Work Text:
MAG013 -#0161301
Seule
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ARCHIVISTE
Bien, essayons ceci.
NAOMI
Vraiment? Est-ce que ce truc fonctionne? Il doit bien avoir une trentaine d’années.
ARCHIVISTE
Je sais, mais par le passé nous avons pu enregistrer avec succès certains témoignages qui ont donné de la… difficulté au matériel d’enregistrement digital.
NAOMI
Ouais, et bien, c’est une façon de le dire. Vous avez besoin d’un meilleur équipement.
ARCHIVISTE
Croyez-moi, j’essaie d’y arriver. Quand bien même, le magnétophone semble bien fonctionner comme sauvegarde, et je pourrai le faire transcrire plus tard, donc pour le moment, si vous auriez l’amabilité de-
NAOMI
Vous êtes sérieux? Vous voulez réellement que je raconte mon histoire à ce morceau de ferraille bruyant? Je comprends maintenant pourquoi personne ne vous prend au sérieux.
ARCHIVISTE
Vous n’êtes sous aucune obligation de nous parler.
NAOMI
Non, c’est juste… Je pense que je suis simplement désespérée. Le dernier détective de paranormal à qui j’ai rendu visite a rit de moi lorsque j’ai suggéré d’aller vous parler. Quand même, je-je suppose que vous devez me croire.
ARCHIVISTE
Quelque chose comme ça.
NAOMI
[Soupir] Bon, on reprend où nous avons laissé?
ARCHIVISTE
Il serait probablement mieux de recommencer du début. Nom, date, sujet, etc. Je ne suis pas optimiste quant au fait de pouvoir récupérer quelconque partie de l’enregistrement précédent.
NAOMI
Très bien. Mon nom est Naomi Herne, et je donne un témoignage au sujet des évènements qui suivirent les funérailles de mon fiancé, Evan Lukas. La date est le 13 janvier 2016.
Pour être honnête je ne suis même pas sûre si je devrais être ici. Ce qui est arrivé était étrange et, d’accord, je suis incapable de penser à une explication rationnelle, mais j’étais désemparée. Je le suis encore. Je devrais partir. J’ai probablement juste imaginé toute l’affaire. Il n’est plus là et c’est tout ce qu’il y a à constater.
ARCHIVISTE
C’est certainement possible. Cela pourrait tout être dans votre tête, quoiqu’il y a l’élément de la pierre.
NAOMI
Cela pourrait… Je ne sais pas. J’ignore quoi penser.
ARCHIVISTE
Prenez votre temps.
NAOMI
Attendez, où allez-vous?
ARCHIVISTE
Je comptais vous donner un peu d’intimité pendant que vous faites votre déposition.
NAOMI
D’accord, seulement...pourriez vous rester s’il-vous-plaît? Je ne veux pas être seule.
ARCHIVISTE
Très bien. Commençons par le début.
NAOMI (DÉCLARATION)
Bien. Je suppose que le début serait lorsque j'ai rencontré Evan. Je n'ai jamais vraiment été du genre sociale. J'ai toujours été plus à l'aise seule, vous savez? Mon père est mort quand j'avais 5 ans et ma mère passait tellement de temps à travailler pour nous nourrir que je ne la voyais presque jamais. Je n'ai pas subit d'intimidation à l'école, ou quoique ce soit. Je veux dire, pour être victime d'intimidation, vous devez être remarqué, et je me suis assurée que je ne l'étais pas. C'était la même chose au lycée et même à l'université de Leeds. Quand tout le monde a emménagé dans des maisons partagées pour la deuxième année, j'ai séjourné dans une belle chambre confortable pour une personne dans un logement universitaire. J'ai toujours été plus heureuse par moi-même.
Quoique, peut-être qu’heureuse n'est pas tout à fait le bon mot. Je me sentais un peu isolée parfois. J'entendais des rires venant d'autres pièces de mon immeuble, ou je voyais un groupe d'amis parler au soleil dehors, et ça m’arrivais de souhaiter avoir quelque chose comme ça, mais cela ne m'a jamais vraiment dérangé. Je connaissais ma compagnie et j'étais à l'aise avec moi-même. Je n'avais pas besoin des autres et ils n'avaient certainement pas besoin de moi.
La seule personne qui semblait vraiment se soucier de ma solitude était Pasteur David. Il travaillait à l'Aumônerie et je le voyais occasionnellement lorsque le travail ou le stress commençait à peser. Ma mère est méthodiste et je me sentais plus à l'aise de lui parler que n'importe quel conseiller laïque. Il avait l'habitude de me dire que ce n'était pas naturel pour les gens de vivre dans l’isolation, que nous étions des créatures sociales de nature. Je me souviens qu'il disait toujours qu'il avait ‘’peur que je m’égare’’.
À l’époque, je ne savais pas ce qu’il voulait dire. Je crois que je comprends, maintenant.
Quoi qu'il en soit, le point est que j'ai obtenu mon diplôme il y a trois ans, j'ai quitté Leeds avec Mentions Honorables en chimie et aucun véritable ami à proprement parler. Et cela me convenait.
J'ai trouvé un emploi comme technicienne scientifique à Woking. Cela ne payait pas bien, et les étudiants étaient un lot têtu qui se croyaient tout permis, mais c'était assez pour vivre et me gardait suffisamment près de Londres pour que je puisse postuler aux différents emplois de laboratoire que je voulais réellement. C’est lors d'un entretien pour l'un d'entre eux que j'ai rencontré Evan.
Il visait le même poste que moi – assistant de laboratoire dans l'un des départements de biochimie de l'UCL. Il a obtenu le poste, en fin de compte, mais je m'en fichais. Il était tellement différent de tous ceux que j'avais rencontrés auparavant. Il a commencé à me parler avant l'entretien, et je me suis étonnée de lui répondre. Quand il me posait des questions, je ne me sentais pas mal à l'aise ou inquiète de mes réponses, je me suis juste retrouvée à raconter ma vie à cet étranger, sans aucune gêne. Quand il a été appelé pour son entrevue, j'ai ressenti une sensation de vide comme je n'en avais jamais vécu auparavant. Tout ça pour un inconnu que j'avais rencontré il y a à peine dix minutes.
Lorsque je suis sortie de l’immeuble après ma propre et un peu désastreuse entrevue, j’ai vu qu’il était là et m’attendait… Je pense que je n’ai jamais été aussi heureuse qu’à ce moment-là.
Nous avons commencé à sortir ensemble, et nos fréquentations évoluèrent graduellement en vie commune. J’avais eu deux autres petits amis par le passé – toutes deux des relations de courte durée qui ont finit abruptement. Dans les deux cas ils ont dit que c’était parce qu’ils n’ont jamais vraiment ressenti de ma part le désir qu’ils soient aux alentour, et en y repensant, c’était plutôt vrai.
Avec Evan, c’était complètement différent. Sa présence ne semblait pas m’empêcher d’être moi-même, ni traversait dans les espaces que je voyais comme les miens. Chaque chose reliée au fait d’être avec lui était si naturelle que lorsqu’il m’annonça qu’il m’aimait, je fût simplement surprise que nous ne l’avions pas déjà dit.
Il avait aussi des amis, beaucoup d’amis, comment pouvait-il en être autrement? Et il m’emmenait les rencontrer quand je le voulais, et quand je ne le voulais pas, il me laissait tranquille. Après un an avec lui, j’avais effectivement ce qu’on pourrait peut-être appeler une vie sociale et, plus que ça, je ne la détestais pas. J’avais toujours l’habitude de lever les yeux au ciel devant les gens qui disaient que leurs proches ‘’les complétaient’’, mais honnêtement, je ne trouve aucune autre façon de décrire ce que je ressentais en étant avec Evan. Je l’ai demandé en mariage après seulement deux ans et il a dit oui.
Je vais éviter de parler du moment où il meurt. Cela ne fait qu’un an et je ne veux pas passer une heure à pleurer dans votre magnétophone merdique. Congénital, ils ont dit. Un problème avec son cœur. Qui a toujours été là, mais n’a jamais été diagnostiqué. Sans avertissement. Une chance sur un million. Blablabla. Il est parti. Disparu . Et j'étais seule à nouveau.
Il n’y avait personne à qui je pouvais en parler. Tous mes amis étaient ses amis, et après son départ, je me sentais mal à l’aise de les revoir. Je sais, je suis sûre que cela ne les aurait pas dérangés, ils auraient dit qu’ils étaient aussi mes amis, mais je n’ai jamais pu me résoudre à essayer. Cela me semblait plus confortable, plus familier d'être seule, comme si Evan n’avait été qu’un rêve merveilleux duquel j’émergeais.
Je ne me souviens pas de la semaine entre sa mort et les funérailles. Je suis sûre qu’elle a dû se produire, mais je n’en ai aucun souvenir. Après avoir quitté l’hôpital, la première chose dont je me souviens clairement est d’entrer dans cette grande maison austère. Je ne me rappelle pas où c’était, quelque part dans le Kent, je crois, et j’ai dû recevoir l’adresse d’un membre de la famille d’Evan qui avait organisé les funérailles.
C'était étrange. Evan n'a jamais vraiment parlé de sa famille. Il a dit qu’il n’était pas en bons termes avec eux parce qu’ils étaient très religieux et qu’il ne l’avait jamais été. Je ne les avais jamais rencontrés ni visités, ni même entendu leurs noms, pour autant que je me souvienne. Mais ils devaient me connaître suffisamment pour m’inviter, car je me suis retrouvée au bon endroit. Tout aussi bien qu’ils aie assumé la responsabilité des funérailles. Je n’étais pas en état d’organiser quoi que ce soit.
La maison était très large et très vieille. Il y avait un grand portail qui la séparait de la route principale, avec le nom ‘’Moorland House’’ gravé dans la pierre du montant de la porte. J'y suis allée seule, ma vieille Vauxhall Astra d'occasion se plaignant tout le long du trajet. Vous vous souvenez de cette tempête qui a frappé fin mars dernier ? Eh bien, je l'ai à peine remarqué. En y repensant, je n’aurais vraiment pas dû être au volant, mais à l’époque, elle avait à peine capté mon attention . Les arbres se courbaient de façon menaçante lorsque je me suis finalement stationnée à Moorland House, et j'ai immédiatement perdu le seul chapeau respectable que je possédais à cause du vent.
Evan m'avait un jour raconté que sa famille possédait beaucoup d'argent, et en regardant cet endroit, j'ai compris pourquoi les funérailles ont eu lieu là-bas. Je pouvais voir sur le côté ce qui semblait être un mausolée bien entretenu. Le dernier lieu de repos des ancêtres d’Evan, et bientôt, je suppose, d’Evan lui-même. Cette pensée me fit pleurer à nouveau, et c'est dans cet état, en sanglots, balayée par le vent et trempée par la pluie, que je vis la porte s'ouvrir.
Je ne sais pas ce que j’attendais du père d’Evan. Je savais qu’il ne pouvait pas être identique à l’homme gentil et charmant dont j’étais tombée amoureuse, mais l’étranger au visage de pierre qui m’a confronté sur le pas de la porte a quand même été un choc. C'était comme regarder Evan, mais comme si l'âge l’avait drainé de toute sa joie et son affection. J'ai voulu me présenter, mais il a simplement secoué la tête et a indiqué du doigt une porte dans le couloir derrière lui, et prononça les seuls mots qu'il m'a jamais adressé. Il a dit : ‘’Mon fils est là-dedans. Il est mort.’’ Et puis il s'est retourné et s'est éloigné, me laissant secouée, sans autre choix que de le suivre à l'intérieur.
La maison était remplie de gens que je ne connaissais pas. Aucun des visages charmants et accueillants que j’avais connus auprès des amis d’Evan ne pouvait être vu parmi les figures austères de sa famille. Chacun avait la même expression dure que son père, et j'aurais pu l'imaginer, mais j'aurais juré que lorsqu'ils me regardaient, leurs yeux étaient pleins de quelque chose de sombre. De la colère, peut-être ? Me blâmaient-ils ? Dieu sait que je me sentais assez coupable de sa mort, même si j’ignore pourquoi. Aucun d’eux ne m’a adressé la parole, ni ont-ils discuté entre eux, et la maison était si calme et immobile que parfois j’avais l’impression que je pouvais à peine respirer sous le poids du silence.
Finalement, je suis arrivée à la pièce où il était exposé. Evan, l'homme que je devais épouser, gisait dans un cercueil en chêne verni qui semblait trop grand pour lui, d'une manière ou d'une autre. Le cercueil était ouvert et je pouvais le voir, vêtu d'un habit veston noir parfaitement ajusté. J'ai réalisé que je ne l'avais jamais vu porter de costume chic auparavant. Comme tout le reste dans sa mort, ça ne semblait pas correspondre à la vie qu'il s'était créé.
Je me souviens être allée aux funérailles de mon père quand j’étais très jeune. Je me souviens l'avoir vu allongé, après que les pompes funèbres eurent fait leurs travail. Mon père semblait serein, paisible, comme s'il avait calmement accepté la réalité de son décès. Cela m'avait réconforté, quand j'étais enfant, même si cela n'a pas atténué le sentiment aigu de perte que j’ai ressenti. Il n’y avait rien de tout cela sur le visage d’Evan. Dans la mort, il semblait avoir la même dureté et le même reproche que j'ai vu chez chacun des membres de la famille silencieuse qui le réclamait en tant qu’un des leurs.
Je ne sais pas combien de temps je suis restée là. Cela m'a semblé quelques secondes, mais lorsque je me suis retournée, j'ai presque crié en voyant des dizaines de personnages vêtus de noir se tenir devant moi, à me regarder. Le reste de la famille Lukas était debout, attendait sans un mot, comme si j'étais entre eux et leur proie. Ce que je suppose, d’une certaine manière, était le cas. Finalement, un vieil homme s'avança. Il était petit et voûté avec l'âge, son veston noir pendait sur son corps comme des plis de peau affaissée. Il a dit : ‘’Il est temps pour vous de partir. L'enterrement est une affaire de famille. Je suis sûr que vous souhaitez être seule.’’
J'ai tenté de répondre mais les mots furent coincés dans ma gorge. Ils sont restés là, à attendre que je réponde ou que je parte, et j'ai réalisé que le vieil homme avait raison. Je voulais m’en aller, être seule. Je me fichais de savoir où j'allais, mais je devais partir, m'éloigner de cet endroit horrible avec ses étranges guetteurs silencieux. Je me suis frayée un chemin en courant et je suis sortie dans la tempête. Dans ma voiture, j’ai simplement démarré le moteur et commencé à conduire. Je ne savais pas où j’allais et je pouvais à peine voir quoi que ce soit à travers mes larmes et la pluie battante, mais cela n’avait pas d’importance. Tant que je continuais, tant que je n’avais pas à m’arrêter et à réfléchir à ce qui venait de se passer. Avec le recul, la seule chose qui me surprend à propos de l’accident, c’est qu’il n’a pas été assez grave pour me tuer.
Lorsque j'ai repris conscience, j'ai réalisé que j'étais au milieu d'un champ, assez loin de la route. Les traces derrière moi montraient où j'avais glissé dans la terre. Heureusement, je n’avais rien heurté ni basculé, mais de la fumée s’échappait du moteur de ma pauvre vieille Astra, et il était clair que je n’irait nulle part. Il faisait sombre et l’heure sur mon tableau de bord indiquait onze heures douze. Mon téléphone disait la même chose. J’étais arrivée à Moorland House à 18 heures, comme demandé. Avais-je conduit pendant des heures ou avais-je passé plus de temps avec le corps d'Evan que je ne le pensais ? Je n’avais rien heurté, donc je n’aurais pas pu perdre connaissance. Étais-je restée assise dans ma voiture fumante pendant tout ce temps ?
Cela n’avait pas d’importance. La pluie tombait fort et j'avais besoin d'aide. J'ai essayé d'appeler les services d'urgence ou d'utiliser le GPS de mon téléphone, mais l'écran indiquait simplement « PAS DE SERVICE ». J'ai pris une profonde inspiration, essayant d'étouffer la panique, et je suis sortie de la voiture. Je fus complètement trempée en moins de dix secondes, alors que je me démenais sous la pluie battante vers la route. Je ne pouvais entendre aucun son, à part le vent hurlant, et il n’y avait aucun phare visible nulle part.
N'ayant aucune idée de l'endroit où j'étais, j'ai pris la décision de tourner à droite et me suis mise à marcher. J'ai essayé d'utiliser à nouveau mon téléphone, mais en fouillant dans mon sac, j'ai réalisé à quel point la pluie avait tout détrempé. Appuyer sur le bouton d’alimentation n’a fait que confirmer ce que je soupçonnais déjà : mon téléphone ne fonctionnait pas. La colère m'a envahi, toute l'amertume et la rage qui s'était accumulée au cours des pires jours de ma vie jaillit de moi, et j'ai jeté le morceau de plastique inutile par terre. Un coin s'est brisé en heurtant la route, puis il a rebondi vers le fossé et disparu dans la boue épaisse.
J'ai soudainement eu très froid alors que je me tenais là sur la route. La pluie battante, pleurant à chaudes larmes et complètement seule. J'ai continué à marcher, souhaitant désespérément apercevoir des phares au loin, mais il n'y avait rien d'autre que l'obscurité et le martèlement constant de la pluie sur des kilomètres de campagne déserte dans toutes les directions. Je n’avais pas de montre, donc sans mon téléphone, j’ignore combien de temps j’ai marché. Le froid me mordait à travers mes vêtements funéraires trempés et j'ai frissonné, tombant à genoux et sur le point d'abandonner. Aucune voiture n’arrivait et je n’avais aucune idée de l’endroit où j’allais.
C'est alors que j'ai remarqué que la pluie s'était arrêtée. En essuyant les larmes de mes yeux, j'ai vu qu'un brouillard s'était formé autour de moi et je ne pouvais désormais voir qu’à quelques mètres devant moi. J'ai cependant continué à marcher, car la brume persistante me faisait me sentir encore plus froide. Le brouillard semblait me suivre au fur et à mesure que j'avançais et tourbillonnait avec un mouvement étrange et délibéré. Vous me considérerez probablement comme une idiote, mais c’était presque malveillant. Je ne sais pas ce qu’il voulait, mais d’une manière ou d’une autre, j’étais sûr qu’il voulait quelque chose. Cependant, il n’y avait aucune présence, ce n’était pas comme si une autre personne était là, c’était… Cela me faisait me sentir complètement abandonnée. Je me suis mise à courir, suivant autant de route que je pouvais voir dans l'espoir d'arriver de l'autre côté, mais il ne semblait pas y avoir de fin.
Je ne sais pas exactement à quel moment le bitume dur de la route s’est transformé en terre et en herbe, mais j’ai réalisé au bout de quelques minutes que je m’étais éloignée du chemin. J'ai essayé de revenir en arrière, mais la route n’était plus là. Il ne restait que le brouillard et les contours squelettiques d'arbres à moitié visibles. Leurs lignes sombres s'éloignaient de moi à des angles abrupts, mais si j'essayais de m'en approcher, plutôt que de devenir plus claires, les arbres disparaissaient dans la nuit brumeuse et je les perdais de vue.
A genoux, j'ai été surprise de réaliser que le sol sur lequel je me trouvais n'était pas mouillé. La terre compacte était humide à cause de la brume insidieuse, mais elle ne semblait pas avoir été touchée par la pluie. Le désespoir que je ressentais s'est rapidement transformé en peur, et j'ai continué à avancer, plus profondément dans le brouillard.
J'ai réalisé peu de temps après que la nuit aurait dû être bien trop sombre pour percevoir le brouillard. Il n’y avait aucune lumière pour l’éclairer, et la lune avait été recouverte de nuages d’orage toute la nuit, mais malgré cela, je pouvais le voir clairement. Mouvant, gris ardoise et n’ayant aucune odeur. En marchant, j'ai vu d'autres formes à proximité. Des dalles de pierre sombres, dépassant du sol, croches et brisées. Pierres tombales. Elles s'étendaient dans toutes les directions, et le léger flou de la brume ne faisait rien pour adoucir le poids de leur présence. Je ne suis pas restée pour les lire.
J'ai continué à avancer jusqu'à ce que j'atteigne le centre de ce que je ne peux que supposer était un petit cimetière, et j'y ai trouvé une chapelle. Le sommet de son clocher se perdait dans l'obscurité et les fenêtres étaient sombres. J'ai commencé à ressentir du soulagement, comme si j'avais enfin trouvé un signe de vie. J'entrepris d’en faire le tour, me déplaçant là où je pensais que se trouvaient les portes d'entrée. En y allant, j'ai remarqué qu'il y avait des vitraux dans les fenêtres mais, sans aucune lumière venant de l'intérieur, je ne pouvais pas distinguer le motif. Finalement, je suis arrivée devant le bâtiment et j'ai presque perdu espoir. Autour des poignées de l’entrée Il y avait une solide chaîne en fer. Je ne trouverais pas sanctuaire ici.
À ce moment-là, j’ai failli prendre une décision irréfléchie. Je me suis mise à crier, appeler à l'aide, mais le son semblait étouffé et a disparu presque aussitôt qu'il a quitté ma gorge. Personne ne m'a entendu, mais j'ai continué à crier pendant un certain temps, juste pour entendre le bruit, même s'il semblait mourir dès qu'il touchait le brouillard. Mais c’était inutile, et une fois que j’eus fini, je senti un picotement d’humidité entrer et sortir de mes poumons. C'était écœurant et lourd et j'ai décidé que je devais faire quelque chose. J'entrepris de chercher par terre la plus grosse pierre que je pouvais trouver. J'allais entrer dans cette église, même si je devais briser une vitre pour le faire. Tout pour sortir du brouillard. J'étais sûre que quelqu'un finirait par me trouver.
J'ai remarqué que l'une des tombes avait été légèrement abîmée avec l'âge et qu'un petit morceau était visible sur le sol. Il y avait une croix gravée dessus, et le lourd morceau de pierre gisait maintenant enfoncé dans la terre du cimetière. Je me suis penchée pour le soulever, mais ce faisant, j'ai vu quelque chose qui m'a figé sur place. La tombe était ouverte. Et vide.
Elle n’était pas exactement déterrée. Le trou était net, carré et profond, comme s’il était prêt pour un enterrement. Au fond, il y avait un cercueil. Il gisait ouvert et il n'y avait rien à l'intérieur. J'ai reculé et failli chuter dans une autre tombe ouverte derrière moi. J'ai graduellement regardé autour du cimetière avec une panique croissante. Chacune des tombes était ouverte et vide. Même ici, parmi les morts, j'étais seule.
Alors que je regardais, le brouillard a commencé à m'alourdir. Il s'enroulait autour de moi, son humidité informe s'accrochait à moi et s’est mise à me traîner, m'attirant doucement, lentement, vers la fosse qui m’attendait. J'ai essayé de reculer, mais le sol était devenu glissant de rosée et je suis tombée. Mes doigts s'enfoncèrent dans la terre molle du cimetière alors que je cherchais désespérément tout ce que je pourrais utiliser pour me sauver, et ma main se referma sur ce lourd morceau de pierre tombale. Il m'a fallu toute ma volonté pour garder une emprise sur cette ancre, alors que je m'éloignais lentement du bord de ma tombe solitaire. Circulant autour de moi, l'air lui-même semblait vouloir m’amener à l'intérieur, mais je me suis démenée et relevée. L’image de la famille d’Evan m’est soudainement venue à l’esprit et je me suis jurée qu’ils ne seraient pas le dernier contact humain de ma vie.
Je regardai vers la chapelle et vis en sursaut que la porte était désormais ouverte, la lourde chaîne écartée et gisant sur les marches de l’escalier. J'ai couru vers elle aussi vite que j'ai pu, appelant à l'aide, mais quand j'ai atteint le seuil, je me suis arrêtée et je n'ai pu que constater la scène avec horreur. Par cette porte, là où devrait se trouver l’intérieur de la chapelle, il y avait un champ. Il était baigné d’un clair de lune maladif et le brouillard roulait près du sol. Il semblait s'étendre sur des kilomètres, et je savais que je pourrais y errer pendant des années sans jamais rencontrer une autre personne. Je me suis détournée de cette porte, mais en regardant derrière moi, j’aurais pu pleurer – au-delà du bord du cimetière se trouvait cet exacte même champ. S'étirant à l’horizon.
J'ai dû faire un choix, ainsi j'ai donc commencé à courir depuis cette chapelle vers le champ derrière moi. J'ai failli chuter dans une tombe affamée, mais j'ai conservé mon équilibre suffisamment pour les dépasser. Le brouillard semblait s’épaissir et me déplacer au travers devenait de plus en plus difficile . C’était comme si je courais contre le vent, sauf que l’air était complètement immobile. Je pouvais à peine respirer lorsque je l’inhalais.
Et puis, alors que je me trouvais au milieu de ce champ ouvert et désolé, j'ai entendu quelque chose. C'était la chose la plus étrange, mais alors que j'essayais de courir, j'aurais juré avoir entendu la voix d'Evan m'appeler. Il a dit : ‘’Tourne à gauche ‘’. C'est tout. C'est tout ce qu'il a dit. Je sais que ça paraît ridicule, mais c’est ce qu’il m’a dit de faire. Et je l'ai fait. J'ai tourné brusquement à gauche et continué à courir. Et puis… rien.
ARCHIVISTE
C’est à ce moment que la voiture vous a frappé?
NAOMI
Oui. Je me souviens avoir vu les phares une seconde, puis le néant jusqu’à mon réveil à l’hôpital.
ARCHIVISTE
Je vois.
NAOMI
Alors qu’en pensez-vous? Était-ce réel?
ARCHIVISTE
Eh bien, nous devrons enquêter sur quelques-uns des détails que vous avez soulevés, mais à première vue, je dirais que ce n'était réel que dans la mesure où un traumatisme peut avoir un effet très réel sur l'esprit. Au-delà de cela, c’est difficile à prouver dans un sens ou dans l’autre, mais je vous suggère de nous laisser la pierre afin que nous puissions l’étudier. Et cela vous aiderait probablement à surmonter cet incident désagréable. Un peu de temps avec un professionnel de la santé plus qualifié pourrait également s'avérer bénéfique.
NAOMI
Super. Je ne sais pas à quoi je m’attendais, vraiment.
ARCHIVISTE
Nous vous informerons si nous trouvons quoi que ce soit.
NAOMI
Oh, c’est ridicule! Je n’arrive pas à croire que j’ai perdu mon temps à -
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ARCHIVISTE
Fin de la déclaration.
Suite au témoignage de Mme Herne, nous avons fait tous les suivis possibles, ce qui n’étaient certes pas beaucoup. Evan Lukas est en effet décédé d'une insuffisance cardiaque le 22 mars 2015 et son corps a été réclamé par sa famille pour être enterré. Toutes les demandes d'informations ou d'entretiens adressées à la famille Lukas ont été très fermement rejetées.
Vers une heure du matin le 31 mars, Mme Herne a été impliquée dans une collision avec un certain Michael Getty. Elle avait apparemment couru sur la route devant la voiture de M. Getty près de Wormshill dans les Kent Downs. Elle a été rapidement transportée à l'hôpital et soignée pour une commotion cérébrale et de la déshydratation. Sa voiture a été retrouvée abandonnée dans un champ à huit kilomètres de là.
Il n’y a aucun cimetière correspondant à la description de Mme Herne à proximité de la route où elle a été retrouvée, et il ne pouvait pas y avoir de brouillard, étant donné les vents incroyablement violents durant la tempête cette nuit-là. Je serais tenté d’attribuer cela à une hallucination due au stress et à un traumatisme, si ce n’était du fait que lorsqu’elle a été frappée, on a découvert que Mme Herne tenait un morceau de maçonnerie. Il semble qu’il s’agisse d’un morceau de granit sculpté gravé d’un motif en croix. La taille et le style correspondent à ce que l'on pourrait trouver au sommet d'une pierre tombale, bien que nous n'ayons pas pu retracer son origine. Un petit fragment de ce que nous supposons aurait été le marqueur lui-même y est toujours attaché. Le seul texte qui peut être déchiffré indique simplement ‘’oublié’’. J’ai fait en sorte qu’il soit transféré vers le stockage d’artefacts de l’Institut.
Fin de l’enregistrement
