
« Oui, je suis sûr que sa maman fait tout ce qu'elle peut pour que Levi et elle mangent bien. Erwin, si un jour tu revois Levi, il ne faut pas lui parler de cela, tu comprends ? Ca ne lui plairait pas que tu saches. Il t'en parlera peut-être lui-même. C'est d'accord ? »
« Promis Papa, je ne lui dirai rien. »
Papa sourit et dépose un baiser sur le front d'Erwin.
« Bonne nuit, Win. »
Et il souffle la bougie.
Dans l'obscurité, Erwin s'endort en pensant au petit garçon et à tout ce qu'ils pourraient faire ensemble s'il parvenait à le revoir.
