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Et à la nuit s'épanouit

Summary:

Plus tard, quand Alhaitham y réfléchirait, il déterminerait que les premiers symptômes étaient apparus la veille du tournoi interdarshan, lorsque Kaveh avait fait ses bagages avec un enthousiasme quelque peu exagéré.

*
Alhaitham ne meurt pas par amour. Il meurt pour la science.

Notes:

Aujourd'hui, c'est mon anniversaire ✨ Alors je publie des fics pour fêter ça !

Merci ma Tip' pour la relecture <3

(See the end of the work for more notes and other works inspired by this one.)

Work Text:

Plus tard, quand Alhaitham y réfléchirait, il déterminerait que les premiers symptômes étaient apparus la veille du tournoi interdarshan, lorsque Kaveh avait fait ses bagages avec un enthousiasme quelque peu exagéré.

Sa poitrine s’était étrangement contractée, ce qu’il avait mis, avec raison, sur l’émotion négative qu’éveillait en lui cette scène. Il ne s’était juste pas rendu compte de l’étendue du problème.

Cette pression avait fait des aller-retour pendant tout l’événement, un chatouillement dans la gorge s’y était ajouté à la fin du deuxième jour, dans la foulée de leur dispute au sujet des risques inconsidérés qu’avait pris Kaveh durant l’épreuve du désert. Ce dernier avait alors réitéré sa joie à l’idée de partir.

L’entendant se racler la gorge, avec sollicitude, Nilou avait proposé quelques bonbons au miel qu’elle gardait toujours sur elle. Ils avaient eu l’air de faire effet. Les symptômes avaient complètement disparu à la fin de la journée, quand il avait révélé à Kaveh ce qui était véritablement arrivé à son père. Son locataire malchanceux avait répondu : « Dans tes rêves ! » à sa demande d’être remercié trois fois, et il lui avait dit : « Viens, rentrons à la maison, je t’ai rapporté de quoi dîner, puisque tu as fait ton asocial. »

Rentrons à la maison.

Alhaitham s’était installé pour manger, retrouvant sa place et son livre, puis le silence avait éveillé une irritation chez lui. Même en gardant le silence, Kaveh restait bruyant, c’était inévitable. Il y avait sa respiration, son pas aussi léger soit-il, le bruit de son crayon sur le papier, son fredonnement distrait. La mélodie de sa présence était devenue le bruit de fond des heures de repos d’Alhaitham.

Ce silence complet alors que Kaveh se trouvait quelque part dans la maison avait quelque chose d’anormal.

Alhaitham termina sa dernière bouchée, posa son livre et se dirigea vers la chambre voisine de la sienne.

Il trouva Kaveh assis par terre au milieu de ses affaires déballées, les contemplant avec une mélancolie d’une sincérité troublante, loin de ces débordements d’émotion explosifs dont il se remettait rapidement.

La poitrine d’Alhaitham tenta soudain d’expulser ses poumons. Il eut tout juste le temps d’entrer dans la salle d’eau avant qu’une toux brutale, suivie d’un haut-le-cœur, lui fasse expectorer un unique pétale écarlate au fond du bassin.

Déconcerté, Alhaitham le prit avec soin et l’observa sous tous les angles. Il ne l’identifiait pas, mais une seule chose expliquait ce qui venait de se passer.

Sa seconde de violent déni fut vite réprimée et laissa place à une profonde consternation. Quel cliché, songea-t-il.

 


Le turguirima, ou maladie des fleurs, était aussi connu sous le nom tout aussi romantique de « maladie d’amour », alors qu’il n’avait rien de romantique du tout, ni d’un point de vue médical ni d’un point de vue métaphorique.

Ce surnom était né d’une idée reçue. Des écrivains s’étaient emparés de quelques cas et en avaient tiré des fresques romanesques, des bluettes et des tragédies, peuplées d’amours gardés secrets qui se révélaient mortels, et que seule la réciprocité guérissait, souvent à la dernière minute. Le succès de ces œuvres avait déformé le turguirima dans la culture populaire.

En réalité, nul ne savait réellement ce qui le déclenchait ; les meilleures supputations théorisaient qu’il s’agissait en réalité d’une peur inexprimée qui se traduisait sous forme d’infection suppurante.

Bien que rare, elle faisait partie de la liste des maux que l’on enseignait aux enfants de Sumeru dès la préadolescence lors des cours de biologie. De par sa nature, et bien que les premiers cas aient été répertoriés à Inazuma, les protégés de l’Archon Dendro y étaient plus sensibles que la moyenne. Il y avait de temps en temps des rappels au détour d’un livre de cours, rappels dont Alhaitham n’avait pas eu besoin : comme chaque fois qu’un enseignement ne le satisfaisait pas (environ 89 % du temps), il avait fait ses propres recherches.

Il n’eut pas le temps de s’attarder plus longtemps sur la question, la voix de Kaveh se fit entendre dans le couloir :

— Alhaitham ? Est-ce que ça va ?

Sans une hésitation, l’interpellé enfouit le pétale humide au fond de sa poche et répondit en se lavant les mains :

— Un chat dans la gorge.

— Toute une colonie, à t’entendre.

Kaveh apparut sur le seuil, les sourcils froncés et les bras croisés. Avant qu’il lui fasse remarquer qu’il avait laissé son assiette en plan, Alhaitham lui passa devant sans un mot de plus et l’attrapa pour la laver. Lorsqu’il jeta un coup d’œil en arrière, son locataire regardait d’un air soupçonneux ce qui restait des plats qu’il avait rapportés.

— La nourriture n’est pas en cause, promit Alhaitham.

Kaveh fit la moue, puis resta appuyé à la table de la cuisine le temps de la vaisselle, semblant attendre quelque chose. Le silence se prolongea, lui attendant une remarque inconnue de la part d’Alhaitham, ce dernier attendant que Kaveh exprime ce qui le tourmentait.

Lorsqu’Alhaitham mit sa vaisselle à sécher et se retourna, Kaveh avait à nouveau les bras croisés, les épaules rentrées.

— Quoi ? Aucune remarque sur le fait que j’ai échoué à déménager ? Encore ?

Alhaitham le contempla sans rien dire.

Il avait été inutile de se perdre en conjectures sur les conséquences d’une victoire hypothétique, parce que Kaveh n’aurait jamais gardé l’argent. Même sans les circonstances qui avaient heurté ses principes, il aurait trouvé le moyen de le dépenser d’une façon ou d’une autre, en un clin d’œil, au bénéfice d’une cause qui n’était pas la sienne – ou du moins, dont il ne bénéficierait pas autrement que par une satisfaction émotionnelle ou artistique.

Il aurait trouvé quelqu’un sur le chemin du retour demandant quelques moras pour les enfants défavorisés et leur aurait construit une école-orphelinat de luxe. Il aurait trébuché sur un chat blessé et aurait tout donné à une association aidant les animaux des rues.

Si cette aventure lui avait apporté une forme d’apaisement au sujet de son père, elle avait également apporté à Alhaitham une forme d’acceptation quant au caractère de son miroir. Kaveh ne changerait pas, qu’on appelle ça de l’intégrité incorruptible ou de l’obstination aveugle. Bien entendu, l’altruisme pur n’existait pas, on faisait toujours quelque chose pour une raison de confort animal : il se sentait mal s’il ne donnait pas. Et, comme un gain de sagesse l’avait fait réaliser à Alhaitham, le résultat importait plus que la raison. Ceux que Kaveh aidait se fichaient bien de l’origine émotionnelle du geste, tant qu’ils en profitaient. Tout le monde y trouvait donc son compte.

Le confort animal d’Alhaitham était bien plus simple et presque à l’opposé. Il se résumait aux éléments de base : de la nourriture à son goût en quantité nécessaire, ni plus, ni moins, et un foyer suffisamment agréable pour y entreposer jalousement les fruits de ses désirs, c'était à dire ses livres et Kaveh.

Donc, en avait-il conclu, s’il était dans la nature de Kaveh de donner, dans la sienne de garder et qu’il voulait garder Kaveh, il devait faire en sorte que son miroir se donne de façon à ne pas nuire à son existence. Alhaitham devenait alors son système de sécurité.

La problématique était donc celle-ci : Kaveh accepterait-il d’être gardé ?

Ici se trouvait l’explication de ce turguirima naissant.

Nul besoin d’avoir fait de la psychologie pour identifier le problème, tant il était évident : sa crainte était que Kaveh ne reste pas de son propre chef. Alhaitham avait besoin qu’il s’agisse d’un choix plutôt que d’une obligation due aux circonstances. Pourquoi ? Parce que cela réduisait le risque de le perdre une nouvelle fois.

Il s’agissait probablement du traumatisme de leur dispute à l’université qui remontait à la surface. Alhaitham n’aurait su expliquer pourquoi le turguirima ne s’était pas déclaré à l’époque, étant donné la violence de leur séparation. Peut-être que cette brutalité même avait cautérisé la plaie, là où la lente torture de voir Kaveh faire ses bagages avec enthousiasme, puis les défaire à regret, l’avait rouverte et infectée.

Et la possibilité de son départ était tout à fait réelle, alors qu’Alhaitham avait recréé le confort de sa vie actuelle autour de sa présence au petit-déjeuner, de ses récriminations pour le principe de récriminer, de ses prévenances quotidiennes et spontanées, de ses réflexions perspicaces lors de leurs discussions, de sa chaleur et de son odeur lorsqu’il s’asseyait sur le divan à ses côtés, lisant et commentant par-dessus son épaule… Et de l’amélioration notable de la qualité des repas depuis qu’il s’était emparé de la cuisine, même si Alhaitham ne voyait pas l’intérêt de passer autant de temps à se soucier de la présentation. Enfin, si ça lui faisait plaisir… D’autant que Kaveh avait renoncé à obtenir de compliments sur le sujet, ce qui…

Alhaitham fronça les sourcils.

Ce qui n’était pas aussi satisfaisant qu’on aurait pu le croire.

La résignation n’avait jamais été quelque chose qui allait à Kaveh.

— Alhaitham ?

Il sortit de sa réflexion lorsqu’une main fraîche se posa sur son front. Kaveh s’était rapproché de lui sans qu’il le réalise, l’air soucieux. Il toucha ensuite l’une de ses joues du dos de la main, avant de la baisser. Alhaitham fut tenté de s’en saisir, de la presser à nouveau contre sa peau, d’en embrasser la paume.

Ce n’était pas nouveau. C’était même si ancien que cela datait de leurs études.

— Pas de fièvre, marmonna Kaveh.

Le turguirima pouvait-il être résorbé une fois la peur disparue ou était-il nécessaire d'exprimer celle-ci pour guérir ? Alhaitham se trouvait dans une situation unique, celle de pouvoir expérimenter sur les fluctuations de cette maladie dont on ne savait pas grand-chose.

Il faudrait qu’il soit prudent et méticuleux. Et qu’il réfléchisse au meilleur moyen de gérer la situation s’il échouait à contrôler ou faire disparaître sa peur, même après l’avoir exprimée. Il pouvait toujours faire extraire les racines à l’aide d’une opération. Celle-ci emporterait avec elle tout sentiment pour l’individu ayant déclenché la maladie, éliminant ainsi la peur qu’elle avait éveillée.

Alhaitham avait une idée assez précise de la personne qu’il serait sans Kaveh. Si sa vie en aurait été plus simple, elle en aurait été aussi bien moins riche. Cette personne-là aurait été bien moins consciente du monde qui l’entourait. Et dirait à Kaveh qu’il avait habité chez lui assez longtemps et qu’il était temps qu’il trouve un autre logeur. De plus, Alhaitham finirait de toute façon par revenir dans son orbite : il se demanderait forcément pourquoi cet homme avait éveillé chez lui des sentiments assez forts pour en déclencher un turguirima. À un moment ou un autre, pour une raison ou une autre, il reviendrait à la case départ. Kaveh ne le laisserait jamais indifférent.

Une perte de temps inutile, donc.

Si cette maladie s’était bien déclarée à cause de la crainte que Kaveh parte, alors la solution était simple : faire en sorte qu’il n’en ait aucune envie. Une fois ce doute effacé, Alhaitham pourrait déterminer s’il était possible de résorber la maladie une fois le catalyseur de son apparition éliminée. Pas la guérir, étant donné qu’on aurait gardé le silence, mais au moins la contrôler.

Il lui faudrait un calendrier d’exécution soigné. En fonction de l’évolution ou de la rémission, il devrait appliquer la solution de l’aveu avant que le risque que sa maladie soit découverte devienne trop grand. Kaveh ne devait en rien être influencé par cette information, ni en bien ni en mal. Ce serait tout aussi inacceptable sur le plan de l’expérience qui en deviendrait irrecevable, que sur celui de la détresse que cela éveillerait chez lui.

Dans le cas d’une réaction favorable, le problème se réglait de lui-même.

Dans le cas d’une réaction défavorable, Alhaitham devrait s’organiser de façon à ce que Kaveh ignore à jamais la raison de sa mort.

En préparation, il lirait tout ce qui existait déjà sur le sujet, de façon discrète, et donc uniquement à l’Académie. Heureusement, son titre de Scribe lui permettait de parcourir tous les darshans sans que personne se pose de question. S’il s’installait dans un coin reculé des archives de l’Amurta avec une pile d’ouvrages divers, il y avait peu de chances que quiconque vienne le déranger ni s’enquérir du sujet de ses recherches.

— Si tu n’es pas malade, qu’est-ce qui accapare autant tes pensées ? demanda Kaveh.

Mais inutile d’avoir fini les recherches pour commencer l’expérience. Alhaitham le regarda dans les yeux, s’y ancra de façon à ce qu’il comprenne bien qu’il était le sujet de sa réflexion et dit :

— Merci de m’avoir rapporté le dîner.

Kaveh se figea. Alhaitham maintint le contact visuel nécessaire pour appuyer sa sincérité, puis repartit en direction de sa chambre avant que Kaveh se reprenne et trouve une réplique. Il lui faudrait peu de temps pour rationaliser cette expression de reconnaissance, si inhabituelle. Pendant quelques jours, il attendrait qu’Alhaitham lui demande quelque chose justifiant de le caresser dans le sens du poil. Comme rien ne viendrait, il le mettrait sur le compte de la fatigue et passerait à autre chose.

Cette sollicitude lui venait naturellement et forgeait son être. Et il était incapable d’accepter que son être suffise à quiconque. Il fallait qu’il y ait une raison tangible, quantifiable, et ce quel que soit son interlocuteur. Tighnari et Cyno, ses amis les plus proches, n’échappaient pas à cette règle. Tighnari l’appréciait forcément parce qu’il donnait des conférences sur l’architecture écologique et qu’il aidait Collei en mathématiques, et Cyno parce qu’il jouait aux cartes autant qu’il le souhaitait (la différence de niveau ne semblait pas lui faire réaliser que le général prenait sincèrement du plaisir à sa compagnie et au fait de lui enseigner son jeu).

Peu importait, le renforcement positif avait fait ses preuves.

 


Le lendemain, Kaveh avait déjà raisonné ce qu’Alhaitham lui avait dit la veille, si l’on en jugeait par son regard circonspect. S’y étant attendu, il ne s’en émut pas. Après une nuit ininterrompue par sa toux, il décida de commencer par une semaine d’observation. Il noterait la vitesse de développement de la maladie et transmettrait de façon prudente, mais régulière, son appréciation pour Kaveh.

Il ne s’agissait pas de l’effrayer.

D’autant qu’en fonction de l’évolution des choses, toute cette histoire les mènerait très certainement à ajouter les affres d’une relation amoureuse à leur amitié branlante.

Alhaitham avait toujours rechigné à s’engager sur ces eaux troubles. La situation actuelle était déjà suffisamment instable. Elle l’avait toujours été, en réalité, mais à l’époque de l’université, il avait été persuadé d’avoir tout le temps du monde.

Ni Kaveh ni lui n’avaient été particulièrement intéressés par les relations amoureuses. Kaveh sortait parfois avec des prétendants plus ou moins transis de tous les genres, et donnait l’impression de le faire plus par politesse qu’autre chose, ce qui lui ressemblait bien. On pouvait compter sur les doigts de la main le nombre d’amants qu’il avait eus malgré sa popularité. Alhaitham avait été plus actif que lui sexuellement, mais n’avait même pas fait semblant de vouloir autre chose.

Kaveh satisfaisait ce désir sentimental chez lui et aurait fini par combler le désir physique. La tension sexuelle entre eux n’avait rien eu de subtil.

Puis il avait choisi de se montrer vulnérable et Alhaitham n’avait pas su y réagir. La violence de leurs paroles ensuite avait été égale aux espoirs qu’ils avaient fondés l’un pour l’autre.

Ils avaient attendu trop longtemps. Ou peut-être qu’ils n’avaient pas été prêts de toute façon.

Quoi qu’il soit, le turguirima lui forçait la main. Dans l’idéal, il aurait préféré attendre que Kaveh se soit remis de ses émotions après les révélations du tournoi, et voir ensuite ce que cela changeait.

Tant pis, il ferait du mieux qu’il pouvait.

— Quand rentres-tu aujourd’hui ? demanda-t-il en enfilant ses chaussures. 

— Je travaille ici, répondit Kaveh, avant d’ajouter d’un ton joyeux : Le tournoi m’a fait une bonne publicité, j’ai eu plusieurs contacts et il faut que j’étudie les dossiers que j’ai déjà reçus.

— Très bien. Alors je passerai au marché prendre de quoi dîner.

— Ooh, prends des pitas et du houmous chez Mme Numa, s’il te plaît ! Ça fait longtemps.

Alhaitham hocha la tête, marqua une pause, puis ajouta :

— Bonne journée.

Ce n’était pas le genre de choses qu’ils se disaient, elles restaient implicites. Ils se séparaient au carrefour du chemin de l’Académie quand Kaveh avait un rendez-vous, voire devant la fontaine du hall s’il travaillait dans l’une des bibliothèques du Kshahrewar, et avec un signe de tête au mieux. Quand Kaveh restait à la maison, il suivait Alhaitham jusqu’à la porte, poursuivant la conversation ou la prolongeant. Et n’était-ce pas le signe que la présence d’Alhaitham lui manquerait s’il déménageait ? N’était-ce pas la preuve d’une vie domestique satisfaisante, ces petites habitudes réconfortantes qui rendaient le quotidien supportable ?

Kaveh pencha la tête, dérouté, puis répondit au bout de quelques secondes :

— Toi aussi. À ce soir.

— À ce soir.

Et là aurait pu se trouver un baiser, songea Alhaitham. Une autre habitude réconfortante, une tendresse de tous les jours, ils se seraient penchés l’un vers l’autre et leurs lèvres se seraient touchées, une pression rapide, un geste presque absent tant il aurait été répété, ou bien plus appuyé, parce que certains matins, se séparer aurait été plus pénible que d’autres.

Et lorsqu’ils se seraient écartés, Kaveh lui sourirait.

La poitrine d’Alhaitham se contracta soudain, sa gorge le gratta.

Complètement ridicule, cette réaction, mais intéressante : on pouvait souffrir à l’idée de perdre ce qu’on n’avait pas.

— Qu’est-ce qu’il y a ? demanda Kaveh, l’air nerveux.

— Tu as du miel au coin de la bouche, mentit éhontément Alhaitham avant de s’éclipser. 

 


Une première semaine s’écoula, sans beaucoup d’évolution. Alhaitham appliqua ses petites modifications du quotidien, quand il le pouvait. Les « À ce soir » ne furent pas nombreux. Kaveh, ayant de quoi s’occuper, avait repris ses habitudes insomniaques, comme si le fait de ne pas répondre dans les vingt-quatre heures à ses clients potentiels risquait de les faire changer d’avis.

Sans se décourager, Alhaitham chercha quelque chose à ajouter à leur quotidien qui le rendrait indispensable et se trouva bizarrement désemparé. Les gestes affectueux qui auraient dû transmettre sa joie de vivre avec Kaveh existaient déjà. Ils mangeaient ensemble chaque fois qu’ils le pouvaient, l’un se chargeait des plats, l’autre de la vaisselle, ils partageaient leurs lectures et leurs opinions à leur sujet, ils parlaient volontiers de leur journée.

C’était satisfaisant et à la fois pas du tout : comment, dans ces circonstances, Kaveh pouvait-il encore envisager de déménager ?

Ce pouvait être un cas de ne pas savoir ce que l’on a tant qu’on ne l’avait pas perdu, mais ils s’étaient déjà perdus une fois et il leur avait fallu des années pour se retrouver. Alhaitham n’était ni prêt à le revivre ni prêt à succomber à la banalité de retrouvailles occasionnelles au café, la plupart du temps avec Cyno et Tighnari.

On pouvait défendre que Kaveh ne se serait pas autant impliqué dans la maison s’il avait eu l’intention véritable de partir. Ce serait oublier qu’il s’agissait de Kaveh, et qu’il était incapable d’accomplir quoi que ce soit sans s’impliquer. Même si Alhaitham n’exprimait pas son appréciation du travail effectué dans la maison, son locataire devait se consoler en se disant qu’il apportait tout de même de l’art dans sa vie et l’influençait ainsi de façon passive (un raisonnement tout à fait légitime, d’ailleurs).

Toutes ces réflexions n’étaient pas bonnes pour le turguirima, mais permirent à Alhaitham d’obtenir de bons spécimens de pétales. Il fit des recherches sans pouvoir identifier la fleur. Elle ne se trouvait pas dans la liste des espèces déjà répertoriées dans les cas de turguirima connus. Il n’avait pas le temps de chercher toute la flore de plantes de Teyvat, alors il partit en quête d’une des botanistes spécialisées dans celle de Sumeru, pour commencer.

Samira le regarda avec des yeux immenses derrière ses lunettes. Elle portait un œil divin hydro à la ceinture, avec lequel elle jouait distraitement.

— Euh, euh, balbutia-t-elle, les sourcils froncés en retournant le dessin aussi exact que possible qu’Alhaiham lui avait donné. Ça me rappelle peut-être quelque chose… Non, la forme est différente, en fait… D’où vient ce pétale exactement ?

Alhaitham la regarda sans répondre et elle rentra les épaules.

— C’est… c’est difficile à identifier ! Il y a beaucoup de fleurs, vous savez !

— Je peux vous apporter plus de pétales.

— Secs ? C’était dans un pot-pourri ?

Il resta silencieux et elle se rétracta.

— Très bien ! Je m’en occupe ! Je m’en charge, Scribe Alhaitham.

— Merci.

Elle esquissa un sourire crispé, alors il ajouta :

— Bien entendu, faites-le tant que ça ne nuit pas à votre travail ou vos activités de loisir.

Sur ce, il tourna les talons. 


Ce fut une petite dizaine de jours plus tard que le turguirima d’Alhaitham devint véritablement gênant. Il rentra un soir pour trouver Kaveh assis par terre dans le séjour, entouré de plusieurs feuilles annotées de calculs savants.

— Qu’est-ce que tu fais ? demanda-t-il en haussant un sourcil.

— Mon budget, répondit Kaveh. En fonction des contrats qui vont se concrétiser. Du plus optimiste…

Il indiqua l’une des feuilles.

— Au plus déprimant.

Il en indiqua une autre, puis ajouta tout bas :

— Dans tous les cas, et en fonction de ce que je trouve comme logement, le déménagement devient possible.

Alhaitham étouffa. La quinte de toux les prit tous les deux par surprise. Kaveh se leva d’un bond, envoyant voler ses papiers.

— Alhaitham ?!

Celui-ci lui fit signe de ne pas bouger et, une main plaquée sur la bouche, se rendit dans la salle d’eau du pas le plus digne possible. Il tira la porte derrière lui, toussa les six pétales coincés dans sa gorge, puis les fit promptement disparaître au fond de sa poche. Sa difficulté à respirer persistait de façon irritante. Un sifflement inquiétant accompagnait chacun de ses souffles. Lorsque ça se calma enfin, il ne savait pas exactement combien de temps il s’était écoulé. Il se lava les mains et rouvrit la porte. Kaveh se tenait devant, une tasse de lait au miel à la main et l’air anxieux.

— Je sais que tu n’aimes pas trop le lait, dit-il tout de suite, mais après ça ta gorge doit être dans un état épouvantable !

Il tendit la tasse jusqu’à ce qu’Alhaitham l’accepte. Celui-ci prit une gorgée avec une grimace, mais reconnut que oui, cela lui fit du bien.

— Qu’est-ce qui s’est passé ? Tu as la poitrine tout encombrée. Tu as vu un médecin ? Je trouvais bien que tu te raclais beaucoup la gorge, ces derniers temps.

— Je passerai chez le médecin à l’Académie demain, répondit-il, la voix éraillée.

— Tu seras probablement ravi si on t’arrête.

Pas forcément. La proximité de Kaveh avait tendance à empirer la situation et s’ils restaient à la maison tous les deux, il pourrait y avoir une accélération des symptômes. Kaveh le suivit dans le séjour où il rassembla ses papiers éparpillés, apparemment indifférent à l’ordre. Sûrement que s’il avait l’intention de partir bientôt, il en prendrait plus soin. Il avait toujours été soigneux, il avait toujours porté une attention particulière aux détails.

Il faudrait qu’Alhaitham soit prudent dans les jours à venir, s’il souhaitait échapper à son regard bien trop attentif.


— Est-ce que tu souhaites connaître son nom ? demanda la Rani Kusanali, sortant littéralement de nulle part.

Elle sauta sur son bureau et s’assit au bord avec un air attentif.

Alhaitham eut besoin d’une seconde pour sortir, lui, de sa lecture au sujet de la dernière demande de budget ridicule du Kshahrewar, et deviner de quoi parlait l’Archon. Mais il n’y avait qu’une chose dont il cherchait le nom.

— Non. Ça fait du bien à nos chercheurs d’avoir un peu de challenge. Ils ont tendance à se reposer sur leurs lauriers.

— Ce n’est pas à eux que je le dirais.

— Est-ce que cela aurait un impact sur mon état ?

— Non.

— Alors j’attendrai que l’Amurta prouve qu’il mérite son budget.

La Rani Kusanali pencha la tête.

— Ta détermination à documenter ton état est louable, toutefois je ne cautionne pas le risque que tu prends au sujet de ta santé. De plus, cela a des airs de technique d’évitement qui ne ressemble pas au Scribe Alhaitham que je connais. Si tu étais sérieux au sujet de ton projet, tu aurais mis nos spécialistes dans la confidence et tu te serais fait suivre sur le plan médical pour avoir le résultat le plus précis possible. Je t’accuse souvent d’arrogance quant à tes capacités intellectuelles, ajouta-t-elle, mais même toi, tu ne t’imaginerais pas remplaçant une équipe de chercheurs ayant étudié plusieurs années un sujet avec lequel tu te familiarises à peine.

Alhaitham eut l’envie excessivement immature d’allumer son phono-isolateur et de se replonger dans sa lecture, comme à l’époque où sa grand-mère le sermonnait sur un sujet ou un autre et qu’il faisait la sourde oreille.

En adulte rationnel qu’il était, il referma son dossier.

— Êtes-vous venue spécifiquement pour me faire la morale ?

— Oui, répondit la Rani Kusanali avec candeur, ce qui le laissa sans voix. Comme je le disais, je ne cautionne pas le risque que tu prends au sujet de ta santé.

Elle lui tapota la main et sauta de son bureau avant de partir comme elle était arrivée.


On n’avait pas fini de le déranger ce jour-là, comme si le mot était passé. Cette fois, l’arrivant fut moins discret, mais tout aussi indifférent à l’idée de le déranger.

— Tu as mis le darshan sens dessus dessous, déclara Tighnari en entrant sans frapper. Est-ce que je peux invoquer le droit de l’amitié et savoir d’où tu nous sors ces pétales mystérieux ?

N’ayant que le silence pour toute réponse, l’ami en question esquissa un sourire en coin.

— Oui, c’est bien ce que je pensais.

— Que fais-tu ici ? demanda Alhaitham avant de préciser : Ici dans mon bureau. Pas en ville.

— Je passais juste, répondit-il en haussant les épaules, et je me suis dit que j’allais en profiter pour te saluer, parce que je suis quelqu’un de poli. Et, au passage, te prévenir que je te vole Kaveh.

— Sous quel motif ?

Sa voix avait peut-être été un petit peu trop sèche, presque acerbe. Cette maladie l’influençait un peu trop à son goût.

— C’est mon ami et je ne l’ai pas vu depuis longtemps. C’est un premier point. Le deuxième point, c’est que certains de mes collègues lui ont présenté un projet et j’aimerais qu’il voie de quoi il s’agit concrètement avant de l’accepter.

Alhaitham haussa un sourcil.

— Le budget de l’Amurta est conséquent, pas assez pour se payer Kaveh.

Du moins si celui-ci respectait un peu plus la valeur de son travail. Il prétendait que son expérience et ses compétences ne devaient pas être réservées aux plus fortunés, bien entendu.

— Mon laboratoire est concerné par ce projet, et mes collègues s’imaginent très certainement qu’il prendra en compte notre amitié.

Ce qui serait sûr et certain. Où se trouvait ce dossier, dans la projection budgétaire de Kaveh ? Est-ce qu’il le ferait déménager plus tard ou plus vite ?

— Tes intentions sont louables, dit Alhaitham. Espérons qu’elles porteront ses fruits.

Tighnari hocha la tête une fois, puis se détourna et ouvrit la porte pour sortir.

— Tighnari.

Alhaitham avait parlé sans le vouloir. Irritant. Le forestier se retourna, interrogateur, tandis que lui réfléchissait à ce qu’il voulait dire réellement. Les mots suivants furent délibérés, et douloureux :

— Comment le convaincre de rester ?

Cette fois, il ne précisa pas qu’il parlait dans l’absolu, et non pas ce jour-là en particulier. C’était évident. Tighnari le regarda sans répondre un long moment. Ses oreilles, souvent traitresses, ne frémirent pas un instant. Alhaitham eut l’impression nette d’être jugé, et en temps normal il s’en serait fiché. Mais la réponse à cette question était primordiale.

— Franchement, Alhaitham ? Demande-le-lui.

 


À son retour, la maison était vide. Silencieuse. Un mot sur la table expliquait que Kaveh était parti à Gandharva pour un ou deux jours, qu’il y avait des restes dans la glacière et qu’il avait racheté du café et de la cannelle. Bonne soirée, avait-il ajouté, avec un croquis parodique d’Alhaitham lisant dans son fauteuil.

C’était ridicule, mais il fut pris d’une violente quinte de toux. Kaveh reviendrait, il le savait. Quarante-huit heures auprès de Tighnari ne lui feraient pas soudain changer d’avis. Il ne déménagerait pas à Gandharva.

Alhaitham étouffait quand même.

Haletant, la poitrine déchirée et la gorge à vif, il contempla la fleur presque entière posée au fond du lavabo de la salle d’eau.

Il existait des études intéressantes sur l’émotion et la raison, et le fait que si la raison aidait à tempérer l’émotion, il arrivait que la violence de cette dernière ait tout de même un impact négatif sur le corps comme l’esprit. En expliquer l’origine et les paramètres pouvait aider à en contrôler les débordements. Pas forcément à les arrêter.

Quelqu’un de moins raisonnable serait très certainement à un stade bien plus avancé. Néanmoins, même à lui, le temps était compté.

Il alla s’asseoir sur le lit de Kaveh et, les coudes sur les cuisses, les mains sur les yeux, compta ses inspirations.

 


Pour souligner qu’il n’avait plus de temps à perdre en tergiversations, le lendemain matin, Samira débarqua comme une tornade dans son bureau, triomphante, le regard brillant et fiévreux du chercheur ayant atteint son objectif. Avec l’audace de l’euphorie, elle plaqua sur le bureau un dessin représentant une plante entière, surmontée d’une fleur représentant parfaitement celle qu’il avait craché la veille.

— La fleur funéraire, annonça-t-elle. Elle pousse au nord-ouest de Sumeru, dans la région de Gavireh Lajavard, en zone marécageuse.

Elle reprit son souffle, le regarda, pleine d’attentes. Sans réagir, il prit la feuille et en scruta les détails. La fleur funéraire. S’il avait été superstitieux, il aurait pris ça comme une prédiction. Mais il ne l’était pas et songea simplement que là où elle était le plus foncé, sa couleur lui rappelait celle des yeux de Kaveh.

— Et donc, reprit Samira, certains de mes collègues et moi avons déterminé qu’il existe très peu d’études topographiques comme biologiques de cette partie de Sumeru. Maintenant que le dialogue a été rouvert avec le darshan perdu, nous aimerions y monter une expédition.

— Vous connaissez la procédure, dit Alhaitham laconiquement.

Ce n’était qu’un fait, mais semblant le prendre comme une approbation, elle le remercia avec enthousiasme et ressortit. Elle avait probablement oublié que cette région se trouvait bien au-delà des limites explorables du désert et qu’elle devrait obtenir l’autorisation de Cyno. Quoi qu’il en soit, si le dossier se tenait, il donnerait son approbation avec joie.

Si son turguirima avait donné lieu à une avancée de leurs connaissances, alors il avait au moins servi à quelque chose. Et Alhaitham serait enchanté de lire le rapport de l’Amurta sur cette zone marécageuse depuis sa bibliothèque, les pieds au sec.


Kaveh surgit chez eux le lendemain, en toute fin d’après-midi, alors qu’Alhaitham cherchait encore où poser le pot de padisachidées qu’il tenait.

— Alhaitham ! cria-t-il avec un mélange de fureur et de détresse inquiétant.

Quand il le vit avec son pot, il s’arrêta net à l’entrée du séjour.

— Où est-ce que je le mets ? demanda Alhaitham avec un calme que, objectivement, il ne ressentait pas.

Mais la question suffit à faire dérailler Kaveh qui, après une seconde interloquée, indiqua leurs sitars.

— Là-bas. À côté.

Puis il ajouta :

— Le pot est joli. 

— Une recommandation de Nilou. 

— Une recom… Pourquoi est-ce que tu as une padisachidée en pot ? 

Alhaitham la posa soigneusement là où Kaveh le lui avait indiqué et se retourna. 

— Tu as dit que tu voulais plus de plantes dans la maison.

Il y en avait d’autres dans la cour, choisies parce qu’il savait qu’elles plairaient à Kaveh. Il avait espéré avoir le temps de les installer, quitte à ce que Kaveh les change de place à sa convenance.

— Parce que j’ai dit que… Alhaitham, est-ce que tu souffres de turguirima ?

Il se figea une demi-seconde, la demi-seconde de trop. Kaveh écarquilla les yeux.

— Comment le sais-tu ? demanda Alhaitham, résigné.

Personne n'était au courant à part la Rani Kusanali, et quelle que soit son opinion sur la façon dont il gérait son infection, elle ne l’aurait pas trahi ainsi, du moins pas avant de l’avoir prévenu. Elle lui aurait imposé un ultimatum.

— Comment je le sais ? Ça fait des semaines que tu tousses en ayant l’air de vouloir me le cacher ! Je croyais que je devenais paranoïaque, parce que, pourquoi tu voudrais me le cacher ? Je m’étais dit, attends encore un peu, et si ça ne s’améliore pas et qu’il n’a pas d’explication valable, c’est toi qui le traîneras chez le médecin !

Kaveh reprit son souffle et se mit à faire les cent pas.

— Et là, continua-t-il, Tighnari me dit au détour d’une conversation que tu as excité son darshan en leur demandant d’identifier une fleur inconnue à partir de pétales dont tu refuses de donner la provenance !

Il s’arrêta et ajouta avec une touche d’amertume :

— Ma mère l’a contracté après la mort de mon père, parce qu’elle n’arrivait pas à exprimer son chagrin et il l’étouffait littéralement. J’y ai forcément pensé quand tu t’es mis à tousser sans chercher à te soigner. Mais encore une fois, je pensais que j’étais paranoïaque, qu’est-ce que toi, tu n’arriverais pas à exprimer ?

Il croisa les bras, baissa la tête une seconde et enfonça les doigts dans sa chair. Puis il se redressa.

— Dis-le-moi, chuchota-t-il avant de se racler la gorge et de répéter plus fort : Dis-le-moi, Alhaitham. Quoi que ce soit.

— J’ai peur que tu partes.

Les mots sortirent tous seuls, encore une fois, aussi inéluctables qu’une poignée de pétales dans ses poumons. Kaveh écarquilla les yeux.

— Oh, souffla-t-il.

Une seconde, il sembla en plein désarroi. Il se reprit et, sa voix d’abord indignée, puis à nouveau emplie de désarroi, il dit :

— Qu’est-ce qui te fait croire que j’ai envie de partir ? 

Il indiqua, comme si c’était une évidence, l’un des tableaux qu’il avait accrochés, le canapé qu’il avait fait retapisser, la bibliothèque où se trouvait sa table à dessin, et enfin la cuisine où bien trop de choses avaient été changées depuis son emménagement pour que ça vaille la peine de préciser quoi. Vue de l’extérieur, la crainte d’Alhaitham semblait effectivement ridicule. Mais encore une fois…

— Peut-être le fait que tu fasses ton budget pour savoir quand tu pourras déménager, répondit-il, irrité.

— Peut-être que j’attendais que tu me dises que je pouvais rester ! rétorqua Kaveh sur le même ton.

Alhaitham indiqua, comme si c’était une évidence, l’un des tableaux qu’il avait laissé Kaveh accrocher, le canapé qu’il l’avait laissé retapisser, la bibliothèque où il avait fait de la place pour sa table à dessin et, enfin, la cuisine où Kaveh avait changé bien trop de choses pour que ça vaille la peine de préciser quoi.

Kaveh décroisa les bras, l’air outré, puis perdit contenance.

— Il aurait suffi de me le demander, marmonna-t-il.

— C’est mon argument, je crois.

— Moi, je ne m’étouffais pas littéralement sur ces mots ! Alhaitham, je ne m’attendais vraiment pas à un comportement aussi ridicule de ta part !

Parce que soudain, Kaveh se trouvait juste devant lui, les sourcils froncés, Alhaitham ne réussit pas à répondre.

— Est-ce qu’il faut que je le dise clairement ? Alors…

Kaveh ouvrit la bouche, la referma. Alhaitham savait que, bien qu’il s’agisse d’une réponse à un aveu plutôt qu’une confession faite dans l’incertitude de sa réception, l’expression de cette vulnérabilité lui était insupportable et lui demandait un effort incommensurable.

Mais déjà, sa poitrine à lui était moins comprimée. S’il avait envie de tousser, c’était de façon improductive, par réflexe, à cause de sa gorge irritée. Magnanime, il allait dire à Kaveh qu’il pouvait s’arrêter là, lorsqu’il lâcha sans respirer :

— Je veux rester avec toi, je ne veux pas te quitter.

En fin de compte, il avait eu besoin de l’entendre, songea Alhaitham de très loin, soulagé d’un poids immense. Il sentait presque les racines se résorber. « Je veux rester avec toi, je ne veux pas te quitter ». Kaveh, avec sa propre sagesse, son propre regard, avait supprimé la maison – l’intermédiaire – de l’équation. Il avait compris le cœur du problème, le cœur de l’émotion.

Kaveh pouvait bien déménager, s’il le fallait, tant qu’Alhaitham le suivait.

— D’accord, répondit celui-ci, ce qui eut pour effet prévisible d’irriter Kaveh par son côté succinct.

Il avait mieux à faire que parler. Les choses auraient pu s’arrêter là, chacun se satisfaisant de son importance dans la vie de l’autre. Mais Alhaitham avait de nouvelles routines à implémenter, à tester. Il y avait un baiser qui attendait son heure sur le pas de la porte, le matin au départ et le soir au retour.

Leur premier baiser n’eut rien d’une routine. Kaveh sembla surpris lorsqu’Alhaitham posa la main sur sa joue et s’avança, lentement, une question. Il y répondit d’un regard à sa bouche, fermant les yeux, la tête penchée.

Ce premier baiser n’eut rien d’une routine, mais rien d’inattendu non plus : il patientait sur leurs lèvres depuis l’université.


— « Fleur funéraire » ? prononça Kaveh, le nez froncé, en regardant le dessin. Qui l’a nommée ? Quel cliché !

Ils étaient assis l’un contre l’autre sur le canapé quand il avait exigé de savoir quelle fleur avait ainsi tourmenté Alhaitham.

— Enfin, c’était inévitable que ton turguirima prenne la forme d’une fleur si compliquée à identifier qu’elle nécessite de mobiliser tout l’Amurta.

— « Tout », ironisa Alhaitham.

— Je ne fais que répéter les paroles de Tighnari. À ce sujet, tu vas prendre rendez-vous pour faire un point sur tes poumons. S’il faut une intervention, on ne doit pas tarder.

Alhaitham ne protesta pas.

Avec un peu de chance, il serait arrêté quelques jours et, chez eux, se guérirait à la mélodie de Kaveh.

 


Un an et demi plus tard, au retour d’Alhaitham et après un baiser, Kaveh l’entraîna dans la cour.

Alhaitham s’arrêta.

Entre deux lianes de kalpalotus se trouvait une plante terriblement familière, dans les pots classiques de l’Amurta.

— J’ai demandé s’ils pouvaient m’en donner un spécimen, dit Kaveh avec hésitation. C’est idiot, mais… Je ne sais pas. On n’est pas obligés de la garder, si tu ne veux pas. Je ne sais même pas si elle tiendra…

Alhaitham s’approcha de l’unique fleur funéraire qui s’élevait, s’accroupit pour mieux la voir. Il frôla du bout des doigts les pétales dont la couleur lui rappelait les yeux de Kaveh. Sa poitrine se contracta un instant trop court pour être pris en compte. Il se leva.

— Le pot standard des laboratoires de l’Amurta ? Je m’attendais à mieux de ta part.

Il sentit alors les bras de Kaveh autour de sa taille, son poids contre lui.

— J’aurais pu prendre ça comme le signal que tu veux me tuer pour toucher l’héritage.

— Je la voyais plus comme un symbole, la fleur qui nous a réunis, mais j’aurais dû m’attendre à ce genre de remarque. Et puis, ajouta Kaveh comme un argument imparable, on n’est pas mariés, je n’hériterais de rien du tout.

Alhaitham se retourna et entremêla leurs doigts.

Entre les kalpalotus, devant la fleur « qui les avait réunis », ce n’était pas si mal.

— Alors peut-être qu’il est temps d’y remédier.

Kaveh écarquilla les yeux, puis dit d’une voix rauque, censée rebondir sur ses paroles précédentes :

— Devant la fleur instrument de ton meurtre, Alhaitham ? Romantique.

Alhaitham étrangla un rire malgré lui et échangea avec Kaveh un baiser qui serait toujours un peu la routine, toujours un peu le premier.

 

(fin)

Notes:

Combien de fics sur la thématique du foyer je peux écrire ? Je vous en pose des questions, moi ?

 

 

Turguirima, le nom de la hanahaki dans cette fic, est issu du sumérien tur (maladie)+girim (fleur) +a (suffixe). Je l'ai créé grâce au Tumblr Sumerian Language !

Merci d'être venus jusqu'ici <3

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