Work Text:
Peu importe le temps qu'il y passait, Itadori n'aimait pas cette chambre. Elle était mieux que celle froide et impersonnelle de l'hôpital, et était plus simple d'accès, mais ça ne changeait rien. Elle avait beau se trouver dans l'aile médicale de l'école, près de l'infirmerie, Itadori ne l'aimait pas. Quand il entrait, les murs clairs et le carrelage blanc lui faisait plisser l'œil.
- Salut, j'avais envie de venir un peu plus tôt aujourd'hui.
Les bruits des machines aussi, il ne les aimait pas. Eux, il pouvait même dire qu'il les détestait. Leur monotonie le rendait nerveux. Il avait peur que cette boucle se brise, que les bruits s'affolent et se prolongent jusqu'à ne plus vouloir se taire.
- Ieiri m'a engueulé hier soir quand elle a vu que j'avais oublié de manger. Elle dit que des chips c'est pas un repas.
Itadori n'était pourtant pas certain de préférer le silence derrière les sons des machines. Il était pesant, lui aussi le rendait nerveux. C'était sûrement pour ça qu'il était si bavard ici, même si personne ne lui répondait.
- Ce soir je tenterai de cuisiner. Mais y a rien qui me fait envie.
La chaise crissa contre le sol quand Itadori la tira vers le lit. C'était toujours la même vieillerie, les mêmes grincements dès qu'il s'y asseyait, et à chaque fois, Itadori se faisait la réflexion qu'il devrait en ramener une plus neuve.
Il soupira en posant les mains sur les draps blancs. L'odeur ne changeait pas. Tout sentait la lessive fraîche, rien de plus. C'était neutre, indifférent. Il n'y avait aucun pli, les draps n'étaient froissés nul part, même la couverture n'avait pas bougé depuis qu'ils l'avaient installée.
- Je devrais peut-être essayer une nouvelle recette de boulettes de viande. Comme ça je pourrais te la montrer après.
Et ça recommença. L'attente. Encore, toujours, sans fin.
Itadori n'allait pas quitter la chambre jusqu'au soir, jusqu'à ce que Ieiri ou un autre le force à sortir pour manger et se reposer.
D'ici là, il comptait rester assis près du lit, à écouter cette respiration bien trop lente. Et puis le lendemain, il recommencerait.
Le même silence, les mêmes bruits de machines, la même vieille chaise, la même odeur. Le même visage endormi et inexpressif derrière le lourd masque à oxygène. Le même corps inerte sous les draps et les couvertures qui semblaient trop lourds pour lui.
Plus d'un mois que Fushiguro était dans cet état. Plus d'un mois depuis leur victoire contre Sukuna et le début de son coma.
Plus d'un mois que Itadori attendait.
Il aurait pu garder les comptes, mais il avait préféré arrêter après la cinquième semaine à venir le voir dans cette chambre blanche et oppressante. Itadori avait l'impression de revivre sans cesse la même journée, d'être destiné à attendre Fushiguro sans parvenir à le rejoindre.
Aujourd'hui il pleuvait. Le temps était froid et humide. Itadori avait mis un de ses sweats rouge.
Finalement, il se releva pour entrouvrir une des fenêtres. Pas suffisamment pour laisser entrer un courant d'air, mais juste assez large pour entendre le son de la pluie.
Fushiguro aimait écouter la pluie tomber.
- Promis je laisse pas ouvert longtemps, j'voudrais pas que tu chopes la crève.
Itadori ne retourna pas s'asseoir tout de suite. Il observa le lit en s'appuyant contre la fenêtre. Fushiguro avait toujours le même visage endormi, la même respiration lente, parfois si discrète que Itadori devait s'approcher pour l'entendre. Et il portait ce foutu masque. Ce truc encombrant qui empêchait Itadori de voir correctement Fushiguro. Ça aussi, c'était sur la liste des choses qu'il détestait.
Sans ce masque à oxygène, il pourrait se dire que Fushiguro faisait une simple sieste. Qu'il se reposait juste un peu plus longtemps que d'habitude. Que c'était normal, qu'il n'y avait rien de grave. Que Fushiguro allait bientôt se réveiller, qu'il allait forcément se réveiller.
Derrière lui, la pluie s'intensifia. Itadori n'entendait presque plus le bruit des machines. Dans un soupir, il ferma la fenêtre et retourna s'asseoir sur la chaise grinçante.
Silencieusement, il prit la main de Fushiguro entre ses doigts. Elle était à peine tiède, Itadori savait que Fushiguro avait naturellement les mains plus froides que chaudes, mais ici, il aurait aimé s'approcher un peu de sa chaleur.
Ah. Itadori jura. Sa cicatrice le lançait de nouveau. De sa main libre, il massa la peau abîmée de son visage. Doucement, il insista autour de sa paupière, là où son œil droit aurait dû se trouver, jusqu'à ce que la douleur se calme. Il avait encore oublié de mettre la crème que Ieiri lui avait donné.
Même la fenêtre fermée, il pouvait entendre légèrement la pluie. C'était monotone. Suffisamment discret pour devenir un autre bruit de fond.
Itadori posa la tête contre les draps, la main de Fushiguro toujours contre lui. Il n'avait pas beaucoup dormi cette nuit. Ses terreurs nocturnes ne lui laissaient pas plus de quelques heures d'affiliées de sommeil. De toute façon, il n'avait jamais envie de dormir dans sa chambre, seul, au milieu du dortoir vide.
Mais les cauchemars se fichaient bien de l'endroit où il s'endormait. Brusquement, Itadori se redressa, les mains tremblantes et le souffle court. Il lui fallut quelques secondes pour se convaincre qu'il n'était plus sur les ruines de Shinjuku. Que la voix de Sukuna dans sa tête n'était pas réelle, que la puanteur du sang ne l'était pas non plus, que ses blessures ne saignaient pas, qu'elles n'étaient plus que des cicatrices douloureuses.
Un gémissement lui échappa.
Non.
Itadori releva la tête. Ce n'était pas lui. Ce n'était pas lui qui venait de pousser un geignement plaintif.
Sous le bruit des machines et de la pluie, la respiration lente et discrète ne se cachait plus. Les draps étaient tirés, le masque à oxygène gisait sur le carrelage blanc et propre. Pourtant, Itadori ne pouvait pas voir le visage de Fushiguro. Il s'abritait derrière ses mains et ses genoux.
Un autre soupir tourmenté.
Dehors, la lumière avait baissé, pas seulement à cause des nuages qui crachaient toujours leurs rideaux de pluie.
Réveillé.
Fushiguro était réveillé.
Il était conscient, il respirait, il avait bougé. Fushiguro était là. Il était de retour. Itadori voulait l'approcher, le toucher, s'assurer qu'il ne rêvait pas, que ce n'était pas un autre cauchemar particulièrement cruel. Il voulait le prendre dans ses bras, se persuader qu'il allait bien, le rassurer, lui parler, sauf que son corps n'écoutait pas. Il restait figé, assis sur cette fichue chaise.
Ce qui le sortit de sa transe étrange, c'est le cri qui suivit.
Itadori se sentit soudainement pitoyable. Fushiguro avait pris ses cheveux entre ses doigts, trop violemment pour ne pas se faire mal. Il tenta de hurler de nouveau, mais sa voix se brisa, et une toux le secoua. Itadori murmura son prénom. Doucement, il approcha, ignorant la sensation désagréable au creux de son ventre.
Un œil se posa sur lui. Distant, inaccessible.
Fushiguro se griffa le visage avant qu'il ne puisse le toucher. Lorsque Itadori lui attrapa le poignet, des dents se plantèrent sans la moindre hésisation dans sa main.
- Fushiguro, calme-toi, c'est moi !
Itadori avait beau tenter d'être rassurant, il ne reconnaissait pas le regard qui le fixait. Il n'y trouvait rien à quoi se raccrocher, absolument rien appartenant à Fushiguro. Un frisson le traversa. Ce genre de haine, bestiale, primaire, il ne l'avait ressenti que de la part de Sukuna.
Soudainement, Fushiguro le lâcha. Ses mains quittèrent son visage pour agripper le cou de Itadori. Les tuyaux et la perfusion se détachèrent et volèrent autour de lui, quelques gouttes de sang tachèrent les draps lorsqu'il le plaqua contre le lit. Derrière, les machines s'affolaient.
- Qu'est-c'que vous avez fait.
Itadori n'arrivait plus à penser. Il était trop désemparé pour même tenter de le repousser.
- Qu'est-ce que je fous là.
Chaque mot semblait douloureux à prononcer. Les doigts se resserraient autour du cou de Itadori, les ongles griffaient sa peau. Mais tout ce qu'il sentait, c'était les larmes qui menaçaient de couler au coin de sa paupière. Encore, la culpabilité l'étouffa, bien plus que la poigne de Fushiguro.
Face à lui, peu importe où il posait le regard, Itadori ne voyait que de la souffrance. Fushiguro tremblait, il parvenait à peine à se tenir au-dessus de lui. Sa voix n'avait pas la force d'articuler. Sa colère, sa détresse, sa terreur, il les crachait hors de son corps comme un poison. Il était déjà à bout de souffle. Tout chez lui semblait à bout. La lueur dans son regard était usée, éteinte, dévorée par sa propre horreur.
- T'es en vie, ne réussit qu'à murmurer Itadori.
Oui, il était en vie. Itadori voulait se persuader que c'était suffisant.
- Pourquoi ?
Son cœur battait. Ses yeux voyaient, son esprit pensait. Fushiguro était là. C'était ce que voulait Itadori. C'était ce qu'il voulait depuis le début. Arracher Fushiguro à Sukuna. Le sortir de son enfer, lui redonner le contrôle, le ramener à la vie. Le sauver du démon. Le sauver du rôle de réceptacle.
Il avait sauvé Fushiguro, pas vrai ?
- Pourquoi je suis encore là !
Oh. La vision de Itadori devenait flou. Il n'avait pas réussi à contenir ses larmes. Autour de son cou, Fushiguro contractait toujours ses mains, ce devait lui faire mal à force. Il ne devrait pas autant les utiliser dès son réveil.
- Pourquoi je suis pas mort ?!
Du sang échappa à Fushiguro lorsqu'il tenta de hausser la voix.
Itadori ne se sentait pas bien. Ce n'était plus seulement la culpabilité, il avait l'impression d'avoir fait le mauvais choix. Il ne reconnaissait toujours pas Fushiguro derrière la vague d'émotions qui tenter de s'approprier son visage.
- Je pouvais pas laisser Sukuna te tuer !
Trop tard, Itadori n'avait pas voulu crier. Ce n'était pas de cette manière qu'il s'était imaginé retrouver Fushiguro. Itadori ne demandait qu'à protéger Fushiguro. Après avoir tant échoué, c'était tout ce qu'il voulait. Sauver quelqu'un de cet enfer. Juste une personne.
- J'ai rien demandé.
Brusquement Fushiguro le repoussa. Itadori s'avança par réflexe quand il le vit flancher, avant de retrouver l'équilibre sur le lit.
Encore Itadori chercha un détail réconfortant dans son regard. Mais rien. Itadori en vint à se demander si Fushiguro se souvenait simplement de lui, si son visage lui était au moins familier, s'il était capable d'y attacher d'autres souvenirs que le sang et les coups de Shinjuku.
- Et les autres. T'étais censé protéger les autres. C'était le plan, pourquoi j'aurais voulu que tu me sauves d'abord, je voulais pas, c'était pas ça, j'étais pas-
- Fushiguro, j'ai essa- tenta de se défendre Itadori.
- Non ! J'ai vu ! Sukuna l'a tué et vous avez absolument rien fait ! Vous l'avez abandonné !
Une quinte de toux empêcha d'abord Fushiguro de plus parler. Itadori se leva pour attraper un verre d'eau sur la petite commode près du lit. Mais la voix de nouveau tremblante de Fushiguro le stoppa dans son geste.
- Tsumiki méritait pas qu'on se batte pour elle ? Parce que c'était pas une exorciste ? Parce qu'elle vous était pas assez utile au combat ?
Il prennait de grandes inspirations à chaque phrases, parler si fort lui faisait perdre son souffle.
- Pourquoi personne a rien fait ! Pourquoi c'est plus juste que je sois vivant et pas elle ?! Réponds ! Pourquoi moi et pas elle ?!
Encore, Itadori sentit son ventre se contracter, et sa gorge se serrer. Il essuya les larmes tombées contre sa joue, s'obligeant à ne pas détourner le regard de celui de Fushiguro. Il était coupable, il avait ses torts, il le savait.
- Je suis désolé.
- C'est pas une réponse !
- C'est… c'était compliqué -, on devait libérer Gojo-
Le son de verre brisé fit sursauter Itadori. Fushiguro avait lui-même attrapé le verre d'eau sur la petite commode pour le fracasser contre le mur. Ses doigts se refermèrent autour des morceaux qui n'étaient pas tombés au sol, déjà quelques gouttes rouges se mélangeant à l'eau. Il ne posa pas un regard sur sa main, ses yeux ne lachaient pas Itadori.
- Tu saignes, s'inquiéta Itadori en voulant approcher sa main blessée.
Mais Fushiguro lui cracha de ne pas approcher. Il montrait presque les crocs, comme le ferait un loup prêt à attaquer. Itadori se retint de bouger. Fushiguro pleurait.
- Parle pas de lui. Vous aviez pas le droit. Il est mort, c'était pas suffisant ?
Les premières larmes glissèrent discrètement.
- Fushiguro, je savais p-
- La ferme ! Si vous aviez pu, vous auriez utilisé mon cadavre aussi ?! Elle est où la différence avec Sukuna ?! Gojo s'est pas battu pour nous pour qu'on l'utilise comme ça ! On parle de Gojo Satoru là, c'est lui qui t'as empêché d'être exécuté, il méritait pas ça !
Les larmes suivantes furent plus bruyantes. Elles ne voulaient pas arrêter de tremper ses joues. Sa voix se laissait engloutir par les sanglots. Chaque mot s'y perdait un peu plus, incapable de garder leur colère d'origine.
Et tout ce que Itadori parvint à lui répondre, ce fut un flot de larmes supplémentaire. Il les laissa couler, se trouvant un peu plus pathétique. Ah, qu'il était pathétique. Lui qui voulait tant retrouver Fushiguro, il n'était qu'un idiot.
Evidemment qu'il n'allait pas le remercier. Depuis Shibuya, chacune de ses respirations ne faisait qu'agrandir la traînée sanglante qu'il laissait derrière lui. C'est à peine s'il avait pu la contenir. Pourquoi Fushiguro le remercierait de ne pas y trouver son propre sang, alors qu'il y en avait tant de personnes qu'il connaissait ?
- Dis… Tu me détestes ? Il murmura.
Sa voix aussi était pathétique. Il avait du mal à articuler avec une respiration aussi irrégulière. Son regard n'avait même plus le courage de rester sur Fushiguro. Il fixait bêtement ses mains. Au final, c'était les siennes qui ne cessaient de se tâcher de sang.
Ce qu'il était lamentable.
- Je suis désolé. J'aurais rien fait de bien. Avec personne. Gojo aurait dû me tuer dès le début, tout le monde serait encore en vie.
Il avait beau renifler, et passer sa manche sur son visage, Itadori ne parvenait pas à calmer sa respiration. Il se sentait complètement perdu, il n'était plus certain de rien. Et Fushiguro se cachait de nouveau derrière ses mains.
- C'est pas c'que je dis. Fallait me tuer avec Sukuna, c'est tout. Je suis censé faire quoi maintenant ? Je les ai tous tués. Je sais même pas s'il reste quelque chose à enterrer.
La voix étouffée de Fushiguro ne fit qu'ajouter des sanglots dans la gorge de Itadori.
- C'est ma faute. Je suis désolé, il répéta.
Itadori avait toujours été quelqu'un de dévoué. Il avait toujours suivi ce qu'il pensait être juste, parce qu'il voulait être une bonne personne. Il voulait laisser sa trace, agir au mieux pour pouvoir devenir un bon souvenir chez le plus de personnes possibles.
Et devenir le réceptacle de Sukuna n'avait fait que renforcer cette envie. Aider, protéger, sauver. Il n'avait rien eu d'autre en tête ces derniers mois.
- C'est moi qui ai insisté pour te sauver. C'est ma faute si Choso est mort aussi. Si j'avais été plus fort il se serait pas sacrifié. Si j'avais correctement utilisé son épée Higuruma serait encore en vie, et sûrement Yuta aussi.
Maintenant que cette guerre était finie, Itadori ne se sentait pas victorieux. C'est à peine si la mort de Sukuna l'avait soulagé. Il n'avait pas eu de bouffée de fierté, pas le moindre réconfort, seulement une sensation de libération passagère.
Et à force d'y réfléchir, avachi au dessus du lit entouré de machines, des jours et des jours durant, Itadori avait fini par trouver tout ça égoïste.
Derrière ses grandes actions altruistes, il n'était qu'un égoïste. C'était lui qui avait insisté pour ramener Fushiguro, même après l'avoir entendu supplier de laisser tomber. C'était lui qui avait insisté pour attendre que Fushiguro se réveille, même si ce coma devait durer des mois, ou des années.
- Je voulais pas te laisser mourir, parce que je voulais pas me retrouver seul. Ça sert a quoi de gagner si j'arrive à rien sauver, hein ? Si j'aide personne à survivre, qu'est-ce que je fais encore ici ?
Itadori s'était persuadé qu'il mourrait face à Sukuna. Il avait été déterminé à en finir avec le fléau, exactement comme il l'était destiné après avoir avalé le premier doigt. Sauf que le combat s'était éternisé, ses coéqupiers, ses amis, son propre sang, tous s'étaient effondrés sous ses yeux.
Il n'avait été capable de protéger personne, encore. Shibuya avait recommencé, mais en bien pire, parce que cette fois il avait été capable d'agir, et que ça n'avait rien changé.
Alors évidemment qu'il avait voulu sauver Fushiguro, de toute son âme. Pour se prouver qu'il était capable de sauver, même si ce n'était qu'une personne au milieu de tout le charnier qui grandissait. Pour alléger sa conscience, se donner une raison de faire partie des survivants.
Ce qu'il se dégoûtait.
- Je suis désolé Fushiguro, je t'aurais causé des ennuis jusqu'au bout. Je sais vraiment faire que ça.
Un maigre rire lui échappa, rocailleux et tremblant à force de pleurer. Itadori se sentait lamentable, presque honteux de se retrouver devant Fushiguro. A y réfléchir, il devait être la dernière personne qu'il voulait voir à son réveil.
Il se leva du lit. Sa manche déjà humide repassa contre son œil. Une main agrippa son poignet et l'empêcha de faire un seul pas. Itadori se laissa retomber sur le matelas, et son œil croisa de nouveau le regard de Fushiguro. Les larmes étaient encore nombreuses.
Itadori s'attendit à se faire griffer, peut-être mordre, quand les mains approchèrent son visage. Il fut surpris par l'étreinte, et du corps de Fushiguro qui se colla contre lui.
- Attends. Désolé, je suis désolé. Pars pas. Je sais pas quoi faire, c'est trop, y a trop de choses, j'ai pas envie d'être ici. Pars pas.
Etouffée contre son sweat, la voix de Fushiguro était suppliante. Itadori le prit sans rélféchir dans ses bras. Au milieu du chaos de son esprit, cette chaleur était rassurante.
- Je veux pas que tu me détestes, il balbutia, sentant déjà les sanglots refaire surface. Je suis désolé.
- Je te déteste pas. Je veux pas que tu meurs.
C'était à la fois réconfortant et blessant. Itadori voulait entendre la sincérité de Fushiguro derrière ses larmes, mais il se sentait incapable de la mériter. Son indulgence, Fushiguro ne devait pas la lui offrir, tout comme son étreinte et sa voix redevenant de plus en plus familière. Itadori méritait ses ressentiments, tous, jusqu'au bout, jusqu'à ce que Fuhiguro s'en sente plus léger.
- … Et si je le mérite, insista Itadori.
- Alors moi aussi.
- Et si … si je suis une mauvaise personne.
- Alors moi aussi.
Les mains de Fushiguro tiraient sur son sweat, il s'y accrochait assez pour en déformer les coutures, mais Itadori s'en fichait. Il avait osé poser sa tête contre les cheveux noirs glissant contre son cou, Fushiguro n'avait rien fait pour le repousser.
- Je veux pas que tu meurs.
Itadori pouvait sentir la respiration de Fushiguro contre son cou. A chaque mot, sa voix faisait remonter des frissons le long de son dos. Il avait envie de croire Fushiguro, même si c'était pour lui aussi une manière d'échapper à la solitude. Itadori se moquait de ses raisons, tant qu'il acceptait de le garder à ses côtés. Tant qu'il l'autorisait à entendre son cœur battre d'aussi près.
- C'était pas contre toi, je suis désolé-, … articula difficilement Fushiguro après un long silence. Je voulais pas- c'est juste que…
- Je sais.
- J'en peux plus, Itadori.
- …Je sais.
La mort de Sukuna n'allait pas tout arranger, Itadori en avait conscience. Ce qui les attendait allait probablement être encore plus épuisant que leur dernier combat. Il n'était plus question de survivre pour tuer, il n'y avait plus d'ennemis à se débarrasser, plus de danger imminent. Et c'était le plus effrayant, être obligé de se retrouver face à soi-même.
Itadori n'aurait pas cru si compliqué de trouver des raisons à être encore debout plutôt que six pieds sous terre. De parvenir à vivre sans se sentir coupable de chaque respiration, de se persuader qu'il ne les volait à personne.
Itadori n'était pas certain d'arriver à tenir longtemps, parfois il s'imaginait mourir. En finir une bonne fois pour toute. Faire taire toutes les accusations dans sa tête et leur donner raison. De toute façon, à qui était-il encore utile ?
- Tu peux rester ?
Fushiguro le tira un peu plus contre lui. Il avait l'air réellement épuisé. Itadori voulait qu'il se repose. Il méritait une vraie nuit de sommeil avant d'être obligé de faire face à la réalité.
- Evidemment.
Savoir que le même genre de penser devait déjà traverser l'esprit de Fushiguro ne donnait pas envie à Itadori de partir. Il savait trop bien comment il se sentait, le goût de culpabilité dans chaque mot qui lui échappait, la honte de respirer sans douleur, de sentir son cœur battre sans la moindre difficulté, la violence des souvenirs, la sensation de n'avoir été qu'une gêne, un obstacle de trop.
- Je resterai autant que tu veux.
Itadori n'était peut-être pas aussi bon qu'il aurait voulu, mais au fond, il ne pouvait pas regretter d'avoir ramené Fushiguro. Ce serait long, difficile, mais c'était maintenant qu'il allait pouvoir commencer à le sauver. Comme il le lui avait promis durant la traque meurtrière. Il avait échoué à protéger les personnes les plus chères à ses yeux, Itadori ne voulait pas d'un autre échec.
- Jusqu'à ce que t'ai envie de me tuer. Je reste.
C'était facile d'imaginer Fushiguro finir par le détester, de lui en vouloir et de l'accuser de tout ce massacre. Itadori avait une longue liste de raisons, beaucoup étaient bancales, mais à force de les entendre être murmurées dans un coin de son esprit, elles devenaient évidentes. Et si Fushiguro voulait le tuer, si c'était la dernière chose que Itadori pouvait faire pour le soulager de ses tourments, alors soit. Ce n'était pas si horrible. Si c'était par Fushiguro, il pouvait se convaincre que c'était la bonne chose à faire.
Après tout, il était entré dans ce monde comme un condamné à mort.
- Tais-toi.
Itadori sentit les bras se relâcher autour de lui. Il voulut reculer lorsque Fushiguro leva les yeux vers lui, mais deux mains tièdes se posèrent contre ses joues. Son visage se crispa en sentant le contact contre sa peau abîmée, mais aucune douleur ne vint, Fushiguro le touchait avec trop de précaution pour ça.
- Y a plus de Sukuna. Arrête de parler comme si j'avais des raisons de vouloir ta mort. Maintenant que je suis ici, t'as intérêt à rester en vie.
Les larmes avaient séchées sur ses joues, pourtant Fushiguro avait encore les yeux rougis. Il parlait un peu plus calmement aussi. Itadori n'eut pas à se forcer pour lui rendre son regard. Si cette proximité ne n'était pas, le reste retrouvait des airs familiers.
La voix de Fushiguro portait le même ton désapprobateur que lorsque Itadori proposait des idées stupides. Il avait un air plus sévère malgré les cernes et sa lèvre encore tremblante. Itadori pouvait y croire, il voulait y croire.
Lentement, il posa ses propres mains contre celles de Fushiguro. Au coin de son œil une larme coula tandis qu'il tentait de ne pas retomber dans une suite de sanglots.
- T'as pas le droit de mourir, répéta Fushiguro à quelques centimètres de lui.
- … Sinon tu me tues, c'est ça ?
C'est presque un sourire qui réussit à étirer les lèvres de Itadori.
Si Fushiguro était en vie, il pouvait sûrement se permettre de l'être avec lui. Si Fushiguro comptait se battre pour vivre, alors il le ferait avec lui.
Si Fushiguro avait besoin de lui, alors Itadori n'avait pas encore de raison de mourir.
