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Souvenirs et Canicule

Summary:

Ça fait plusieurs mois que Roxas est revenu à la vie. L'été bat son plein et l'existence n'a jamais été aussi paisible, mais le passé ne veut pas quitter son esprit. Et puis, il y a évidemment ses sentiments pour Axel.
Merci à Ahranya pour sa bêta-lecture !

Notes:

Ça faisait loooongtemps que j'avais pas écrit sur ce fandom. Mais... Ouais. Voilà ?

Work Text:

Il faisait chaud.

En désespoir de cause, Roxas s’était perché sur un toit, espérant qu’il ferait plus frais en hauteur, mais non. L’absence de vent jetait une chape de plomb sur la ville entière. Même en prenant cette donnée en compte, Roxas se demandait comment un Monde avec un soleil crépusculaire pouvait atteindre de telles températures.

Sous ses pieds, même le tram paraissait se traîner, comme s’il souffrait lui aussi de ce mal qui arrivait chaque année : l’été. Fut un temps, Roxas arpentait ces rues avec un épais manteau de cuir sur le dos. Comment avait-il survécu à cela, au juste ? Là, même en short, sérieux… Il se demandait s’il ne ferait pas mieux de s’allonger sur une plaque d’égout et de se liquéfier entre les grilles.

Le toucher glacé sur sa joue lui arracha un cri de surprise. Il s’écarta vivement.

« Oulah, doucement, tu vas tomber !

— Mais ça va pas ?! Et puis, ce serait la faute à qui, hein ? »

Axel, ses longs doigts autour de la canette, éclata de rire.

« Oh, je pense que t’es capable de te rattraper, Rox'. Je teste tes réflexes. Tu vois, c’est une preuve de confiance de ma part, en un sens. »

Roxas se garda bien de rappeler qu’il était tombé du clocher, une fois. Cet épisode lui provoquait encore une vague d’embarras, lorsqu’il y songeait.

« C’est ça. »

Il accepta la boisson qu’Axel lui tendait, bien moins menaçante entre ses mains que sur son visage brûlant, et se tourna vers son ami. Celui-ci ne transpirait même pas ! Roxas le regarda s’asseoir, une jambe pendant dans le vide et l’autre ramenée à lui, un rictus tranquille sur les lèvres. Ce type n’avait jamais chaud. Autrefois, Roxas mettait cela sur le compte de son élément en tant que Simili. À présent qu’Axel était redevenu humain, l’affaire prenait une aura de mystère.

Ils passèrent quelques minutes dans un silence confortable. À Roxas, ça lui évoquait le clocher, les fins d’après-midi, toujours trop courtes, après les missions. Du temps volé au destin. Il n’aimait plus trop s’y rendre, désormais. C’était là-bas que Xion…

« Tiens, tu veux faire quoi, pour ton anniversaire ? »

Roxas fronça les sourcils. Le visage d’Axel affichait une curiosité polie, qui se mua en perplexité devant l’absence de réponse.

« Alors ? Tu sais pas ?

— Euh, je… bredouilla Roxas. Quoi ?

— Bah, c’est bientôt, nan ? J’me demandais. Tu veux qu’on fusionne ça avec l’anniv’ de Xion, une semaine après ? J’aurais pu vous préparer une fête surprise, mais hum, je suis pas sûr que ce soit votre truc, alors je préfère demander. Si tu veux une surprise, oublie cette conversation et je ferai au mieux !

— J’ai pas d’anniversaire », déclara bêtement Roxas.

Celui de Sora était en mars. Aucune chance, donc, qu’Axel se base là-dessus pour déterminer celui de son Simili. À moins qu’il ait pris celui de Ven ? Ce serait tiré par les cheveux. Mince, il était né quand, Ven ?

« Roxas… Je parle du moment où tu as été créé. Entre nous, j’aurais pas tilté, si Isa me l’avait pas dit, mais Xemmas t’a amené à l’Organisation le jour de ta naissance, donc… Ouais, ça approche quoi. »

Il n’aurait pas tilté, hein ? Eh bien, Roxas, lui, n’avait même pas tilté qu’il avait – techniquement – un anniversaire. Lui et Xion, d’ailleurs. Et Naminé… Naminé était née en même temps que lui, non ? Bon sang, ils avaient passé tellement de temps en marge de l’existence qu’il ne pensait pas avoir le droit, un jour, à quelque chose de si ordinaire et banal qu’un anniversaire…

Encore aujourd’hui, il n’en revenait pas, de pouvoir simplement vivre. Cela faisait quelques mois, déjà, depuis la Guerre des Keyblades et son retour, mais il ne s’y faisait pas. Avant cela, il avait dû se battre constamment pour exister, là où les gens normaux considéraient cela comme un droit inaliénable.

Oh, il se battait encore, mais cela n’avait rien à voir. Des missions de Porteur de la Keyblade, pour rendre les Mondes meilleurs. Aucune Organisation maléfique ne le manipulait, aucun scientifique véreux ne souhaitait l’effacer, personne ne l’utilisait sans qu’il ne le veuille. On ne menaçait pas non plus ses amis ni le lien qui les unissait. Une part de lui trouvait cette tranquillité bizarre.

« Roxas ? Hé, mec, ça va ?

— Je… Ouais, c’est juste…

— T’y as jamais réfléchi, hein ? »

Il avait deviné. Pour Axel, ça devait couler de source, cette histoire de fête pour la naissance de quelqu’un. Peut-être même que ça l’ennuyait à mourir, qu’il considérait ça comme une banalité. Mais il avait compris, à la tête de Roxas, ce qui le préoccupait. Il le connaissait bien. Pas autant que Xion le connaissait, ou Sora dans une certaine mesure, mais ces deux-là trichaient, avec leur accès direct à ses émotions ! Axel connaissait ses grimaces, ses silences, la façon dont il se perdait dans ses pensées.

Une main se posa sur son épaule, plus délicatement que ses bourrades habituelles. Une main dépourvue de gants, dont la chaleur se diffusait à travers le tissu de son t-shirt, et qui le ne le laissait pas indifférent.

« J’te laisse y réfléchir, alors. J’te reposerai la question un autre jour, ça te va ? »

Mollement, Roxas acquiesça. Axel perçut son hésitation, vit son léger froncement de sourcil, mais n’insista pas.

Un anniversaire. Pour célébrer le jour de sa naissance.

Roxas gardait peu d’images de cette époque, mais il se rappelait de sa confusion. Du sourire sinistre de Xemnas. Des couloirs vides, de son cœur vide. Les silhouettes encapuchonnées, fantômes sans visages, de ses questions et de l’angoisse existentielle d’un être qui venait de naître. On ne lui avait rien expliqué, on ne l’avait pas rassuré. Pas avant sa première mission avec Axel.

Quand il y songeait à présent, une colère froide venait recouvrir sa terreur d’autrefois. Il trouvait qu’il ne s’était pas assez vengé, pour ce que Xemnas et les autres lui avaient fait subir. Et il n’était pas certain de vouloir fêter le jour où on avait commencé à le traiter comme un outil.

 

***

 

« Hors de question. Pas Agrabah. »

Roxas croisa résolument les bras sur son torse. Aqua tenta de lui lancer un regard sévère, mais une once d’indulgence s’y glissa. Elle ne pouvait s’empêcher de voir un peu de Ven en lui, et cela l’agaçait au plus haut point. Cependant, cette fois, ça pourrait bien jouer en sa faveur.

« Il faut bien que quelqu’un se charge des Sans-Cœurs.

— Qu’ils les gardent jusqu’à ce qu’il fasse moins chaud ! Ils faisaient comment, avant qu’on soit si nombreux ? Sora pouvait pas être partout à la fois ! »

À côté de lui, Axel haussa les épaules.

« Ça me dérange pas d’y aller, moi.

— Pas tout seul, Lea. J’ai besoin de deux personnes là-bas, un gros Sans-Cœur y serait apparu. »

Sachant comment cela allait finir, Roxas soupira. Les gros Sans-Cœurs d’Agrabah, en plus, il connaissait… Une fois, du temps de l’Organisation, il avait passé l’après-midi à cogner un ver géant qui creusait des trous en plein désert. Il avait eu du sable dans les cheveux pendant cinq jours. Axel s’en était amusé, retirant des grains fins de ses mèches avec ses doigts anormalement longs.

Peut-être qu’il en ferait autant, cette fois aussi.

« À la limite, soupira Aqua, je peux t’accompagner.

— Non, ça va, j’y vais, grogna Roxas de mauvaise grâce. »

La jeune femme hocha la tête, satisfaite.

« Je préfère ça. Je vous ai vus à l’œuvre. En duo, vous êtes inarrêtables. »

Roxas hocha la tête. Oui, ça allait de soi. Ils faisaient équipe depuis longtemps, Axel et lui. Ils savaient comment ils bougeaient, protégeaient les arrières de l’autre. S’ils s’y mettaient tous les deux, ils auraient vite fait le ménage. Ce ne serait peut-être pas complètement horrible.

« Tu parles, la taquina Axel. Dis plutôt que tu supporterais pas une après-midi avec moi.

— Disons que ça ne fait pas partie de mon classement des journées idéales, en effet » rétorqua-t-elle en retour.

Lorsqu’ils furent de retour dans leur vaisseau, Axel se laissa aller contre son siège, les mains croisées derrière la tête.

« Je l’aime bien, Aqua, lâcha-t-il nonchalamment.

— C’est pour ça que tu lui cherches tout le temps des poux ?

— Bah ouais. Qui aime bien châtie bien.

— Tu le fais pourtant pas avec moi. »

Pour éviter de devoir le regarder, Roxas démarra le vaisseau, faisant comme s’il ne souhaitait pas ravaler ses paroles et s’enterrer dans le désert, là où personne ne le retrouverait jamais. Il ne voulait pas paraître jaloux ou quoi que ce soit. C’était normal, qu’ils se lient d’amitié avec de nouvelles personnes. C’était sain, de ne pas rester enfermé dans leur petit trio soudé. Mais parfois, il craignait qu’Axel s’éloigne un peu trop. Ça lui faisait ça quand il plaisantait avec Aqua, quand il évoquait le passé avec Isa, quand il ébouriffait les cheveux de Ven. Il se demandait si, un jour, les sentiments qu’Axel lui réservait ne seraient plus aussi spéciaux.

« Bah, c’est pas pareil. Au début, t’avais pas le répondant nécessaire pour que ce soit drôle. Et maintenant… Notre relation a pas évolué dans ce sens-là. Tu vois ce que je veux dire ? »

Pas dans ce sens-là ? Dans quel sens, alors ? Et c’était… Bien ou pas bien ? De peur de la réponse, Roxas ne posa pas la question, se contentant de ronchonner :

« Moi, j’ai du mal avec Aqua. Des fois.

— Oh, jure ? Elle est toute gentille avec toi !

— Parce que je lui rappelle Ven.

— C’est pas un mal.

— Moi, c’est moi et lui, c’est lui. »

Comme tous les êtres vivants de l’univers, Roxas adorait Ventus. Il n’y avait que Vanitas pour faire semblant de le détester, et encore, il y parvenait de moins en moins. Cependant, il fallait vraiment mal le connaître pour penser que sa personnalité puisse présenter des similarités avec celle de Ven. Alors ouais, ça le gonflait. Il avait enfin réussi à se défaire de la comparaison avec Sora et, merde, il s’était battu pour le droit d’exister par lui-même, donc…

« T’as le droit de lui en parler, hein.

— Je veux pas faire d’histoires. C’est pas méchant de sa part.

— Oui, mais ça te met mal à l’aise. Elle le prendra pas mal.

— Peut-être. »

En réalité, il ne se faisait pas confiance pour aborder le sujet avec tact et il ne la croisait pas beaucoup, alors il laissait couler, mais… Ouais, Axel avait raison, bien sûr. Il avait subi trop de bullshit dans sa vie pour encore endurer cela, même si Aqua était une alliée. Mais s’il lâchait les vannes, elle risquait de se prendre des relents de colère, nourris par des maltraitances passées, qu’elle ne méritait clairement pas.

Et ceux qui mériteraient réellement la haine de Roxas étaient tous morts, désormais, alors que devait-il faire de cette amertume persistante ?

 

***

 

Les membres de l’Organisation se voyaient attribuer des surnoms, autrefois. Personne ne les utilisait réellement. Encore un cérémonial pompeux et vide de sens. Xemnas adorait ces trucs-là, mais il était le seul. Les autres s’appelaient par leur prénom comme toute personne civilisée, ou par leur numéro pour se convaincre qu’ils n’étaient que des coquilles vides dépourvues d’identité, blablabla…

Ceci étant dit… Lorsqu’Axel se battait, Roxas comprenait pourquoi on l’appelait Rafale de Flammes Dansantes. Ça paraissait ridicule tant qu’on ne l’avait pas vu en action. Il faisait corps avec son élément, parfaitement, un rictus de satisfaction au coin des lèvres comme s’il ne respirait réellement qu’entouré de fournaise. Axel devenait le feu, superbe et mortel.

Roxas parvenait à trouver sa place dans cette chorégraphie. Il ignorait s’il savait esquiver les flammes avec aisance, ou si Axel savait comment les lancer sans le toucher. Un peu des deux, probablement. Ils comblaient les angles morts l’un de l’autre, s’effleuraient parfois, dos contre dos, avant de repartir à l’assaut. C’était à la fois une joie et un supplice. Les cheveux de Roxas lui collaient au front, la sueur coulait par litres le long de son dos, ses lèvres se craquelaient sous la chaleur, et pourtant il n’aurait souhaité se trouver nulle part ailleurs aux Mondes. Sa place se trouvait au milieu de cet enfer, à danser avec le diable. Preuve étant : les dégâts qu’ils faisaient à cet énorme Sans-Cœur, qui ne tarda pas à rendre les armes et à pousser son dernier soupir, se dispersant en volutes de fumée noire.

Hors d’haleine, Roxas passa son bracelet-éponge sur son front. La chaleur du désert paraissait presque agréable, après la fournaise d’Axel. Celui-ci, guilleret, sa Keyblade nonchalamment posée sur l’épaule, s’approcha en sifflotant. Cet enfoiré ne transpirait donc jamais ? Ça agaçait Roxas autant que ça lui plaisait. À côté, il devait ressembler à un gros homard cramoisi.

« Hé, ça va ? Tu ressembles à un gros homard cramoisi ! »

Et voilà, il le savait !

« À cause de qui, hein ? C’est une riche idée, dis donc, d’invoquer des flammes en plein désert ! »

Son ami se passa une main derrière la nuque, faussement gêné par l’accusation.

« Ah, j’me suis un peu laissé emporter, mais c’est parce que je sais que tu peux le supporter ! J’ai pas besoin de te ménager, t’es trop fort.

— La flatterie te mènera nulle part, Ax’. »

De fait, ça marchait, améliorant considérablement son humeur, mais il préférait qu’Axel ne s’en rende pas compte.

Il sentit Xion arriver bien avant de l’entendre. Leur lien vibra comme pour imiter les petites foulées de son amie, ce qui lui apporta une joie toute simple. Elle le complétait, d’une façon différente d’Axel, mais tout aussi essentielle.

« Eh, les gars ! »

Elle leur fit de grands signes de bras en accourant. Riku se traînait derrière elle. Ses cheveux argentés, aplatis par la sueur, lui donnaient des airs de caniche.

« Ah, je vois que mademoiselle a réussi à se lever, ce matin ! la salua Axel.

— Je suis partie à peine une heure après vous, hé !

— Qu’est-ce que t’en sais ? Tu dormais encore quand on est partis. Comment t’as fait pour quitter la Cité, d’ailleurs ?

— Euuuh, j’ai demandé à Riku de venir me chercher. »

Roxas fit de son mieux pour ignorer le sentiment qui pulsait chez Xion, mais ce devait être aussi compliqué pour lui que pour elle. Autant essayer d’esquiver un tsunami. De même, elle put difficilement ignorer que ça ne le rendait pas jouasse, que sa meilleure amie en pince pour ce type.

Quand Riku arriva à leur hauteur, Axel le salua chaleureusement. Roxas se contenta d’un hochement de tête, qui lui fut rendu. Ils ne savaient pas encore comment agir, en présence l’un de l’autre.

« Qu’est-ce que vous faites là ?

— Aqua nous a envoyés voir si vous aviez besoin d’aide. Visiblement pas. »

En vérité, Roxas ne demandait que ça, d’apprécier Riku. Xion et Sora l’adoraient, et ils étaient tous les deux importants pour lui. Seulement, il ne pouvait s’empêcher de songer à ce qui semblait une autre vie, désormais. Le choc des Keyblades, la pluie lui martelant le visage. Une main de ténèbres qui l’enserrait, l’impuissance alors que son cœur hurlait à la révolte.

Il comprenait les agissements de Riku, à présent. À sa place, il aurait fait exactement la même chose. Pire, peut-être. Mais rien à faire, il avait beau tenter de rationaliser, ça lui restait en travers de la gorge. Peut-être que si l’autre cessait de se crisper de culpabilité chaque fois qu’il le regardait, ça irait un peu mieux.

« Hé nan, on a fini le boulot, confirma Axel. Mais j’la retiens, Aqua, de pas avoir confiance en nous, comme ça !

— Je crois surtout qu’elle n’avait pas de mission à nous confier » fit observer Xion.

Avec la recrudescence de Porteurs de Keyblades, la situation était bien plus gérable pour les habitants des Mondes. Il y aurait toujours des Sans-Cœurs évidemment, ainsi que les habituelles petites frappes qui souhaitaient assouvir une ville, un royaume, l’Olympe, ou autre territoire. En attendant la prochaine vraie menace, une routine s’installait, incongrue, mais agréable.

« Bon bah, proposa Axel, on va manger une glace ?

— Vous ne devriez pas d’abord faire votre rapport, Lea ? »

Le sourire du roux se fit carnassier lorsqu’il passa un bras autour des épaules de Riku.

« Mon p’tit agneau, il faut vraiment que t’apprennes à te dévergonder un peu. Aqua peut attendre son rapport une heure ou deux, tu penses pas ?

— C’est juste que… Comme ça, ce sera fait. »

Les yeux ronds, Axel se tourna vers Roxas et Xion.

« C’est ce mec, qui a fait sombrer son île dans les Ténèbres et s’est allié avec les pires racailles des Mondes ? Y a eu un virage radical, à un moment donné ! »

Roxas essaya fort de ne pas éprouver de joie sadique devant l’embarras de Riku.

 

***

 

« Axel t’a demandé aussi, pour l’anniversaire ?

— Hum ? Ah, oui. Je lui ai répondu que j’y réfléchirai, mais… »

Xion n’eut pas besoin de finir sa phrase. Sa grimace et le malaise qui émanait d’elle étaient suffisamment éloquents.

« Pareil, avoua Roxas. J’sais pas quoi en penser.

— Naminé hésite aussi. Mais je crois surtout qu’elle a peur d’embêter. Tu sais comment elle est. J’ai jamais vu une fille qui s’excusait autant d’exister, et c’est moi qui parle. M’enfin. »

Naminé, on ne devrait pas lui demander son avis, avant de faire quelque chose pour elle, selon Roxas. Si on écoutait la jeune fille, on ne lui accorderait jamais l’attention qu’elle méritait.

Garder les pieds dans l’eau aidait à supporter les températures estivales. Assis au bord du point d’eau douce de l’île, à l’ombre de la petite cascade, il songeait vaguement à y emménager définitivement. Il se nourrirait de noix de coco et de gros crabes. Ça le rapprocherait de l’endroit où vivait Riku, ce qui le faisait chier, mais ça l’éloignerait d’Isa. L’idée se discutait sérieusement.

Le soupir de Xion le ramena à la réalité. Ses jambes provoquaient de petites vagues qui faisaient fuir les poissons. Elle avait remonté le bas de son baggy jusqu’aux genoux.

« Quant à moi, je ne sais pas si je veux fêter une période où j’étais si… Tu vois ? fit-elle. Enfin, c’est aussi ce jour-là qu’on s’est rencontrés.

— J’me dis la même chose. »

Quand Roxas songeait à l’Organisation, le bon et le mauvais se mêlaient, inextricables. Pareil pour sa « naissance » et celle de Xion. Au fond, tous ces souvenirs faisaient d’eux ce qu’ils étaient aujourd’hui. Ainsi, fallait-il célébrer les horreurs aussi bien que les moments de joie ?

« Peut-être qu’on y réfléchit trop, hasarda-t-il. C’est juste une occasion de faire une fête avec tout le monde. »

Il coula un regard vers son amie en captant ses émotions. Pour Xion, « avec tout le monde », ça voulait dire « on pourra inviter Riku ». Elle capta son haussement de sourcil et leva les yeux au ciel.

« Laisse-moi tranquille !

— J’ai rien dit.

— T’as pas besoin de dire quoi que ce soit ! s’exclama Xion en le poussant de l’épaule. Arrête de sourire !

— Tu vas lui dire un jour, ou pas ? »

Bon, il serait un peu content pour elle, quand même. Il ne portait pas Riku dans son cœur, mais Xion, clairement, si. Et, bah, il ne ferait pas un petit ami complètement catastrophique. A priori. Au pire du pire, Roxas aurait une bonne excuse pour le tabasser.

« Oh, mêle-toi de tes fesses ! J’te demande, moi, combien de temps vous allez encore passer à vous renifler le derrière, avec Axel ?

— Renifler le derrière, sérieusement ? Tu deviens vulgaire ! C’est Hayner qui t’a appris ça ?

— Olette. »

La petite cascade bruissait doucement. Dans leur dos, Roxas sentait la fraîcheur de la grotte secrète, celle où l’on pouvait encore trouver les dessins d’enfants de Sora, Riku et Kairi. Soudain, il aurait souhaité se trouver ailleurs.

C’était la première fois qu’ils abordaient le sujet à haute voix, avec Xion. Parfois, leur connexion particulière ne l’arrangeait pas. Il ne savait plus si la gêne qu’il éprouvait venait de lui ou d’elle.

« Xion, je…

— Roxas. Ça va. Vraiment. Tu as le droit d’être heureux.

— Mais toi aussi. »

Il sentait sa peur, même si elle tentait de la lui dissimuler. Et il comprenait, en un sens : ils formaient un trio, Axel et eux. Sauf que… Eh bien, au bout du compte, il existait une différence de nature dans leurs relations. Lorsque Roxas appelait Axel son meilleur ami, ce n’était pas faux, mais pas tout à fait vrai non plus. Normal que Xion se sente un peu de trop, parfois. Il inspira.

« Tu sais que si… Enfin, si jamais il doit se passer un truc entre Axel et moi, on te laissera pas tomber pour autant, hein ?

— Je sais. »

Mais sa crainte ne diminuait pas pour autant. Roxas en ressentit une bouffée de colère irrationnelle. Ce n’était pas juste qu’il doive endosser cette culpabilité. Pas juste non plus que Xion puisse sentir dans quel état ses émotions le mettaient, lui.

« Désolée.

— T’en fais pas. »

Même la fraîcheur du point d’eau leur parut étouffante, tout à coup.

 

***

 

De la chaleur ou de ses angoisses, Roxas ignorait ce qui l’empêchait le plus de fermer l’œil.

La fenêtre grande ouverte n’apportait aucune brise bienvenue. Sa mince couverture roulée en boule au pied du lit, il se tournait et se retournait sur le matelas moite, ce qui n’arrangeait pas sa température corporelle.

Axel, à quelques chambres de là, devait dormir du sommeil du juste, pas perturbé le moins du monde par la canicule. Il le soupçonnait même de se sentir plus à l’aise par ce temps. Peut-être devrait-il déménager dans un four, celui-là. Dingue ça. Tout ramenait ses pensées à Axel, même la foutue météo.

Sa conversation avec Xion lui tournait en tête. La première fois qu’il formulait à voix haute, plus ou moins, ce qu’il savait déjà depuis longtemps. Évidemment qu’il aimait Axel. Depuis toujours. Du temps de l’Organisation, il ne se posait pas la question, ça lui semblait aussi naturel que de respirer. Il ne possédait même pas les mots pour l’articuler.

Et puis… Et puis les drames s’étaient enchaînés. La mort de Xion, disparue dans ses bras, éparpillée en milliers d’éclats de verre, en même temps que tous les fondements de son existence. Ensuite, son amnésie, la fausse Cité du Crépuscule et la semaine de chaos qui s’en était suivie.

Axel qui était venu bouleverser ses certitudes et ses faux souvenirs. Cette impression d’être attiré par ce type comme s’il constituait le centre de gravité de l’univers. J’ai reçu l’ordre de t’éliminer, si tu ne venais pas avec moi. La morsure de la trahison, même sans se rappeler de son identité. Et puis le combat sans merci, entouré des feux de l’Enfer, toute la rancœur et la mémoire qui lui revenait – trop tard, bien trop tard pour échapper à son destin. On se reverra dans une autre vie.

Et l’autre vie, la voici. Une seconde chance. Pour lui et pour eux. Sauf que Roxas ne parvenait pas à s’affranchir du passé, ni à savoir ce qu’il voulait. Avouer ses sentiments ? Ça changerait… Beaucoup de choses, non ? Il n’en avait jamais éprouvé le besoin avant. Mais à présent, après toutes ces épreuves…

Le problème, c’était que Roxas n’avait jamais espéré ce dénouement heureux. Il ne pensait pas sortir un jour du cœur de Sora, revoir ses amis, se forger une existence propre. L’avantage, avec les fins tragiques, c’était qu’on n’avait pas besoin de se poser toutes ces questions d’avenir et de décisions.

Mais qu’est-ce qu’il se racontait, là ? Voilà, la chaleur et le manque de sommeil le rendaient marteau ! Ça ne lui ressemblait pas, de flipper au point de vouloir retourner se terrer en Sora.

Il fallait qu’il bouge. Peut-être que prendre un thé glacé à la cuisine lui ferait du bien ? Soupirant, il posa ses pieds nus sur le plancher et sortit dans le couloir du Manoir, prenant garde à ne pas marcher sur les lattes grinçantes ou trop fragiles. Ils rénovaient l’endroit petit à petit, sur leur temps libre, mais l’été ralentissait considérablement leurs travaux.

Il descendit jusqu’à la cuisine et se figea face à la silhouette déjà perchée sur un tabouret, dans la ligne entre la porte et le frigo. Isa se redressa en s’apercevant de sa présence.

« Roxas ? Tu as du mal à dormir ? »

Roxas, surtout, ne se sentait pas d’humeur à le croiser, celui-ci. Ni à l’écouter s’inquiéter pour lui, avec sa voix calme et grave et pleine de sollicitude.

Dans sa tête, il les entendait encore, ses remarques acerbes, débitées sur un ton monocorde, où perçait parfois une hargne ironique, pour un Simili. Il revoyait la claymore de Saïx, qui lui barrait le passage, le jour où il avait déserté l’Organisation.

Et d’accord, il avait changé. D’accord, il s’était excusé. D’accord, c’était l’ami d’Axel. En théorie, Roxas croyait au pardon – eh, il était issu de Sora, ça lui donnait une bonne base d’indulgence. En pratique, même s’il parvenait à avoir des conversations civilisées avec Isa, parfois ça lui cassait les burnes de supporter sa tronche.

« Ouais » répondit-il de mauvaise grâce, avant de le contourner pour accéder au frigo.

Isa le regarda faire, ses doigts agrippant sa tasse.

« Ah… La chaleur ?

— Ouais. »

Lui tournant le dos pour faire face au comptoir de la cuisine, Roxas versa son thé glacé dans un verre. Les secondes s’étiraient, trop lentes, trop gênantes.

« Je comprends. C’est… Pareil pour moi. »

Roxas s’en foutait. De plus, il voyait bien qu’Isa se forçait à converser. Il n’était pas plus bavard que son Simili, le bougre. Seulement, il semblait vouloir se rapprocher de Xion et de Roxas, avec une hésitation craintive. Par culpabilité, ou pour faire plaisir à Axel ? En tout cas, il s’y prenait mal. Par quelques aspects, il lui rappelait Riku – bon, Roxas préférait Riku, tout de même.

« Ok. »

Le frigo se referma. Le verre plein de condensation à la main, Roxas dépassa de nouveau Isa. Au seuil, la voix de l’Ancien numéro VII l’interpella :

« Roxas. »

Le dénommé tourna le menton, légèrement.

« Quoi ?

 

— Je sens bien que tu… Enfin, il reste de la gêne entre nous. C’est… parfaitement normal, étant donné les circonstances, mais j’aimerais…

— Je sais, le coupa Roxas. Écoute, arrête de forcer. On s’rapprochera si on doit s’rapprocher. Et je te pardonnerai un jour. Comme tu dis, c’est normal que ça prenne du temps. »

Il ne se rendit compte de la véracité de ses paroles qu’en les prononçant. La dissonance entre ce qu’il savait – qu’Isa avait changé – et ce qu’il ressentait – qu’Isa était un sale con – finirait par s’amenuiser. Comme sa rancœur envers Riku, envers Axel, envers l’univers entier, comme cette impression de décalage face à sa nouvelle vie.

Un silence s’étira, dans l’éternité d’une nuit sans vent, puis :

« Bien. Bonne nuit, Roxas.

— ’Nuit. »

Dans le jardin, encore envahi de ronces et de mauvaises herbes, il ne faisait pas beaucoup plus frais qu’à l’intérieur. Néanmoins, les petits bruits de la nature l’apaisèrent. Avait-il été trop sec, avec Isa ? Le manque de sommeil court-circuitait sa patience, mais il n’avait rien dit qu’il ne pensait pas.

Lorsqu’il rentra, Isa était déjà reparti se coucher.

 

***

 

« J’pense que je vais accepter, pour l’anniv’, marmonna Xion sur le canapé.

— J’pense que moi non. »

Ça allait trop vite et il devait encore réfléchir à trop de choses. Il ne voulait pas se forcer à inviter Isa, par exemple, mais pas déclencher d’incident diplomatique pour autant. À l’inverse, il voudrait bien inviter Seifer, qui était plutôt sympa quand on mettait de côté cette ridicule guerre de maternelle qui l’opposait à Hayner, mais justement, Hayner risquait de bouder… Roxas pourrait décréter que merde, c’était son anniversaire et qu’il s’en foutait de l’opinion des autres, mais… Il devait encore démêler beaucoup de choses dans son esprit.

Il comprenait aussi la position de Xion. Célébrer le bon comme le mauvais, symboliser leur nouveau départ, et passer du temps avec son crush.

« T’as raison. Une fête organisée par Axel… Je devrais avoir peur, non ?

— J’avoue que… À ta place, je resterais sur mes gardes.

— On parle de moi ? »

Juste comme ça, Axel parut se matérialiser derrière eux, avec son sourire de renard, les mains dans les poches. Il faisait ça, parfois. Naminé théorisait que sa grande taille lui permettait une meilleure répartition de son poids sur la moquette neuve du Manoir, le rendant inaudible lorsqu’il marchait lentement. Roxas, trop occupé à y réfléchir et à admirer comme les yeux de son ami ressortaient dans la semi-obscurité, laissa Xion se charger de la réplique sarcastique :

« Ouais ! Mais t’inquiètes pas, on dit que du mal, comme d’habitude. Tu loupes pas grand-chose.

— Pourquoi je traîne avec des gremlins pareils, déjà ? Faites-moi une place.

— Nan. »

Ne s’en laissant pas compter, le grand échalas s’allongea sur le canapé et, par extension, les jambes de ceux déjà présents dessus. Roxas essaya de ne pas penser au fait qu’il pourrait passer sa main dans les cheveux d’Axel, là. Il essaya de ne pas trop s’attarder non plus sur l’air gouailleur de ce foutu emmerdeur, content de sa connerie.

« Ax’, tu m’donnes chaud ! se plaignit Xion. Vire.

— Nan.

— Tu fais chier.

— À vot’ service, ma bonne dame ! »

La bonne dame en question grommela un chapelet d’insultes, mais sembla se résigner, pianotant sur son gummiphone distraitement. Puis elle leva la tête pour demander :

« Van’ peut venir à la soirée film ? J’lui ai dit qu’on regardait l’Exorciste. »

Axel se faisait une mission de leur montrer tous les films de son enfance, sans exception, depuis qu’ils avaient réinstallé l’électricité au Manoir – une mission chaotique qui avait failli coûter la vie à la moitié d’entre eux. Roxas haussa les épaules.

« Pourquoi pas ? »

Il ne détestait pas Vanitas. Il s’agissait probablement d’une des seules personnes sur Terre qui parvenait à tenir une joute de sarcasme avec Axel. Et puis, il s’entendait merveilleusement bien avec Xion. Parfois, il la retrouvait pliée en deux de rire après que Vanitas ait débité une horreur sur telle ou telle personne. Purée, il devait se faire chier, à vivre avec les trois bons samaritains qu’étaient Ven, Terra et Aqua. Bon ok, songea Roxas. Filez-nous Vanitas et on vous refourgue Isa en échange. C’est équitable, nan ?

Il faudrait qu’il songe à proposer l’idée.

 

***

 

Les journées s’étalaient lentement, sans missions, dans la moiteur de l’été. Roxas les passait à gratter ses boutons de moustique, à traîner avec ses amis – trop pour tous les lister, il ne s’était jamais senti si entouré de sa vie – et les amis de ses amis, à manger des glaces, à se baigner dans tel ou tel Monde.

Il se mit à songer au fait qu’il n’était jamais allé à la plage de la Cité du Crépuscule, finalement. Il y songea parce qu’il vit Olette, Pence et Hayner sortir de la gare, les cheveux agressés par le sel et la peau rougie par les coups de soleil.

Il se souvint d’une promesse, faite avec d’autres Hayner, Pence et Olette. Des copies virtuelles, une amitié réelle. On lui avait expliqué comment ça fonctionnait – les cœurs des vraies versions s’étaient liés à leurs doubles informatiques, ou quelque chose comme ça. Le pouvoir de l’amitié. Il comprenait sans comprendre.

C’était pour ça qu’il avait refusé de sortir avec eux, aujourd’hui. La plage, il l’avait promis à un ensemble de données. Les trois humains qui se tenaient devant lui, bien réels, n’en gardaient évidemment aucun souvenir. Leur relation avait démarré sur un mensonge, sur Roxas enfermé dans un faux Monde avec de faux amis, pour mieux le garder tranquille en attendant l’abattoir.

Et ça, Roxas, ça le mettait mal à l’aise. Parfois.

 

***

 

Le dernier Sans-Cœur éliminé, Roxas laissa ses Keyblades retourner au néant. Autour de lui, les flammes s’évanouirent également.

« Je ne comprends pas comment cette forêt n’a pas été réduite en cendres.

— Tu rigoles ou quoi ? s’exclama Axel. Je suis pas un barbare incendiaire, hein, j’sais viser ! Sinon, ça ferait longtemps que j’aurais heurté ta jolie tête blonde. »

Roxas ne s’inquiétait jamais de sentir un jet de feu frôler les petites mèches de sa nuque pour aller toucher un ennemi dans son dos. Le terme « jolie tête blonde », en revanche, lui noua l’estomac d’angoisse. Qu’entendait-il par là ? S’agissait-il juste d’une façon de parler ou… ?

« Quand même, ça m’impressionne.

— Eh bah, c’est pas souvent que tu me fais un compliment. Mais je prends, je prends. Merci.

— Je veux pas que tes chevilles enflent trop, c’est pour ça. »

Il faisait frais, dans ce Monde. Sans doute grâce au couvert des arbres, qui laissait passer de petites taches de soleil, et à la rivière qu’il entendait couler non loin. Ça lui donnerait presque envie de s’allonger pour une sieste. Non, pas presque, remarque. Qu’est-ce qu’il l’en empêchait ?

Axel s’étira de façon très ostentatoire avant de décréter :

« Allez, fini pour aujourd’hui ! Tu veux qu’on aille manger une glace à la tour de la gare ?

— Hum… »

La glace, toujours. La tour… Roxas grimaça. Xion qui s’avance dans le vide, qui dévoile sa capuche pour révéler le visage de Sora. Xion qui se transforme en une gigantesque créature. La Keyblade de Roxas qui attaque… Parfois, il arrivait à s’y rendre sans y penser. Parfois, non.

« J’aimerais mieux rester là un moment. Si ça te va.

— Oh, moi, tu sais… J’irai où tu iras, hein. »

Là encore, Roxas tenta de ne pas trop décortiquer ses paroles. Il ne souhaitait pas tomber de trop haut, si… Il se laissa tomber contre un grand arbre, ne bougea pas quand Axel vint s’asseoir contre lui. Même sous la fraîcheur de la forêt, son bras restait brûlant contre le sien. Est-ce qu’il paraissait si chaud en hiver, aussi ? Le seul hiver qu’ils aient jamais passé ensemble s’était fait du temps de l’Organisation, des épais manteaux de cuir et des gants qui allaient avec. Il s’habituait à peine à ce genre de contact physique.

« Eh, Rox’, ça va ?

— Bien sûr, pourquoi ?

— T’as l’air un peu étrange, en ce moment.

— Fait chaud.

— C’est juste ça ? »

Pourquoi s’inquiétait-il ? Est-ce que Roxas donnait l’impression d’aller mal ? Pourtant, rien ne dérangeait sa tranquillité. Pas de menace sur sa vie ou celle de ses amis, pas de grand danger dans l’univers. Même, ses conditions de vie s’amélioraient. Au Manoir, ils avaient désormais de l’eau chaude quasiment tous les jours. Il ne pouvait pas se plaindre, vraiment.

« Bah… Oui, je crois ? J’ai jamais eu aussi peu de problèmes. »

Mais Axel ne se départit pas de son air soucieux. Il ramena une de ses longues jambes contre lui, s’agita un peu. Il ne tenait pas en place lorsqu’il réfléchissait.

« Tu sais, Roxas… On n’est pas en danger de mort ou d’asservissement, d’accord, mais tu peux avoir d’autres soucis. Même s’ils te paraissent minimes, comparés à ce que t’as vécu avant.

— Si tu le dis.

— Y a rien qui te tracasse, en ce moment ? Quelque chose qui te tourne en tête ? »

Ah ! Hum… Plein de choses. Beaucoup trop de choses. Comment l’expliquer ? Roxas appuya sa tête contre le tronc rugueux, soupira. Axel n’était pas un homme patient, mais il attendit, lui laissa tout le temps qu’il lui fallait.

« Rien en particulier, en fait. Ou plusieurs trucs. C’est un ensemble, je sais pas comment t’expliquer… C’est vraiment bête.

— Essaie quand même ? C’est pas grave si tu râles pour des détails, tu sais ? J’fais ça tout le temps ! Tu te souviens, quand on est rentrés des îles du Destin et que j’ai eu du sable dans les bottes pendant une semaine ? »

Oui, il s’en souvenait. Axel avait fait en sorte que l’univers entier s’en souvienne, clamant sa détresse haut et fort chaque fois qu’il enfilait ses godasses. Le rappel le fit sourire.

Seulement… Il ne pouvait pas parler de tout avec Axel. Ses sentiments pour lui, par exemple. Son aversion envers Isa. Sa vague envie de déménager, car les souvenirs horribles se mêlaient aux souvenirs agréables. Merde, il vivait dans un Manoir où il était littéralement mort. Au sous-sol, la fleur blanche dans laquelle avait reposé Sora prenait la poussière, attendant que quelqu’un se décide à la démanteler un jour.

« Merci, Axel. Vraiment. Mais… C’est trop confus. J’saurais même pas par où commencer, c’est juste… Tout va si vite ! J’arrête pas de penser au passé, j’sais pas ce que je veux pour le futur, ni pour le présent en fait, et… Je devrais juste profiter d’être en vie. Tu dois me trouver con.

— Nan. Viens là. »

Axel passa un bras derrière lui et Roxas se cala contre sa clavicule, surpris d’à quel point ça lui venait naturellement. Soudain, il se sentait comme s’il pouvait enfin souffler, là. Marquer une pause dans ce long été déboussolant. Le pouce d’Axel caressa machinalement son épaule.

« C’est jamais simple, la vie, Rox’. Même pour les gens qui n’ont pas autant souffert que nous. Tout le monde se pose des questions, tout le monde a des périodes compliquées. Y a pire, t’as raison, mais faut pas minimiser tes états d’âme pour autant. Puis, avoir du mal à s’ajuster, après tout ça, c’est normal.

— T’as pas l’air de galérer, toi. »

Un petit rire trembla dans ses cheveux.

« Peut-être pas autant, admit Axel. J’ai eu une existence normale, avant tout ce bordel, donc je me réadapte plus vite. Mais y a des trucs… J’apprends à renouer avec Isa et c’est pas simple. Je vois bien que le courant passe pas toujours entre lui et vous et je fais un peu l’autruche, car je sais pas comment arranger les choses.

-Ax’…

— Et tu sais que je suis toujours pas retourné voir mes parents ? Je peux leur dire quoi, après dix piges ? Comment je leur explique tout ce qui m’est arrivé ? »

Roxas s’écarta un peu pour le dévisager. Ses parents. Grands dieux. Parfois, Roxas oubliait que les gens avaient des parents. Et il était tellement préoccupé par ses propres soucis qu’il n’avait même pas envisagé…

Devant son air effaré, Axel le rassura d’un sourire.

« Ça va. C’est pas un truc dont j’ai envie de parler pour l’instant. Mon point, c’est que tu n’es pas stupide, et que tes problèmes sont pas insignifiants. Je peux pas t’aider à prendre des décisions. Faut que ça vienne de toi. Mais je peux t’écouter et je te jugerai jamais. C’est c’que font les amis, nan ? Y a pas que dans les situations de vie ou de mort, qu’on doit se serrer les coudes ! »

Les amis. Le mot lui laissa un goût amer sur la langue, malgré tout ce beau discours. Roxas se repositionna contre l’épaule d’Axel.

« Je repensais à cette histoire d’anniversaire, avoua-t-il. C’est gentil d’y avoir pensé, mais j’ai pas envie de le fêter, cette année.

— Ah ouais ? »

Roxas ferma les yeux. Il s’imaginait une fête, avec tous les gens qu’il appréciait. Une joie simple. Une part de lui en éprouvait l’envie. Mais pas tout de suite.

« J’ai pas la tête à ça. Il faut que je prenne le temps de guérir de certains trucs, avant. Je sais que Xion et Naminé ont accepté, et je crois que c’est leur façon à elles de se réconcilier avec le passé…

— Mais c’est pas la tienne, devina Axel. Je saisis l’idée. Tu sais, on est pas obligés de faire une giga fête. Tu peux marquer le coup autrement. Quelque chose de plus calme, même tout seul si c’est ce qui te convient. »

De quoi aurait-il envie ? Une sortie exceptionnelle. Une image lui vint à l’esprit et Roxas dû lutter contre son angoisse pour proposer :

« Hum. j’aimerais bien qu’on aille à la plage. Celle de la Cité du Crépuscule. Ça fait des mois qu’on vit là et on n’y a jamais foutu les pieds.

— Pas bête. Rien que tous les trois ?

— Tous les deux.

— Toi et Xion ? »

Heureusement qu’Axel ne pouvait pas voir son expression, même s’il le sentit sans doute se tendre dans ses bras. Roxas serrait les paupières à s’en faire mal. Xion… Il repoussa sa culpabilité pour Xion dans un coin de son cœur. Son amie avait raison : il fallait qu’il prenne des décisions pour lui-même. Des décisions égoïstes.

Mais Axel avait décidé d’être con et ça ne lui rendait pas la tâche aisée.

« Je pensais plutôt… Toi et moi. »

Il ne pouvait pas refuser, si ? On ne refusait rien aux gens dont c’était l’anniversaire, pas vrai ? C’était le principe. Pourtant le silence s’étirait et Roxas aurait voulu s’enfoncer dans le sol, devenir du compost et que les arbres se nourrissent de lui jusqu’à ce qu’il disparaisse tout à fait. Est-ce qu’Axel trouvait sa proposition déplacée ? Est-ce qu’il devinait ce qu’il éprouvait et ne ressentait pas la même chose ?

Un nez s’enfonça dans ses cheveux, une main glissa dans la sienne.

« Ça me paraît bien. C’est aussi le jour de notre rencontre, après tout. »

Il savait. Axel savait. Roxas ignorait ce qui lui donnait cette certitude. Peut-être une certaine inflexion de tendresse dans sa voix. Peut-être le fait qu’il le connaissait mieux que personne – Xion et Sora exceptés. Peut-être le fait qu’ils avaient vécu toutes ces épreuves ensemble, s’étaient déchirés, réconciliés, battus, retrouvés et que, au bout du compte, cela lui paraîtrait lunaire qu’Axel ne sache pas.

Peut-être aussi parce que, si Axel savait, il ferait exactement cela : lui laisser du temps. Roxas ne voulait pas devoir gérer ses sentiments pour le moment. Ne pouvait pas, même, aussi injuste que ce soit envers son partenaire et ami. Il lui restait trop de questions à démêler avant et il savait qu’Axel comprenait. Qu’Axel attendrait, comme il l’avait attendu tout ce temps. Soudain, il sentit un stress dont il n’avait pas connaissance se diluer, ses muscles se détendre.

« J’ai envie de dormir, marmonna-t-il.

— Ce serait pas une mauvaise idée.

— Le rapport…

— On s’en fout, du rapport. On se fera engueuler, c’est pas grave. »

Il l’incitait toujours à la dissidence, celui-là, hein ? Roxas sourit, se cala un peu mieux et laissa la fatigue l’emporter, sans se torturer l’esprit, pour la première fois depuis des semaines.

Malgré toutes les difficultés de sa nouvelle existence, certaines choses paraissaient si simples.