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Elizabeth fixait l’état de son uniforme avec amertume. La jeune femme aux longs cheveux roses avait connu de meilleurs jours. Assise sur le sol, adossée à un arbre, Elizabeth dite « Lizzie » essayait tant bien que mal de se rappeler comment elle avait échoué ici. Grimaçant, elle sentit une vive douleur dans son mollet droit. Dardant ses prunelles vertes sur la localisation de son mal, Lizzie fit claquer sa langue contre son palais, admirant la pièce métallique enfoncée dans sa jambe, ayant réussi à transpercer le cuir épais de sa botte. Finissant de s’inspecter, elle nota que son ceinturon manquait, la veste de cuir verte foncée de son uniforme était en lambeaux, de même que son col roulé bleu clair. Subsistait, avec peine, l’écusson du peloton Vega.
— Ah, souffla-t-elle avec dépit
Se mordant la lèvre tout en inspirant profondément, certainement pour garder un semblant de lucidité, elle se releva. Les profondes inspirations se muèrent rapidement en grognements.
— Est-ce que tout va bien ? Questionna une voix féminine
Lizzie, qui se tenait quasiment comme un flamand rose, une main posée contre le tronc de l’arbre, sursauta et laissa échapper un cri. La lieutenant de l’unité Vega n’avait sans doute pas remarqué la femme blonde, vêtue d’une combinaison bleue, aux cheveux courts blonds, le visage parsemé de tâches de rousseur. Inspectant la blonde avec autant d’application que la situation actuelle le lui permettait, Lizzie grimaça lorsqu’elle nota la présence de crânes sur sa tenue.
— Oh non, ça j’en avais pas besoin, siffla-t-elle
La blonde se raidit. En la regardant un peu mieux, Lizzie ne se souvenait pas avoir vu un jour une telle blondeur. Si la météo avait été plus clémente, et non grisâtre comme actuellement, elle était à peu près sûre qu’une telle couleur de cheveux pouvait absorber les rayons solaires pour les renvoyer directement sur ce qui l’entourait.
Son interlocutrice la fixait comme si elle craignait que Lizzie ne se jette sur elle.
— Sinon, t’as un prénom ?
La jeune femme à la tenue bleue déglutit bruyamment : le regard se fixant tantôt sur l’uniforme délabré, tantôt sur la couleur particulière des cheveux de Lizzie, se demandant si un tel rose était naturel.
— Ah euh, oui oui. Marjan. Mon prénom c’est Marjan, répondit-elle avec une voix qui trahissait l’anxiété
Lizzie sourit en coin.
— Enchantée, moi c’est Elizabeth, mais Lizzie c’est plus simple. Est-ce que, par le plus grand des hasards, c’est toi qui m’a trainée jusqu’ici ?
Marjan se mit a presser son bras gauche nerveusement. Les questions de Lizzie semblaient la stresser. Durant un instant, la blonde se dit qu’elle aurait du laisser la soldate là où elle l’avait trouvée.
— Oui. Tu étais à quelques mètres d’un train de combat, aussi vert que ton veston, allongée et inerte. Le wagon où devaient certainement être situés des canons a probablement explosé, impactant d’autres wagons ainsi que la locomotive, déclara Marjan aussi calmement que possible
Marjan espérait que Lizzie n’allait pas lui demander ce qu’elle faisait aussi proche du train. Si elle se fiait à l’expression faciale qu’avait faite Lizzie en avisant les crânes sur sa combinaison,les pirates n’étaient pas sa tasse de thé. Elle pria intérieurement pour que celle qu’elle avait secourue ne s’imagine pas qu’elle eûsse quoique ce soit à voir avec l’incident du train. Marjan déglutit.
Au lieu de quoi, Lizzie ouvrit grand la bouche : une explosion ? Impossible pour elle de s’en souvenir.
— L’Iron Berger a subi une explosion ? Tu en es sûre ?
— Certaine. Le wagon était encore fumant. Je suppose que tu as des collègues, non ? En tout cas personne aux abords du train, et impossible pour moi d’aller à bord de la locomotive pour trouver d’éventuels blessés. Le mystère reste complet. Enfin, je t’ai juste éloignée du train, au cas où une seconde explosion surviendrait.
Au tour de Lizzie de déglutir bruyamment. Puis, vint enfin la question tant redoutée. La soldate plissa les yeux.
— Mais qu’est-ce que tu fabriquais autour de mon train ? Si j’en crois les crânes sur ta combinaison, tu es plutôt avec les bandits, non ?
Marjan se mordit la lèvre. Un point pour Lizzie, même si elle semblait avoir une idée toute faite de ce que représentait le crâne. D’accord elle était peut-être une pirate, ce qui ne rendait pas forcément bien lorsque l’on se présentait à quelqu’un en uniforme. Mais les uniformes militaires qu’elle croisait étaient souvent accompagnés du Karyū. Autant dire que Marjan avait connaissance de la facilité avec laquelle le commandant du Karyū fermait les yeux sur les agissements du pirate qui servait capitaine à l’Arcadia, mais elle n’était pas forcément sûre qu’il en soit de même pour les forces de défense des chemins de fer spatiaux.
— C’est… euh.. C’est le capitaine qui m’a envoyée voir ce qui se passait. La détonation était assez importante pour qu’on l’entende à bord de l’Arcadia.
Lizzie écarquilla les yeux. La mention de l’Arcadia l’avait manifestement choquée. Clignant rapidement des yeux, elle peinait à trouver ses mots.
— À bord de quoi ?
Marjan, bien que ses yeux trahirent sa peur de se faire arrêter manu militari, ne fut qu’à peine étonnée de la réaction que déclencha le nom de la géante de fer verte.
— On parle bien du cuirassé vert ?continua Lizzie
Silence de la part des deux femmes, qui fut rapidement coupé par des grognements de douleur de la part de la jeune femme en uniforme vert.
— Putain, ça fait mal.
Lizzie se sentit chanceler avant que Marjan, qui ne pipait mot depuis la mention de l’Arcadia, ne retienne celle à qui elle avait probablement sauvé la vie en l’éloignant de l’Iron Berger. La blonde passa son bras gauche autour de la taille d’Elizabeth, ainsi que le bras droit de cette dernière autour de sa nuque.
— Tu penses tenir le coup ?
— Tu devrais retourner sur l’Arcadia, souffla Lizzie
Marjan ne répondit pas immédiatement. Oui l’idée était tentante. Même si les pirates de l’Arcadia n’avaient rien à craindre de la part d’une soldate de la FDS, pas spécialement haut gradée, désarmée, et dont la jambe était bien amochée, Elizabeth pouvait représenter un danger, ne serait-ce que par la possibilité pour elle d’appeler du renfort. La blonde n’était pas spécialement au fait des procédures, ni du rayon d’action des forces de défense spatiale, ni même si les pirates de l’espace relevaient de leur juridiction.
Et pourtant, son instinct lui dicta de commencer à marcher en direction de l’Arcadia, oui, mais accompagnée d’Elizabeth.
— Je pourrais, c’est sûr. Mais ta jambe n’est vraiment pas belle à voir, de plus le reste de ton peloton est introuvable. Je n’ai pas vraiment envie de te laisser comme ça, aux prises avec la nature.
— On est sur Dai Technologia, c’est pas non plus Gun Frontier, hein..
— Tu devrais peut-être économiser tes forces, non ? Lança la blonde d’une voix stressée mais qui se voulait bienveillante tandis qu’elle n’était pas vraiment sûre de la décision qu’elle prenait
Lizzie sourit finement, ne se débattant pas plus que ça. D’une part parce qu’elle n’était pas en état de résister à Marjan, et aussi parce qu’elle n’avait pas de meilleure solution à sa portée.
— J’en déduis que tu vas me trainer quand même à bord, c’est ça ? Tu sais que si mes supérieurs te voient, je vais être forcée de t’arrêter ? Si le système de surveillance de l’Iron Berger était toujours opérationnel au moment où tu m’as trouvée, tu risques gros.
— Je sais.
Marjan se surprit à penser qu’elle avait fait confiance très rapidement à Lizzie, et inversement.
Elizabeth n’ajouta rien de plus, trop concentrée sur ses pas, tous plus douloureux les uns que les autres. En cet instant précis, Lizzie aurait donné n’importe quoi pour que l’astronef amarré dans le secteur soit le Karyū, et non l’Arcadia. Les problèmes auraient été moindres, d’uniformes à uniformes, et Lizzie n’aurait pas redouté la réaction de ses collègues de l’unité Vega.
Peut-être que ça l’aurait rassurée aussi. Ne se rendant pas compte qu’elle souriait bêtement, certainement à cause de la fatigue, en pensant à « la maison » (qui n’était rien d’autre qu’un gros bâtiment rouge et gris), elle fut tirée de sa rêverie par la blonde.
— Ne me dis pas que tu commences à délirer à cause de la douleur, s’il-te-plaît.
Marjan sentit tout son être se tendre. Pourtant réfléchie, souvent réservée voir même un brin froussarde (tout dépendait du point de vue : certains saluaient cet aspect de sa personnalité, ceci la rendant moins ingérable que bien des gars de l’équipage de l’Arcadia, au contraire du capitaine qui semblait prendre un malin plaisir à l’entraîner dans ses combines), elle réalisait que sa décision d’amener Lizzie se faire soigner à bord était peut-être d’une bêtise crasse. « Non, non, tu ne vas pas angoisser pour rien. De toutes manières tu as l’avantage » se dit-elle pour se persuader qu’elle effectuait une bonne action qui n’aurait pas de répercussions trop graves sur les pirates. Elizabeth dut noter son stress, puis, relâchant la pression due à cette journée fort bien compliquée, éclata de rire. Si Marjan, dans sa méfiance naturelle, entrevit peut-être les symptômes d’une crise de nerfs, Lizzie essaya tant bien que mal de se reprendre.
— Non. La situation m’amuse, c’est tout.
La blonde afficha une mine circonspecte.
— Sans vouloir t’offenser, qu’est-ce qui te paraît si amusant ? La situation est catastrophique, de mon point de vue.
Lizzie hésita un peu, avant de réfléchir : Marjan avait certainement du apercevoir le Karyū quelques fois. La majeure partie du temps, si l’Arcadia s’amarrait quelque part, le vaisseau amiral de la Flotte Indépendante faisait de même peut de temps après. Son commandant, Warrius Zero, arguait régulièrement que c’était pour surveiller Harlock.
Elizabeth n’avait pas souvent vu le pirate. Peut-être quelques fois, sans jamais vraiment lui parler. Les règles étaient simples, elle devait rester confinée à bord du Karyū lorsque l’Arcadia était dans les parages. Lorsqu’elle était petite, Elizabeth pestait à ce sujet, elle qui voulait voir la fameuse Arcadia qui lui avait toujours paru menaçante, fière et fascinante, même si elle ne l’avait vue qu’amarrée sagement à un dock. Avec les années, la jeune femme avait compris que c’était simplement pour lui éviter les ennuis que la présence des pirates pourrait lui causer. Pas que ceux-ci furent une quelconque menace pour la petite fille qu’elle était, mais plutôt ceux qui en avaient après Harlock et qui n’étaient pas sous les ordres du commandant Warrius Zero.
Et les rares incursions du capitaine pirate à bord du Karyū se faisaient en général lorsqu’elle avait déjà été envoyée se coucher. Au maximum, elle avait du dire « bonjour » à Harlock pas plus de deux ou trois fois. Tout ce qu’elle savait c’est que lorsque Warrius revenait de l’Arcadia ( ou qu’Harlock quittait le Karyū), il avait toujours les joues roses, et riait gaiement. En vieillissant, Lizzie avait également compris qu’ils ne buvaient certainement pas d’eau. Néanmoins, elle n’avait jamais réellement compris pourquoi les deux hommes étaient si amis, et pourquoi Zero couvrait Harlock continuellement, et pour être honnête, elle n’avait jamais vraiment cherché à comprendre. Zero lui avait juste dit que « les choses étaient ce qu’elles étaient » sans jamais trop s’étendre. Moins elle en savait sur les pirates, plus tout le monde serait tranquille.
Finalement Lizzie se décida à avouer à Marjan la raison de son rire.
— Pendant une bonne partie de mon enfance et de mon adolescence, je n’ai jamais été autorisée à voir l’Arcadia autrement que depuis une rampe d’accès. J’étais interdite de sortie. Je me souviens que je m’énervais, je boudais, je suppliais de pouvoir la voir, mais rien n’y faisait. Warrius n’a jamais, et à aucun moment, levé l’interdiction. Il cédait sur énormément de choses, mais sur celle-ci il était intraitable. Assez pour que je n’ose pas braver son autorité.
Marjan haussa un sourcil, puis fit les gros yeux. La situation semblait couler de source pour la soldate mais pas pour la pirate. Déjà, elle ne croyait pas réellement Lizzie. Cela semblait réellement gros, même pour Marjan, habituée aux situations ubuesques auxquelles l’exposait Harlock. Enfin, elle se dit que, vu la fréquence à laquelle les deux commandants respectifs des bâtiments se croisaient, si Lizzie avait eu quoique ce soit à voir de près ou de loin avec le Karyū, elle l’aurait vue.
— Alors tu vas rire, mais j’ai définitivement beaucoup de mal à te croire.
Pour accompagner ses propos, Marjan se stoppa net. L’Arcadia n’était pas encore en vue, et il était encore temps de réfléchir avant de faire « une grosse connerie ».
— Pourquoi tu t’arrêtes ?
Marjan craint tout à coup pour la tranquilité de ses compagnons de route. C’était comme si l’histoire de Lizzie avait déclenché un signal d’alarme en elle. Bien qu’elle n’ait de toute évidence pas saboté l’Iron Berger, ni feint la gravité de sa blessure à la jambe, elle ne put s’empêcher de penser que l’unité Vega avait certainement repéré l’Arcadia, et peut-être échafaudé un plan pour essayer de les coincer. Cela pourrait être insensé vu l’écrasante différence de force entre l’Iron Berger et le cuirassé pirate, mais pas complètement impossible. Ils n’auraient pas été les premiers à tenter l’impossible pour arrêter Harlock, Marjan ne comptait plus les suicidaires qui s’étaient opposés vivement à la puissance de l’Arcadia.
Malgré le scénario qu’elle s’imaginait, d’un autre coté Marjan avait l’impression de pouvoir faire confiance à cette inconnue. Cependant, sa méfiance naturelle ne pouvait l’empêcher de peser le pour et le contre.
— Je t’assure que je ne te raconte pas n’importe quoi, quoique vaille la parole de quelqu’un que tu connais à peine. Mais dans mon état je suis inoffensive. Pire encore, pourquoi mentirais-je ? Pourquoi prendrais-je le risque de me faire coincer par des hors-la-loi avec un vaisseau dont la puissance de feu est crainte aux quatre coins du système solaire ? Je pense que de nous deux, celle qui a le plus à perdre, c’est moi, hein, ajouta Lizzie avec lassitude
— Qu’est-ce qui me dit qu’une fois à bord tu ne tenteras rien ?
— Mais enfin, tu m’as regardée ? Le maximum que je puisse tenter c’est m’effondrer dans l’herbe ! L’idée de me faire coincer par des collègues entrain de copiner avec des pirates ne m’enchante pas vraiment non plus, je peux finir en prison à vie pour haute trahison ! S’étrangla Lizzie
Elizabeth prit peur et dans le même temps, prit conscience d’une chose : si elle se faisait coincer, et peut-être accuser d’un crime grave comme la trahison, personne ne pourrait la sortir de là. L’équipage de l’Arcadia était tout de même condamné à la peine capitale, et Lizzie ne comptait plus le nombre de fois où elle avait vu l’avis de recherche d’Harlock placardé partout dans l’univers. Warrius Zero pouvait avoir l’influence qu’il voulait, dans cette situation ça ne l’aiderait aucunement. L’Union Terrestre n’avait pas son mot à dire sur l’entité purement indépendante qu’était la FDS.
Tandis que les deux femmes semblaient toutes les deux au bord de la crise de nerfs, un bruit lointain mais sourd se fit entendre, suivi du son d’une bourrasque, et enfin, de réacteurs. Vu la distance à laquelle se trouvait le bruit, Lizzie déduit que ça n’était certainement pas Big One qui venait au secours de l’unité Véga. Le bruit était beaucoup trop fort que ça soit un train. Marjan, elle, identifia que ça n’était pas l’Arcadia qui décollait. D’une part parce que le son émit par ces réacteurs indiquait une baisse de régime, donc d’un atterrissage, et parce qu’Harlock n’aurait jamais donné l’ordre de repartir sans que Marjan ne soit revenue à bord sans même avoir envoyé quelqu’un la chercher.
Ce fut au tour de Lizzie de se tendre. Elle avait peut-être été lente à identifier le bruit en raison de sa blessure et de ses nerfs bien à vif, mais enfin elle avait enfin reconnu le son des réacteurs. Avant de n’avoir eu l’occasion de prononcer quelconque mot, Marjan et Elizabeth virent un fuselage rouge, puis gris, se frayer un chemin entre les nuages.
— C’est pas bon du tout ça, marmonna Lizzie, je suis dans la merde, c’est officiel.
— L’Arcadia est à quai depuis hier soir. C’est souvent comme ça dès qu’on se ravitaille sur Technologia : la Flotte vient s’en mêler peu de temps après.
Marjan et Lizzie se fixèrent longuement. Marjan savait que le timing était souvent le même, et à la longue avait appris à ne pas craindre l’équipage du Karyū. L’arrivée de ce dernier semblait toujours savamment calculée, comme si son commandant ne voulait pas se faire « griller » en surveillant les pirates dès qu’ils étaient sur cette planète alors que dans les faits, Harlock savait pertinemment que le Karyū allait faire son apparition. De même pour Zero qui, au fond de lui, savait que les pirates avaient compris son manège depuis longtemps. Mais la fierté des deux commandants les poussaient à continuer à faire semblant. Marjan les trouvait parfois plus irresponsables que les hommes sous leurs ordres.
La blonde vit en l’atterrissage du Karyū un moyen de ne pas transporter son amie à bord de l’Arcadia.
— Du coup j’imagine que je vais t’emmener voir plutôt cet équipage là ? De toutes manières tu les connais bien, non ?
— Quitte à être dans la merde, autant me faire souffler dans les bronches par Warrius, ça sera la touche finale du tableau.
Marjan, qui avait eu l’occasion de fréquenter Zero plusieurs fois, eut du mal à visualiser le commandant qu’elle qualifiait de « plus calme et moins déjanté qu’Harlock » pousser une gueulante sur une fille blessée supposée avoir grandi sur le bâtiment qu’il commandait. Là encore, les doutes quant à la véracité de l’histoire d’Elizabeth surgirent.
— Je ne pense pas qu’il va te « souffler dans les bronches » comme tu le dis.
— C’est un militaire pur et dur. Pendant des années il m’a serinée sur l’importance de la cohésion, d’être solidaire de ses frères d’armes. Qu’est-ce qu’il va me dire quand il va me voir si loin de mon appareil, victime d’une explosion, en étant totalement détachée de mes compagnons qui sont à l’heure actuelle, je ne sais pas où ?
Lizzie marquait à point, mais ce n’était toujours pas suffisant pour convaincre Marjan qui, pourtant très conciliante, sentait sa patience s’amenuiser. Que Lizzie le veuille ou non, Marjan allait la balancer chez Zero, c’était clair et net.
— Tu n’auras qu’à lui expliquer la situation. De toutes façons, je vais bien être forcée de mentionner que c’est moi qui t’ai retrouvée, et dans quelles conditions.
La dame aux cheveux roses fit la moue. Bien sûr que non, il n’allait pas la rabrouer sauvagement. Au fond c’était peut-être plus la peur de le décevoir qu’une réelle engueulade qu’elle craignait.
— Allez on y va. Tu commences à peser lourd, mine de rien.
Sans un mot, Marjan et Lizzie firent, avec difficulté, le chemin jusqu’aux deux grands vaisseaux. Sans surprise, l’équipage mi-humanoïde, mi-humain du Karyū s’affairait sur le dock. Les soldats déchargeaient des caisses à l’aide de chariots de transport électromagnétiques, tout en discutant avec quelques pirates qui faisaient de même avec l’Arcadia. L’entente semblait cordiale, le tout supervisé par un pirate enroulé dans une longue cape noire qui semblait, à vue d’oeil, avoir une conversation animée avec un homme portant une casquette qui agitait les mains.
Aux cotés des hommes, deux glisseurs : l’un noir estampillé d’une tête de mort, et un autre flanqué du dragon doré qu’était l’emblème du Karyū.
Lorsque Lizzie et Marjan arrivèrent à leur hauteur, leur apparition déclencha deux réactions différentes.
— C’est pas trop tôt, je commençais à penser que tu t’étais faite coincer ! Lança Harlock qui semblait contrarié de voir l’occasion d’utiliser son glisseur passer à la trappe
– Formidable, on en a retrouvé une, où sont les quatre autres ? Déclara Warrius qui avait mis ses poings sur les hanches, plissait les yeux et penchait sa tête sur le côté
Les retrouvailles semblaient tendues entre Lizzie et son « père adoptif ». Marjan constata qu’elle n’avait pas menti, il avait l’air effectivement fâché.
Zero ensuite s’avança, sans rien dire, contournant la jeune femme, l’air sévère, et avisa l’état de son uniforme, puis grimaça à la vue de l’état de sa jambe. Pour les remontrances, il verrait ça plus tard, manifestement l’unité Vega en avait bavé. Se pinçant l’arrête du nez, Warrius souffla longuement, certainement pour évacuer la tension qui l’avait envahi.
— Qu’est-ce qu’il s’est passé ?
Lizzie baissa soudainement les yeux comme une gamine prise en faute. Sans se faire prier, Marjan décida de voler au secours de son « amie », et aussi parce qu’Harlock lui jetait un regard qui signifiait qu’il attendait lui aussi des explications sur pourquoi elle avait disparu tout ce temps sans donner de nouvelles.
— Ton communicateur était en panne ? Questionna-t-il en croisant ses bras
Marjan détourna le regard, presque tremblante.
– N-non !
— Elle a eu peur, c’est tout. Elle n’était pas franchement persuadée de faire le bon choix que celui de me ramener. Pour commencer, le Karyū n’était même pas là quand Marjan s’est encombrée de moi, ensuite, elle m’a très certainement sauvé la vie ! Répondit Lizzie avec de plus de voix qu’elle ne l’aurait souhaité
L’air sévère qu’affichait Zero l’enjoignit à baisser d’un ton. Lizzie était jeune, et semblait ébranlée. Il se garda donc de faire un commentaire acerbe, d’autant plus que la douleur de sa jambe lui tapait probablement sur le système. Harlock agit comme s’il n’avait pas relevé le ton avec lequel Lizzie s’était adressée à lui. Il en avait vu d’autres. Elle n’était pas la première jeune qu’il croisait dépassée par les évènements. Au moins, ils avaient maintenant tous les deux une explication.
Marjan raconta ensuite la manière dont elle avait trouvé Lizzie, inconsciente, l’état du train, et la disparition du reste de l’unité Vega. Zero quant à lui expliqua que la balise de détresse de l’Iron Berger s’était déclenchée, et que le Karyū avait intercepté le message, les autres trains de la FDS étant certainement trop loin pour intervenir rapidement.
— D’accord, alors voici ce qu’on va faire : Lizzie tu files voir le docteur, j’envoie une patrouille inspecter ton train et retrouver ton unité. Si on les retrouve, ils passent eux aussi à l’infirmerie.
— J’envoie quelques uns de mes gars aussi, ajouta Harlock
Le pirate avait quelques amis au sein de la FDS. Certains membres de l’unité Sirius appartenaient à la famille de sa navigatrice, Kei Yûki. De plus, Harlock jugeait que cela aurait été idiot de ne pas agrandir l’équipe de recherche alors qu’il pouvait largement donner un coup de main.
Zero remercia Harlock d’un hochement de tête. Leur duo était toujours efficace, de toutes manières.
— Parfait. Je vais demander à Marina de voir quel peloton de la FDS est le plus susceptible d’intervenir et de prendre l’Iron Berger en remorquage.
— J’espère pour eux que l’unité Sirius est dans le secteur.
— Oui, moi aussi. Allez, au travail ! Conclut Zero en frappant dans ses mains
Harlock et Zero savaient pertinemment à quel point remorquer un train avec leurs vaisseaux serait dangereux pour les personnes à bord du train, et destructeur pour le train en question. Ils connaissaient également l’unité Sirius et étaient à peu près sûrs que tout se passerait bien s’ils intervenaient.
Lizzie et Marjan n’avaient pas bougé d’un poil. Marjan était soulagée de voir que Lizzie ne lui avait pas menti. Lizzie quant à elle se sentait quelque peu misérable de voir Zero lui sauver encore une fois la mise. Le sentiment de culpabilité qui l’envahit lui serra la gorge, son incapacité à réagir correctement avait amené Warrius ainsi qu’Harlock à régler la situation. Elle était supposée être adulte, et un soldat, alors pourquoi c’était à eux de prendre ça en charge ?
Alors que Zero et Harlock avaient chacun donné des consignes claires à leurs hommes, Lizzie les fixait sans un mot, en oubliant presque sa jambe. Marjan, témoin de son absence, agita sa main devant elle.
— Tu as entendu ? On va aller voir le doc’.
— O-oui. Entendu.
Zero reporta ensuite son attention sur Marjan.
— Je peux te la confier ?
Marjan se crispa. Sa présence risquait de contrarier les militaires du bord.
— Vous êtes sûr que ça ne gênera pas, commandant ? Questionna la blonde avec une toute petite voix
— Si jamais tu rencontres des problèmes, tu dis que tu as ma permission. Mais ça devrait aller.
Zero ne s’en faisait pas, Marina grincerait peut-être des dents, mais sa contrariété serait de courte durée. Elizabeth avait certainement manqué au second du Karyū. Après tout, lorsque petite fille, Lizzie s’était cachée entre plusieurs caisses lors d’un ravitaillement, et qu’elle avait été découverte, déboussolée et pas franchement consciente de la situation dans laquelle elle était, c’était Marina qui avait fait des pieds et des mains pour la garder à bord, même si Warrius n’avait pas été d’accord au début. Mais Marina avait gagné la bataille en invoquant le désespoir qui avait du conduire la petite à agir comme elle l’avait fait, sans forcément noter que c’était un bâtiment militaire, et qu’elle serait toujours mieux auprès d’eux que dans un orphelinat sordide.
Marjan avait trainé tant bien que mal Elizabeth jusqu’à l’infirmerie où elles furent reçues par le Docteur Machineer. La blonde déclina poliment l’invitation à être elle aussi examinée puis s’éclipsa, attendant patiemment derrière la porte.
La toison rose réapparut, équipée de béquilles, recousue et bandée, une bonne heure plus tard. Machineer avait fait des merveilles, et Lizzie était diablement suprise de la taille de la pièce métallique qu’il lui avait retirée du mollet. Elle tomba nez à nez avec Marina Oki, qui ne semblait pas particulièrement sévère à l’égard de Marjan tout en tenant contre elle ce qui semblait être une tenue de rechange.
Un sourire se dessina sur les lèvres de Lizzie, elle était à peu près sûre que Marina était reconnaissante envers Marjan. La commandante aux cheveux bleus, pourtant connue pour sa rudesse autant que son grand sens moral, écarta un bras, accueillant Elizabeth contre elle.
— On a retrouvé ton unité, tout le monde va bien. Ils ont l’air solides ! Ton commandant était inquiet à l’idée que tu sois portée disparue.
— Mais où étaient-ils ? Questionna Lizzie sous l’émotion de savoir tout le monde en vie
— Le commandant Murase était dans la locomotive, tandis que le reste du peloton se trouvait dans les wagons techniques. L’explosion a coupé l’alimentation de l’entièreté du train, les laissant coincés à bord. Les marins de l’Arcadia ainsi qu’Acceluder ont été obligés de forcer les portes. L’unité Sirius est là, Big One remorque L’Iron Berger jusqu’à Destiny tandis que leur médecin s’occupera d’eux quatre.
— Mais… commença Lizzie
— Warrius a vu avec ton commandant et celui de Sirius, tu peux rester ici le temps d’être à même de repartir, ta convalescence prendra quelques jours. Tu as leurs avals, ils expliqueront dans leurs rapports que tu n’étais pas transportable en l’état.
Lizzie pouffa. Pour quelqu’un appartenant au peloton surnommé « Les Terreurs de l’Univers », Lizzie se cachait plutôt bien derrière Zero. Elle n’avait non plus pas de doute quant à la facilité avec laquelle Murase avait été conciliant. Les gars de Vega étaient toujours arrangeants. Elle remercierait tout ce beau monde plus tard.
S’écartant de Marina, elle vint entourer Marjan de ses bras, provoquant la stupéfaction la plus totale chez cette dernière. La blonde n’était pas friande des démonstrations d’affection de la sorte. Non qu’elle soit contre, mais cela la gênait profondément.
— E-euh ? Tout va bien ? Dit-elle en tapant maladroitement le dos de Lizzie
— Tu m’as sauvé la vie !
— Je n’ai pas fait grand-chose, je ne suis pas médecin.
— Tu ne m’aurais pas trouvée qui sait ce qui me serait arrivé ?
Marjan opina. Dans leurs dos, des pas se firent entendre. Lizzie se détacha de Marjan, gardant un bras autour de son cou, plaquant sur son visage un grand sourire à la vue de Zero ainsi que d’Harlock. Warrius sourit finement, tandis qu’Harlock affichait une mine bien plus contenue. Lizzie trouvait l’aura que dégageait le pirate impressionnante, comprenant bien mieux pourquoi tout le monde le craignait de la sorte. Mais il avait aussi la réputation d’être un homme d’honneur, et Zero avait aussi souligné plusieurs fois que c’était un homme bien lorsqu’elle le questionnait, enfant, sur le fait qu’il ne l’arrêtait pas. Aujourd’hui encore, Harlock avait montré qu’en plus d’être d’une efficacité redoutable, il était bien loin de la réputation de pirate sanguinaire qu’on lui prêtait.
— Merci pour elle, déclara Zero à Marjan en pointant Lizzie du doigt
— De rien, c’est normal.
— Elizabeth est assez chiante quand elle s’y met, personne ne t’en aurais voulu de l’avoir laissée là, dit-il en passant devant les filles en leur adressant un clin d’oeil
Harlock pouffa.
— Tout ça est bien mignon. Bon maintenant que tout le monde va bien, Warrius, combien de temps vas-tu encore mettre avant de nous servir à boire ? Je pense qu’on le mérite un peu tous.
— Par « on » tu veux dire « toi » surtout ?
— D’accord, surtout moi. Allez avance.
Warrius roula des yeux, et leva les mains en signe de reddition.
— Oui ,oui avant que tu ne me fasses sentir redevable du coup de main que tu m’as filé !
— Ah tu admets donc que mes gars ont été utiles !
— Oui, mais ça c’est parce qu’ils n’ont pas l’air très doués à la FDS !
— Hé ! S’offusqua Lizzie
— Je constate juste qu’on a sauvé la situation.
Les deux hommes continuèrent à marcher dans la coursive, en direction des quartiers de Zero, tout en se chamaillant sans que Lizzie n’y prête vraiment attention. Marjan qui n’avait pas bougé d’un poil les observait, assez désarçonnée.
— T’en fais pas pour Warrius, il adore taquiner. Tu viens ? demanda Lizzie
Marina lui planta les vêtements de rechange dans les mains avant que la jeune femme n’ait esquissé le moindre mouvement.
— Tu fais doucement, d’accord ? Si tu as besoin de moi je suis en passerelle, dit la commandante d’une voix douce
Lizzie opina, et après que Marina eut passé une main dans sa crinière rose avant de repartir en passerelle, elle redirigea son attention vers son héroïne du jour. Les batteries sociales de la blonde étaient épuisées mais elle remarqua à l’expression de Lizzie que le refus n’était pas une option. Sans un mot, elle rejoint sa nouvelle amie, qui avançait lentement avec ses béquilles, jusqu’aux quartiers commandants qui n’étaient qu’à quelques tranches d’elles.
— Donc, tu avais dit vrai sur toute la ligne… commença Marjan
— Et toi, ta petite histoire, c’est quoi ?
— On verra ça plus tard, répondit la blonde à voix basse
Pendant qu’elles entraient dans le « salon » de Zero, où ce dernier avait déjà sorti quatre verres qu’il faisait glisser sur la longue table présente dans la pièce, qu’Harlock s’asseyait après avoir fait claquer sa cape bruyamment, Lizzie pencha sa tête vers Marjan, comme si elle souhaitait que seule la blonde entende ses paroles.
— Tu savais toi, qu’ils faisaient ça ?
— Oui et non. Du moins je m’en doutais.
Elles furent tirées de leurs messes basses par Warrius.
— Vous ne grandirez plus, vous pouvez vous asseoir les filles !
— Il est tout le temps comme ça ?
— Avant, il était pire. Il se ramollit je trouve.
— Je t’entends, mal élevée.
Lizzie s’assied sur la moleskine libre, rejointe par Marjan.
— La faute à qui, si je suis mal élevée ?
— « Merci, Warrius de m’avoir sauvé le derrière, t’es vraiment super, j’ai énormément de chance de t’avoir » marmonna Zero sarcastique
Warrius afficha un air rieur puis posa ses coudes sur la table, calant son menton sur ses poings, reportant toute son attention sur Marjan.
— Comme tu lui as sauvé la vie, je pense que tu es en droit de savoir comment on l’a retrouvée entre des caisses de vin et des sacs de riz !
Lizzie n’aimait pas beaucoup les armes qu’utilisait Zero pour contre-attaquer, tout en sachant pertinemment qu’elle l’avait bien cherché. Soupirant longuement, elle ne pipa mot, Warrius commençant son récit, tandis que Marjan écoutait poliment, le regard passant du commandant de la Flotte à une Lizzie qui semblait vouloir disparaître dans la moleskine.
Ah, qu’est-ce qu’on était bien à la maison.
Après tout, ici, c’est sa maison qui vole.
