Actions

Work Header

Impromptu (VO)

Summary:

Les touches lui répondaient avec une docilité rassurante, comme si elles étaient le prolongement naturel de son être. Pourtant, à peine avait-il entamé sa performance qu'une tâche sombre s’étalait dans sa mémoire, si bien que ses mains commencèrent à hésiter sur le clavier. Les notes de la partition ne ressemblaient plus qu’à des points hasardeux sur quelques lignes.

Quel était le pire ? S’arrêter là et s’avouer vaincu face à l’indisposition, où continuer quoiqu’il en coûte ?

ou,

Fukase est très anxieux à l'approche de son prochain concours de piano et essaie, et je dis bien essaie, avec le soutien de Flower, de se libérer de l'influence de sa mère quant à sa relation avec la musique.

Notes:

Le premier chapitre de cette fan fiction a été proposé à un concours de nouvelles, et n'a pas remporté de prix..!
Comme elle a été écrite avec Flower et Fukase en tête, c'est à vous que je la livre avec les noms rectifiés et quelques ajouts minimes ! Bonne lecture :)
(Référez vous aux tags pour les avertissements liés au contenu.)

Work Text:

Chopin, Fantaisie Impromptu, Op. 66.

Le piano répondait aux manœuvres du jeune homme d’une précision mécanique. Ses doigts, agiles et concentrés, valsaient tels dix petits danseurs sur les touches noires et blanches en diffusant dans la pièce la mélodie tumultueuse.

À la seconde où il identifia les bruits de pas résonnant dans le couloir, un frisson transperça l’échine du pianiste. La porte s’ouvrit en trombe et brisa l’illusion du loisir en le changeant en urgence, laissant pénétrer une aura persistante dans la pièce qui perdit en une fraction de mesure toute sa chaleur. 

Sa vision s'altéra au point de perdre son ancrage dans l’espace. Les rondes, les blanches, les noires et les croches se tordaient et s'emmêlaient derrière les lignes épaisses comme des barreaux de la portée, devenue indéchiffrable. Malgré tout, ses yeux restaient verrouillés sur le clavier, se vidant de leurs émotions pour les déverser dans la musique.

Le silence assourdissant de cette présence l’étouffait lui et le son du piano, alors rendu presque inaudible à ses propres oreilles ; seule la mesure de son pouls martelait ses tympans, complexifiant encore l’oppressante superposition de rythmes. Habitués aux perturbations, les dix danseurs poursuivirent la valse qu’ils connaissaient presque par cœur d’un pas hésitant sous le regard désarmé de leur instructeur jusqu’à la fin du supplice.

Se relevant de la dernière note, ses mains éclatèrent en secousses et agrippèrent fermement le tissu de son pantalon. Maintenant, un véritable silence régnait dans la salle. La tête du jeune pianiste était lourde et s’enfonçait sur ses épaules, les yeux encore rivés sur les touches. Se projetant sur celles-ci, la silhouette maternelle le toisait d’une ombre parfaitement symétrique. Son cœur battant la chamade, il s’efforça de rester stoïque pour faire face à sa spectatrice. Il se retourna et croisa le regard sévère de sa mère ; au travers de ses lunettes rectangulaires, ses yeux sombres savaient percer l’âme du jeune homme.

« Que t’arrive-t-il, Fukase, ça ne va pas ? Tu ne t’es pas amélioré depuis la dernière fois.

– Ne t’inquiète pas, Maman. Ce n’était qu’un échauffement. Je vais m’entraîner. »

Rassurée, la mère posa la main sur l’épaule de son fils en lui adressant un sourire avant de quitter la pièce aussi sereinement qu’elle y était entrée. Le pianiste, en revanche, était à deux doigts de se liquéfier sur place tant ses mains étaient moites et sa nuque ruisselait de gouttelettes de sueur.

Un rapide sifflement provenant de son téléphone attira son attention. Un petit rictus s’esquissa sur son visage en lisant le message reçu. Il empocha son portable avant de se remettre à jouer, plus léger en sachant qu’il sortirait se vider la tête de sa musique classique pour se la remplir de morceaux plus disruptifs le soir même.

 

Sous le ciel enflammé de début de soirée, les amplis hurlaient leurs ondes ardentes dans la chaleur de l’étroite enceinte de la salle de concert des halles. Fukase se fraya un chemin entre les vestes en cuir et les bottes montantes et réussit à se poster juste devant la scène. Le batteur frappait la mesure si fort que la peau aurait pu se trouer, le bassiste se laissait envahir par le rythme tout en pinçant le manche nonchalamment, le second guitariste se dandinait en remuant sa tignasse de cheveux longs, et au centre de cette belle équipe, Flower, la guitariste solo, qui rugissait d’une voix rauque et hypnotisante au travers du micro aussi bien qu’elle griffait les cordes de sa gratte. Le groupe savait tenir ses fans en haleine. 

L’arrivée du pont se faisant proche, la foule commença à s’agiter. Tous les habitués le savaient ; le point culminant de chacune des représentations du groupe, c’était les improvisations endiablées de sa guitariste lors du final. Flower s’éclipsa de derrière son micro et tapa dans ses mains, arpentant la scène d’un pas lourd, se penchant vers le public en l’appelant à faire du bruit. Fukase était sûr de l’avoir vu lui faire un clin d’œil. Puis lorsque se fut à elle de jouer, le sourire jusqu’aux oreilles, elle rejeta ses cheveux courts en arrière et ses doigts se mirent à gratter le manche fougueusement d’une spontanéité maîtrisée. Elle emportait les autres membres dans une tension magnétique un à un, les invitant tour à tour à un question-réponse avec leurs instruments respectifs. Armée de sa maîtrise et de sa passion, elle était la bête de scène qui leur avait permis de gagner la notoriété locale qu’ils détenaient. 

Les dernières notes s'évanouirent dans l'air chargé d'électricité et une dernière décharge d'adrénaline parcourut la foule, laissant derrière elle un souvenir indélébile de cette performance clôturée par un tonnerre d’applaudissements.

 

Flower salua son groupe avant de passer la porte en enfilant la lanière de son étui de guitare. Dehors, derrière le hangar, un trio de filles attendaient sa sortie à l’opposé de Fukase. Quand elles virent que Flower se dirigeait vers lui et qu’elle lui serra vigoureusement la main, elles firent la moue et se retirèrent. Cela l’intriguait un peu, mais cela l’amusait de voir que Flower avait des groupies. Ça coulait de source, surtout. Il regarda les filles s’en aller, puis remarqua que la main de Flower enveloppait toujours la sienne.

« Tu sais quoi, j’ai encore oublié ma bouteille d’eau, dit-elle avec une drôle d'intonation.

– C’est bon, arrête ton cinéma. On va aller se prendre un truc à boire, si tu veux. »

Elle profita de son emprise sur sa main pour le tirer jusqu’au bar, un sourire espiègle aux lèvres. Fukase feignit un soupir avant de la suivre.

Le soleil s’était couché pour de bon, mais des lanternes et des guirlandes de petites ampoules jaunies éclairaient la faible obscurité des soirées estivales. Fukase et Flower s’installèrent sur un banc en palettes fait main et posèrent leur limonade sur une table basse en métal bleu cabossé.

« Dis-donc, t’es pas bavard ce soir, remarqua Flower. Je vais bientôt être à court de trucs à raconter…  »

Fukase ne répondit pas. Il tripotait le parasol miniature qu’il avait récupéré de son verre, l’esprit ailleurs. Légèrement agacée, Flower se racla la gorge.

« Tu m’as entendue ?

– Hein ? Oui, t’as assuré. J’ai très bien entendu, même trop bien. Vous devriez régler le volume, un de ces quatre, marmonna-t-il.

– Mais non, imbécile, pas le concert. T’es dans la lune. Allez, dis-moi. Qu’est-ce qui te tracasse ? »

S’il y avait bien une chose qu’il ne pouvait pas soutenir, c’était le regard profond de Flower. Il était physiquement impossible de ne pas céder, sous peine de prendre le risque d’être lu comme un livre ouvert. Alors, il se livra lui-même.

« Ouais, j’ai oublié de te dire. J’ai un concours le week-end prochain. Et je… je ne sais pas, je le sens pas trop.

– Ah oui ? T’as un petit coup de mou ? demanda-t-elle sans une once de surprise dans sa voix. T’es super bon, pourtant. Faut pas te décourager.

– Tu dis ça pour me faire plaisir. Mais j’en peux plus… ça m’épuise de travailler autant, soupira-t-il.

– Dis, j’y pense depuis un moment… A chaque fois que tu me parles de ton piano, c’est pour te plaindre. Je me demandais, pourquoi tu t’accroches autant si ça t’emmerde ? »

Il la regarda avec les yeux aussi gros et ronds que ceux d’un poisson et la bouche entrouverte comme un mérou. Il ne s’était jamais posé la question. Bien entendu, il aimait la musique plus que tout au monde. Bien sûr qu’il aimait le piano et son acoustique authentique et plaisante. Cela coulait de source qu’il aimait en jouer. Mais au point où il était rendu, jouait-il pour satisfaire ses propres envies, ou… Ses oreilles bourdonnèrent légèrement, et la silhouette de sa mère apparut dans sa vision mentale. Il toussota, désorienté.

« Je ne sais plus, honnêtement. En plus, je crois que je n’ai jamais été aussi stressé de ma vie. J’ai toujours eu le trac pour jouer en public, mais là… »

Le pianiste vit le visage de Flower s’assombrir. Elle essayait toujours de la cacher, mais au fond, il savait bien qu’elle y voyait clair dans tout ça, et qu’elle s’inquiétait en silence.

« Tu sais, ma mère m’a dit que je pourrai prendre des médicaments si je stressais trop. » 

Flower manqua de s’étouffer avec sa limonade, et fronça les sourcils.

« Des bêtabloquants, c’est ça ? Propranolol, et tous les trucs qui finissent en lol ? Laisse-moi rire… marmonna-t-elle. Tu trouves que c’est une bonne idée, ça ?

– Ben, je sais pas trop… si c’est juste pour cette fois…

– Tu parles ! Tu vas réaliser que tu fais de meilleures performances en en prenant, donc tu en reprendras, et sans t’en rendre compte tu continueras à en prendre à chaque fois que tu auras un concours ou un truc du genre, et tu finiras par penser que tu ne mérites rien et que t’es un musicien de merde parce que tu n’aurais jamais atteint ce stade là sans te doper ! Non… »

Elle porta ses mains à sa bouche et souffla un coup, puis s’excusa.

Flower avait grandi avec une guitare entre les mains, et elle en avait joué au conservatoire, là où elle et Fukase s’étaient rencontrés. Quelques années auparavant, elle l’avait quitté sans rien expliquer à personne. Il avait pensé qu’elle était partie parce que ce n’était pas son style ou que le rythme de travail ne lui convenait plus, mais finalement, il se demanda si elle avait eu une mauvaise expérience là-bas. 

« Hé, c’est pas parce que les gars avec qui tu joues boivent comme des trous et fument comme des pompiers que tous les musiciens sont des addicts, plaisanta-t-il pour tenter de détendre l’atmosphère.

– Je m'inquiète pas pour eux ! C’est leur problème. »

Alors qu’elle en arrivait à la fin de son verre, Flower enfonça la main dans l’une des énormes poches de son pantalon et en sortit un paquet de cigarettes avec une horrible photo de poumons pourris par le tabac dessus ainsi qu’un briquet argenté, puis s’en alluma une. Elle tourna la tête et une bouffée de fumée s’échappa de ses lèvres, suivie d’un soupir épuisé.

« Tu vois, toi aussi t’as un truc pour te détendre », la taquina-t-il.

Prise de court, elle lui rendit un sourire cynique. La fragile braise à l’extrémité de sa cigarette vacillait alors qu’elle aspirait un nouveau nuage fluet. Il savait très bien qu’elle essayait d’arrêter, et pourtant, le tube blanc et orange lui pendait souvent au bec. « J’arrête quand je veux », avait-elle dit une fois. Cela allait tôt ou tard avoir raison de sa voix, mais il savait très bien que c’était difficile de mettre fin à une pratique routinière, devenue naturelle, programmée dans notre système, bien qu’elle nous fasse du mal.

« Hm, ça, c’est mon problème. Mais bon, c’est moi qui l’ai choisi. »

Oui, pensa-t-il, choisir . Il se pencha vers elle et, à sa demande, Flower lui laissa tirer une bouffée de sa cigarette. C’était âpre, dégueulasse, tout comme les essais précédents ; c’était même pire. Une quinte de toux explosive lui arracha la gorge sous le regard désemparé de son amie. La plupart de ses étourderies  ne la laissaient d’habitude pas de marbre, elle en riait plutôt. Mais à ce moment-là, fut-ce de la pitié ou de l’inquiétude dans ses yeux, il n’en était pas certain. Son estomac se noua. Il détourna le regard, mal à l’aise.

« Bon, ça ne peut pas continuer comme ça. Je pense que je pourrais peut-être toucher un mot à ma mère au sujet du concours… éventuellement. »

Flower l'attrapa par l’épaule et le secoua chaleureusement. « Ouais, bonne idée. Et si tu devais vraiment faire ce concours, je trouverai un moyen de me faufiler dans la salle pour t’applaudir. »

Fukase sourit en imaginant Flower avec ses cheveux bicolores en pétard et son jean troué débouler dans une salle remplie de férus de musique classique coincés. La vision était comique, mais étrangement réconfortante.

« Ça au moins, c’est quelque chose que je demande à voir, » admit-il avant de reposer sa tête sur l’épaule de Flower.

 

Un toucher glacial compressa son épaule.

Il n’avait seulement débordé que de quelques notes, juste quelques-unes, ou alors n’avait-il pas fait attention ? S’était-il laissé porter ? Au lieu de danseurs méticuleux, ses doigts s’étaient changés en jeunes enfants, jouant à la corde à sauter, bondissant les pieds joints ou sautillant à cloche pied de touche en touche de manière imprévisible. La corde avait fouetté soudainement leurs petites jambes affaiblies d’un coup cinglant lorsqu’ils eurent senti un parent sévère les observer du coin de l'œil.

Les ongles ras de sa mère doucement plantés dans sa chair le pétrifiait, rendu incapable de se retourner.

« Fukase, qu’est-ce que c’est que ça ? Je pensais que tu travaillais pour le concours.

– Ah, justement, Maman… Tu sais, ce concours m’angoisse un peu. Alors je pensais m’essayer à quelque chose d’un peu différent pour me détendre. »

Il voulut regarder sa mère dans les yeux, mais il ne vit que sa mine pitoyable dans le reflet de ses lunettes.

« Oui, je comprends tout à fait que tu aies des appréhensions, mon chéri, ça m’est arrivé aussi. Alors justement, pour t’assurer la plus belle performance possible le jour du concours, il te faut travailler dur.

– Oui, Maman. Mais je crois que je me sens un peu fatigué en ce moment. »

Le sourire de la mère s’estompa.

« Fatigué ? J’ai l’impression que tu me dis toujours ça, se plaint-elle d’un ton mélancolique. Quoique, tu es fatigué quand il faut t’entraîner, mais tu as assez d’énergie pour retrouver ta copine. C’est elle qui t’influence ? Tu veux tout laisser tomber après tant d’efforts, comme elle l’a fait ? Non, ce n’est pas une faiblesse que tu peux te permettre. Pendant que tu te reposes sur tes lauriers, d’autres pianistes plus assidus que toi prennent de l’avance. »

Sa gorge se noua. Il clignait des yeux au rythme saccadé de son cœur pour empêcher les larmes qui lui montaient aux yeux de dévaler ses joues. Les mots restaient bloqués comme une grosse pelote de laine emmêlée dans sa poitrine, tiraillé par la volonté de prendre sa défense et celle de son amie, et par le risque de déclencher une tempête qu’il voulait à tout prix éviter. Il se pinça les lèvres si fort qu’un goût de sang métallique se diffusa dans sa bouche ; il finit par battre en retraite, la tête baissée en symbole de capitulation.

« Tu sais, mon chéri, je veux simplement que tu réussisses. Je serais vraiment triste de ne pas voir mon fils adoré atteindre son rêve. Tu comprends ? »

Mon rêve, s’était-il répété au fin fond de son esprit. Non, ton rêve, peut-être.

 

Le jour du concours arriva un peu trop vite. Malgré la mise en garde de Flower, il avait brisé le cachet blanc en deux et avait eu besoin de deux essais avant de réussir à l’avaler avec une gorgée d’eau. Il avait pris le cachet pour se calmer, et en effet, son corps était calme, presque trop calme. Aucun tremblement ne secouait ses membres, son cœur ne martelait pas sa poitrine avec le trémolo habituel. Pourtant, son esprit était vide, comme engourdi par l'effet du médicament. 

Pour se recentrer, il commença à rejouer mentalement le morceau qu'il s'apprêtait à interpréter, tapotant ses doigts sur la table dans un rythme silencieux. Ses mains connaissaient chaque nuance, chaque inflexion de la partition, mais il voulait s'assurer que rien ne lui échapperait lorsqu'il serait sur scène. Il se perdit une ou deux fois, déconcentré par les notes du concurrent mis à l’épreuve à ce moment-là, alors il se répéta que tout se passerait bien. Mais malgré ses efforts pour se convaincre, une anxiété sourde persistait, comme une ombre planant au-dessus de lui.

À son tour, il s’avança sur la scène d’un pas incertain et balaya la salle du regard. La plus sévère des jurés, de laquelle il serait le seul à être jugé ; sa mère, tronaît au milieu de la salle. Ses yeux se figèrent lorsque, à sa grande surprise, ils rencontrèrent ceux de Flower, qui entra dans la salle discrètement, le souffle court. Il ne savait pas trop si sa présence le rassurait ou lui mettait encore plus la pression, mais même s’il était épris d’une sensation bizarre, il n’était pas tétanisé comme il avait pu l’être à son dernier concours. Il s’assit devant le clavier. S’il ne sentait aucune réaction physique, son esprit, lui, fulminait d’appréhensions et de scénarios catastrophes qui pouvaient se passer dans les minutes à venir. Il tenta de chasser ce brouhaha de mots éclectiques de ses pensées en prenant une longue inspiration, avant de poser ses doigts sur le clavier.

Les premières notes s'élevèrent du piano, en respectant parfaitement le morceau qu’il connaissait par cœur. Les touches lui répondaient avec une docilité rassurante, comme si elles étaient le prolongement naturel de son être. Pourtant, à peine avait-il entamé sa performance que la douleur sourde qui bourdonnait à l'arrière de son crâne se fit plus insistante. Une tâche sombre s’étalait dans sa mémoire, si bien que ses mains commencèrent à hésiter sur le clavier et que les notes de la partition ne ressemblaient plus qu’à des points hasardeux sur quelques lignes. Son corps ne réagit pas, mais son esprit s’agitait dans tous les sens, à deux doigts de céder à la panique.

Quel était le pire ? S’arrêter là et s’avouer vaincu face à l’indisposition, où continuer quoiqu’il en coûte ? Au moment où il joua le dernier accord dont il pouvait se souvenir, le rapport entre lui et la musique bascula. C’était à lui de la dompter, et pas à elle de le faire tourner en bourrique. Ainsi, les dix danseurs déboussolés se ressaisirent et menèrent une danse nouvelle. La musique prenait vie, se métamorphosant en une symphonie improvisée, une explosion d'émotions brutes et pures. Il se laissa porter par le flux tumultueux de son propre génie, oubliant le monde extérieur aux murmures agaçants dans un état de transe extatique.

Et quand enfin il revint à lui, émergeant de sa bulle, il réalisa l’affreux silence pesant devant lui. Le temps s’arrêta quelques secondes où tout le monde retint son souffle. Heureusement, Flower brisa l’ellipse en se mettant à applaudir si fort qu’elle dut en avoir les mains rouges par la suite. Soutenant le regard furieux de sa mère, étonnamment, il se sentit libéré d’un poids sur ses épaules.

 

Flower l’attendait, adossée au mur. Elle le regarda d’un air béat, il se précipita vers elle et la serra dans ses bras. À deux doigts de manquer d’air, elle lui tapota le dos pour qu’il la laisse reprendre son souffle.

« T’es un malade ! Enfin, le prends pas mal, je suis trop fière de toi, mais qu’est-ce qui t’est passé par la tête ?

– Je ne sais pas. Je me suis un peu inspiré de toi », avoua-t-il malencontreusement. 

Son sourire en coin ne fut que de courte durée, car elle aborda une mine soucieuse.

« Ta mère doit être furax. Qu’est-ce que tu vas lui dire ?

– Oh, je verrai bien. Ça aurait très mal fini de toute façon, alors autant que ça se finisse comme ça. Dans le pire des cas, j’irai jouer avec toi et les junkies des halles le samedi soir », ricanna-t-il en lui donnant un coup de coude.

Il était presque euphorique, et bien qu’il l’ai dit sur le ton de la rigolade, il s’imagina ruisselant de sueur sous la lumière des vieux projecteurs à pieds de la scène vermoulue des halles, derrière un petit synthétiseur, peut-être le vieux M-Audio Venom que Flower avait chapardé dans les cartons « à jeter » dans le hangar des halles le printemps dernier, en train de gonfler le son des autres instruments à coup de touches noires et blanches.

« Je te vois plutôt en jazzman mélancolique, mais tu fais comme tu veux. »

Comme je veux. Ce qu’il voulait se formait à peine comme un nuage flou et grossier dans son esprit. Mais s’il était sûr d’une chose, c’est que sa vie devait se trouver loin des salles de représentation feutrées remplies de gens esclavagés par leur soif de performances parfaites à la milliseconde près, occultant ce qui faisait de la musique un art ; l’humanité. La musique, fruit de sa créatrice, ne pouvait seulement être aussi imparfaite qu’elle. Pour mettre au monde la musique, il fallait ne faire qu’un avec elle, déverser toutes ses joies, ses peines, la ressentir vibrer et résonner dans notre cœur pour libérer une émotion personnelle ouverte à la perception universelle. Fukase voulait s’exploser les tympans au concert de hard rock de Flower et sa bande et sautiller au rythme des groupies, découvrir des groupes de passionnés avec des stickers placardés sur les lampadaires en centre-ville, se retenir de verser une larme au chant d’une cantatrice d’opéra, boire un verre de whisky on the rocks dans un club de jazz, s’apaiser avec les harmonies d’un chœur de gospel, et tellement plus…

Il s’était épris encore une fois à errer dans ses pensées. Au moins là aurait-il le temps d’imaginer ce qu’il lui chantait, car son billet pour l’indépendance se trouvait dans l’espoir de la voir un jour. Celui-ci s’éloignait à mesure que le bruit cinglant de talons sur le sol se dirigeaient vers lui à vive allure.

Le ton de sa mère avait peut-être été doux au début, puis de plus en plus irrité, mais il n’en saisissait pas un mot. Ceux-ci sortaient tout déformés de ses lèvres pincées d’agacement, déblatérant les mêmes absurdités qu’elle lui avait toujours répétées pour l’induire vers une voie qu’il n’avait pas choisie. Elle partit, alors il se tourna une dernière fois vers Flower, lui adressant deux pouces en l’air, se voulant rassurant, avant de la suivre. Elle hocha la tête en retour. Il allait probablement passer bien plus qu’un sale quart d’heure, mais le plus gros était déjà fait. Maintenant qu’il avait ouvert les yeux, il ne lui restait qu’à franchir la porte.