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Les cauchemars avaient toujours été là. Aussi loin que Steve s’en souvienne. La mort de son père n’avait rien arrangé, puis le travail éreintant de sa mère, et sa santé déclinante. Les nombreuses maladies de Steve étaient aussi une source d’angoisse. Même si les cauchemars les plus récurrents et éprouvants, qui le laissaient tremblant et trempé de sueur dans son lit, étaient ceux liés à Bucky. Ceux dans lesquels Bucky se désintéressait de lui, le laissait tomber, voire se rangeait du côté des très nombreuses brutes qui maltraitait Steve à cette époque-là.
Contre toute attente, aucun de ces funestes présages ne se réalisèrent. Et à la place, Steve se retrouva très vite forcé de dormir avec Bucky à chaque fois qu’il se sentait angoissé, ou que Bucky pensait qu’il pourrait faire un cauchemar. Ce qui arriva de plus ou plus souvent avec la guerre.
La présence de Bucky à côté de lui alors qu’il s’endormait avait toujours eu un fabuleux effet relaxant. À ses réveils en sursaut, au beau milieu de la nuit, Bucky répondait par des « Sshhhh… Tout va bien, je suis là Stevie… » murmurés contre sa tempe, ou glissés entre deux baisers dans ses cheveux. Entouré par les bras forts de son meilleur ami, Steve laissait la panique refluer doucement, et comptait ses battements de cœur, dont le rythme s’apaisait, tout en serrant Bucky contre lui en retour.
Après plusieurs mois de ce sommeil partagé, les cauchemars avaient fini par s’espacer. Même sans jamais disparaître vraiment, les périodes de répit entre chacun devenaient suffisantes pour que Steve puisse se reposer.
À la mort de Sarah, la mère de Steve, Bucky et lui avaient fini par emménager ensemble (les finances de Steve ne pouvaient pas assumer un logement pour lui tout seul, et Bucky était quelqu’un de très obstiné). Ils avaient pris deux chambres séparées pour sauver les apparences, mais la petite chambre de Steve s’était vite retrouvée convertie en un atelier de dessin, alors que le lit de Bucky s’enrichissait d’une couverture et d’un édredon supplémentaire.
Steve mit quelque temps à le remarquer, mais cet arrangement coïncida également avec une singulière baisse du nombre de conquêtes de Bucky. En effet, le jeune homme, au charme ravageur notoire, sortait de moins en moins, pour passer plus de temps avec Steve, à discuter de tout et de rien, à le regarder dessiner, ou même à essayer de lui apprendre à cuisiner (Steve ne réussit qu’à se rendre ridicule et manquer de mettre le feu à leur appartement).
Un soir, Bucky avait été entraîné au bar par certains de ses anciens amis de l’école. Steve l’avait regardé depuis la fenêtre disparaître au coin de la rue, avant d’aller se réfugier dans son atelier – non, sa chambre – pour dessiner furieusement, dans l’espoir que le grattement du fusain sur le papier réussirait à chasser la douloureuse sensation de vide dans sa poitrine.
Quelques heures plus tard, alors que le soleil avait déjà disparu derrière les immeubles, des pas se firent entendre dans l’escalier qui menait à leur appartement. Steve tendit l’oreille et reconnut les pas de Bucky. Qui semblait seul. Steve se détendit légèrement.
La porte d’entrée s’ouvrit doucement, et Steve sortit la tête de sa chambre pour accueillir Bucky d’un sourire hésitant. Le jeune homme était bel et bien seul, et le nœud qui tiraillait l’estomac de Steve disparut.
Bucky lui rendit son sourire et vint lui ébouriffer les cheveux.
– Alors, tu ne t’es pas trop ennuyé pendant mon absence ?
Steve dégagea sa main, et répondit d’un ton qu’il espérait léger.
– Pas du tout, je n’avais même pas remarqué que tu n’étais pas là !
– Menteur ! rit Bucky.
Plus tard dans la soirée, lorsque Steve vint rejoindre Bucky dans son lit, il trouva le jeune homme déjà profondément endormi (si l’on en croyait le léger ronflement qu’il produisait et le léger filet de bave qui tâchait déjà son oreiller). Steve se glissa à ses côtés, et, pour la première, se demanda ce que ça ferait d’embrasser les lèvres entrouvertes de son ami. Steve rougit de cette idée et se retourna, dos à l’autre jeune homme. Il se réveilla le lendemain, hors d’haleine et couvert de sueur, mais, pour une fois, les cauchemars n’y avait été pour rien.
*
Bucky s’engagea dans l’armée et la suite ne fut qu’une succession de nuits blanches et de crises de panique, qui culminèrent sur un Steve réduit à l’état d’épave, un soldat idolâtré, dont l’unique raison de vivre venait de disparaître dans un gouffre perdu dans les Alpes. Ça faisait plusieurs semaines qu’il n’avait pas dormi lorsqu’il se jeta dans les glaces en emportant le vaisseau avec lui. Il n’avait pas réussi à fermer l’œil depuis la mort de Bucky…
*
La première chose que Steve fit, en se réveillant, fut de tendre le bras pour attraper celui de Bucky. Il était dans un lit, dans sa chambre. Pourquoi Bucky n’était-il pas là ? Puis les souvenirs lui revinrent tels un coup de poing dans l’estomac, qui lui coupa le souffle, et il crut mourir à nouveau.
Un sommeil de soixante-dix ans dont il ne gardait aucun souvenir. Pas de rêve, pas de cauchemar… Rien.
*
Le soldat de l’hiver surgit, et toute la nouvelle vie de Steve vola en éclat. Les cauchemars reprirent, plus cruels que jamais, et Steve réussit à tenir deux semaines sans dormir, avant de s’évanouir au plein milieu d’une réunion.
* * *
Steve était à moitié endormi lorsque quatre coups furent frappés contre la porte de sa « chambre » (un luxueux appartement, dans l’immense tour Stark, que Tony lui louait depuis quelques temps). Le super soldat se redressa, tous les sens en alerte. Il lança un « Entrez ! », la main au-dessus du pistolet, posé dans le tiroir de sa table de nuit, puis se détendit à la vue d’une silhouette bien connue, qui se découpait dans l’encadrement de la porte.
– Buck ! Viens, entre !
Le nouvel arrivant, vêtu simplement d’un ample T-shirt gris et d’un bas de pyjama noir, ne se fit pas prier, et referma soigneusement la porte derrière lui. Le sourire de Steve se crispa alors qu’il distinguait dans la pénombre les traits tirés de l’autre homme.
– Encore un cauchemar ?
Pour toute réponse, Bucky soupira. Steve souleva les couvertures, en une invitation muette que l’autre homme accepta sans hésiter. Blotti contre Steve, il gigota pour qu’ils rentrent tous les deux sous la couette. Le lit une place de Steve avait beau être adapté pour la carrure du super soldat, Stark n’avait pas prévu qu’un deuxième super soldat viendrait s’y ajouter.
Ce ne fut qu’une fois Bucky confortablement installé que Steve s’autorisa à remuer un peu à son tour, juste pour pouvoir sortir une main, qui vint se poser avec délicatesse sur la joue de Bucky. Ce dernier se raidit et releva le visage vers lui. Steve lui sourit doucement et déposa un baiser sur ses lèvres, avant de le serrer contre lui.
Bucky avait passé des années à le serrer contre lui, dans leur appartement miteux, perdu dans Brooklyn, pour le protéger du froid, des cauchemars et du chagrin. Soixante-dix ans plus tard, c’était enfin au tour de Steve de lui retourner la faveur.
