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Son cœur cède à la seconde où il éteint la dernière lumière à l’extérieur de sa chambre. Ses nerfs lâchent. Ses larmes coulent. La porte de la chambre de Karadec est fermée, la sienne aussi. Il n’y a plus un bruit à part celui des sanglots qu’elle verse. Sanglots qu’elle tente de garder le plus discret possible.
Ce n’est pas vraiment difficile. Parce que ceux-là ne sont pas des sanglots de plainte, pas des gémissements de douleur, pas des appels à l’aide. Non, ceux-là sont des sanglots qui prennent leur source au plus profond des entrailles. Des sanglots que l’on ressent dans le bas ventre, qui font mal à la poitrine, que l’on tente de soulager par un flot de larmes, mais qui ne savent trouver de paix.
Alors, elle se replie sur elle-même sous sa couette et se tient la poitrine, les yeux plissés si fort que ses paupières sont douloureuses. À pleurer sans pouvoir s’arrêter, sans pouvoir respirer. Parce qu’elle a beau ne pas être seule dans cette maison, c’est bien le sentiment qu’elle a.
L’homme qu’elle aime est à deux pas, mais il semble à des milliers de kilomètres. Elle pleure et personne ne connaît sa peine. Elle pleure et elle ne sait même pas qui appeler. Qui elle pourrait appeler. Qui elle aurait envie d’appeler.
Allongé sur le lit, les mains sur la poitrine, il ne peut trouver le sommeil. La pièce peut être plongée dans le noir, la rue peut se taire dehors, le matelas peut être confortable, ce n’est pas l’environnement qui le garde éveillé. C’est de savoir que Morgane est dans la chambre d’en face et qu’il ne peut pas la rejoindre.
Et pourquoi ne pourrait-il pas ? Se retrouver ici, seul, avec elle ne serait-il pas l’occasion parfaite pour tout oublier ? Pour faire table rase, au moins le temps d’une soirée ? De sentir sa peau douce et chaude contre la sienne, l’odeur de son shampoing, de son parfum, de la tenir dans ses bras si fort que leurs corps se soudent ?
Il fatigue de résister, fatigue de se convaincre perpétuellement qu’il n’y a pas d’avenir avec elle, qu’elle n’est pas ce qu’il lui faut. Il fatigue de se rappeler sans cesse le mal qu’elle lui a fait. Il sait. Il n’oubliera pas. Il s’en fout.
Dans la pénombre de cette chambre, il peut se l’avouer. Il s’en fout du mal qu’elle lui a fait. Il lui en fait aussi. Et il peut être réparé. Ce soir, en bravant tous les interdits. Demain, en lui prouvant tout ce qu’elle représente pour lui, tout ce qu’il est prêt à faire pour elle. Dans une éternité, quand il l’aura choyé chaque jour qui se sera levé.
Elle entend la porte de sa chambre s’entrouvrir tout doucement. Elle retient son souffle et ses poumons brûlent immédiatement. Sa respiration était plus que saccadée et devoir l’arrêter maintenant représente beaucoup trop d’effort. Mais elle le fait. Elle retient sa respiration puis souffle, le plus lentement qu’elle puisse.
Elle attend. Elle attend désespérément. Qu’il franchisse le pas. Qu’il vienne à elle. Sans un mot. Qu’il la console, qu’il lui fasse oublier tous ses maux d’une étreinte.
La porte grince, il l’ouvre complètement et se glisse de l’autre côté. Il la referme et Morgane relâche tout l’air qu’elle avait gardé dans ses poumons.
Il ne l’avait pas entendu pleurer, mais il le devine à la position dans laquelle elle se tient. Recroquevillée sur elle-même, comme une enfant apeurée. Il voudrait courir pour se blottir contre elle.
D’un pas lent mais assuré, il s’approche de son lit. Il s’arrête au bord et Morgane tourne son visage pour le regarder. Dans le noir, tout ce qu’elle peut observer, c’est la silhouette noire de son corps qui se dessine dans la lueur de la Lune, passant à travers les lattes des volets en bois. Pourtant, elle jurerait qu’ils se regardent, les yeux dans les yeux et qu’ils se comprennent. Elle jurerait lire dans son regard de la compassion, de la tendresse.
Il tire la couverture et elle avance contre le mur pour lui faire de la place. Délicatement, il se glisse contre son dos, repose la couverture sur leur corps et se presse contre elle.
La chaleur du corps de Karadec se diffuse immédiatement dans celui de Morgane, de telle sorte qu’un frisson la parcourt de la tête aux pieds. Elle se remue encore un peu vers l’arrière pour que chacun de ses membres soient en contact avec les siens, que chaque centimètre de sa peau se colle à la sienne. Elle sent son torse contre son dos, son bas ventre contre ses fesses, ses cuisses contre les siennes, ses genoux contre les siens, ses mollets contre ses pieds.
Karadec commence par placer son bras au-dessus de celui de Morgane, il fait toute sa longueur. Il est assez grand pour la couvrir complètement et la faire sentir protéger, assez grand pour attraper son poignet au bout et le serrer légèrement pour l’assurer de sa présence. Morgane pose sa main sur la sienne et la serre, elle aussi.
La tête enfouie dans la chevelure de sa coéquipière, Karadec se presse contre son dos et prend une grande inspiration. Il aime cette odeur. Il aime la sentir le matin, il aime la sentir dans sa voiture, il aime quand il la sent virevolter dans une pièce où elle passe. Cette odeur, il l’a associé au sourire de ses journées. Cette odeur, il attend de la sentir. Cette odeur, il ne peut plus s’en passer.
Morgane presse toujours aussi fort sa main contre son poignet et Karadec désespère de la libérer de ses peines. Il la sent toujours rigide contre lui, alors de son autre main, il dégage sa nuque et dépose un baiser à la racine de ses cheveux. D’abord face à lui, puis un autre un peu plus sur le côté, puis un derrière son oreille.
Elle se retourne pour lui faire face et il devine les larmes qui ont coulé plus tôt dans la soirée, il devine aussi celles qui se forgent derrière ses yeux au moment où il la regarde. Il embrasse les articulations du poing dont il tient toujours le poignet. Il sent la prise de Morgane sur sa main se relâcher enfin, alors il se détache enfin pour caresser sa joue.
D’abord du dos de ses doigts, il caresse son visage, du haut de sa tempe jusqu’à son menton. Puis, il pose sa main sur sa joue et la caresse de son pouce. Morgane vient accrocher ses doigts à sa main et ferme ses yeux alors qu’une nouvelle larme s’écoule le long de son nez.
Ses sanglots reprennent. Ils sont moins forts que tout à l’heure, ils font moins mal, mais ils sont tout aussi inarrêtables. Karadec l’enveloppe alors de tout son bras et la presse contre lui. Morgane agrippe son t-shirt et Karadec la serre plus fort. Plus elle pleure, plus son poing se ferme sur le tissu de son pyjama, plus il raffermit son étreinte.
Il embrasse le haut de sa tête et caresse son dos, sentant son propre cœur se serrer si fort qu’il en est étourdi lui-même.
“Morgane”, chuchote-t-il une fois, deux fois, jusqu’à ce que son souffle ralentisse enfin.
Elle relève la tête et Karadec se desserre pour lui donner de l’espace. Elle ne dit rien, elle reprend son souffle et l’observe. Elle se laisse consoler par son souffle chaud sur sa peau, par ses caresses dans son dos, par la douceur de sa voix.
Il est bien là avec elle, elle ne l’a pas imaginé. Ce sont ses bras qui la cajolent, c’est son prénom qu’il a murmuré, c’est son cœur qu’elle sent battre contre le sien.
Karadec replace sa main sur sa joue pour y effacer l’humidité de ses larmes.
- Morgane, répète-t-il. Je ne vous laisserai plus. Je ne vous laisserai plus jamais.
À son tour, Morgane glisse une main sur le visage de son partenaire. Elle caresse du bout des doigts son front, ses sourcils, son nez, ses pommettes, le coin de sa bouche, ses lèvres.
Ses lèvres sont douces, ni sèches, ni humides. Elles sont bien proportionnées, elles sont agréables à toucher. Morgane caresse de son pouce la lèvre du bas et la sent s’abaisser. Instinctivement, ses lèvres font de même. Il dépose un baiser sur son empreinte et son cœur s’accélère.
Leurs visages ne sont qu’à quelques centimètres l’un de l’autre et pourtant l’idée vient juste de leur parvenir. Après tout ce temps à se détester, après tout ce temps à s’aimer sans pouvoir se le dire ou même se l’avouer. Ils se trouvent enfin dans la position de pouvoir tout confesser.
Les lèvres de Karadec tremblent contre le pouce de Morgane. Elle s’en approche lentement, sentant de l’électricité dans tout son corps jusqu’au bout de ses doigts, jusqu’au bout de ses lèvres.
À quelques millimètres de sa bouche, elle s’arrête pour sentir son souffle contre ses lèvres. Elle inspire l’air qu’il expire. Il inspire l’air qu’elle expire. Ils respirent comme s’il n’existait pas d’autre oxygène que celui qui leur a été donné, comme s’il n’y avait pas d’autre vie que celle qu’ils s’insufflent.
- Plus jamais, murmure Karadec. Et quand il prononce le “p”, ses lèvres effleurent celles de Morgane.
Avec une grande inspiration, Morgane embrasse Karadec à pleine bouche. Lentement, langoureusement, ils s’adonnent à un baiser qu’ils ne se sont jamais accordé. Un baiser sincère, un baiser dépourvu de doutes ou de secret. Un baiser plus remplit d’amour que n’importe quels mots, n’importe quelles paroles ne pourraient décrire.
Morgane passe sa main derrière la nuque du commandant et la saisie fermement. Karadec glisse sa main dans le dos de la consultante, d’abord entre ses épaules puis dans le bas de son dos.
Les mots qu’il lui a susurrés, il ne sait pas s’il pourra les tenir. Mais ce soir, avec ses bras autour de lui, avec son corps pressant contre le sien, avec ses lèvres se mêlant aux siennes, il y croit dur comme fer. Il se jure de tout faire pour les rendre vrais.
Et elle aussi s’autorise à les croire. Elle aussi, se jure de tout faire pour ne plus jamais avoir à le voir partir.
Et quand ils se réveillent le lendemain matin, leurs corps sont toujours entremêlés. Le shampoing de Morgane est la première chose qu’il sent en se réveillant et le sentiment de ne plus être seule est la première chose que Morgane ressent.
