Chapter Text
Après avoir passé la statue en bronze séparant le monde des Moldus du monde magique, Gabrielle descendit avec entrain les escaliers de pierre menant à la place Cachée. Une agréable brise s'engouffrait dans ses longs cheveux blonds, un rafraîchissement bienvenu en cette journée chaude et ensoleillée de mai.
Entre le magasin de chaudrons et ingrédients pour potions, l’échoppe vendant des balais ou celle où l’on pouvait se procurer sa baguette magique, il y avait sur la place Cachée tout ce dont un sorcier ou une sorcière pouvait avoir besoin. C’était également l’endroit où Fleur, la grande sœur de Gabrielle, tenait sa librairie.
Aujourd’hui et comme tous les mardis midi, elles avaient rendez-vous pour déjeuner ensemble et Gabrielle avait pour habitude d’aller chercher sa sœur à son travail.
Malgré leur écart d'âge de presque 10 ans, les deux femmes étaient très proches. L’admiration que Gabrielle vouait à Fleur quand elle était enfant s’était transformée en complicité au fur et à mesure des années. Si l’une des deux avait un problème, elle savait qu’elle pouvait se confier à l’autre, et inversement.
Gabrielle poussa la porte de la librairie, la cloche annonça son arrivée. Il n’y avait aucun client à l’intérieur.
« Un instant, j’arrive », cria Fleur depuis l’arrière-boutique.
Gabrielle ferma les yeux et prit une profonde inspiration. Elle aimait se rendre dans le magasin de sa sœur. L’endroit possédait une atmosphère unique que Fleur avait su développer et maintenir au fil des années, bien loin de la librairie obscure et pleine de tomes poussiéreux de son prédécesseur. Quand elle avait repris la boutique il y a maintenant 4 ans, elle y avait amené la lumière aussi bien au sens propre qu’au sens figuré. La première chose qu'elle avait faite était en effet de décrocher les horribles tentures violettes qui barraient les rayons du soleil.
La librairie s'étendait sur deux niveaux, les tomes les plus populaires étaient au rez-de-chaussée tandis que les livres les plus spécialisés ou obscurs se trouvaient à l’étage. Sur la droite, une grande échelle en bois était posée contre une étagère et des cartons se trouvaient par terre. Fleur se faisait habituellement livrer en début de semaine et était certainement en train de faire du rangement.
« Gabrielle ! Ça va ?
— Oui et toi ? »
Fleur hocha la tête mais ne répondit pas verbalement, comme à son habitude. Son sourire était forcé.
Cela peinait Gabrielle infiniment, mais ces dernières années l’étincelle dans les yeux de sa sœur s’était progressivement éteinte, la faute à une série d'échecs sentimentaux tous plus désastreux les uns que les autres. Le moins que l’on puisse dire, c’est que Fleur n’avait pas été gâtée par la vie. A trente ans, elle s’était mariée trois fois, était deux fois divorcée et une fois veuve. Cela faisait beaucoup pour une seule personne !
« J’ai pas mal de livres à mettre en rayon, dit Fleur en montrant le tas de cartons. Tu m’aides avant qu’on aille déjeuner ? »
Gabrielle accepta sans hésitation. Fleur grimpa sur l’échelle et se mit à ranger les livres que sa petite sœur lui tendait. La tâche n’était pas difficile et Fleur aurait clairement pu s’en sortir seule, mais le temps passait plus vite à deux.
« Tu as fait quoi de beau ce week-end ? demanda Gabrielle machinalement après quelques minutes.
— Oh, pas grand chose. J’avais de la comptabilité en retard alors j’en ai profité pour la faire.
— Tu n’es pas sortie du tout ? Même pas samedi soir ?
— Non. On n’est obligé de voir du monde pour passer une bonne soirée après tout. » Le ton de Fleur était légèrement sur la défensive et Gabrielle ne savait pas si elle croyait vraiment ce qu’elle disait ou si elle essayait de s’en convaincre. « J’ai lu… Un très bon roman moldu sur un homme qui voit le fantôme d’une femme dans son appartement. Une belle histoire d’amour. »
Gabrielle soupira en tendant une pile de livres à sa sœur. Cela faisait quelque temps qu’elle souhaitait aborder le sujet de la vie sentimentale inexistante de sa sœur et elle se dit que ce n’était finalement pas un si mauvais moment. Elle devait juste bien choisir ses mots afin de ne pas la braquer.
« Fleur ? Tu ne penses jamais à… comment dire… voir quelqu’un ? »
Fleur la regarda d’un air confus. « Un psy ? Mais je ne suis pas malade !
— Non, ce n’est pas ce que je voulais dire ! s’empressa de corriger Gabrielle. Mais tu n’aurais pas envie de te mettre avec quelqu’un ? En couple ?
— Ah, je vois. Tu es comme maman, tu crois que je suis complètement fermée à l’amour ! » Fleur prit les livres des mains de sa sœur et se mit à les ranger frénétiquement. « Je vais te répéter ce que je lui ai dit pas plus tard que la semaine dernière. Je suis ouverte, très ouverte même ! Mais tu comprendras qu’avec tout ce qui m’est arrivé je suis devenue un peu plus exigeante. Et ce n’est quand même pas de ma faute si personne ne remplit mes critères ! »
Gabrielle préféra ne rien dire afin de laisser le temps à sa sœur de calmer un peu ses nerfs. Elle savait que le sujet était sensible et elle ne voulait pas brusquer Fleur. Mais au bout de quelques minutes, elle ne put s’empêcher de demander : « Et sans vouloir être indiscrète, c’est quoi tes critères ?
— Tu es toujours indiscrète ! Fleur leva les yeux aux ciels mais adressa tout de même un petit sourire à sa sœur. Tout d'abord, je veux quelqu'un de fiable et d’honnête, qui ne me trompera pas à la première occasion. »
Pas comme Elodie, ajouta Gabrielle dans sa tête, pas vraiment étonnée que ce soit la première qualité que Fleur évoque.
Les deux jeunes femmes s’étaient rencontrées à Beauxbâtons lorsqu’elles avaient seize ans, la famille d’Elodie étant revenue s’installer en France après plusieurs années aux Etats-Unis, et Fleur était tombée follement amoureuse au premier regard. Elodie était pleine de vie et savait s’y prendre avec les gens. Elle s’était rapidement fait une place de choix dans le cœur de toute la famille Delacour, surtout dans celui de Gabrielle qui n’avait pas dix ans et était alors facilement impressionnable.
Fleur n’avait pas dix-neuf ans quand elles se sont mariées. La journée était splendide et rien n’avait été trop beau pour les deux femmes. Marc, le père de Fleur, n’avait pas lésiné sur les dépenses. Il voulait que ce jour soit le plus beau de la vie de sa fille.
Alors, quand Fleur a découvert que sa femme la trompait avec l’un de leur témoin de mariage et que cette histoire durait depuis des mois, ce n’était pas seulement son cœur qui avait été brisé, c’était celui de toute la famille.
« Ensuite, je veux quelqu’un avec qui je partage des choses, continua Fleur. Une passion ou un centre d’intérêt commun. Quelqu’un avec qui j’ai envie de construire un avenir, une famille.
— Mais enfin, tout le monde a envie de ça. Alors dis-moi, qu’est-ce que tu cherches chez un partenaire ? Vraiment. »
Fleur soupira un grand coup et, du haut de son échelle, regarda sa sœur.
« Je veux quelqu’un qui ait la décence de ne pas mourir après un an de mariage ! Ça serait déjà pas mal, non ?
— Je suis désolée, je ne voulais pas… »
Fleur prit le livre que Gabrielle lui tendait et regarda longuement sa couverture en jouant avec un de ses coins. Son regard était empli de tristesse.
« Tu n’as pas à t’excuser, finit-elle par dire. Et puis tu sais, Guillaume n’était pas parfait. Sa mère était trop envahissante et il voulait toujours tout faire pour répondre à ses attentes, quitte à s’oublier lui-même et à m’oublier par la même occasion. Ca aurait fini par nous détruire. »
Fleur secoua la tête comme pour se ressaisir. Elle observa le livre dans ses mains une dernière fois avant de le ranger à sa place, à côté des autres.
Ce moment n’avait l’air de rien mais Gabrielle était abasourdie. C’était la première fois qu’elle entendait Fleur dire du mal de Guillaume, elle qui l’avait toujours vénéré et qui s’en prenait violemment à quiconque osait dire du mal de lui.
Comme le premier, le second mariage avait été célébré en grandes pompes. Après le fiasco qu’avait été la relation passionnelle avec Elodie, Gabrielle et ses parents étaient soulagés de constater que Fleur était plus posée et sereine. Elle n’avait certes rien perdu de son romantisme et de son impulsivité mais les deux amoureux avaient pris leur temps avant de décider de se marier. Guillaume s’était montré irréprochable sur tous les aspects.
Un banal accident au travail lui a malheureusement été fatal.
« Gabrielle ? Tu me passes un autre livre ? » dit Fleur à sœur, qui s’excusa de son moment d’absence et se remit au travail.
Peu de temps après, la cloche retentit et un client entra dans la librairie. Fleur descendit de son échelle et salua chaleureusement mais professionnellement l’homme. Il cherchait une idée de cadeau pour sa femme, qui était passionnée d’herbologie, et Fleur lui conseilla plusieurs tomes.
Pendant qu’elle rangeait seule les derniers livres du carton, Gabrielle constata que sa sœur était vraiment douée dans son métier. Elle était certes passionnée par les livres et s’intéressait à de nombreux sujets, mais elle était également très commerçante et infiniment patiente. Il n’était pas étonnant que les gens aient plaisir à revenir dans sa boutique !
Néanmoins, Gabrielle savait que le sourire que Fleur adressait à son client alors qu’il réglait son achat était forcé. L’homme n’y voyait certainement que du feu, mais Gabrielle connaissait suffisamment bien sa sœur pour le voir.
Une fois le client parti, et le premier carton étant vide, Fleur en ouvrit un deuxième. Gabrielle prit quelques livres dans ses mains et fut surprise de constater que les images sur les couvertures ne bougeaient pas.
« Des livres moldus ? demanda-t-elle.
— Qu’est-ce que tu veux ? Ils ont du succès ces temps-ci, répondit Fleur en haussant les épaules.
— Ah bon ? C’est vrai que tu as étoffé ce rayon », dit-elle en voyant qu’il prenait presque deux fois plus de place que dans son souvenir.
Les deux femmes n’avaient même pas eu le temps de mettre un seul livre en rayon que la cloche sonna de nouveau. Fleur tourna la tête vers la porte d’entrée et Gabrielle vit alors sur le visage de sa sœur quelque chose qu’elle n’avait pas vu depuis longtemps. Un sourire, un vrai, celui qui illumine un visage et le rend radieux. Malgré les petites rides qui commençaient à se remarquer au coin de ses yeux, Fleur avait tout d’un coup l'air d'avoir dix ans de moins.
Qui pouvait bien être la personne vers qui était dirigé ce sourire ?
« Hermione, quelle surprise ! dit Fleur en s’avançant vers la nouvelle-venue.
— Oui, j’ai une chose à faire pour mon travail », répondit timidement la jeune fille avec un accent anglais très prononcé.
Elle articulait bien chaque mot pour se faire comprendre et Gabrielle en déduisit qu’elle ne devait pas vivre en France depuis très longtemps.
« Tu tombes bien, j’ai quelques livres moldus pour toi ! s’exclama Fleur. Je viens de les recevoir. »
Elle fouilla alors dans le carton qu’elles étaient en train de déballer et Gabrielle en profita pour observer Hermione. La jeune femme était brune aux yeux marrons et arborait quelques tâches de rousseur sur ses joues. Elle semblait être un peu plus jeune que Fleur, mais de peu, et semblait assez réservée. Il y avait quelque chose d’innocent et de profondément gentil en elle.
Gabrielle s’amusa à voir les deux femmes interagir. Tandis que Fleur résumait brièvement l’histoire d’un livre à Hermione, cette dernière buvait ses paroles. Gabrielle avait l’habitude de voir des regards pleins de désirs posés sur sa sœur, mais celui d’Hermione était très différent. Il était rempli d’intérêt, de curiosité et d’admiration.
« Et celui-là s’appelle ‘L’Etranger’. Je n’ai honnêtement pas bien compris de quoi il s’agissait mais on m’a assuré qu’il était très bien, dit Fleur en riant.
— Dans tous les cas, il n’est pas très gros, dit Hermione en prenant le livre des mains de Fleur. Ah, sinon, je n’ai pas trop aimé cette Madame Bovary. Enfin, j’ai bien aimé le livre mais le caractère principal m’a un peu énervé.
— Ah bon ? Pourquoi ? » demanda Fleur.
Gabrielle pensa qu’elle n'avait pas vu sa sœur sourire autant depuis longtemps et cela faisait plaisir à voir.
« Je ne sais pas, elle a une bonne vie. Pas de problèmes d’argent ou de santé, mais elle se rend malheureuse quand même. Elle reste au milieu de ses livres au lieu de vivre.
— Oui, c’est le parti-pris de l’auteur. »
Alors qu’Hermione et Fleur débattaient ensemble de la santé mentale d’Emma Bovary, Gabrielle avait l’impression d’avoir été purement et simplement oubliée. Amusée mais quand même un peu vexée, elle décida de s’approcher des deux femmes et se racla bruyamment la gorge. Quand Fleur remarqua enfin sa présence, elle eut la décence d’avoir l’air gênée.
« On s’est un peu emportées, je crois… Hermione, c’est ma sœur, Gabrielle.
— Enchantée, dit Hermione en jouant nerveusement avec la lanière de son sac à main.
— Elle travaille avec maman au Ministère, ajouta Fleur avec enthousiasme. Elle fait un stage d’immersion de quelques mois avant de retourner en Angleterre.
— Ah, d’ailleurs, dit Hermione en fouillant maladroitement dans son sac. Elle voulait que je vienne chercher quelques livres. Je ne pense pas que c’est urgent mais elle a voulu que je vienne maintenant. »
Hermione tendit un bon de commande du Ministère à Fleur, qui hocha la tête : « Je vais te chercher ça. »
Quand Fleur se tourna pour se diriger vers l’arrière-boutique, Gabrielle ne loupa pas le regard plein d’envie qu’Hermione posa sur son postérieur.
« Ma soeur est une belle femme, n’est-ce pas ? » dit Gabrielle en lui faisant un clin d'œil. Hermione ouvrit de grands yeux ronds avant de regarder ses pieds, les joues rouges écarlates. Gabrielle pouffa de rire. « Je ne voulais pas te gêner… Ce n’est pas moi que ça va choquer, je suis Vélane !
— Et Française… » marmonna Hermione sans lever la tête.
Gabrielle rit de plus belle. Décidément, l’Anglaise lui faisait une excellente impression !
Fleur revint rapidement dans la boutique et donna à Hermione sa commande ainsi que les quelques livres moldus dont elles avaient parlé plus tôt.
« Je te ramènerai ceux que j’ai déjà lus ce week-end », dit Hermione en quittant le magasin.
Étonnée, Gabrielle demanda à Fleur pourquoi elle lui prêtait des livres au lieu de les lui vendre. Ce n’était pas un modèle économique viable pour une librairie après tout.
« Avec tout ce qu’elle lit, ça lui coûterait une fortune ! s’exclama Fleur comme si c’était la chose la plus naturelle au monde. Elle en prend tellement soin qu’ils sont comme neufs quand elle me les rend. Elle m’achète seulement ceux qui lui ont vraiment plu. »
Pour Gabrielle, cela finissait d’enfoncer le clou : Hermione était décidément parfaite et il était étonnant que Fleur, avec le romantisme sans bornes qui la caractérisait habituellement, n’ait pas pris les choses en main.
Alors qu’elles finissaient de mettre en rayon les livres moldus, Gabrielle se demandait comment elle allait pouvoir suggérer à Fleur d’inviter Hermione à un rendez-vous amoureux.
Elle savait pertinemment que si elle était trop frontale, cela allait être contre-productif. Sa sœur supportait très mal les conseils sur sa vie sentimentale, non pas qu’on puisse lui en vouloir. Gabrielle ne se souvenait que trop bien des disputes violentes qui avaient éclaté peu avant le troisième et dernier mariage de Fleur et alors que leurs parents essayaient de la dissuader d’épouser l’homme qu’elle avait choisi.
Cette union fut une catastrophe en tous points. Fleur et Charles n’avaient que peu d’atomes crochus, leur seul point commun étant d’être veufs depuis peu. Cela avait certes fait un bien fou à Fleur de trouver quelqu’un qui comprenne sa peine, mais Charles n’était clairement pas fait pour elle. Il était fuyant et se noyait souvent dans ses pensées obscures. Il n’avait clairement pas surmonté le décès de sa précédente épouse et le fait que Fleur lui ressemblait beaucoup n’aidait pas.
La cérémonie, beaucoup plus modeste que les deux précédentes, avait été un fiasco. Charles avait passé très peu de temps aux côtés de Fleur, préférant se saouler avec ses amis, et la traditionnelle ouverture du bal n’avait pas pu avoir lieu car le marié était tout bonnement introuvable à ce moment-là. Fleur avait fini en pleurs dans les bras de Gabrielle et de leur mère Apolline.
Gabrielle pouvait comprendre que Charles n’arrive pas à faire son deuil, et se marier à nouveau avait certainement fait resurgir chez lui plein de souvenirs de sa veuve, mais cela ne lui donnait pas le droit de traiter Fleur comme il l’avait fait ce jour-là.
Le mariage avait été annulé quelques semaines après et Fleur, mis à part quelques histoires d’un soir, était restée célibataire depuis. C’était il y a deux ans.
Gabrielle n’avait plus qu’à espérer qu’Hermione fasse le premier pas mais elle en doutait. L’Anglaise semblait bien trop réservée et la beauté naturelle des Vélanes pouvait être intimidante, surtout chez les personnes manquant de confiance en elles.
Une chose était sûre, Gabrielle devait en discuter avec sa mère. Apolline côtoyait Hermione tous les jours au travail et la connaissait certainement assez bien maintenant, elle serait de bon conseil.
« Tu sais ce que je cherche vraiment chez quelqu’un ? dit soudain Fleur alors que les deux sœurs mettaient en rayon les tous derniers livres du carton. C’est qu’il ou elle me fasse oublier les autres. Enfin, pas vraiment oublier, parce qu’on n’oublie jamais. Mais quelqu’un qui… comment dire ? »
Gabrielle voyait exactement ce que Fleur voulait dire : « Quelqu’un qui fasse revenir l’étincelle dans tes yeux ?
— Exactement ! Je n’aurais pas dit mieux !
— Et tu es sûre de ne connaître personne qui remplisse ces critères ? » tenta Gabrielle.
— Crois-moi, si un jour je la rencontre, tu seras la première au courant. Mais qu’est-ce que tu veux ? Elle n’a pas encore passé la porte de ma librairie ! »
Incrédule, Gabrielle regarda sa sœur et songea un instant à lui crier que si, justement, cette personne venait de sortir du magasin ! Au lieu de cela, elle serra les dents pour ne pas dire quelque chose qu’elle regretterait et prit une profonde inspiration pour se calmer. Heureusement pour elle, Fleur n’y vit que du feu.
« Bon, on va manger ? J’ai faim ! » dit Fleur en se tenant le ventre. Elle alla chercher sa veste derrière le comptoir, ainsi que son sac à main. « C’est bête, on aurait dû inviter Hermione ! Elle ne connaît pas grand monde à Paris. »
Ce soir-là, au lieu de rentrer directement chez elle après le travail, Gabrielle se rendit dans la maison de ses parents. Lorsqu’elle sortit de la cheminée, elle les vit assis sur le canapé avec un bon verre de vin. Apolline lisait le journal tandis que Marc avait le nez dans une des revues médicales qu’il ramenait habituellement de son laboratoire.
Marc leva les yeux et sembla très surpris, voire même inquiet, de voir sa fille débarquer sans prévenir.
« Gabrielle, tout va bien ? » demanda-t-il.
Mais Apolline ne lui laissa pas le temps de répondre et, avec une excitation qu’elle avait du mal à dissimuler, demanda : « Tu as vu Hermione, qu’est-ce que tu en penses ?
— Elle est parfaite pour Fleur ! » Gabrielle aurait dû se douter que sa mère avait tout manigancé pour provoquer leur rencontre. « Mais je ne comprends pas, cette imbécile ne voit rien.
— Apolline ! Tu parles encore de ta stagiaire ? fustigea Marc. Tu sais bien que ce n’est pas une bonne idée de se mêler de la vie sentimentale de Fleur…
— Papa, tu dis ça parce que tu ne l’as pas vue, répondit Gabrielle en levant les bras au ciel. Fleur lui prête des livres du magasin. Elle lui PRÊTE ! »
Marc eut l’air tellement surpris qu’il marqua un temps d’arrêt. Mais il se reprit rapidement : « Quand bien même, elles sont assez grandes ! Vous n’avez pas à interférer ! »
Gabrielle savait que son père avait raison dans le fond, mais l’enjeu était trop important. On parlait du bonheur de sa sœur, et après tout ce que Fleur avait traversé, Gabrielle se devait de tout faire pour qu’elle soit heureuse, qu’elle le veuille ou non.
« Tu sais qu’on ne va pas t’écouter ? » lui répondit-elle calmement.
Marc soupira longuement en secouant la tête et se replongea dans sa revue.
« C’est quand même étonnant que Fleur n’ait rien tenté, tu ne trouves pas, maman ? s’exclama Gabrielle. Elles se connaissent depuis des semaines, elle aurait déjà dû la demander en mariage à l’heure qu’il est !
— Oui, moi aussi je trouve ça très étrange, dit Apolline en secouant la tête. Et il ne faut pas compter sur Hermione pour faire le premier pas, cette fille est beaucoup trop timide pour son propre bien.
— Il faut faire en sorte qu’elles passent plus de temps ensemble. » Gabrielle réfléchissait tout haut en faisant les cent pas devant la cheminée. « En dehors de la librairie, ce serait préférable.
— Oui, mais il faut être discrètes.
— Extrêmement discrètes.
— Et efficaces, nous n’avons que quelques mois. »
Les idées se bousculaient dans la tête de Gabrielle et elle resta tard chez ses parents ce soir-là pour échafauder des plans. Elle avait hérité de sa mère une immense qualité : quand elle avait une idée en tête, elle se donnait à fond pour qu’elle se réalise.
La tâche serait ardue, mais Apolline et elle y arriveraient. Ensemble, elles avaient la force d’un rouleau compresseur.
