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Chemistry of unrequited love

Summary:

L’appel est inconnu comme ils le sont tous, et Vincent décroche, innocent, inconscient, naïf, certainement, de croire que cet appel, parce qu’il est inconnu, parce qu’ils le sont tous, est un appel comme les autres.

Chapter Text

 

L’appel est inconnu. À l’instar de tous les appels quotidiens reçus dans son cabinet, l’appel est inconnu. Vincent ne s’en alarme pas, ne s’en méfie pas, n’anticipe pas la vague qui s’apprête à déferler sur lui, sans préparation, sans avertissement. L’appel est inconnu comme ils le sont tous, et Vincent décroche, innocent, inconscient, naïf, certainement, de croire que cet appel, parce qu’il est inconnu, parce qu’ils le sont tous, est un appel comme les autres.

 

-Vincent ?

 

La voix à l’autre bout du combiné arrête le temps. Son cœur loupe un battement –à moins qu’il n’en loupe deux. Peut-être trois.- L’appel était inconnu, mais la voix ne l’est pas. La voix ne le sera jamais, ne l’a jamais été. Dans une autre vie, déjà, il la connaissait par cœur, à la moindre intonation près. Immédiatement, il est pris d’une envie de vomir, de crier, peut-être, de remonter le temps pour se méfier, cette fois, de ce numéro qu’il ne connaissait pas, qui cachait cette voix qu’il ne connait que trop bien. L’appel est inconnu mais la voix est familière, trop familière, la prononciation de son prénom laisse dans sa bouche le goût amer d’un souvenir qui resurgit des entrailles, enfuit jusque lors profondément, très profondément, dans les abysses de l’être, d’où jamais il n’aurait dû être déterré.

 

-C’est Sandra, déclare la voix comme s’il ne le savait pas déjà, comme s’il ne l’avait pas toujours su, comme s’il ne la reconnaissait pas plus encore que la sienne.

 

C’est Sandra, la voix confirme, comme s’il en avait douté un seul instant, pour éteindre l’incertitude avant même qu’elle ne s’immisce entre les battements de son cœur, qu’elle ne s’installe avant l’expiration du souffle qu’il retient, inconscient de l’arrêt programmé de ses poumons, qui, imitant son cœur, se sont permis une seconde de répit, de trêve, avant la guerre interne qui s’apprête déjà à le terrasser.

 

-Sandra ? Vincent demande, s’enquiert, espérant secrètement s’être mépris, trompé, avoir mal compris son nom, mal reconnu sa voix.

 

Cela fait plus de dix ans. Non. Plus de vingt. La voix ne peut pas être Sandra, ne doit pas être Sandra. Pas cette Sandra, du moins, pas la sienne. L’appel était inconnu alors l’interlocutrice devait l’être également, Vincent s’acharne à se convaincre, s’efforce de croire à ce mensonge qu’il se répète pour calmer le sang dans ses veines, dont il peut traquer le chemin sinueux sous sa peau, entre ses organes, ses os.

 

-It’s been a while.

L’emploi de l’anglais le heurte, le renverse. It’s been a while, Sandra constate, et il ne peut la contredire. Ça fait longtemps, très longtemps. Si longtemps qu’il avait cessé d’espérer entendre à nouveau cette langue étrangère pourtant familière lorsqu’elle sortait de ces lèvres, lorsqu’elle était employée par Sandra. Il prend une seconde avant de répondre, terrifié à l’idée d’entrer en conversation avec elle, à nouveau.

 

-Yes, yes, it’s been a long time, bégaye-t-il presque.

 

L’anglais lui revient par brides de conversations qu’il rêverait d’avoir oubliées définitivement, fantômes d’un passé qui ne veut cesser de le hanter, qui persiste à retrouver sa trace, toujours, qui ne sait le perdre, qui ne parvient à se détacher de lui, en dépit de tous ses efforts qui n’ont jamais payé, qui ne payeront jamais.

 

-How have you been ? Sandra demande, et, venant de sa voix, c’est comme si on lui posait la question pour la première fois.

 

Vincent s’arrête, s’interroge, comment va-t-il, après tout ce temps, toutes ces années, comment va-t-il aujourd’hui, maintenant qu’il l’a oubliée –ou qu’il a essayé, au moins, qu’il a tenté de le faire-. Bien, assurément, bien, il ne va pas plus mal qu’un autre. Pas mieux non plus.

 

-Good, good and you?

 

-Good as well.

 

Sandra répond du tac au tac, ne lui laisse pas le temps de récupérer, lui assène des mots comme on lui assènerait des coups dans une arène de combat. Vincent ferme les yeux, inspire, calmement, expire, tremblotant, son souffle incertain de se remettre de cet enchainement qui, à peine initié, a déjà raison de lui.

 

-Are you still a lawyer?

 

La question tranche l’air, change le cours de la conversation qui semblait presque anodine. Es-tu toujours avocat ? Vincent sait, à cet instant, il comprend, devine, imagine. Sandra l’appelle par besoin, par nécessité, par devoir. Il a entendu cette phrase souvent, tu es toujours avocat, avec toujours la même inquiétude dans la voix, qui avoue déjà sans avouer, qui dit sans dire.

 

-Ahah. Yeah. I still am. Really haven’t changed much, I guess. I don’t ask if you are still writing, I know that you are. I have seen you on TV, sometimes. Or heard you on the radio. Oh and, I have seen your books in libraries as well. So yeah. I guess you haven’t changed much either.

 

Ses observations s’enchainent, lui permettent de gagner de précieuses secondes avant l’annonce qui, il n’est plus naïf désormais, va faire basculer sa vie, d’une manière ou d’une autre, sans que Sandra ne le veuille particulièrement, -elle n’a jamais rien voulu, Sandra-, et ce n’est jamais que malgré elle qu’elle le pousse dans le vide, désorienté, sans parachute, sans boussole, l’observant, depuis son sommet qu’il n’atteindra jamais, chuter perpétuellement vers un sol glacé dont il prendra des années à se relever –une nouvelle fois-. Chacun des mots incertains de Vincent tremble, tous ne disent qu’une chose, une seule : ne me dis pas, pas tout de suite, ne me dis pas, ne me dis pas.

 

-Yes, I am still writing indeed.

 

Mais Sandra n’écoute que ses paroles, n’a pas accès aux échanges de son esprit, ne peut pas deviner en lui ce qu’il a toujours pu deviner en elle. Pourtant, elle n’enchaîne pas, s’attarde sur ce constat, cet aveu ; oui, j’écris toujours, réalité dont il n’est que trop conscient, contraint d’éviter son regard derrière toutes les vitrines des libraires, de détourner les yeux des journaux, de changer d’émission radio à chaque mention de son nom. Évidemment que Sandra écrit toujours, le constat était rhétorique, un gain de temps, une forme de triche.

Le silence s’installe, flottant dans le bureau, à la frontière entre le confort et l’inconfort, entre l’aisance et le malaise. Sandra ne le rompt pas, cette fois, le laisse prendre toute la place, comme s’il était à son tour d’être sans voix.  C’est Vincent qui le brise.

 

-So, hum. Why are you calling?

 

-My husband is dead.

 

Il ignorait même qu’elle était mariée. Enfin, non, il ne l’ignorait pas, évidemment, il ne le savait que très bien, trop bien. Sandra était mariée, c’était un fait. À quelqu’un qui n’était pas lui, c’en était un autre, pire, infiniment pire que le premier qui, déjà en lui-même arrêtait son cœur. Il se souvient du jour où il avait innocemment ouvert l’invitation, de l’impact des premiers mots sur son cœur, toujours en première ligne, jamais au repos –Sandra et Samuel vous convient…- il s’était arrêté là, sans lire un mot de plus, sans chercher à confirmer la réalisation de son pire cauchemar. Évidemment que Sandra allait se marier. Évidemment que ce n’était pas avec lui.

 

-Oh. My condoleances. I, I didn’t know he was sick.

 

Peut-être ne l’était-il même pas, se corrige Vincent aussitôt, qu’en sais-tu ? Il aurait dû réfléchir davantage avant de répondre, le sujet est trop délicat pour se permettre de quelconques affabulations. Son mari est mort, point. Mais de quoi, il n’en sait rien. Peut-être était-il malade, peut-être était-ce un accident, peut-être était-ce pire, encore, mais la seule certitude de Vincent sur ce décès est l’immensité de son ignorance, dont il savoure les derniers instants.

 

-He wasn’t. He fell from the window.

 

Vincent arrête ses incessants cent pas à l’entente de ces mots. He fell from the window. Il est tombé par la fenêtre. Comme si c’était une mort anodine, comme si une telle chute arrivait tous les jours, au quotidien, comme si ce n’était pas la première fois qu’il était tombé, simplement la première fois qu’il y avait succombé. Il est tombé par la fenêtre, a-t-elle dit, sans pincette, sans cérémonie, comme si ces mots ne choquaient personne, comme s’ils étaient des mots comme les autres. C’est un comble, pour quelqu’un comme elle, amoureuse des mots, qui les connait si bien, les manie si bien, c’est un comble, une aberration, de ne pas se rendre compte, de ne pas comprendre, de ne pas percevoir leur dissonance, leur insolence, leur indécence. Il est tombé par la fenêtre, Sandra dévoile, et Vincent continue de prétendre, d’ignorer son cœur qui s’emballe, les questions qui déferlent, qui le noient. Est-ce qu’elle l’a poussé ? Est-ce qu’elle l’a tué? À qui parle-t-il, désormais? Une meurtrière? Il aimerait savoir, immédiatement, lui demander, directement, sans qu’elle ne se sente juger, ni en danger, il aimerait qu’elle se confie qu’elle lui dise, lui avoue, Vincent, j’ai mis fin à sa vie, c’est moi, je l’ai fait, je l’ai poussé, j’ai dérapé, je ne sais pas comment c’est arrivé, je ne comprends pas, je n’arrive pas à comprendre. Mais Sandra ne dit rien, se tait, attend qu’il réagisse. Son silence est insupportable, le ronge, prend toute la place, comme Sandra sait si bien faire, comme Sandra fait mieux que personne, son absence aussi oppressante que sa présence, son silence aussi imposant que ses paroles. Il est tombé par la fenêtre, c’est tout, pas d’explication, pas de cérémonie, il est tombé, il est mort, et il n’est pas encore enterré que Sandra l’appelle déjà, que Sandra le hante à nouveau, par l’indifférence de sa voix.

 

-Oh. I am really sorry to hear that.

 

Les mots ne sont pas les bons, mais les bons mots n’existent pas, dans un tel cas. Il est mort, écrasé, juste en dessous de la fenêtre dont il est tombé, aucun mot n’existe pour réagir à cette nouvelle. Même Sandra, qui manie les mots mieux que lui, mieux que personne, n’aurait pu trouver les bons cette fois-ci. Si Vincent laissait son imagination dériver, il aurait entendu Sandra lui répondre une réponse qu’il aurait aimé entendre, dans une autre vie, où elle finissait avec lui, Don’t be, Don’t be sorry. Mais Vincent ne peut se permettre un tel écart, se reconcentre, il est passé par la fenêtre, Sandra a dit, sans préciser qu’elle l’a poussé, car elle ne l’a pas fait, s’est contentée d’être témoin, peut-être, impuissante face à cette chute fatale dont personne ne peut se remettre, dont il ne s’est pas remis, dont il ne se remettra jamais, car il est mort, désormais.

 

-The authorities have been questioning me. A lot, admet-elle, sans en faire un aveu.

 

C’est un simple constat, une simple observation, un élément anodin pour quiconque n’y aurait prêté attention. Sandra a été interrogée, beaucoup, assez pour qu’elle l’ait remarqué, pour qu’elle s’en inquiète, assez pour qu’elle l’appelle.

 

-How much is a lot?

 

-I don’t know if it’s procedure, but I talked with the police. Several times.

 

C’est certainement car elle l’a trouvé, Vincent tente de se convaincre, évidemment qu’ils se doivent de l’interroger, il n’y a rien de plus normal, ce n’est pas tous les jours qu’un homme passe par la fenêtre, pas tous les jours qu’il est retrouvé par sa femme, pas tous les jours que la police est face à un tel drame, ça ne peut que les intéresser, il ne peut pas leur en vouloir, la preuve, lui-même mentirait en affirmant qu’il n’est pas intrigué, qu’il n’est pas happé par cette information, il est tombé par la fenêtre et Vincent ne rêve plus que d’une chose, comprendre comment, comprendre pourquoi, ne rêve plus que de disséquer chaque mot de Sandra pour reconstruire la scène, pour articuler chacun de ses mouvements, afin que ces mots aient à nouveau du sens, afin qu’ils cessent de sonner faux.

 

-Are you the person who found him?

 

-No, no, it was my son.

 

Sandra a un fils. Ça, il ne le savait pas, il l’ignorait, et il s’en portait bien, très bien, ne s’en portait que mieux. Ce qu’il ne savait pas ne lui avait jamais fait de mal, jamais, jamais comme ce qu’il savait, que bien souvent il aurait préféré continuer d’ignorer.

 

-Were you the one who called an ambulance?

 

Par réflexe, il passe en revue l’ensemble des questions qu’il n’a d’autre choix que de poser, collecte une liste de réponses dont il aura besoin, plus tard, éventuellement, dans l’hypothèse où Sandra ne sera plus témoin mais accusée. Vincent n’est plus un habitué du pénal, n’est pas retourné aux assises depuis des années, des dizaines d’années, déteste la responsabilité que la représentation d’un prévenu fait peser sur les épaules de la défense, en déteste les rouages, les enjeux, les règles tacites et silencieuses dont seuls les spécialistes du domaine ont conscience, les secrets qu’ils ne partagent pas à leurs collègues, qu’ils ne gardent que pour eux, pour mettre toutes les chances de leur côté, pour systématiquement gagner, pour ne laisser aucune chance aux autres.

 

-Yes, I was.

 

-Where you home when it happened? The fall?

 

Vincent comprend désormais l’enjeu de la conversation, de cet appel inconnu, de cette voix familière. Évidemment que Sandra ne l’a contacté que par nécessité. Évidemment que c’est à lui qu’elle s’adresse, maintenant qu’elle doit cacher un corps. Vincent sourit à la métaphore. Il est honoré, pour tout admettre, d’être celui qu’elle appelle alors qu’elle aurait pu appeler n’importe qui. C’est bien la première fois qu’elle le choisit, alors Vincent célèbre cette victoire risible qui n’en est pas une.

 

-Yes, I was.

 

-Were you alone?

 

À l’image des autorités, il interroge Sandra, lui demande de se répéter, encore une fois, de lui redire ce qu’elle a déjà dit, à d’autres oreilles, moins bienveillantes, peut-être plus à l’affut encore du moindre faux pas, du moindre mot sonnant à peine faux.

 

-I was alone with Samuel, yes.

 

Il n’a pas besoin d’être spécialiste en pénal pour savoir que le paysage qu’elle peint n’est pas de bon augure, bien au contraire. Sandra était seule, avec son mari, qui est tombé par la fenêtre, en sa présence, sans que personne ne puisse témoigner de sa passivité dans sa chute, de son absence d’intervention. Elle n’a pas d’alibi, aucun. Si le résultat de l’autopsie ne s’avère pas concluant, elle sera suspectée, c’est certain.

 

-Where was your son then, if he found him?

 

Vincent continue son interrogatoire, essaye de recueillir un maximum d’éléments, désespéré par le besoin d’en trouver un l’innocentant, de près ou de loin, il n’est pas difficile, se contenterait d’un détail, d’un rien.

 

-He was walking snoop. Our dog.

 

Sandra a un chien, Snoop, encore une information qu’il apprend, qu’il enregistre, comme si elle avait toute son importance dans sa vie, comme si cette anecdote bouleversait son quotidien. Sandra a un chien, et il ne sait pas pourquoi ça le surprend, c’était prévisible, pourtant, Sandra avait toujours voulu un chien, Vincent s’en souvient. Ses rêves se sont réalisés, et il pourrait presque en sourire, tant cela le rend encore heureux pour elle, il pourrait presque en sourire si elle ne lui avait pas annoncer sans cérémonie que son mari venait de mourir, s’il ne craignait pas qu’elle l’ait tué.

 

-How many times were you questioned again?

 

-Two. Maybe three. I don’t exactly know how to count them.

 

C’est une fois de trop, assurément, mais il ne fera pas aux autorités le procès d’être trop prudentes, trop prévoyantes, d’essayer de percer à jour ce mystère ; lui-même rêverait de comprendre, de saisir, comment est-il tomber, est-ce que Sandra l’a poussé, les questions courant d’un bout à l’autre de son esprit, infatigables, à la recherche de réponses qu’il espère obtenir, un jour, quand il sera prêt, quand il sera calme, quand son cœur battra à un rythme décent dans sa poitrine, pas aujourd’hui.

 

-Mmh.

 

-Is it bad?

 

C’est au tour de Sandra de l’interroger, de démêler les nœuds de demi-mots et de silences qui les sépare, qui les sépare à nouveau, qui certainement les séparera toujours.

 

-I… I don’t know Sandra, I don’t know.

 

Mentir n’est pas un crime. Pas toujours, pas systématiquement, pas quand c’est pour la protéger, encore un peu, uniquement. Vincent est avocat, mentir est un art dont il maitrise les rouages, un mode de vie, une passion, certains jours, mentir se transforme en addiction, faire dire au droit ce que l’on veut qu’il dise, interpréter les faits dans un sens qui l’arrange, peu importe au combien étrange, mentir car l’objectif n’est pas la vérité, non, mentir car l’objectif ne sera jamais que celui de gagner.

 

-You are a lawyer, Vincent, you must have a clue.

 

Sandra n’est pas dupe, et, en dépit de ce qu’elle admet, Sandra le connait. Évidemment que Vincent sait, évidemment qu’il devine, mais il n’aime pas ce que son intuition présage, déteste ce qu’elle dessine, abhorre le scénario qui semble déjà tout écrit, qui défile devant ses yeux le laissant interdit.

 

-Mmh. It’s difficult to say. I need more details.

 

L’autopsie. Premièrement. La chute est-elle plausible ? L’homicide est-il écarté ? Le médecin légiste apportera certaines des réponses qu’il lui manque. Ce médecin qui, alors que Sandra et lui discutaient pour la première fois depuis des siècles, est déjà en train de décortiquer les éléments en sa possession, de disséquer le corps inerte, certainement glacial, de Samuel, Samuel qui est tombé par la fenêtre.

Cette fenêtre, secondement, Vincent doit l’analyser, l’observer, la voir. Pour défendre Sandra, Vincent va devoir y croire.

 

-You can come here, so I can show you then.

 

Comme si Sandra pouvait lire ses pensées, elle lui fait la proposition qu’il a redoutée dès l’instant où sa voix lui est parvenue de l’autre bout du fil. Il va devoir la revoir. Cette perspective le réveille et le terrifie tout à la fois, lui coupant le souffle comme la familiarité de cette voix, cette foutue voix, la voix de Sandra qu’il a encore reconnue entre mille, qu’il n’a même pas réussi à oublier, au bout de toutes ces années. Vincent ne peut s’empêcher de se demander, a-t-elle changé, est-elle toujours la même, est-elle toujours aussi perdue, aussi glaciale, aussi lointaine. Il ne se demande pas s’il en est toujours amoureux. Ce qu’il ne sait pas ne peut pas lui faire de mal. Il craint que cette réponse lui soit létale. Préfère ignorer les indices que lui donne son corps. Il ne se disséquera pas in vivo, pas maintenant, pas si tôt.

 

-Where… Where do you live?

 

L’appel de Sandra, s’il était inconnu, n’était pas pour autant étranger. Elle est en France, assurément, et c’est d’ailleurs pour cette raison qu’elle l’appelle lui, lui Vincent, auquel elle n’a pas adressé le moindre fragment de pensée lors des dix dernières années, lui et non l’un de ses amis avocats londoniens, qu’elle s’est faits, certainement, après avoir déserté sa vie un soir de printemps. Sandra est en France, où elle n’a jamais eu que lui. L’appel n’a rien de personnel, Vincent tente de se rappeler, de ne pas divaguer, elle ne l’appelle pas parce qu’il est lui, parce qu’il est Vincent, elle l’appelle car il est le seul, car elle n’a personne d’autre.

 

-In the alps. Near Grenoble, lui indique-t-elle, Maybe it’s too far away from your place.

 

Comme s’il existait sur cette terre un endroit trop lointain qui l’empêche de la rejoindre le jour où elle en aurait besoin. Vincent émet presque un rire, exaspéré par ses pensées pourtant toujours si ordonnées, dont le contrôle lui échappe à nouveau, pour la première fois depuis une éternité, pour la première fois depuis que Sandra est partie, pour la première fois depuis le jour où il avait accepté qu’elle ne reviendrait plus.

 

-Don’t worry about it, I can come. I… I just need to finish some files. Mmh… It’s probably a few hours drive so don’t expect me before this afternoon. But I’ll come. Yeah. I’ll be right there. Until then don’t worry too much, right? Take care of your son. Of you.

 

Évidemment, l’histoire se répète, Vincent devrait le savoir, désormais, aurait dû retenir la leçon. Sandra appelle et il accourt, il s’empresse, annule tout, se précipite à son secours, comme il en a la fâcheuse habitude, comme il a tant appris à faire. Comme il a tant aimé le faire, avant qu’elle ne disparaisse, avant qu’elle ne prenne la fuite, sans un mot, en silence, avant qu’il ne soit plus qu’hanté par son absence.

 

-Thank you. Thank you, Vincent. I’ll just rest until then. You can call if you struggle finding the farm. I’ll text you the address.

 

-Yes, please send it to me. I’ll see you later Sandra.

 

L’anglais lui revient avec une aisance qui le déconcerte, comme si parler avec Sandra était une seconde nature, qu’importe la langue.

 

-Thank you. I’ll be waiting.

 

Vincent s’apprête à raccrocher. S’arrête. Savoure le silence. Sandra ne raccroche pas non plus, il donnerait tout pour fouiller son esprit, son cœur, ses entrailles, pour savoir si la moindre parcelle de son corps est bouleversée comme lui l’est, tout entier.

 

-Did you call anyone else?

 

Il pose une dernière question, pour apaiser sa conscience.

 

-No.

 

Elle le rassure, sans le savoir. Il est préférable qu’elle ne parle à personne, personne à part lui, il se hait de le penser, se déteste de lui dire, de lui demander, de l’exiger, de la priver déjà de sa liberté.

 

-Well, don’t.