Chapter Text
Ce fut le claquement sonore d'une porte ouverte à la volée qui éveilla Cartouche ce matin-là. Alors qu'il avait été profondément endormi dans l'un des fauteuils de la petite salle commune, emmitouflé dans une épaisse couverture de laine, le fracas le ramena à la réalité et c'est avec confusion qu'il regarda autour de lui avant d'apercevoir Freluquet qui s'approchait à la course. Le gamin frémissait d'impatience, un grand sourire aux lèvres.
"Cartouche, il faut que tu voies ça ! C'est incroyable!"
Le prince des faubourgs, encore engourdi par le sommeil, répondit par un grognement avant de refermer les yeux. Comme c'était souvent le cas, il avait passé la majeure partie de la nuit éveillé, occupé à concocter la prochaine expédition qui permettrait aux Cartouchiens de venir en aide au peuple de Paris. Isaac avait été à ses côtés pendant une partie de la nuit, puis l'avait laissé seul lorsque l'épuisement l'avait rendu incapable de déchiffrer une seule carte de plus. Lorsque Freluquet refusa d'abandonner et lui secoua l'épaule, Cartouche ne put toutefois s'empêcher de sourire. Sa curiosité était piquée.
"C'est assez incroyable pour me réveiller, vraiment?" protesta-t-il sans conviction.
"Viens voir par toi-même! Je parie que c'est encore plus impressionnant vu d'ici…"
Le gamin se détourna et fila vers la fenêtre la plus proche, repoussant d'une main le lourd rideau avant de coller son nez contre la vitre. Cartouche lui emboîta le pas avec un long bâillement, puis regarda dehors à son tour. Ce qu'il vit acheva de l'éveiller complètement.
Sous ses yeux s'étendaient les toits de Paris, mais en ce matin d'hiver une épaisse couche de neige rendait le paysage méconnaissable. Si la tempête ayant causé ce changement aussi drastique semblait à peu près terminée, quelques gros flocons tombaient encore et le soleil restait caché derrière de lourds nuages. Baissant les yeux vers la Seine, Cartouche fut surpris de voir le fleuve tel qu'il ne l'avait jamais vu auparavant: l'eau était gelée et les bateaux qui circulaient habituellement à toute heure de la journée étaient immobiles. Quelques rares passants se risquaient à mettre pied sur l'eau figée, espérant peut-être profiter d'un raccourci. Dans les rues, on pataugeait dans une épaisse neige d'un blanc immaculé.
"Tu as déjà vu autant de neige, toi?" demanda Freluquet en contemplant les toits.
Cartouche secoua doucement la tête, tout aussi fasciné que son jeune compagnon. "Jamais! Tu as réveillé les autres pour leur montrer?"
Le gamin pouffa de rire. "Ils sont tous déjà debout. La veuve Richard m'a demandé de te dire qu'elle aurait bien besoin d'aide pour enlever toute cette neige entassée devant sa porte…"
"Parce que tu n'as pas proposé de lui donner un coup de main?" railla Cartouche. "Bien, puisque je dois tout faire moi-même…"
Il jeta un dernier coup d’œil dehors avant de s'étirer paresseusement, se demandant quelles autres surprises cette journée lui réserverait. Alors qu'il quittait la salle commune, Freluquet sur ses talons, il jeta un coup d'oeil amusé aux notes qu'il avait passé la nuit à élaborer. Cette neige et cette glace changeaient drastiquement ses plans.
En ce matin enneigé, la grande salle à manger du Chariot d'Or se révéla bien moins achalandée qu'à l'habitude. Ce détail n'échappa pas à Cartouche qui, malgré l'excitation presque enfantine qu'il ressentait à l'idée de mettre le nez dehors pour aller admirer ce nouveau paysage, ressentit une pointe d'inquiétude pour sa vieille amie. Avec un peu de chance la clientèle était simplement en retard… La veuve Richard avait raison : dégager toute cette neige qui s'entassait devant sa porte serait bien nécessaire.
Les plus fidèles clients du Chariot d'Or ne manquaient toutefois pas à l'appel: à la table habituelle des Cartouchiens, Galichon et Fleur d'Épine écoutaient tandis qu'Isaac parlait avec animation, gesticulant tant et si bien qu'il ne cessait de cessait de faire tomber sur le sol un épais livre qu'il avait emmené avec lui. À chaque fois Galichon levait les yeux au ciel mais se penchait tout de même pour ramasser, une lueur amusée au fond des yeux. Alors qu'il s'approchait pour prendre place à la table avec ses compagnons, Cartouche ne fut pas surpris de constater que le jeune scientifique se passionnait ce matin pour la météorologie, tentant de son mieux d'expliquer comment une tempête aussi énorme avait bien pu se produire.
"Freluquet a fini par aller te réveiller," lança Fleur d'Épine. "Il était temps!"
Cartouche lui sourit en haussant les épaules. "C'est vrai que ça vaut le coup d’œil, dehors." Il tourna la tête vers Isaac. "Alors, Isaac? C'est la tempête du siècle, tu crois?"
"Je n'ai jamais rien vu de pareil, et aucun de mes livres ne mentionne de tempête comme celle-ci! Il y a bien eu cet hiver, il y a une dizaine d'années, mais ce n'est pas comparable, et il ne faisait pas aussi froid…"
Fleur d'Épine laissa échapper un rire sonore.
"Le Palais-Royal doit être glacial par un temps pareil, avec toutes ces grandes fenêtres! C'est le Régent qui doit être content."
"Il doit pas être le seul," grommela Galichon. "Les gens du Palais ont toutes les couvertures et le bois dont ils peuvent avoir besoin pour se réchauffer, eux. Pendant ce temps, tous les autres se débrouillent comme ils le peuvent."
Cartouche acquiesça doucement. Cette tempête devait avoir pris tout le monde au dépourvu, et si les Cartouchiens avaient bien passé ces dernières semaines d'hiver à voler et redistribuer des vêtements chauds et de la nourriture aux gens les plus pauvres de la ville, il fallait bien avouer que tous ces efforts paraissaient bien minces face à un tel cataclysme. Ne restait plus aux Cartouchiens qu'à faire de leur mieux pour aider comme ils le pourraient.
La conversation se poursuivit vivement, et ce ne fut qu'au bout de quelques minutes que Cartouche l'interrompit, regardant autour de lui:
"Où est passé le Lorrain?"
Fleur d'Épine leva les yeux au ciel.
"Il est déjà parti! Il a mentionné quelque chose hier soir à propos d'un rendez-vous romantique au bord de la Seine et d'un lever de soleil, tu te souviens? Ça doit bien l'arranger, une excuse pour éviter de pelleter toute cette neige…"
"En tout cas, pour le lever de soleil, c'est raté," dit Cartouche en riant. "C'est sa compagne qui sera déçue."
"Bof, elle s'en remettra…"
Alors qu'il tartinait un morceau de pain d'une épaisse couche de confiture de mûres, Cartouche s'amusa à imaginer son ami pataugeant dans la neige, accompagné d'une mystérieuse jeune femme peu enthousiasmée par ce lever de soleil gâché par le ciel nuageux. Il songea que le Lorrain, avec son charme habituel, trouverait bien le moyen de s'assurer que ce rendez-vous ne soit pas un désastre total. Cartouche lui enviait toujours ce don un peu bête pour rendre même le plus idiot des faux-pas romantiques. Bien sûr, il était plus facile d'être romantique lorsque l'on pouvait avoir de véritables rendez-vous galants, et comme bien souvent il regretta vaguement cet étrange coup du sort qui avait voulu que la femme qui fasse battre son coeur soit si peu accessible…
"Isabelle!" s'exclama-t-il soudain, les yeux écarquillés. "Je dois la rejoindre au parc de la rue Saint-Martin!"
Et il se leva d'un bond sous les regards surpris et amusés de ses compagnons, quittant la table et filant à sa chambre à toute vitesse pour se préparer et enfiler des vêtements chauds. Fleur d'Épine n'hésita pas un seul instant avant de se saisir du morceau de pain couvert de confiture dont le prince des faubourgs n'avait pas pris la moindre bouchée.
Dès qu'il mit les pieds dehors, vêtu de chaudes bottes et d'un vieux manteau élimé, Cartouche ne put se résigner à quitter le Chariot d'Or sans d'abord donner à la veuve Richard le coup de main qu'elle lui avait demandé. Le vent avait poussé la neige devant la porte tant et si bien qu'elle formait un petit muret lui arrivant presque aux genoux. Quelques traces de pas étaient bien visibles dans tout ce grand tapis blanc, mais il était certain que de nombreux clients resteraient chez eux aujourd'hui, préférant rester au chaud quitte à se priver d'un bon repas plutôt que de braver la tempête.
Il était impensable de déblayer tout Paris, songea Cartouche en s'armant d'une pelle avant de se mettre au travail, mais dégager l'entrée de l'auberge serait déjà un bon début. Il avait le temps, et même s'il arrivait en retard d'une minute ou deux Isabelle d'Entraigues ne lui en voudrait pas trop. L'air glacé se condensait en petits nuages blancs à chacune de ses respirations et le vent mit peu de temps à lui rougir les joues et lui engourdir les doigts, mais malgré le froid Cartouche ne pouvait s'empêcher de trouver cette journée d'hiver magnifique. De temps à autre un mince rayon de soleil parvenait à percer les épais nuages gris qui tapissaient le ciel, et à ces instants toute la rue paraissait s'illuminer, la neige scintillant si joliment que même la plus miteuse des rues de Paris n'avait rien à envier aux murs dorés du Palais-Royal.
Il avait presque terminé de pelleter un petit chemin menant à l'entrée du Chariot d'Or lorsqu'un sifflement attira son attention. Il releva la tête pour observer les alentours, juste à temps pour éviter de justesse une boule de neige qui passa sous son nez pour aller s'écraser contre la porte de l'auberge. Tournant son regard vers l'endroit d'où était arrivé le projectile, il eut à peine le temps d'apercevoir Freluquet alors que celui-ci éclatait de rire en prenant la fuite. Bien que mourant d'envie de répliquer, Cartouche se remit à la tâche ; il ne fallait pas faire attendre Isabelle. Il termina donc de déblayer l'entrée du Chariot d'Or en ignorant tant bien que mal les boules de neige que Freluquet ne se gêna pas pour lui lancer de nouveau.
Lorsqu'il posa sa pelle près de la porte, son travail enfin achevé, et qu'une nouvelle balle s'écrasa sur son épaule, il songea toutefois qu'il avait bien mérité une revanche. Il ne lui faudrait qu'une minute… Se tournant vers l'endroit où Freluquet se croyait visiblement à l'abri de toute représailles, Cartouche fonça sur lui en courant et, avant même que le gamin ait pu réagir, le saisit et le hissa sur son épaule comme un sac de farine en éclatant de rire.
"Hé!! Qu'est-ce que tu fais, pose-moi par terre!" protesta Freluquet.
Le garçon se débattit tant bien que mal sans parvenir à se libérer, et lorsqu'il réalisa que Cartouche le transportait jusqu'à la grosse pile de neige qu'il venait de finir de pelleter, ses coups de jambes se firent plus désespérés alors qu'il lui martelait le dos de coups de poings inutiles.
"Non, arrête, Cartouche!" supplia-t-il sans pouvoir s'empêcher de rire. "Pas ça!"
"Tu as de la chance que je sois pressé," ricana Cartouche avant de faire basculer le gamin dans le tas de neige où il s'enfonça tête première. "Sinon je t'aurais montré ce qui arrive à ceux qui osent défier le prince des faubourgs à une bataille de boules de neige."
Freluquet se redressa en riant et secoua la tête pour faire tomber la neige de ses cheveux. Il adressa à Cartouche un grand sourire moqueur.
"Tu te sauves parce que tu as peur de perdre, ça va, c'est pas la peine de me raconter des histoires. Va la retrouver, ton amoureuse!"
"Je vais te faire regretter cette insolence plus tard, tu verras bien," répondit Cartouche en riant. "Tu devrais embêter le Lorrain quand il reviendra! C'est un adversaire redoutable à l'épée, mais pour ce qui est de la neige, il ne fera pas le poids deux secondes contre toi."
Avant que Freluquet n'ait pu se remettre sur pieds et le bombarder à nouveau de balles de neige, il fila et se mit en route vers la rue Saint-Martin, laissant son jeune ami derrière lui. Avec un peu de chance il trouverait peut-être en route quelque chose de joli à offrir à sa chère marquise. L'été il aimait lui apporter des fleurs sauvages lorsqu'il le pouvait, mais les temps froids rendaient la tâche plus difficile. Bien entendu, offrir à Isabelle de la marchandise volée était impensable, il se serait senti coupable de la mêler ainsi à la vie de criminel qu'était la sienne. Elle méritait quelque chose de beau.
Le prince des faubourgs s'arrêta un instant près d'un marchand ambulant, inspecta la marchandise avec intérêt, et ce fut enfin un élégant ruban de soie bleue qui retint son attention. Puisant dans ses maigres économies les quelques pièces pour l'acheter, il rangea avec soin l'objet dans la poche de son manteau en songeant que pour une marquise comme Isabelle ce cadeau était sans doute bien peu impressionnant. Mais, après tout, c'était l'intention qui comptait…
L'épais manteau de neige avait plongé Paris dans un silence peu caractéristique, étouffant chaque bruit, et alors que les derniers flocons tombaient du ciel en petites volutes argentées, Cartouche eut l'impression que rien n'aurait pu venir interrompre les crissements de la neige sous ses pas. Les passants s'affairaient tant bien que mal, avançant difficilement dans l'épaisse poudreuse qui s'entassait sur le sol et frissonnant en serrant capes et manteaux autour d'eux.
Alors qu'il apercevait enfin le petit parc où il devait rejoindre Isabelle, Cartouche se félicita d'avoir parcouru tout ce chemin sans croiser le moindre garde ou officier du guet. Ceux-ci avaient sans doute fort à faire lors d'une journée pareille; avec un peu de chance ils passeraient plus de temps à déblayer les rues qu'à embêter le peuple de Paris.
Le prince des faubourgs était si plongé dans ses pensées, occupé à décider de quel côté du parc il devait faire son entrée afin de surprendre Isabelle comme il aimait tant le faire, qu'il aperçut trop tard pour l'éviter le petit homme qui croisa soudain son chemin. Celui-ci lui fonça dessus, laissa échapper un "ouille!" contrarié et trébucha maladroitement en voulant se dégager. Sans réfléchir, Cartouche l'attrapa par le col de son lourd manteau et le remit sur pieds avant qu'il n'ait pu s'affaler au sol. Ce ne fut que lorsque l'homme se tint devant lui, encore un peu chancelant, si emmitouflé dans sa longue cape rouge et son écharpe que l'on voyait à peine son visage, que Cartouche le reconnut. Un grand sourire moqueur étira ses lèvres.
"Bonjour Demachault," dit-il.
Le lieutenant de police ouvrit de grands yeux et son visage déjà rougit par le froid s'empourpra de plus belle.
"Cartouche!" grinça-t-il. "Quels mauvais coups tu planifiais de commettre ici? Cette fois je te tiens!"
Il amorça un geste pour saisir son épée, mais Cartouche fut plus rapide: il se pencha tout près et subtilisa l'arme avant que Demachault ait pu s'en saisir. Le lieutenant de police poussa un juron outragé, foudroyant Cartouche du regard tandis que celui-ci soupesait entre ses mains l'épée dont le pommeau était serti de petites pierres brillantes.
"Allons, pas de ça aujourd'hui," lança Cartouche d'un ton désinvolte. "Vous allez me courir après et risquer de vous rompre le cou en dérapant sur toute cette glace? Que diriez-vous d'une trêve pour aujourd'hui? De toute façon je ne faisais rien de mal, pour une f–"
"Gardes!!" hurla Demachault sans le laisser terminer.
Cartouche n'avait aperçu aucun garde aux alentours et doutait que ceux-ci soient particulièrement rapides à accourir par une journée d'hiver comme celle-ci, mais choisit de se montrer prudent et de ne pas tenter sa chance: bousculant Demachault sans le moindre scrupule, il glissa l'épée de celui-ci à sa propre ceinture et prit la fuite à travers les rues sans demander son reste. Regrettant soudain toute cette neige qui rendait sa piste bien facile à suivre, il essaya tant bien que mal de zigzaguer et de croiser le chemin d'autres traces laissées par les passants.
Sa course le ramena éventuellement près du parc où Isabelle d'Entraigues devait l'attendre, et d'un bond agile il se hissa au sommet du mur de pierre qui isolait l'endroit. Il prit un instant pour observer les alentours et grimaça en apercevant, plus près qu'il ne l'avait anticipé, Demachault qui s'adressait à un groupe de gardes en gesticulant et en sautillant de colère. Les remontrances portaient certainement sur le temps que les gardes avaient mis à rejoindre leur lieutenant, et les recherches reprendraient leur cours bien assez vite.
Bien décidé à échapper à ses poursuivants, aussi malhabiles aient-il pu être, Cartouche prit appui sur le haut mur de pierre, agile comme un chat, et bondit comme il l'avait fait des dizaines de fois pour atterrir parmi les arbres et les petits bosquets du jardin, à quelques pas de là où patientait une silhouette vêtue d'un élégant manteau violet. Au moment où il atterrit sur le sol couvert de neige, Cartouche perdit toutefois de sa superbe: ses pieds touchèrent le chemin glacé et il glissa sans pouvoir esquisser le moindre geste pour retrouver son équilibre. Au moment même où Isabelle d'Entraigues se retournait pour lui faire face, il s'écrasa dans la neige et poussa un couinement de douleur alors que sa cheville se tordait sous lui. Le souffle coupé, il resta étendu sur le sol, se sentent parfaitement idiot en se remémorant comment il s'était moqué de Demachault il y avait de cela à peine quelques minutes.
Isabelle accourut vers lui et Cartouche lui adressa un petit signe de la main pour la rassurer, insistant à voix basse qu'il allait bien tout en prenant appui sur la jeune femme alors que celle-ci l'aidait à s'asseoir.
"Vous êtes incorrigible, Cartouche," dit-elle en fronçant les sourcils. "Escalader les murs par une journée pareille! Était-ce donc si impensable d'utiliser la porte, pour une fois?"
"Croyez-le ou non, j'y avais pourtant pensé," répondit-il en lui adressant un sourire coupable. "Il y a eu un changement de plan de dernière seconde." En la regardant, il oublia un instant la douleur qui émanait de sa cheville alors qu'un rayon de soleil illuminait le parc et faisait briller comme de l'or la chevelure de la jolie marquise.
Alors qu'Isabelle tentait tant bien que mal de l'aider à se relever, Cartouche prit tentativement appui sur sa cheville et grimaça lorsqu'un éclair de douleur remonta le long de sa jambe. Remarquant sa réaction, Isabelle lui jeta un regard inquiet et le guida maladroitement jusqu'à un petit banc de marbre où il put enfin s'asseoir. L'endroit était à l'abri des regards, dissimulé par d'épais bosquets couverts de neige, et Cartouche se détendit en songeant qu'ici les gardes ne le trouveraient pas.
"Vous vous êtes fait mal," dit doucement Isabelle en s'asseyant près de lui.
"Rien de cassé," tenta de la rassurer Cartouche. "Enfin, je crois. Je vais juste rester assis un moment, un peu de repos devrait suffire. Je suis heureux de vous voir, désolé de vous avoir fait attendre…"
La jolie marquise sourit, et ce fut avec un amusement bien réel qu'elle lui raconta les dernières nouvelles du Palais-Royal pour le distraire. En riant elle décrivit comment son oncle, excédé par le froid glacial qui régnait dans les plus hauts étages du Palais et qui rendait son cher atelier invivable, fulminait et tentait par tous les moyens de réchauffer la pièce sans le moindre succès. Quant à Falconi, il était enrhumé et d'une humeur massacrante, ses allées et venues habituellement si silencieuses rendues bien moins discrètes par d'incontrôlables quintes de toux. L'hiver semblait avoir endormi la cour dont s'entourait habituellement le Régent: nul ne semblait enclin à manigancer quoi que ce soit, et même les habituels banquets somptueux avaient été oubliés pour le moment. Tous se terraient bien au chaud en attendant des jours meilleurs.
Alors que Cartouche prenait plaisir à partager avec Isabelle ses plus récentes aventures ainsi que celles de ses compagnons, oubliant la douleur à sa cheville, il sentit comme à chacune de ses rencontres avec la jeune femme un indescriptible élan d'affection lui étreindre le cœur. Comme à chaque fois cette envie brûlante lui vint de jeter toute prudence aux orties et de demander à Isabelle de tout abandonner, de quitter sa vie à la cour et de rester avec lui… et comme à chaque fois il étouffa cette idée folle et n'en fit rien. Demander à Isabelle de laisser derrière elle toute son existence aurait été insensé, et même si elle avait été assez imprudente pour accepter, il aurait été injuste de la promettre à la vie de criminel dont Cartouche avait appris à s'accommoder au fil des ans.
Ce n'était pas une vie digne d'une marquise…
Et pourtant, alors qu'il montrait à Isabelle en ricanant l'épée qu'il avait dérobée à Demachault, sentant son cœur faire un petit bond dans sa poitrine alors que la jeune femme pouffait de rire, Cartouche ne put s'empêcher d'imaginer ce qu'aurait pu être sa propre vie avec Isabelle à ses côtés. S'il avait pu passer ses jours avec elle, à discuter ainsi de tout et de rien sans le moindre souci. À tout le moins, il aurait eu la chance de la voir plus souvent qu'à l'occasion de ces trop rares rendez-vous où le risque d'être interrompu était toujours présent. En rêver ne faisait de mal à personne, même si les chances que tout ceci se produise un jour étaient bien minces.
Au bout d'un moment un doux silence s'installa entre eux, et Cartouche se risqua à prendre la main d'Isabelle dans la sienne, son cœur faisant de nouveau un bond lorsqu'elle ne le repoussa pas et serra ses doigts entre les siens en un geste léger. Malgré le froid de cette journée d'hiver, la paume d'Isabelle était chaude contre sa main, et lorsqu'il releva les yeux pour croiser son regard, Cartouche sourit en constatant que la jolie marquise avait les joues rouges. À cause du froid ou à cause de ce geste d'affection, il aurait été impossible de le dire. Elle lui sourit en retour, et ses lèvres semblaient si douces, si invitantes, que le prince des faubourgs en oublia toute prudence et se pencha tout près d'elle, effleurant le coin de ses lèvres avec les siennes.
Sitôt ce geste posé, Cartouche sentit la peur lui dévorer le ventre; il n'avait jamais fait de véritable effort pour dissimuler l'attirance qu'il ressentait pour Isabelle, et il était à peu près certain que celle-ci ressentait envers lui des sentiments similaires, mais jamais il ne s'était risqué à la toucher ainsi. Cela risquait de rendre tous ces non-dits entre eux beaucoup trop réels…
Ce fut donc avec un soulagement teinté d'une paralysante nervosité qu'il vit Isabelle rougir de plus belle, ses yeux bleus brillant d'un vif plaisir alors qu'elle laissait échapper un petit rire gêné. Elle posa une main sur la joue du prince des faubourgs, la caressant du bout des doigts, et bien qu'il lui aurait été facile de se dégager pour s'éloigner de lui, elle ne le fit pas et resta à ses côtés.
"Tout ceci n'est pas très prudent," dit-elle avec un sourire coupable. "Nous pourrions être vus."
"Je me suis peut-être un peu laissé emporter," concéda Cartouche. Sans pouvoir s'en empêcher, il ajouta avec un sourire charmeur: "Vous êtes particulièrement belle aujourd'hui. C'est toute cette neige et ce soleil, vous étincelez…"
Isabelle se mit à rire, et Cartouche songea qu'il s'agissait du son le plus joli qu'il avait jamais entendu.
"J'en ai trop dit?" demanda-t-il en rougissant.
Isabelle secoua la tête, et pourtant son sourire se teinta d'une douce mélancolie. "Vous ne pouvez pas vous empêcher de dire ces choses… Pourtant je ne sais jamais comment y répondre. Je ne devrais pas vous encourager, même si vos gestes et vos paroles me plaisent."
Elle tenait toujours la main de Cartouche dans la sienne, et baissa les yeux vers celle-ci tout en serrant les doigts. Se sentant coupable d'avoir poussé cette femme qu'il aimait tant dans cette situation impossible, Cartouche fit de son mieux pour alléger l'atmosphère:
"Je suis désolé. Si ça peut vous apaiser, je vous promets que je ne prononcerai plus le moindre compliment. Du moins pour aujourd'hui. Pour la suite, j'ai bien peur d'oublier, il se peut que vous deviez me rappeler à l'ordre…"
"Vous ne pourrez pas vous en empêcher, je vous connais trop bien," répliqua Isabelle en levant les yeux au ciel.
Cartouche se souvint du joli ruban qu'il venait tout juste d'acheter en guise de cadeau et qui reposait encore au fond de sa poche, et songea qu'il valait peut-être mieux l'offrir à sa bien-aimée une autre fois. Ce baiser volé avait été un risque inconsidéré, et si Isabelle ne semblait pas le moins du monde fâchée de la tournure des événements, il aurait été peu galant d'ignorer ses hésitations. Elle resta néanmoins blottie près de lui tandis que leur conversation reprenait des sentiers moins risqués, et Cartouche s'en réjouit intérieurement, appréciant chaque instant de cette proximité.
Alors que le soleil atteignait son zénith et que les épais nuages cédaient enfin place à un magnifique ciel bleu, Isabelle coupa visiblement à contrecœur court à leur conversation, jetant autour d'elle un coup d’œil prudent. Le parc restait vide de tout visiteur. Autour d'eux, les rayons du soleil commençaient à faire leur effet: la neige s'alourdissait sur les branches des arbres et tombait au sol de temps à autre.
"Il est presque midi," dit Isabelle à regret. "Je ferais bien de rentrer avant que mon absence n'attire des questions. Comment va votre cheville?"
Déçu de ce brusque retour à la réalité, Cartouche baissa les yeux vers sa cheville qui, malgré l'agréable distraction que lui avait prodigué ce moment passé avec Isabelle, le faisait toujours souffrir. La douleur ne s'était pas apaisée, et il fut alarmé de constater que sa cheville était bien plus enflée qu'elle ne l'avait été lorsqu'Isabelle l'avait incité à s'asseoir.
"Mieux, je crois," tenta-t-il, et il rougit lorsque Isabelle fronça les sourcils, n'appréciant visiblement pas que l'on tente de lui faire avaler un tel mensonge. "Ça va, vraiment, il ne faut pas vous en faire pour une petite foulure de rien du tout."
Isabelle croisa les bras, peu impressionnée.
"Je ne m'en irai pas d'ici tant que je ne vous aurai pas vu faire quelques pas, Cartouche."
"Mais puisque je vous dis que je vais bien! Ce que vous pouvez être têtue…"
"Vous m'aviez promis une trêve de compliments pour aujourd'hui, il me semble," railla-t-elle gentiment. "Je ne vais pas repartir et risquer de vous laisser coincé dans ce parc, tout de même."
Bien déterminé à prouver qu'il était tout à fait en mesure de rentrer chez lui sans aide et que toute inquiétude était bien inutile, Cartouche se mit debout sans trop de mal, ignorant la douleur sourde qui pulsait à sa cheville. Le tout lui sembla supportable, et il en ressentit un vif soulagement. Ce sentiment s'évapora toutefois dès qu'il tenta de faire un pas: dès l'instant où il voulut prendre appui sur sa cheville blessée, un éclair de douleur fulgurant traversa sa cheville et le fit reculer en sautillant. Un juron s'échappa de ses lèvres, et il fit de son mieux pour ignorer le sourire en coin que lui adressa Isabelle tandis qu'elle lui prenait le bras pour lui éviter de perdre l'équilibre.
"Je savais bien que vous mentiez," dit-elle. "Alors c'était quoi, votre plan? Attendre que je sois rentrée au Palais avant de tenter de ramper à travers tout Paris?"
"Quelque chose comme ça," avoua Cartouche.
"Et vous osez dire que je suis têtue! Vous êtes ridicule." Elle lui serra le bras avec douceur, et l'expression de son visage se fit déterminée. "Je vous raccompagne."
"Je croyais que vous deviez rentrer?"
"Le Palais-Royal devra attendre un peu. Je serais une bien piètre amie si je vous laissais seul dans un état pareil. Et qu'auriez-vous fait si des gardes vous avaient trouvé?"
Cartouche connaissait assez bien Isabelle d'Entraigues pour savoir que cette question n'en était pas vraiment une et qu'il aurait été bien inutile d'argumenter alors que la jeune femme avait déjà décidé de rester avec lui. De plus, malgré les risques, il devait bien admettre que l'idée de prolonger ce moment passé avec elle était tentante. Faisant de son mieux pour ne pas mettre tout son poids sur Isabelle, il prit appui sur l'épaule qu'elle lui offrait et ils firent quelques pas ensemble.
"Le chemin va être long," dit-il. "Vous êtes certaine de vouloir faire ça?"
Elle lui répondit d'un hochement de tête, et ce fut donc côte-à-côte qu'ils quittèrent le petit parc, Cartouche boitant et s'appuyant contre Isabelle tandis que celle-ci le soutenait de son mieux. Ils évitèrent les grandes rues et Cartouche les guida à travers de petites ruelles. Celles-ci se révélèrent tranquilles, et ce fut donc sans croiser le moindre garde que le duo put trouver son chemin à travers Paris. La neige ralentit leur marche, mais ni l'un ni l'autre ne s'en trouva contrarié, appréciant en silence ce moment passé ensemble. Cartouche en oublia sa blessure à quelques reprises, tentant de marcher normalement et se trouvant bien vite ramené sur terre lorsque la douleur se manifestait à nouveau.
Si Demachault se trouvait toujours dans le coin, il devait être trop occupé et ne se montra pas. Seuls quelques passants leur prêtèrent la moindre attention, saluant Cartouche d'un petit signe de tête ou observant Isabelle avec curiosité. Ce fut une bonne chose: dans l'état où il se trouvait, Cartouche aurait fait pâle impression devant Isabelle s'il avait dû se battre ou échapper au moindre ennemi.
Ils zigzaguèrent tant et si bien que cet après-midi ensoleillé leur fila entre les doigts: ce qui n'aurait dû être qu'un court trajet de moins d'une heure se révéla une petite expédition. Lorsqu'ils arrivèrent près de la Seine gelée et que le Chariot d'Or se profila enfin devant eux, le soleil avait bien avancé sa course et les ombres sur le sol commençaient à s'allonger. La marquise d'Entraigues poussa un petit soupir de soulagement, serrant Cartouche contre elle. Le cœur de celui-ci fit un bond, et le prince des faubourgs sourit en se tournant vers elle.
"On y est! Merci."
"J'aurais bien voulu vous voir faire tout ce chemin sans mon aide," railla Isabelle en lui serrant la main.
"Je m'en serais tiré, d'une façon ou d'une autre. Mais ça aurait été beaucoup moins agréable…" Il hésita un bref instant, puis risqua: "Vous êtes la bienvenue à l'intérieur, vous savez. Si vous avez encore un peu de temps devant vous."
Visiblement tiraillée par des sentiments contradictoires, Isabelle détourna les yeux, son regard se posant sur la porte de cette auberge dont Cartouche lui avait tant parlé et où elle n'avait jamais mis les pieds. Où se trouvaient vraisemblablement ces compagnons dont il lui avait toujours partagé les aventures avec enthousiasme. La jeune femme hésita, souhaitant accepter l'invitation tout en sachant trop bien que s'éterniser trop longtemps loin du Palais-Royal inviterait des questions auxquelles elle ne pourrait répondre sans mentir.
"Toute cette marche a dû vous fatiguer," insista Cartouche d'un ton innocent. "Il n'y aurait pas de mal à vous asseoir quelques minutes avant de rentrer au Palais. Surtout puisque vous allez devoir marcher dans toute cette neige."
Isabelle d'Entraigues acquiesça d'un petit signe de tête, ayant vraisemblablement attendu la plus infime excuse pour accepter l'invitation.
"Dans l'état où vous êtes, la moindre des choses serait de vous conduire à l'intérieur," dit-elle en laissant de nouveau Cartouche prendre appui sur elle. "Je peux rester pour quelques minutes de plus, je suppose…"
Ce fut donc avec le cœur battant qu'ils poussèrent ensemble la lourde porte de bois du Chariot d'Or. La chaleur de l'auberge et les salutations enthousiastes des Cartouchiens les accueillirent, et ils laissèrent derrière eux, du moins pour un temps, le froid et la neige de cette journée d'hiver. Les quelques minutes promises se transformèrent en quelques heures, et heureux comme ils l'étaient, serrés l'un contre l'autre près du feu, ni Cartouche ni Isabelle ne songèrent un seul instant à s'en plaindre.
