Work Text:
Avec précaution, Fushiguro referma la porte derrière lui. Dans l'obscurité, il fit à peine craquer le parquet sous ses pieds pour rejoindre le deuxième lit de la pièce. Une fois sur son matelas, le silence revint, en dehors de la respiration calme déjà présente et emmitouflée sous les draps. Bien, Itadori dormait déjà.
Sa discussion avec Kurusu s'était éternisée jusqu'à tard, parler stratégie l'avait épuisé. Fushiguro avait hâte de pouvoir s'endormir à son tour. Les yeux clos, il fit de son mieux pour vider son esprit de ses dernières réflexions concernant le jeu et les autres joueurs. À la place, il se concentra sur le rythme de sa respiration, comptant les secondes entre chaque inspiration. Doucement, il parvenait à oublier où il se trouvait, et ce qui les attendait dès le soleil levé.
Fushiguro pouvait presque s'imaginer à Tokyo, dans les dortoirs, son uniforme posé sur sa chaise et ses quelques cahiers encore sur son bureau. Son réveil au bord de son lit, avec le dernier livre qu'il lisait, et peut-être un manga ou un DVD si Itadori l'avait oublié. Sa fausse impression de tranquillité fonctionna jusqu'à ce que des marmonnements cassent le silence.
Itadori s'agitait. Comme à chaque fois qu'un cauchemar venait le perturber et qu'il se battait pour s'en débarrasser. Parfois ça ne durait que quelques secondes, un gémissement, un geste brusque, puis le calme revenait. Mais la plupart du temps, ils étaient tenaces, le forçant à se réveiller.
Fushiguro s'assit dans son lit. Il put deviner quelques mots parmi les murmures fouillis, avant qu'ils ne deviennent qu'un souffle court et complètement saccadé. Itadori ouvrit les yeux et se redressa brusquement. Une main appuyée contre la poitrine, la bouche entrouverte, le coin des yeux probablement humide.
D'abord silencieux, Fushiguro se leva, ignora le parquet froid sous ses pieds nus, et vint s'asseoir sur le lit en face du sien. Il laissa le temps à Itadori de reprendre sa respiration et de se raccrocher à la réalité. Enfin, ses yeux se posèrent sur lui.
- … Merde- t'es réveillé… Fushiguro ?
- Je venais juste de me coucher.
Ce qui était presque vrai. Itadori laissa un gémissement lui échapper, mais celui-ci n'avait rien à voir avec son mauvais rêve.
- Désol-
- Pas besoin. Je te l'ai déjà dit.
Sa voix était encore tremblante. Il avait beau serrer les draps sous ses doigts, ses mains ne devaient pas être dans un meilleur état. Fushiguro attrapa un verre d'eau qu'il gardait toujours sur la table de chevet, et le donna à Itadori. Patiemment, il attendit qu'il le tienne correctement entre ses mains, puis contre ses lèvres, avant de complètement le lâcher. Après quelques gorgées, sa respiration se fit un peu plus stable.
Fushiguro avait beau se répéter, Itadori n'écoutait pas. Après chaque cauchemar, la même culpabilité assombrissait un peu plus son regard. Il n'avait pas besoin de parler, Fushiguro savait qu'il s'en voulait de le réveiller et de l'empêcher de se reposer. Alors qu'il s'en fichait, il pouvait bien faire des nuits blanches si c'était pour que, lui, arrive à dormir sereinement, ne serait-ce qu'une heure.
- Tu veux en parler ? demanda Fushiguro en récupérant le verre vide.
- Oh, rien de nouveau, tu sais, tenta d'en rire Itadori. La même que la dernière fois. En peut-être pire, je crois.
Effectivement, il lui avait raconté. Dernièrement, ses cauchemars se résumaient à se faire poursuivre par une foule d'inconnus voulant sa mort. Puis il finissait toujours par y avoir du feu, tout devenait un vrai brasier. Et le plus souvent Itadori brûlait lui aussi, il voyait ses mains et ses bras fondre. Il se souvenait très bien des hurlements aussi. C'était à ce moment qu'il se réveillait la plupart du temps.
- Et donc, tu veux en parler ? Peu importe que tu te répètes.
- Nan, pas la peine-
Fushiguro se rapprocha, il n'en voulait pas de ses regards contrits et de sa voix désolée. Ce qu'il pouvait détester le voir réagir de cette manière.
Encore, Fushiguro savait déjà ce qu'il se passait dans la tête de Itadori. Il se contentait de se convaincre que tous ces cauchemars, il les méritait, que c'était probablement sa punition après Shibuya, qu'il n'avait pas à l'ennuyer avec ça. Qu'un mauvais sommeil, ce n'était pas grand chose à côté des morts qu'il avait causé.
De ses mains sûrement trop froides, Fushiguro attrapa son visage et força Itadori à le regarder. Il s'en fichait qu'il parvienne à finir ses phrases sans buter sur ses mots et qu'il respire plus calmement. Il pouvait lui offrir son rire sans joie le plus convaincant et ses sourires tremblants, ce n'était pas ce qui allait donner envie à Fushiguro de le laisser se rendormir dans cet état.
- Eh, je te l'ai déjà dit, alors toi, me fais pas répéter. C'est pas juste des cauchemars, ça te foire tes nuits, ça te met mal, ça te fait même pleurer des fois, alors le garde pas pour toi. T'es pas obligé de gérer ça seul, ok ?
C'était un peu sévère comme ton, Fushiguro s'en rendit compte trop tard. Il poussa un soupir accompagné d'une excuse, il devait apprendre à parler avec plus de douceur. Au moins, Itadori ne le quittait plus des yeux, et son faux sourire avait disparu. Il posa ses mains par-dessus celles de Fushiguro qui n'avaient pas bougées. Un discret reniflement. Il ouvrit la bouche pour parler, mais les mots ne voulaient pas suivre. Un autre reniflement, cette fois suivit d'un sanglots à moitié retenu. Fushiguro ne chercha pas à bouger, ni même à combler lui-même le silence. Il attendait, surveillant ses yeux de plus en plus brillants.
Itadori abandonna l'idée de parler, et se laissa tomber contre l'autre garçon. La tête cachée contre son cou, il s'autorisa de nouveaux sanglots. D'aussi près, sa respiration donnait des frissons à Fushiguro. Ses mains toujours tenues par celles de Itadori, il pouvait sentir ses pouces caresser ses paumes. Il n'avait pas plus envie de bouger.
- J'ai peur, Itadori parvint à articuler. J'ai peur que ça recommence. De tuer encore plus de monde.
Sa respiration redevenait lourde et ses mots hachés, mais Fushiguro ne s'en inquiéta pas. Il parlait enfin, et Fushiguro était là pour écouter. Même si ses phrases devaient devenir incompréhensibles et noyées de larmes, même s'il devait dire des choses égoïstes, des mots qu'il ne penserait plus demain ou que personne ne devrait entendre, il voulait écouter.
- Je sais que je devrais pas, mais j'y pense tout le temps, à Shibuya. Je sais que personne le dit, mais qu'ils le pensent, que c'est ma faute. Sans Sukuna peut-être qu'ils seraient encore en vie.
Les mains se resserrèrent autour de celles de Fushiguro. Il laissa Itadori les tenir contre sa poitrine, et se recroqueviller un peu plus contre lui.
- Ils me détestent, au fond c'est sûr, mais-, mais ils sont trop gentils. Ils veulent pas me le dire… Sukuna a raison, ils attendent juste que je crève.
Itadori soufflait ses mots tremblants, les larmes l'empêchait de parler clairement. Fushiguro allait probablement bientôt les sentir glisser contre sa peau. Il n'osa rien répondre. Peu importe ce qu'il pourrait dire, pour le moment, Itadori n'en croirait rien. Ce ne serait que des arguments de plus pour sa culpabilité.
- Fushiguro… le bandage que j'ai au poignet…
- Oui ? La blessure te fait mal ?
Fushiguro sentit la tête de Itadori lui faire signe que non contre son épaule. Il ne donna pas une réponse immédiatement, il fut obligé de laisser passer une vague de sanglots. Fushiguro l'entendit à peine.
- Je t'ai menti. C'était pas à cause du dernier combat… C'est moi qui ai- je-, c'est pour ça que je voulais pas que tu le soignes. Je suis désolé.
- C'est pas grave.
D'autres larmes et reniflements, des excuses à moitié audibles. Puis il reprit :
- Sukuna a rien fait. Il-, il savait que j'aurais pas le courage d'aller jusqu'au bout, il a même pas essayé de m'arrêter. Il rigolait, il faisait que ça… Je suis désolé, je-, j'ai promis de t'aider… et-, je suis juste un lâche, et un meurtrier, un égoïste, un-
- Itadori, bon sang.
Aussi prudemment que possible, il avait lâché les mains de Itadori. Fushiguro le sentit retenir son souffle et se figer contre lui. Il ne comptait pas lui laisser le temps de s'imaginer d'autres horreurs, ses doigts glissèrent contre ses cheveux et ses épaules pour le rassurer.
- T'es tellement occupé à t'accuser de tout, que tu remarques même plus d'où tu viens. En six mois, t'as subi plus de choses que n'importe qui, la plupart des exorcistes n'en auraient pas supporté la moitié.
Contre lui, Itadori s'agita. Il se releva, les yeux brumeux et les joues trempées. Il voulut rétorquer, déjà en train de secouer la tête, mais Fushiguro le coupa.
- Sukuna est un monstre. Si c'était pas toi, il aurait rendu son réceptacle fou en quelques secondes. Il t'a fait voir des horreurs, mais tu es encore là. T'as même accepté de me suivre, de protéger ma sœur, de continuer à supporter Sukuna. C'est pas vraiment ce que j'appelle être un lâche et un égoïste.
Du bout des doigts, il essuya une traînée de larmes. La peau de Itadori était chaude. Fushiguro souffla contre ses mèches de cheveux et les repoussa en arrière.
Pendant une poignée de secondes, Fushiguro se vit à la place de Itadori, en pleurs et effrayé de sa propre puissance. Au final, il ne faisait que reproduire les gestes rassurants de Tsumiki, quand elle venait le rassurer au beau milieu de la nuit. Même maintenant, des années plus tard, il était encore un enfant, un adolescent angoissé qui tentait d'en réconforter un autre.
- Tu fais de ton mieux Itadori, je le sais, toi aussi. Tu peux pas t'en vouloir d'essayer, même si c'est pas assez.
Itadori n'allait peut-être pas le croire, ou le prendre au sérieux. Les mots, c'était facile à réfuter, d'en faire des mensonges et de l'hypocrisie. Mais imaginer Fushiguro le détester alors qu'il le touchait si précautionneusement ? L'imaginer vouloir le voir payer alors qu'il faisait fuir les restes de larmes de ses joues ? L'imaginer vouloir sa fin alors qu'il semblait tout faire pour l'empêcher de se briser ?
- T'en veux pas de vouloir continuer de vivre. Moi j'ai envie de te voir vivre, j'ai envie de survivre à tout ça, avec toi.
Si Itadori était égoïste, alors Fushiguro l'était tout autant.
Itadori avait vécu l'enfer depuis son entrée dans le monde des exorcistes. Il méritait de pouvoir se reposer, d'oublier Sukuna et ses responsabilités. Peut-être que les anciens avaient raison, que l'exécution de Itadori était la meilleure solution après le fiasco de Shibuya.
Mais Fushiguro n'en avait rien à faire de leurs avis, ni de se demander ce qui était le mieux pour les exorcistes et les civils. Lui, il voulait voir Itadori en vie. Même si ça impliquait d'être assez désespéré pour s'imaginer être une raison assez solide pour lui donner envie de continuer. Même si ça voulait dire le forcer à se battre, le forcer à supporter le fardeau de Sukuna et de ses massacres.
C'était encore de sa faute si Itadori était dans ce jeu de traque. Fushiguro était définitivement égoïste.
Malgré lui, il était prêt à beaucoup pour Itadori. Peu importe que Sukuna reste un danger incontrôlable, que ce soit contre les règles, qu'il doive tuer fléaux, ressuscités, ou même exorcistes. Il avait beaucoup moins de remords.
Fushiguro ne comptait pas hésiter à suivre ce qu'il pensait être juste. Et Itadori ne pouvait pas être une mauvaise décision, alors il n'avait aucune raison de regretter quoi que ce soit.
- Fushiguro… pleura Itadori entre ses mains.
- Je suis sérieux. Tu sais que je sais pas mentir.
D'une main, Fushiguro se pencha à peine pour attraper un mouchoir sur la table de chevet. Doucement, il le glissa contre la peau irritée pour y effacer les traces de larmes. Les yeux à demis clos, Itadori se laissa faire. Il devait être épuisé après avoir tant pleuré. Fushiguro ne chercha pas à regarder l'heure, mais il devait se faire tard, Itadori allait encore faire une nuit courte.
Le mouchoir froissé et jeté au sol, Itadori reprit les mains de Fushiguro pour les poser contre son visage. Il semblait un peu plus calme, du moins ses pleurs n'étaient plus là pour bousculer sa respiration.
Il caressa les doigts de Fushiguro, dessinant la courbes de ses ongles et de ses articulations. C'était lent, prudent. Il descendit jusqu'à son poignet, suivit les lignes au creux de sa paume, pour finalement poser ses lèvres contre ses phalanges. C'était bref, mais toujours prudent. Fushiguro fut pris de court, et en oublia de réagir.
- Dis, je rêve pas, hein ? Souffla Itadori contre sa peau.
- …Non, non tu rêves pas.
Itadori sembla hésiter. Les yeux de nouveau grand ouverts, il reporta toute son attention sur Fushiguro.
- C'est que… quand je me réveille d'un cauchemar j'ai toujours un doute. Je me demande si c'est vraiment arrivé ou pas. Si c'est dans ma tête ou si Sukuna a encore pris le contrôle.
Il serra un peu plus fort la main de Fushiguro.
- J'ai peur de plus arriver à faire la différence. De plus savoir ce qui est vrai ou pas.
Sans vraiment réfléchir, Fushiguro posa son front contre celui de Itadori, qui se figea un instant. Il devait autant sentir le souffle de Fushiguro sur son visage que lui sentait le sien.
Après s'être trouvé bien idiot, et inhabituellement à l'aise avec une proximité pareille, Fushiguro attira plutôt Itadori contre lui. Il l'entoura de ses bras, et ébouriffa gentiment ses cheveux.
- J'ai l'air assez réel là ?
- Mh-mh…
C'est tout ce que Itadori marmonna, les doigts accrochés à son haut.
- C'est la réalité, insista Fushiguro. Ecoute pas ce que te raconte Sukuna ou tes cauchemars, moi tu peux me croire, ok ?
- Oui… ok.
Dans un léger sourire, il laissa Itadori se blottir un peu plus près. Ses tremblements et sa respiration paniquée étaient loin. Fushiguro pouvait enfin l'imaginer capable de se rendormir.
A y réfléchir, lui aussi commençait à sentir la fatigue le rattraper. Il avait envie de fermer les yeux et de dormir là, contre la chaleur de Itadori.
Il n'eut pas besoin de dire quoi que ce soit, Itadori le tira de lui-même contre le matelas, un léger rire au bout des lèvres devant le regard surpris de Fushiguro. Aucun ne pensa à s'éloigner, ou seulement se lâcher pour attraper la couverture. De toute façon Fushiguro n'avait pas froid.
Itadori préféra se rapprocher, au risque de faire cogner leurs genoux ensemble. Le lit était petit pour deux, Fushiguro se rapprocha aussi, un bras par-dessus l'autre garçon. Sentir sa tête contre le matelas lui donnait définitivement envie de dormir. Itadori s'agita encore un peu, jusqu'à être confortable, le visage collé contre l'épaule de Fushiguro.
Dans le silence, Fushiguro se demanda pourquoi il n'avait pas fait ça plus tôt. Le sommeil semblait beaucoup moins capricieux ici. Que ce soit pour Itadori, ou pour lui. Avec son souffle près de son oreille, ses mains contre sa poitrine, il pouvait savoir en un battement de cœur si un mauvais rêve venait perturber Itadori.
- Fushiguro ?
Les quelques syllabes chatouillèrent ses joues. En ouvrant les yeux, Fushiguro se sentit un peu plus bouillant. Il ne pensait pas Itadori si proche.
- Pourquoi t'insistes autant avec moi ?
S'il n'était pas si bien installé, il lui aurait bien donné un coup sur la tête. Au moins, Itadori n'avait plus autant de culpabilité dans la voix.
- Parce que tu le mérites, idiot. Et parce que je sais que tu ferais la même chose pour moi.
Le bâillement qui lui échappa fit perdre un peu du sérieux de ses derniers mots. Il fit aussi rire Itadori, qui ne répondit rien d'autre qu'un sourire. Un vrai sourire.
- Dors, maintenant, souffla faiblement Fushiguro, ses yeux déjà clos.
Un autre rire, plus étouffé, et le silence revint. La nuit allait être courte, Fushiguro le savait. Il regrettait de n'avoir que quelques heures pour se reposer. Il aurait aimé avoir plus de temps dans cette chambre, à se vider l'esprit et écouter Itadori paisiblement respirer.
Peut-être que Itadori aurait encore besoin d'être réconforté la nuit prochaine. Fushiguro se sentit coupable de l'espérer.
•••
Ça recommençait. Et Fushiguro ne pouvait que subir.
Les mains tremblantes, il sentait sa respiration se coincer dans sa gorge, ses battements de cœur se fracasser contre sa poitrine. La bouche ouverte, il voulait seulement retrouver un semblant de souffle.
La chambre, c'était la sienne, s'il levait les yeux, il pouvait en reconnaître chaque meuble. Ce devait être rassurant, il était censé se sentir chez lui ici. Mais la couverture était trop lourde sur son corps, l'obscurité trop profonde, les murs trop écrasants. Tout s'affolait, son esprit ne voulait pas se calmer.
Et maintenant, il y avait aussi les larmes. Elles venaient alourdir sa respiration et imposer leur chaleur désagréable sous ses yeux. En posant ses mains contre ses joues, il se rendit compte qu'elles étaient gelées, ou peut-être que c'était son visage qui était trop chaud. Fushiguro n'en savait rien. Il ne savait plus.
Il n'avait même pas la force d'invoquer ses familiers. Son loup, Nué, peu importe, tant qu'ils réussissaient à le débarrasser de cette panique. Parler, ce n'était pas plus envisageable. Il n'avait que de pauvres gémissements au bord des lèvres, quand les sanglots le lui permettaient.
Un bruit sec, trop soudain pour ne pas plus l'effrayer. Fushiguro se crispa, la lumière que la porte laissa entrer ne dura pas plus d'une seconde. Quelqu'un l'appela. Il ne pouvait pas en être certain, avec son sang qui bourdonnait à ses tempes. La voix se répéta, quand Fushiguro leva les yeux, la silhouette était déjà à côté du lit.
- Fushiguro, eh, Fushiguro, tout va bien.
D'aussi près, les mots étaient plus nets. Une main, bien plus chaude que la sienne, vint la remplacer contre une de ses joues. Le lit grinça quand Itadori s'y assit. Il tira légèrement le drap emmêlé autour de Fushiguro, repoussa les mèches devant ses yeux, et ne tarda pas à le prendre dans ses bras.
- Je suis là, tout va bien. T'es à l'école, ça va, ça va.
La première fois qu'il avait trouvé Fushiguro dans cet état, Itadori avait été maladroit et incertain. Mais au bout de la troisième fois, il avait fini par ne plus se laisser encombrer par son hésitation. Et Fushiguro avait fait de même avec l'embarras. Il laissait Itadori le serrer contre lui comme s'il n'était qu'un enfant. Il le laissait lui souffler les mêmes phrases stupidement rassurantes contre son oreille.
- C'était qu'un cauchemar. T'as rien à craindre. Tout va bien, je suis là. Tout va bien. Tu vas bien.
Il laissait Itadori caresser ses cheveux, passer une manche contre ses joues même si ses larmes ne s'étaient pas encore arrêtées, poser une main contre sa poitrine, sentir ses battements de cœur trop rapides.
- Respire, tout va bien. Suis juste ma respiration, comme ça. Inspire… Expire… c'est ça, parfait… encore…
Quand Itadori le rejoignait au milieu de la nuit, Fushiguro n'avait plus besoin de se battre. L'obscurité de la chambre n'était plus si menaçante, le silence devenait plus supportable. Il parvenait à se convaincre qu'il n'allait pas mourir, que le souffle n'allait pas lui manquer, que son cœur n'allait pas cesser de battre.
Les mains agrippées à son haut de pyjama, Fushiguro allait sûrement le froisser, et aussi le tâcher à force de pleurer. Ses mains devaient être froides, son corps trop lourd à force d'être appuyé contre le sien. Mais Itadori ne disait jamais rien concernant tout ça, il ne parlait que pour réconforter.
- Ça va, prend ton temps… Tu te sens mieux Fushiguro ?
Ce devait bien faire cinq, voire six minutes, que Itadori tentait de calmer sa respiration. Il ne le pressait pas, à croire qu'il avait toute la nuit. Fushiguro pouvait sentir son corps laisser la terreur de son cauchemar se dissiper. Son cœur allait doucement ralentir, ce n'était qu'une question de temps.
Sauf que Fushiguro ne pouvait pas dire qu'il se sentait mieux.
Le problème quand la panique se calmait, c'était qu'elle lui laissait toute la place pour réfléchir. Et Fushiguro ne voulait pas réfléchir. Il ne voulait pas se souvenir de ce qui avait bien pu le réveiller. Il ne voulait pas penser. Pas à eux. Pas à ce qu'il avait fait.
- Comment tu fais… il souffla plutôt que de répondre. Comment tu fais Itadori.
Les larmes ne voulaient pas sécher. Et maintenant qu'il parvenait à respirer, Fushiguro sentait de nouveau les désagréables sensations au creux de son ventre. Elles étaient écœurement familières. Son estomac se tordait, à lui donner envie de vomir, son cœur était douloureux, comme une blessure à vif.
Et il ne pouvait que subir.
- Fushiguro ?
- … Comment tu continues à vivre avec ça ?
Il ne pouvait que subir.
La sensation des coups, la douleur des impacts de rouge et bleu, les frissons à chaque nouvelle utilisation de sa technique des dix ombres. Sa faiblesse, son impuissance, l'écrasant dans cette obscurité. Son envie de mourir.
- Comment j'arrête d'y penser ?
La voix de Sukuna, intrusive, oppressante, triomphante. Puis il y avait les autres, plus lointaines. C'étaient les pires. Le rire rauque et déformé de Tsumiki, une voix qu'elle n'avait jamais utilisé. Le sourire confiant de Gojo, sa voix assurée et ses remarques cinglantes.
L'odeur de l'hiver, des bâtiments en cendres, des décombres. Celle du sang. Éparpillée, puis le silence. La disparition des voix familières, juste le brouhaha des combats et l'obscurité.
- Comment tu tiens ? Comment tu veux pas mourir ?
La tête lui tournait, probablement à cause des larmes, du manque de sommeil, ou le fait qu'il n'ait presque rien mangé aujourd'hui.
Fushiguro finit par regretter, il n'aurait pas dû poser ces questions. Il ne voulait pas que Itadori repense à ses propres cauchemars. Ce n'était pas pour ça qu'il était venu le rejoindre.
Comme s'il sentait Fushiguro trop réfléchir, Itadori posa une main dans ses cheveux pour les caresser doucement.
- Je suis pas sûr de pouvoir te donner de bonne réponse, il finit par lui murmurer. J'y pense toujours. Souvent. Et parfois ça arrive que je pense à ma mort aussi.
L'idée que ces souvenirs laissés par Sukuna ne s'effacent jamais créa une pointe de panique chez Fushiguro. Et encore il se demanda comment Itadori pouvait réussir à sourire en ayant une trace de Sukuna encore plus marquante et indélébile. Comment il ne se détestait pas au point de s'exiler et de se perdre dans la solitude. Comment il acceptait de vivre avec un tel poids tous les jours.
- Tout ce que je peux faire, c'est avoir le moins de regrets possible. Même si j'y pense, que je me dis que c'est ma faute, y a encore des gens qui veulent me voir avancer. Toi, tu veux me voir avancer.
Fushiguro n'avait pas besoin de le voir pour savoir qu'il avait un de ses gentils sourires aux lèvres. Il n'avait jamais changé. Même Sukuna n'avait pas réussi à lui arracher cette bonté qu'il portait naturellement. Cette bienveillance qui avait poussé Fushiguro à faire de son mieux pour le protéger et le garder près de lui.
- Je suis pas aussi fort que toi, Itadori.
Encore agrippé à son haut, Fushiguro sentit la voix décousue qui lui échappa. Il se sentit ridicule. Particulièrement faible de flancher à chaque nouveau cauchemar. Honteux de penser si souvent à la mort quand Itadori continuait de se battre.
- Eh.
Un léger souffle contre ses cheveux noirs. Doucement, la chaleur l'entourant s'estompa, et deux mains vinrent entourer son visage. Fushiguro releva la tête vers Itadori.
- C'est pas une question de force.
Itadori essuya une larme au coin de son œil.
- J'essaye de me dire que doit y avoir une raison si je suis encore en vie. Et si y en a pas, c'est à moi de m'en trouver une, pour pas décevoir ceux qui ont tout fait pour que je puisse encore me battre.
Ses mains étaient agréables contre sa peau. Itadori parlait avec précaution contre son oreille, il chuchotait presque comme s'il avait peur que quelqu'un d'autre que Fushiguro ne l'entende. Du bout des doigts, il repoussa quelques mèches noires, Fushiguro sentait sa respiration contre sa joue. Puis tout aussi prudent, Itadori posa un baiser contre cette même joue. Et un second, au coin de sa paupière encore humide.
- T'es pas faible. Fushiguro, toi aussi tu mérites de vivre. Je sais les idées que Sukuna laisse derrière, mais faut pas les écouter. Il raconte n'importe quoi. C'est toi qui m'as dit ça, tu t'en souviens ?
Encore concentré sur la chaleur contre ses joues, Fushiguro était un peu distrait.
- Oui… je crois, il finit par lui répondre.
- Alors fais pareil ! Écoute moi, pas lui ! Laisse pas cette ordure gagner maintenant !
La soudaine énergie de Itadori le surprit. Sans lâcher son visage, il s'était à peine éloigné pour pouvoir trouver son regard.
- T'as le droit de te sentir mal, de pleurer, de vouloir abandonner. Tout ce que tu m'as dit quand c'était moi qui avait des cauchemars, ça vaut pour toi aussi !
Ça faisait sens. Si Fushiguro n'était pas si stricte avec lui-même il se serait déjà fait la réflexion. Mais Itadori était si rayonnant, il apportait tellement autour de lui, même sans le savoir, n'importe qui voudrait le voir heureux. Alors que Fushiguro n'avait pas la moitié de sa gentillesse, il était égoïste, c'était un mauvais frère, probablement un mauvais fils aussi. Il avait des regrets, beaucoup de regrets. Il n'était pas certain de mériter une seconde chance.
- Toi aussi, tu devrais te trouver une raison. N'importe quoi, même si ça a l'air idiot. Tant que ça te donne l'impression d'avoir le droit d'exister.
Itadori était bien entouré, il n'avait pas besoin de Fushiguro. Pourtant il n'avait pas hésité à retourner dormir au dortoir de l'école quand il avait appris que Fushiguro y était. Il ne s'était jamais plaint de se réveiller presque chaque nuit pour le calmer et lui tenir compagnie. Il continuait de le suivre à ses réunions avec le clan Zenin même s'il n'était pas concerné, il l'attendait chaque soir pour lui souhaiter bonne nuit.
Fushiguro n'était pas certain de mériter tout cet amour d'Itadori. Et s'il avait le droit d'en vouloir plus.
- C'est toi, il murmura à peine.
- Hein ?
Itadori s'était rapproché, leurs fronts se touchaient presque.
- C'est toi, répéta Fushiguro. J'ai envie de rester avec toi.
Il avait à peine parlé plus fort, mais les mots sonnaient toujours aussi égoïstes. Pourtant, ce n'était pas nouveau.
Depuis le début, Fushiguro voulait avoir Itadori à porté de main. Être capable de sentir sa présence, de toujours pouvoir le surveiller du coin de l'œil. Parce que Itadori méritait de sortir de tout ça en vie. Et aussi parce que Fushiguro se détestait moins en essayant de l'y aider.
- J'ai pas été assez sympa avec Tsumiki, j'ai été un sale gosse avec Gojo, j'aurais dû au moins m'excuser. Et toi aussi t'es trop gentil avec moi, j'ai peur de pas pouvoir te le rendre, que je devienne encore plus détestable avec ces cauchemars, que j'arrive pas à les surmonter comme toi, que je finisse par te dire des choses que je regrette-
Il suffit que Itadori se rapproche encore pour que Fushiguro cesse de parler. Un simple baiser au coin de ses lèvres et il oublia un instant toutes les peurs qui lui traversaient l'esprit.
- Désolé, s'excusa Itadori sans sembler vraiment l'être. Tu m'as vraiment pas écouté.
Un autre baiser contre sa joue. Itadori glissa une main dans ses cheveux.
- Moi aussi, je regrette beaucoup de choses. Mais pas toi. Pourquoi tu te rends pas compte de tout ce que t'as fait pour moi ? T'as pas idée d'à quel point je suis heureux de te voir encore en vie. Alors laisse toi vivre. Tu le mérites.
Encore Itadori était trop gentil, trop doux, trop enivrant. Fushiguro avait envie de le croire, de ne faire que ça, d'oublier le reste, absolument tout.
Il voulait pouvoir se persuader qu'avec Itadori, il avait fait les choses bien, qu'il avait réussi à être meilleur. Et qu'il était capable de continuer. Mais probablement pas ce soir. Les souvenirs étaient encore trop douloureux, les regrets trop lourds, ses voix pleines de reproches trop nombreuses.
- Itadori.
- Mh ?
- Refais-le, avant que je dise d'autres trucs stupides.
Itadori resta quelques secondes un peu perplexe. Il n'avait pourtant pas bougé, son visage toujours à un souffle du sien. Soudainement plus hésitant, il posa un autre baiser à l'extrémité de ses lèvres.
- Encore, murmura Fushiguro.
Seulement cette fois, il n'attendit pas Itadori. C'est lui qui approcha pour l'embrasser. Réellement. Itadori le laissa faire, une de ses mains glissa dans son dos pour se coller un peu plus contre lui.
Entre la fatigue, l'appréhension et les angoisses, c'était brouillon, un peu approximatif. Mais aucun d'eux n'y réfléchit. Même quand Itadori le tira de nouveau à lui pour recommencer l'instant d'après.
Fushiguro se sentait bien. Il avait trop chaud, sa gorge était sèche, son mal de tête n'avait pas complètement disparu, mais bon sang, qu'il se sentait bien.
Ça n'allait pas arranger grand chose. Mais pour cette nuit, Fushiguro voulait être un peu courageux, et faire quelque chose pour lui.
Pour cette nuit, il voulait simplement exister avec Itadori.
