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De temps en temps

Summary:

Il détestait ça. Ça lui ressemblait pas. Il savait pas consoler les gens et il aimait pas le faire. Mais quand elle lui pinça gentiment le bras, un vrai sourire aux lèvres, il se dit que ça valait la peine d’essayer de temps en temps.

Notes:

(See the end of the work for notes.)

Work Text:

C’était pas son genre de faire la charité – mais la voir recroquevillée sur son siège comme un chat qu’on aurait frappé, ça le faisait chier.

On s’habituait vite à tout, mine de rien. Même aux cris et aux armes qui auraient mieux fait d’être stockées ailleurs que dans le wagon, parce que quelqu’un allait s’empaler dessus dans un virage trop serré un jour.
Tout ça pour dire que ça manquait de cris émerveillés sur le paysage. Ça lui manquait pas à lui personnellement (le paysage était moche, les trois quarts du temps, ça valait vraiment pas la peine de gueuler sur la moindre vache), mais y’avait un vide et il arrivait pas à l’ignorer. Dès qu’il regardait dans sa direction, il voyait ses yeux collés au plancher et ses doigts crispés sur son épaule probablement pétée.

Ça allait bien faire deux heures qu’elle l’avait pas ouvert, à part pour répondre des trucs bateau du genre « oui », « non » ou « je vais bien » – alors que ça crevait les yeux que non, elle allait pas bien. Le gamin à sa gauche était trop occupé à paniquer pour un oui ou un non, et s’il fallait compter sur Yi Sang pour dire quoi que ce soit…

Merde. Personne était aidé, dans ce bus. Pourquoi fallait que ça tombe sur lui ? Personne d’autre se sentait concerné ? Vraiment ?
Vraiment. Alors même si c’était pas son genre, il profita d’un énième aller-retour de Sinclair aux toilettes ou il savait pas où pour lui piquer sa place. 

Il se sentit idiot à la seconde où ses fesses touchèrent le siège, mais c’était trop tard. Il pouvait pas se relever et se barrer, surtout maintenant que Don Quixote le regardait du coin de l’œil, vaguement perplexe. Ça aurait été débile. Et contreproductif. Et maintenant qu’il y était –

Bref.

« Ça fait pas trop mal ? »

Elle sursauta et suivit son doigt du regard. Ses doigts, crispés contre son épaule, relâchèrent le tissu avec une rapidité coupable.

« Ah ! Ça ? Ce n’est rien du tout ! J’ai connu bien pire, sachez-le ! »

Ce dont il ne doutait pas un instant, mais ça ne répondait pas à sa question.

« Ouais ben pire ou pas, ça doit toujours faire mal.

— Vous êtes inquiet pour moi ? (son sourire remonta jusqu’à ses yeux) Ne vous en faites pas. Dans quelques minutes, je serai de nouveau d’aplomb ! »

Le salut qu’elle esquissa fut accompagné d’une grimace involontaire, et ses phalanges retrouvèrent leur place sur son épaule. Heathcliff secoua la tête, conscient qu’insister n’allait rien leur apporter du tout – elle avait mal mais elle allait bien, point. Ok. Tant qu’elle perdait pas littéralement son bras, ça devrait aller. Après tout, il avait pas la moindre foutue idée de ce qu’elle faisait avant de bosser pour Limbus Company ; pour ce qu’il en savait (rien, donc), c’était juste un jour comme un autre pour elle. Mais n’empêche.

C’était peut-être pas les traces physiques, le pire, alors.

« C’était vachement con, ce que t’as fait là-bas » fit-il en désignant du pouce le souvenir récent du checkpoint dans lequel ils avaient étalé leurs tripes – ce qui avait beaucoup plu à Ryōshū, après coup. Premier mauvais signe.

A lui, ça lui avait pas plu du tout, il allait pas mentir. Il était pas fan de se faire refaire l’ADN par un clown en costume parce qu’un collègue avait décidé que la justice passait avant le reste. Un peu de self control, merde (et il mesurait l’absurdité que cette phrase vienne de lui, oui).
Les épaules de Don Quixote s’affaissèrent un peu, et son sourire diminua. La raclée de Vergilius aurait fait réfléchir n’importe qui, même le plus déterminé des redresseurs de torts. 

« Je sais bien. Et je m’excuse de vous avoir entrainé là-dedans ! Ce n’était pas… ce que je voulais. »

Il sentit venir le « mais » dans ses grands yeux soudain très sérieux.

« Mais je ne pouvais pas ignorer l’injustice qui se déroulait sous nos yeux ! Personne ne réagissait ! Je n’allais pas les laisser faire ! »

Elle marmonna quelque chose qu’il ne comprit pas et concernait un code d’honneur quelconque. Eh, au moins, elle était consciente de les avoir mis dans la merde et elle était désolée.
Le reste…

« Ouais. Ben… merci pour ça. »

La petite jeune femme à sa droite se tourna franchement dans sa direction, et il se sentit scruté, sans doute pour déterminer s’il se fichait d’elle ou non.
Elle revint bredouille.

« Vous avez le droit de m’en vouloir, je sais que j’ai –

— Hein ? Non ! C’est pas… »

Il passa une main sur son visage, attirant brièvement l’attention de Yi Sang ; gêné, et embêté de ne pas réussir à s’exprimer correctement, il tenta une deuxième approche :

« C’était con. On est d’accord. Mais je te remercie quand même d’être intervenue. »

Don Quixote papillonna des yeux. L’envie de disparaître sous un siège lui serra la gorge.

« Je ne suis pas sûre de vous suivre.

— Moi non plus j’aimais pas ce que je voyais. Et si t’étais pas intervenue, je sais pas ce que j’aurais fait. (Quelque part, il la remerciait aussi de ne pas avoir laissé le choix lui peser sur les épaules – un peu égoïste, mais) Alors… merci d’avoir bougé. Pas merci de nous avoir passé dans le moulineur après, mais merci de t’en être préoccupé. »

Il n’y avait pas beaucoup de gens dans ce monde qui prenaient le temps de se soucier des autres. Il savait apprécier les exceptions.
Don Quixote était pas méchante. Elle se projetait clairement trois secondes maximum dans le futur, avec les conséquences qui allaient avec, mais elle était pas méchante.

Son silence lui picota les côtes. Quand elle détourna les yeux, ce fut pour souffler un petit « oh » surpris qui fit monter son anxiété. 
Il détestait ça. Ça lui ressemblait pas. Il savait pas consoler les gens et il aimait pas le faire. Mais quand elle lui pinça gentiment le bras, un vrai sourire aux lèvres, il se dit que ça valait la peine d’essayer de temps en temps.

« Merci. »

Après quoi elle toussota et déclara, plus fort, comme on reprend un rôle laissé trente secondes à l’abandon :

« Je savais qu’il y avait quelque chose de particulier en vous, Heathcliff ! Vous aussi vous désirez ardemment que justice soit faite ! Si vous voulez, la prochaine fois, nous pourrons –

— La prochaine fois rien du tout, je refuse de servir de serpilière à un autre gus en collants !

— UN QUOI ?! Seigneur Siegfried est un fixer de renom ! Il sauve des vies chaque jour !

— Raison de plus pour le laisser sauver des vies et nous occuper de nos oignons !

— Euh… »

Ils se tournèrent comme un seul homme vers Sinclair. Le pauvre garçon attendait le déluge, bras ramenés contre sa poitrine, sourcils arqués.
Heathcliff montra les dents et il se tassa un peu plus sur lui-même.

« Quoi ? Qu’est-ce que tu veux ?

— Euhm, vous… euh…

— Vous êtes à sa place » répondit Yi Sang pour lui, et Heathcliff eut beau vouloir lui rétorquer quelque chose, il fut forcé de constater que c’était vrai.

Il se contenta donc de se relever et grogner :

« C’est bon, je m’en vais, pas la peine de chialer. »

Sinclair se glissa sur la banquette avec cette attitude de chiot blessé qui l’insupportait. L’envie de le frapper lui chatouillait les doigts. Foutu mioche.
Heathcliff tourna le dos aux trois autres, avec la mauvaise humeur de quelqu’un qui a sa vie en mains et aucun traumatisme à la ceinture. Il se laissa tomber lourdement au fond de son siège, au fond du bus, mais pas au fond de ses pensées. L’air de rien, il jetait des coups d’œil à Don Quixote, qui avait entrepris de raconter quelque chose à Sinclair – vu la tête qu’il tirait, pas un truc qui lui faisait très plaisir. 
Pas grave. C’était pas sa tête à lui qui comptait ; l’important, c’était que leur chevalier errant s’était remis à s’exclamer et sourire.

Satisfait, Heathcliff ferma les yeux, bercé par le bruit des conversations et les cahots de la route.

Notes:

Ca trainait depuis littéralement un an dans le fond de mon dossier, ça méritait d'être fini. :/