Chapter Text
Le cœur d’Ophélie battait la chamade. Elle y serait bientôt. A ce rythme-là, l’éther ne pourrait pas résister bien longtemps. Il finirait par céder. Tout être, toute entité, toute chose avait une faille. Elle était sur le point de la trouver.
Plus de trois ans de recherches longues et ingrates l’avaient menée à cet instant-là. D’abord, trouver un miroir datant d’avant la Déchirure. Cela n’avait pas été chose facile, mais elle avait pu le faire, aidée de Berenilde et – chose étonnante Farouk. Quelques bribes de souvenirs lui avaient permis de se rappeler d’un monument qu’il avait vu dans son enfance, et Ophélie en avait retrouvé la trace dans ce qui avait été une lointaine arche et ce qui était maintenant un simple bout de continent un peu plus étrange et plein de pouvoirs que les autres. Plusieurs fois, elle avait failli perdre espoir. Elle avait eu terriblement peur que tous les miroirs de ce genre aient été détruite, avant que l’éclair de lucidité de l’esprit de famille ne la pousse en avant. Ce miroir était indispensable au plan d’Ophélie. Seul un miroir de ce type pourrait donner une chance à l’entreprise d’accéder à l’éther, à l’espace entre les mondes. C’était là qu’il était le plus fin, le plus fragile. Là qu’Ophélie allait y dessiner une faille.
Elle avait dû s’entraîner des mois pour ce moment. Tous les jours, passer et repasser le miroir. Devenir maître dans cet art étrange, distinguer d’abord l’espace irisés qui séparait les destinations, puis l’apprivoiser, s’y attarder. A travers cet espace, atteindre l’éther entre l’Envers et l’Endroit. Apprendre à s’y intégrer. A s’y fondre. Ces séances de passage étaient accompagnées de méditation afin de parfaire l’art de ne penser à rien, de se vider l’esprit avant d’affronter son reflet. Les documents des archives d’Anima lui avaient été d’un grand secours. Elle était tombée sur le témoignage d’une passe-miroir ayant vécu plusieurs siècles en arrière, qui avait étudié la manière de développer ce don chez les jeunes en présentant l’aptitude. Plusieurs fois, Ophélie avait cru régresser. Elle avait senti l’Envers lui filer entre les doigts. Elle s’était battue pour ne pas croire qu’il ne lui échapperait pas. Comme si le monde refusait qu’on ébranle une nouvelle fois son équilibre. Mais le monde devrait bien faire avec. Car Ophélie n’avait pas l’intention de perdre Thorn.
Et dire que tous ces efforts ne seraient rien sans l’intervention quasi-miraculeuse de sa filleule…
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Demeure de Berenilde à la Citacielle, trois ans plus tôt
Henri en avait déjà beaucoup vu, surtout par l'intermédiaire de ses archives, toujours pleines de recoins et de secrets, et il avait déjà séjourné un mois au Pôle avec toute la famille, il y a bien longtemps, mais il devait avouer qu'il n'avait jamais vu une telle chose, ni cru qu'elle été possible. Une demeure, vaste et entourée d'un jardin, au beau milieu d'une cité volante. La Citacielle.
Il se trouvait dans le manoir de Berenilde. Techniquement, ce n'était pas son manoir, mais les circonstances dans lequelles elle l'avait acquis n'avaient pas été portées à sa connaissance. Il avait été appelé par Berenilde et Roseline pour discuter de l'état d'Ophélie, qui devenait préoccupant. C'était justement ce que Roseline était en train de lui expliquer en ce moment.
- Nous avons besoin de toi, Henri. Ta nièce ne revient que très rarement ici, et quand elle le fait, c'est en coup de vent, commença-t-elle. Mais même en si peu de temps, nous voyons bien qu'elle tient à peine le coup. Elle est forte, mais quand même. Nous craignons que ses nerfs lâchent à un moment et qu’elle refasse un accident de miroir ou quelque chose du genre, et nous nous sentons mal de la voir ainsi seule.
- Nous avons essayé de lui en parler, bien sûr, compléta Berenilde. Mais elle n’a pas accepté de se reposer, et elle ne nous a pas dit grand-chose de ses plans. Nous ne savons pas comment l’aider.
- Attendez, coupa l'archiviste, je n’ai pas tout compris.
Berenilde, qui elle aussi souffrait beaucoup de la situation et préférait s’y attarder le moins possible, la résuma à l’intention de l'archiviste.
- Thorn a été propulsé dans le monde de l’Envers peu avant la Réunion. Il a réussi, avec Ophélie, à forcer « Dieu » à revenir dans l’Envers, mais il y est resté lui aussi. Depuis, Ophélie le cherche mais n’y parvient pas. Elle passe les miroirs sans relâche. La dernière fois qu’elle est venue ici, elle nous a dit avoir une stratégie, mais je ne sais pas laquelle.
Un silence tomba sur le petit salon. Le grand-oncle comprenait à présent la hauteur de l’enjeu. Si Thorn était resté dans l’Envers, il ne lui donnait pas beaucoup de chances d’en revenir, surtout maintenant alors que le monde était redevenu beaucoup plus stable, que l’équilibre entre les deux faces s’était rétabli. Mais si Ophélie le cherchait… elle n’abandonnerait pas de sitôt. Quitte à s’y perdre.
– Je n’ai pas perdu espoir de le retrouver. Berenilde, elle qui affichait toujours une inébranlable prestance, parlait à présent à voix basse. Et Ophélie non plus. Et nous ne perdrons pas espoir dusse cela nous prendre des années. Simplement, je ne sais pas quoi faire. Je me sens impuissante ici, mais je ne peux pas quitter cet endroit, il est le plus sûr pour Victoire. Je ne veux pas prendre le moindre risque après sa mystérieuse maladie. Si je vous ai appelé, c’est pour que vous nous aidiez. Ophélie vous fait confiance. J’ai décidé de vous faire confiance moi aussi. Vous êtes archiviste, trouvez un moyen de créer un passage entre l’Endroit et l’Envers. Ramenez-le nous, s’il vous plaît, Ophélie et vous. Je ne peux pas continuer à l’imaginer là-bas.
Elle baissa la tête, et le grand-oncle aurait juré voir ses yeux humides
– Mon pauvre garçon, murmura-t-elle avec des sanglots dans la voix. Je ne sais pas ce qu’il se passe dans cette immensité blanche. Comment vit-il là-bas, alors que Dieu y rôde par-dessus le marché ? On dit que ceux qui ont été précipités dans la Corne d'abondance sont condamnés à faire le même geste répétitif pour toujours... Ramenez-le moi. Ramenez-moi mon garçon.
Le grand-oncle n’avait jusqu’ici pas bien réussi à saisir la teneur de la relation qui unissait Berenilde et Thorn. Après tout, il ne les avait que très peu vus ensemble. Il comprit que Berenilde était loin d’être simplement la tante qui avait élevé le fils illégitime de son frère, mais qu’elle aimait Thorn comme une mère. Perdre quelqu’un de cette manière était sûrement pire que la mort. Il n’y avait pas de deuil, pas de claire disparition. Lui-même, il doutait de la possibilité de retrouver le mari d’Ophélie, mais il y a quelques semaines, l’idée qu’un monde inversé existait aux côtés du leur ne lui aurait même pas traversé l’esprit.
– Ce qui peut être fait peut être défait, intervint Roseline, qui avait gardé le silence pendant un bon moment. J’avoue que j’ai beaucoup de mal à comprendre les rouages du mari de ma filleule, mais c’est ce qu’il dirait et pour une fois, je suis d’accord avec lui. Il y a forcément une solution. De plus, Ophélie est une Passe-miroir, ne l’oublions pas, ce n’est pas un talent qui court les rues, tout de même.
Henri se prit à considérer combien ils auraient tous besoin de Roseline. Combien ils en avaient besoin. Son pragmatisme à toute épreuve, sa vaillance, sa volonté, faisaient d’elle une personne apte à réconforter et à se comporter comme un roc pour les autres. Rien qu’à présent, elle lui avait éclairci les idées. Ce qui peut être fait pour être défait. Pour Ophélie.
- Vous pouvez compter sur moi.
C’est alors que Victoire choisit ce moment pour sortir de l’ombre. Elle dessinait dans un coin, sur une petite table, à l’abri des regards. Maman n’allait pas bien. Qu’est-ce qui la faisait presque pleurer ? Victoire voulait le savoir. Elle s’approcha de Maman.
Victoire parlait toujours très peu, mais Berenilde semblait pouvoir la comprendre sans passer par le langage. Dans un mouvement ample, elle se leva et alla prendre un cadre à l’autre bout de la pièce, posé sur une commode.
Sur ce cadre se trouvait deux photographies. Victoire reconnut facilement la première : c'était Marraine.
- Regarde, Victoire, dit-elle en lui montrant la deuxième photographie du doigts. c’est ton cousin Thorn.
Victoire vit un homme grand et maigre, très pâle comme elle, aux cheveux blonds brossés vers l’arrière, également de la même couleur que les siens. Il portait des habits bleus sombre avec des décorations dorées. Il avait plusieurs cicatrices sur le visage. Victoire le reconnut. C’était lui qui l’avait sortie de la baignoire ! Il était donc de sa famille ? Ils se ressemblaient un peu, tous les deux.
Victoire ne savait pas exactement ce qui s’était passé depuis qu’elle était tombée dans le trou de la baignoire, mais elle avait une certitude : cet homme lui avait sauvé plus que la vie. Il lui avait rendu sa mémoire. D’après ce que les adultes avaient dit, il se trouvait dans ce monde bizarre d’où il l’avait sauvée. Et son absence rendait triste Maman.
C’était à son tour. Elle allait le sauver elle aussi de ce puits.
