Chapter Text
Il neigeait encore, ce matin-là. En contrebas, la place déserte disparaissait sous le manteau blanc qui épaississait à vue d'œil, étouffant les bruits et les couleurs. Les façades grises, le ciel bas et les arbres nus n'amélioraient en rien la morosité des alentours. Seul le monument central, surmonté d'une statue de l'archange Gabriel, parvenait à se détacher de la désespérante monotonie du paysage.
Couché sur le toit de l'immeuble, Clint osa se redresser sur ses coudes pour glisser un regard impatient par-dessus le parapet. Les flocons tourbillonnaient en silence, se posant sur son bonnet et ses vêtements de camouflage, fondant puis disparaissant chaque fois qu'ils frôlaient le canon du fusil calé sur son trépied. Un SIG-556, la première arme qu'ils lui avaient collé dans les pattes lorsqu'il avait été recruté, quelques mois plus tôt. Il avait eu beau rétorquer qu'il préférait recourir à des moyens plus précis, plus silencieux, le grand ponte n'avait rien voulu savoir ‒ il avait même eu l'audace de lui balancer qu'il n'était plus au cirque et que s'il lui prenait l'envie de jouer les Robin des Bois d'opérette, il pouvait toujours attendre le 31 octobre.
Ses lèvres se pincèrent au souvenir de ses innombrables accrochages avec Nick Fury. Hier encore, les deux hommes avaient échangé des mots acerbes et suintant de mépris au motif d'une broutille. Un prétexte insignifiant, vraiment, car même en cet instant Clint ne parvenait plus à se souvenir des raisons qui les avait amenés à se disputer. Il avait fallu l'intervention de l'agent Coulson pour les empêcher d'en venir aux mains ‒ une fois de plus, si bien que dans les couloirs du quartier général, le bruit commençait à courir que le flegmatique agent était devenu la "nounou" attitrée de l'ancien saltimbanque...
La voix de ce dernier résonna soudain dans son oreillette.
« À toutes les équipes, la cible vient de dépasser le Musée des Beaux-Arts. Agent Barton, vous devriez avoir un visuel d'ici quelques secondes. Tenez-vous prêt. »
Tant bien que mal, il réussit à chasser les pensées parasites de son esprit et aligna son œil droit face à la lunette de visée. Ses muscles se relâchèrent imperceptiblement, sa respiration se fit plus mesurée. Peu à peu, les battements de son cœur ralentirent.
La voiture dépassa l'angle des bâtiments et longea le bord de la Place des Héros sur une cinquantaine de mètres, puis elle s'immobilisa. Aucun autre véhicule ne suivit, ce qui était quelque peu étonnant vu l'importance de la cible, mais Clint fit taire le doute et se focalisa sur la carrosserie noire autour de laquelle voltigeaient les flocons de neige. L'une des portières arrière s'ouvrit enfin et un homme s'extirpa de la voiture. Carrure forte et regard vigilant : un garde du corps. Puis la cible apparut à son tour, à moitié dissimulée par son gorille. Clint glissa son index contre la gâchette et se tint prêt à tirer, guettant le moment propice.
Il allait s'acquitter de sa tâche mais, contre toute attente, une troisième silhouette fit son apparition. Tout d'abord il ne vit qu'une flamme, rouge et dansante au milieu du blanc de la neige et du gris mélancolique de la ville. Une longue chevelure d'un roux éclatant, unique point de couleur dans ce monde uniforme et vide.
Elle tourna son visage vers lui, donna l'impression de le regarder droit dans les yeux malgré la distance qui les séparaient. Clint eut une seconde d'hésitation.
Une seconde de trop. Et la mission échoua.
oOo
Il se dit qu'elle s'est levée avant lui, et qu'elle a peut-être filé vers la salle de bains pour se refaire une beauté. Juste pour lui, afin qu'il la découvre toute fraîche et délicieuse après leur première véritable nuit ensemble. Il éprouve l'envie de sourire béatement et le désir, de plus en plus fort, de la rejoindre sous la douche. Il imagine l'eau chaude ruisselant sur leurs corps à présent familiers, plus complices que jamais, il imagine ses mains à lui sur sa peau à elle, et sa bouche à elle qui s'entrouvre, qui se tend vers la sienne...
Voilà une vision qui balaye définitivement les dernières traces de son rêve, neige blanche et cheveux rouge sang, remisées dans un coin obscur de son cerveau pour une hypothétique prochaine session nocturne.
Tout en s'étirant, Clint pousse un gémissement content et fixe son regard sur les ombres dorées qui se dessinent sur le plafond. Cette fois, il permet à son visage de prendre une expression stupidement heureuse. Tandis qu'il se redresse, ses doigts rencontrent la texture froissée d'un papier posé sur l'oreiller de Natasha. Il le prend, le déplie puis le porte à hauteur de son regard avant de le déchiffrer dans la pénombre. Un seul mot y est écrit.
Прощение.
Pardon.
