Chapter Text
Depuis le Douzième siècle, l'enclos Saint-Laurent était le théâtre d'une grande foire qui de juillet à septembre faisait les délices des Parisiens. Aux artisans et commerçants présentant leurs étals, se mêlait une multitude de forains : des comédiens jouant des pièces légères et cocasses, des acrobates se livrant à des numéros d'équilibristes, des marionnettistes amusant les passants, des montreurs d'animaux exhibant les espèces les plus exotiques, ainsi que moult danseurs et autres saltimbanques.
En cet après-midi de l'année 1627, des mousquetaires profitant d'une journée de congé déambulaient dans la foule bigarrée. Devant une des scènes montées sur le boulevard, un jeune mousquetaire tenait tendrement la taille de sa jolie fiancée. Absorbés dans cette contemplation de l'autre qui ne fascine que les amoureux, ils étaient indifférents au spectacle burlesque que leur offrait la troupe d'Italiens. À leurs côtés, un de leurs camarades riait franchement des pitreries d'arlequin et du capitan. Mais quand il se tourna vers le couple, un voile de mélancolie assombrit le regard qui quelques secondes auparavant pétillait de plaisir. Il rabattit aussitôt son chapeau de feutre sur son visage afin que ses amis ne remarquassent pas sa tristesse… Pourquoi l'image du bonheur amoureux rongeait-elle son âme aussi vivement ? Tout simplement parce qu'il lui était interdit. Ce beau militaire avait plus de vaillance et de courage que la plupart des soldats du roi Louis XIII. Ses traits délicats, sa chevelure dorée et ses prunelles azurées auraient fait pâlir d'envie les élégants qui peuplaient les salons parisiens et même bien des courtisanes. Étrangement sa beauté n'avait jamais trahi sa véritable nature… Car cet adonis était en réalité une jeune femme. Depuis huit années qu'elle vivait sous une identité masculine, elle avait acquis le maintien, les attitudes, le langage et même les pensées d'un soldat. Bien que son pourpoint dissimulât une poitrine étroitement sanglée et des hanches légèrement trop arrondies pour être viriles, elle était plus homme que bien des hommes de la cour… mais elle ne le serait jamais tout à fait.
- Aramis ! s'écria un colosse en saisissant son bras sans ménagement. Venez ! Il y a plus intéressant que ces cabotins !
Sans écouter ses protestations, le géant la tira derrière lui. Elle savait qu'elle aurait certainement un bel hématome à l'endroit où les mains de son ami l'empoignaient, cependant elle s'interdisait d'émettre le plus petit gémissement devant tant de rudesse. Elle manqua plusieurs fois de trébucher et heurta plus d'un passant avant d'arriver devant une petite estrade. Elle contint à grand-peine les jurons qui lui montaient aux lèvres. C'était pour cela que Porthos lui avait presque arraché le bras ! Sur les planches, une brune voluptueuse exécutait une danse lascive qui ravissait un public exclusivement masculin. Si la baladine ne manquait ni de souplesse ni de grâce, son numéro aurait gagné à ce qu'un peu plus de tissu couvrît son corps lascif. À chacun de ses mouvements, ses seins paraissaient s'échapper du corset trop lâche et chaque grand écart révélait une paire de jambes à faire se damner un saint et plus de chair que la décence ne le permettait.
- Alors qu'en pensez-vous ? fit Porthos avec un sourire entendu.
- Appétissante, répondit-elle avec un rictus qu'elle espérait concupiscent.
Elle aperçut alors un visage connu dans la foule des spectateurs… Ses prunelles enflammées de désir rivées sur le corps de la danseuse, il semblait hypnotisé par la sensualité qui imprégnait chacun de ses gestes. À la simple mélancolie qui l'avait attristée se substitua une jalousie mordante… Elle était une imbécile ! Elle n'avait nulle raison d'envier cette saltimbanque. Si Athos ne l'avait jamais vue comme une femme, elle était la seule dans son cœur. Les autres étaient un agréable divertissement tandis qu'elle l'accompagnait chaque jour de sa vie. Il partageait avec ces femmes de passage d'éphémères instants de plaisir puis venait la rejoindre dans les salles d'entraînement ou les tavernes. Il avait versé son sang pour elle. Non, aucune femme n'avait autant d'importance dans la vie d'Athos !… Néanmoins, quand elle était honnête avec elle-même, elle admettait que cette amitié, aussi intense fût-elle, ne lui suffisait pas. Son caractère passionné ne la portait pas aux sentiments tièdes et pondérés. Huit ans après la mort de son fiancé, son cœur battait à nouveau pour un homme. Elle aimait Athos avec toute l'ardeur de son tempérament impétueux. Par bonheur, personne, et surtout pas lui, n'avait remarqué l'inclinaison de son cœur. Mais elle serait vite démasquée si elle continuait de le contempler avec autant de souffrance dans les yeux.
Elle s'écarta vivement.
- J'ai faim ! déclara-t-elle en entraînant Porthos. Cette ribaude m'a ouvert l'appétit, pas vous ?
Il n'y avait qu'une chose que Porthos préférait aux femmes et Aramis le connaissait assez pour user d'arguments irrésistibles.
La jeune femme marchait d'un pas militaire et hargneux à travers les rues de Paris que la pleine lune nimbait d'une lueur bleutée. Maussade depuis l'apparition de la danseuse à Saint-Laurent, elle n'était pas parvenue à noyer sa mauvaise humeur dans les verres de la taverne du Cochon fumant. Pour ses amis la soirée avait été fort gaie, Porthos avait trouvé comme toujours la nourriture à son goût, D'Artagnan avait annoncé rayonnant son mariage prochain avec sa douce Constance et Athos avait réussi, Dieu savait comment, à obtenir de la foraine qu'elle le rejoignît à la fin de sa journée. Sa mine réjouie à la pensée de la nuit à venir n'avait fait qu'accroître la morosité de la jeune travestie. Craignant d'achever la soirée plus saoule que le cochon ornant l'enseigne du tripot, elle était partie plus tôt sous un prétexte des plus fallacieux… Elle devait cesser de se torturer ainsi ! Sinon elle ne donnait pas cher de son avenir dans la compagnie. Comment réagirait Athos devant les regards enamourés de son camarade de toujours ? Au mieux, il la prendrait pour un inverti, au pire, elle serait découverte et elle perdrait tout.
Des éclats de voix interrompirent ses ruminations. Bien des passants auraient accéléré le pas pour s'en éloigner, mais la mousquetaire n'était pas de ceux-là. Elle accourut en direction des cris pour découvrir une bande de cinq vauriens rudoyant une vieille mendiante. Son devoir était clair : il fallait apprendre les bonnes manières à ces coquins. Comme tous ceux qui, la rencontrant pour la première fois, ignoraient sa réputation d'invulnérable bretteuse, ils se moquèrent quelques instants d'un si frêle adversaire. Avant de comprendre ce qui leur arrivait, trois d'entre eux gisaient assommés sur les pavés et elle n'eut guère plus de difficultés à venir à bout des deux autres.
- Merci mademoiselle, dit la mendiante alors qu'elle l'aidait à se relever.
- Vous faites erreur, madame ! répliqua-t-elle sèchement son corps raidi à l'extrême.
Dans la pénombre, deux pupilles d'une pâleur aussi diaphane que celle de l'astre nocturne semblaient sonder son âme.
- Si vous le dites…
L'expression énigmatique qui se joignait à ce regard lunaire fut si troublante que la jeune femme demeura tétanisée quand la main rugueuse de la vagabonde se posa sur sa joue.
- Beaucoup de courage, mais tant de tristesse… murmura-t-elle de cette voix surnaturelle.
Sortant de sa torpeur, Aramis eut alors une réaction incroyable. Elle s'enfuit.
Quand elle s'arrêta quelques minutes plus tard, elle fut incapable d'expliquer sa conduite. Elle, un des plus intrépides combattants, venait de prendre la fuite devant une vieille femme sans défense. Avait-elle donc perdu sa raison et son courage dans la même soirée ? Une chance que personne n'ait été là pour admirer cette déconfiture ! Elle aurait alimenté les railleries de la compagnie pendant un mois entier, c'était certain… Pourtant cette femme lui avait paru… Elle secoua vigoureusement la tête pour écarter ses divagations.
Quand elle passa la porte de sa maison, elle avait presque oublié cette étrange rencontre pour songer à nouveau à son amour secret.
Ses volets fermés, elle se dévêtit à la lueur des bougies et, pour la première fois depuis bien longtemps, examina son corps dénudé qui se reflétait dans la psyché. Elle était si habituée à se dissimuler en permanence qu'elle en oubliait presque la féminité… Était-elle seulement désirable ? Elle était si différente de l'idéal de beauté des dames de la cour. Elle était grande et maigre quand il fallait être petite et potelée. Ses bras étaient durs et musclés. Ses mains bien que fines étaient longues et surtout trop vigoureuses, on devinait qu'elles étaient plus coutumières aux combats qu'à la musique ou la broderie. Sa taille était certes bien mise, mais ses hanches trop peu développées pour la mettre en valeur. Si son teint était clair et pur, ses années au service de la couronne avaient marqué sa peau de cicatrices bien peu attrayantes. Ses traits n'étaient pas disgracieux et elle possédait une belle chevelure, mais était-ce suffisant ? Ses jambes, bien que moins appétissantes que celles de la danseuse, étaient plutôt jolies. Ses seins ronds et fermes souffraient la comparaison avec ceux de bien des courtisanes et ses fesses musclées pourraient sans doute exciter les désirs des hommes.
Elle attrapa énergiquement une chemise propre et couvrit le corps qui lui avait inspiré ces folles pensées. Elle se moquait bien des hommes ! Un seul comptait pour elle et il était précisément celui qui ne devrait jamais rien soupçonner. Elle était son meilleur ami depuis près de huit ans et elle devinait très bien quelle serait sa réaction. Non seulement il ne serait pas attiré par une femme-soldat, mais il repousserait le compagnon avec horreur. Elle perdrait cette amitié qui était son seul trésor et la liberté qu'elle avait obtenue au prix de sa vie de femme.
Elle se glissa sous les draps en se répétant qu'aucune femme ne pouvait se targuer d'être plus proche d'Athos qu'elle l'était… Pourtant quand elle souffla la dernière bougie, les yeux enflammés de désir d'Athos admirant la belle saltimbanque ressurgirent dans son esprit et sombrant dans le sommeil, elle conçut l'espoir fou qu'un jour, il ait pour elle ce regard-là…
