Work Text:
L’idée venait de Rodya – évidemment que l’idée venait de Rodya. C’était pas Faust qui allait leur proposer la boisson et les tentes pour les féliciter d’avoir réussi leur mission, et il parlait même pas de Vergilius. Pourquoi il leur avait permis de faire ça, lui, d’ailleurs ? Quand Rodya était revenue dans le bus avec deux sacs de bouteilles aux bras, il avait pensé que c’en était fini pour elle. Couic.
Mais non.
Ça avait tellement aucun sens que c’était flippant, et c’était justement pour ça qu’il avait pas envie de s’attarder sur le pourquoi du comment. Aucune envie de découvrir qu’il creusait douze trous derrière le bus. S’il devait mourir cette nuit, ce serait dans l’ignorance la plus totale.
Paraît qu’on vit mieux sans savoir.
Un feu avait été allumé au milieu de la clairière, courtoisie d’Outis ; le premier, sommaire, avait brûlé cinq minutes avant de s’éteindre. Pour quelle putain de raison on avait décidé de laisser Sinclair et Hong Lu s’en occuper, ça lui échappait autant que le reste. Heureusement pour les marshmallows, leur général de la bonne humeur avait été assez horrifiée par le manque de talent de survie de la troupe pour réparer ça fissa.
Ensuite les deux guignols s’étaient fait passer un savon, mais tant que c’était pas sur lui qu’on gueulait…
« Gregor ! Gregor ! Gregor !
— Non non non –
— ALLEEEEEEEEZ !
— PQP. »
En face de lui, Gregor se débattait avec Rodya et Hong Lu, qui lui tendaient chacun une bouteille différente – Faust empalait les marshmallows avec une précision clinique sur sa gauche, et Yi Sang… lisait les étiquettes des bouteilles. Sur lesquelles Ryōshū éteignait ses cigarettes. Une à une.
Il l’aurait plaint s’il avait pas acquiescé quand Rodya leur avait dit « pas de fête sans alcool » ; il était pas mécontent de le voir vivre, au lieu de jouer les zombies et se laisser traîner partout, mais il facilitait tous les vices. Jouer au ballon sur une plage remplie de crabes morts ? Bien sûr ! Acheter 45 bouteilles pour une seule soirée ? Allez ! Pourquoi pas !
Surtout qu’il avait pas l’air d’un type habitué à l’alcool. Il pouvait se tromper, hein.
Mais dire « oui » à Rodya, qui devait avoir l’habitude de boire plus qu’eux tous réunis… Et dire qu’après, on critiquait ses choix de vie à lui.
Heathcliff soupira, et zieuta le verre vide posé à côté de lui. Il avait pas encore bu. Il était occupé à discuter avec Ishmael, et dix minutes de conversation entre eux lui pompait autant d’énergie qu’une heure tout entière avec quelqu’un d’autre. Mais ils s’étaient pas étranglés, et il avait même réussi à suivre (un peu) ce qu’elle lui racontait sur son ancien job. De bureau, pas sur le bateau.
Ils deviendraient jamais les meilleurs amis du monde. Pas la peine d’espérer. Mais c’était cool de pouvoir parler sans…
Sans toute cette merde qu’ils se trimballaient. De son côté à elle, en tout cas. Lui…
Ouais. Ça allait devoir attendre quelques jours. Mois. Il savait pas. Surtout ces temps-ci.
Si ça s’en va un jour.
Comme si une entité démoniaque quelconque avait entendu ses pensées et voulait le remettre sur le droit chemin du bonheur (« bonheur »), on déboula à côté de lui en lui hurlant dans les oreilles :
« HEATHCLIFF ! Vous faites la tête ! »
Putain de – il aurait dû avoir l’habitude, à la longue. Pourquoi il sursautait encore ?
« Heathcliff fait la tête et en plus il est sourd, maintenant » grogna-t-il en se frottant l’oreille pour bien la faire se sentir mal. Ça ne marcha pas.
Don Quixote se laissa tomber à côté de lui en riant, une brochette de marshmallows dans une main et un verre plein dans l’autre. Le liquide, ambré, aurait tout aussi bien pu être un jus quelconque (Sinclair avait refusé la moindre goutte, et Rodya avait été scandalisée que cette éventualité soit ne serait-ce qu’évoquée) ou de l’alcool. Impossible de dire, avec Don Quixote : à moins que boire ne lui fasse baisser le son, personne verrait la différence. Pas possible qu’elle soit encore plus insupportable après quelques verres.
… il venait de se porter la poisse, c’était ça ?
« Puis-je vous demander pourquoi vous faites la tête, alors que tout le monde s’amuse ?
— Non tu peux pas, mais trop tard, lui fit-il remarquer en haussant les épaules, et je fais pas la tête. Je réfléchis.
— Ooooh. (le verre fut posé avec mille précautions entre deux brins d’herbe, près du sien) Et vous réfléchissez à ?
— Des trucs.
— Quel genre de « trucs » ? Des choses tristes ? Pas ce soir, c’est interdit !
— Et qui va m’en empêcher ? Plus tu me dis que c’est interdit, plus j’ai envie d’y penser, là.
— Ah non ! Arrêtez sur le champ !
— Trop tard. Je suis en train d’y penser.
— NON !
— Je crois que je vais pleurer. »
Elle fronça les sourcils et le fixa avec tellement de sérieux qu’il laissa filer un rire amusé malgré lui.
« Si mon malheur peut vous faire sourire, alors je me sacrifie, fit-elle sans perdre son air grave, tout en mettant ses marshmallows à griller au feu.
— Wow, généreux. »
Quelque part, s’il y avait bien une personne ici qui pouvait lui faire oublier ses soucis, c’était Don Quixote.
Elle parlait tellement qu’il n’arrivait plus à se concentrer dessus.
L’odeur des sucreries en train de cuire acheva de le sortir de ses pensées. Nan, il allait pas faire la tête toute la soirée. Fallait juste… partir du bon pied.
« T’es pas un peu jeune pour boire, toi ? » lui demanda-t-il en donnant un petit coup à son verre, et dans le but avoué de l’embêter, parce qu’il savait très bien qu’elle avait pas 15 ans.
Un petit « hmpf » lui indiqua qu’elle avait mordu à l’hameçon (pas difficile).
« Vous avez réfléchi au fait que, peut-être, je suis plus vieille que vous ?
— Ouais. Je viens de le faire. Et c’est pas possible. »
Il aurait dû se douter qu’elle préparait un sale coup quand sa moue vexée se transforma en sourire – mais il pouvait pas avoir les yeux et les mains partout.
Alors il dut la regarder verser la moitié de son verre dans le sien dans l’impuissance la plus totale.
« Eh oh –
— Vous aussi vous êtes noble et juste, Heathcliff ! Vous ne pouvez pas refuser d’aider une pauvre jouvencelle sans défense comme moi ! »
Il leva les yeux au ciel. Ok, il l’avait bien cherché. Et en tant que… noble et juste quelque chose, il prenait ses responsabilités.
Il mit le verre à hauteur de regard et fixa le liquide comme s’il pouvait lui apprendre quoi que ce soit de plus que sa couleur.
« C’est quoi ?
— Aucune idée ! J’ai pris une bouteille au hasard ! »
Il lui lança, en coin, son regard le plus perplexe.
« Comment tu fais pour être encore en vie ?
— J’ai un excellent flair ! »
Hinhin.
« Donc tu me files un truc et tu sais même pas ce que c’est.
— C’est sans danger, rétorqua-t-elle immédiatement, outrée qu’il puisse sous-entendre qu’elle l’empoisonnait, j’ai vu Rodya en boire !
— Ouais mais Rodya… »
Heathcliff soupira bien fort, vaincu. Si Rodya en avait bu sans s’écrouler, hein…
Ils avaient clairement la même carrure et la même tolérance, aucun danger.
« Si je tombe raide mort, s’exclama-t-il assez fort pour qu’on se tourne vers lui, ce sera la faute de Don Quixote !
— PARDON ?!
— Ooooh ~ on la châtiera en conséquence, pas de problème !
— Mais … !
— Qu’est-ce que vous faites, encore…
— Les idiots, manager. Ne vous en faites pas, personne ne va mourir. »
Outis leur lança un regard sévère, et il lui renvoya une grimace. Il allait pas claquer sur place juste pour qu’elle ait tort, mais… sur le coup, il dut avouer que c’était tentant.
Bon.
Habitué à y aller franchement ou à ne pas y aller du tout, Heathcliff vida le verre d’une traite.
Il le regretta aussitôt.
Le liquide avait une amertume désagréable, et laissait une brûlure infernale là où il passait. Et vu qu’il avait avalé par réflexe, c’étaient les feux de l’enfer partout dans sa trachée et son estomac. Il toussa pendant trente bonnes secondes, les larmes aux yeux, incapable de reprendre son souffle.
Putain de merde de –
Il entendit distinctement Hong Lu rire par-dessus sa longue agonie, et s’il lui arrivait quelque chose au prochain donjon, ce serait peut-être pas un accident.
Les autres avaient la décence d’avoir l’air inquiets ou ennuyés. En tout cas à travers ses yeux humides. C’était flou.
« Ça va, mec ? s’enquit Gregor.
— Ouais, super (sa voix rauque tremblotait, il détestait ça). Je me suis jamais senti aussi vivant.
— Ah… »
La petite demoiselle assise à côté de lui le regardait, clairement embêtée, alors il désamorça illico le torrent d’excuses :
« C’est bon, tu savais pas. C’est pas ta faute. En plus j’ai tout bu d’un coup, c’était con.
— Mais… »
Elle reporta toute son attention sur son propre verre. Heathcliff, qui était noble, juste, etc, militait bien sûr aussi pour l’égalité entre tous et en toutes circonstances.
Il ne la laissa pas jeter le contenu dans l’herbe.
« Oh non, tu vas boire ça.
— Mais vous vous êtes étouffé dessus ! Je ne veux pas boire ça !
— Fallait y penser avant de m’en filer la moitié. Regarde, au moins t’as pas tout le verre à avaler.
— Vous êtes cruel !
— On me dit souvent ça. Allez grand-mère, à votre grand âge, ça devrait passer tout seul. »
Son gémissement de détresse se perdit dans un rire collectif et sans pitié.
A un moment de la soirée, un crétin (mais qui ?) avait filé des maracas à Sinclair et Meursault avait sorti une flûte de nulle part pour l’accompagner. Ça lui avait semblé à la fois banal et très bizarre – comme beaucoup de choses depuis qu’il bossait pour Limbus Company.
La bonne humeur ambiante l’avait emportée sur la mélancolie ; ça et les verres que Don Quixote et lui se partageaient, puisqu’à chaque fois qu’elle allait le remplir, elle revenait et en vidait la moitié dans le sien.
Il se plaignait pas. Elle évitait la bouteille maudite avec une vigilance proche du traumatisme. Ils avaient plus eu de mauvaise surprise.
Il l’écoutait qu’à moitié quand elle babillait, à moins que la discussion n’exige sa pleine et entière attention – ça arrivait. Plus le temps passait, plus elle se laissait tomber contre lui, légère mais assez lourde pour l’arrimer quand ses pensées menaçaient de repartir à la dérive.
Le contact était agréable. La chaleur aussi. Alors il ne la chassait pas.
« Oh, oh ! J’en ai une autre ! C’est l’histoire d’un chevalier et de sa promise, qui –
— Ah non, râla Heathcliff, soudain bien réveillé, pas les histoires d’amour à deux balles.
— Quoi ?? (elle redressa le menton pour le regarder dans les yeux, mais il tourna la tête) Mais ce sont les meilleures !
— Pas d’accord.
— Mais… »
Il pouvait presque voir les rouages tourner à toute vitesse dans sa caboche blonde – clairement, elle s’attendait pas à ce genre d’obstacle.
Si seulement elle avait pu remettre le nez dans son verre et lâcher l’affaire…
« Mais tout le monde les aime. »
Quand on est malchanceux, on est malchanceux. Elle avait sorti ça d’un ton si honnêtement perturbé qu’il se sentait presque mal de devoir la contredire (encore).
La pauvre. La réflexion avait pas dû aller très loin, avec l’alcool.
« Ben pas moi.
— Ça se finit bien !
— Justement, c’est pire. »
Sa tête quitta son épaule, laissant au froid le loisir de faire courir des frissons sur sa peau. Don Quixote s’était complètement tournée vers lui, et le disséquait du regard comme pour en apprendre plus.
Il se sentit mal à l’aise et surtout, très vulnérable. Ce qui était complètement con, hein, elle pouvait pas lire ses pensées. A priori. Il pensait pas ?
Argh. La migraine qui menaçait de venir lui aplatir les neurones dans trois, deux, un…
« Heathcliff. »
Son inflexion transpirait le sérieux et l’urgence, ce qui lui donna l’impression d’être en danger de mort. Tous sens en alerte (même si un peu confus par l’alcool et l’ambiance), il s’écarta quand elle s’approcha de lui. Trop près. Beaucoup trop près.
« Woh, eh, quoi ? Il se passe quoi ?
— Vous pouvez me dire si vous avez été blessé.
— … blessé par quoi, on s’est pas battu aujourd’hui.
— Non, pas physiquement ! Par l’amour ! »
Putain. Il voulait même pas savoir comment elle en était arrivée à cette conclusion.
C’était à la fois trop juste et à côté de la plaque pour leur propre bien.
« … non merci, ça ira, répondit-il donc comme le pire imbécile, toute tentative de réflexion cohérente ayant quitté le navire.
— Je ne dirai rien, vous pouvez compter sur moi !
— J’ai pas assez bu pour ça, putain, grogna-t-il en posant une main sur son épaule, Don, écoute…
— Il ne faut pas garder ça pour soi !
— Y’a des trucs qu’il faut ABSOLUMENT garder pour soi, au contraire. Ça te… »
Il s’arrêta là, sans trop savoir pourquoi. Ça la regardait pas, c’était un fait.
Sur un énième soupir, il fit passer sa main d’une épaule à l’autre et la ramena contre lui.
Surprise, elle se tut.
« J’ai pas envie d’en parler. Ok ? »
Il la sentit acquiescer contre sa chemise. Il desserra son étreinte pour la laisser filer ; elle ne bougea pas, préférant se réinstaller contre lui. Magnanime, il lui ébouriffa les cheveux.
« Désolée.
— Ça va, c’est ok. Tant que tu te remets pas à me raconter des trucs niais…
— C’était une histoire belle, pas niaise, corrigea la jeune femme en le poussant sur le côté, il y a une énorme différence.
— Oui oui, grosse différence. (il lui renvoya la courtoisie, ce qui faillit la faire tomber dans l’herbe) C’est peut-être ta manière de raconter qui fait ça, alors. »
Ses côtes furent pincées dans un souffle scandalisé, et il eut honte du cri surpris qui lui échappa, mais impossible de le ravaler maintenant qu’il était sorti.
Pour se venger, il décida de la chatouiller jusqu’à ce que mort s’en suive.
Sans surprise, ses cris aigus finirent par attirer l’attention des autres.
« Hey, les amoureux ! On vous dérange pas ? »
La voix de Rodya portait suffisamment pour se faire entendre par-dessus le boucan de Don Quixote. Heathcliff sursauta, et sa captive s’écarta d’un bond pour se mettre à l’abri de ses mains baladeuses.
L’impression soudaine et violente d’avoir été piquée par un insecte, pile sur le cœur, le rendit agressif.
« T’as dit quoi ?
— Roooh, je rigole, Heath ! Vous avez juste l’air de bien vous amuser, je suis jalouse !
— Ouais, et puis vous faites ce que vous voulez, hein, ça regarde personne. »
Gregor était jamais méchant, et même là, Heathcliff voyait bien qu’il essayait juste d’empêcher une potentielle explosion ou Rodya de repartir sur un commentaire pire que le précédent. Elle avait le chic pour ça.
Pas de chance pour leur vétéran, il avait pas envie d’être poli (et il avait bu).
« Vos gueules » lâcha-t-il donc en se redressant brusquement, l’équilibre fragilisé par l’alcool et le temps passé assis. Il lui fallut quelques pas pour que le sang se remette à circuler normalement, durant lesquels on se mit à protester dans son dos :
« Je rigolais j’ai dit ! Reviens !
— Heathcliff, allez quoi !
— Bravo, Gregor.
— Quoi – j’ai rien fait ?!
— Pourquoi il faut toujours que ça se finisse comme ça…
— Euh… personne va aller le chercher ? »
Les quatre murs du bus le plongèrent dans un demi-silence assourdissant mais bienvenue. Il les entendait s’agiter dehors ; impossible de savoir ce qu’ils disaient.
Tant mieux. Ils racontaient que des conneries, de toute façon. H24. A se demander si certains avaient un cerveau viable – voire un cerveau tout court.
Ceux qui avaient encore un neurone ou deux en état de marche lui foutraient la paix.
Il avança vers le fond du bus, une main sur chaque siège, jusqu’à trouver le sien. Il grommela une injure dans sa barbe et y appuya le front, conscient qu’il avait agi comme un débile de première. Le silence lui donnait mal à la tête, ou bien il ne s’en rendait compte que maintenant – une fois seul. Il avait pas gâché la soirée des autres (ils devaient déjà s’en être remis), mais il avait gâché la sienne et ça le faisait chier.
Classique Heathcliff, hein. N’empêche, il aurait bien aimé avoir un peu plus de self control. Surtout dans ces cas-là.
Il était debout depuis plusieurs minutes à se remémorer une liste non-exhaustive de ses erreurs depuis l’âge de 6 ans quand le bruit de quelqu’un qui rentre dans le bus le fit tressaillir des pieds à la tête. Il imagina Vergilius qui venait lui foutre une raclée (pourquoi ? Aucune idée), mais la petite voix n’était pas la sienne.
Loin de là.
« Heathcl – AH ! »
Tête penchée, il vit Don Quixote tomber à quatre pattes dans un claquement qui lui fit mal aux poignets et aux genoux. Elle devait rien avoir de cassé, vu la vitesse à laquelle elle s’était redressée, mais…
« Heathcliff ! »
Elle l’avait repéré vite, même dans le noir. Elle le rejoignit en trottinant, ou plutôt commença à trottiner, s’arrêta à mi-chemin comme s’il avait menacé de lui déboîter la tête si elle s’approchait, et combla les derniers mètres d’un pas incertain.
Il se sentait nul dans le rôle du grand méchant loup, alors qu’elle devait juste essayer d’évaluer s’il voulait être laissé tranquille point barre ou si une discussion était possible.
Mains dans le dos, elle commença par dire :
« Je suis désolée. »
Ce qui laissa un blanc, parce qu’il ne voyait pas de quoi, de qui, où, comment ?
Elle s’appelait pas Rodya, qu’il sache.
« Désolée de quoi ?
— De… Eh bien, de mon comportement ! Je n’aurais pas dû vous embêter. Vous avez mes excuses les plus sincères.
— Tu… »
Fixer le décor au lieu de ses yeux ne l’aida pas à réfléchir, curieusement.
« T’as pas à t’excuser ? T’as rien fait ? C’est la faute aux autres, c’est eux les gros cons.
— Hmmm. (le terme ne lui plaisait clairement pas, mais il allait pas s’excuser, lui – il le pensait) Mais si j’avais… »
Elle se tut, perplexe, et lui ne voyait pas où elle voulait en venir, alors il n’avait aucun moyen de l’encourager ou l’aiguiller. Désolée de quoi, d’avoir parlé avec lui ? De s’être collée à lui, à la limite ? Là encore, c’était la faute des autres et leur esprit mal placé coincé dans une tranche d’âge entre 12 et 16 ans. Elle y pouvait rien. Est-ce qu’il insinuait qu’Outis faisait plus qu’astiquer les bottes de Dante à chaque fois qu’elle le complimentait ? Non. Parce qu’il était mature.
… ok, peut-être pas mature mature, mais au moins il faisait pas chier comme ça.
« Je vous offre mes excuses malgré tout, répéta Don Quixote, les épaules affaissées en signe de défaite, veuillez les accepter.
— Je vais pas les accepter, t’as pas à t’excuser, j’ai dit ! Les autres, ok ? Pas toi. »
Elle était bizarrement silencieuse, et il avait aucune idée de comment l’interpréter. Déjà qu’au naturel, c’était pas ça, alors après avoir bu…
Il tendit le bras pour poser sa main sur son épaule ; il ouvrit la bouche, la referma, se sentit con (pour la énième fois) et finit par sortir :
« T’as été sympa. T’as rien fait de mal, c’est pas ta faute si les autres sont…
— Je voulais vous embrasser. »
Hein.
« Me… quoi ?
— Je voulais vous embrasser, répéta Don Quixote en gémissant, je ne mérite pas votre pitié ! Si les autres sont horribles, je le suis encore plus ! J’avais des arrière-pensées, j’étais consciente de ce que je faisais, c’est ma faute si vous vous retrouvez dans cette situation !
— Uh…
— Je comprendrais que vous ne vouliez plus jamais me voir. Qui voudrait encore me voir, à votre place ? Je ne voulais pas vous le dire, mais vous êtes bien trop aimable, et moi bien trop méchante ! »
Le visage caché derrière ses mains, elle marmonna une suite de mots dont il ne parvint à trouver ni le sens, ni le début ou la fin. Si seulement il y en avait. Son cerveau était passé en pilote automatique, à peine assez efficace pour éviter les plus gros obstacles. Fallait pas espérer des miracles.
Il ressassa ce qu’elle lui avait dit, perdu.
« Tu voulais… m’embrasser. »
Elle grogna si fort qu’il sentit la vibration passer de ses doigts à son coude, et se rendit compte qu’il avait toujours sa main sur son épaule. Il voulut l’enlever, mais craignit au dernier moment qu’elle le prenne mal, alors il la laissa.
Et le prendre mal comment, espèce de débile ? T’as l’air chouette, maintenant.
Le dire à voix haute ne l’avait pas aidé, la situation lui semblait toujours aussi surréaliste. Qu’est-ce qu’il était censé répondre ?
« Tu… tu as bu, balbutia-t-il pour chasser le silence, alors euh…
— Ça n’a rien à voir… (un œil apparut entre deux doigts) Mais vous pouvez vous le dire, et… oublier tout ça.
— Ça va être dur à oublier, là.
— Alors détestez-moi ! Je vous l’ai dit, j’accepte tout –
— Mais pourquoi je te détesterais ?!
— Parce que j’ai eu des pensées impures envers vous ! Ça ne se fait pas ! C’est indigne !
— Le dis pas comme ça, putain – »
Il avait senti son cœur en rater un battement de gêne. Dans quel pétrin ils s’étaient fourrés ? Il pouvait pas juste la planter là et aller se coucher, et oublier, et…
Et si. Il pouvait. Il voulait pas, mais c’était quoi, l’alternative ? Rester là toute la nuit à slalomer entre ses excuses ?
Il l’entendit soupirer, et le mouvement de ses mains le ramena sur terre. Ses doigts emmêlés avaient glissé devant elle, et elle regardait le sol, les joues rouges.
« Je vais vous laisser. Je… si vous ne me détestez pas, alors merci. »
Il réalisa à cet instant que ce n’était pas Don Quixote qui compliquait la situation ; c’était lui.
C’était lui qui la lâchait pas alors qu’elle avait tiré sa révérence. C’était lui qui se prenait les pieds dans ses pensées, qui arrivait pas à faire la part des choses, qui faisait une foutue montagne d’une taupinière.
Elle voulait l’embrasser, et alors ? Il suffisait de lui dire qu’il s’en fichait, bonne nuit, et le lendemain tout rentrerait dans l’ordre. Ils avaient bu ; pas assez pour justifier quoi que ce soit, mais qui pouvait se vanter d’être toujours de bonne foi ?
Pas lui.
Au lieu de ça, ses doigts refusaient de la laisser partir. A la voir passer d’un pied à l’autre, son silence avait fini par la mettre mal à l’aise.
« Heathcliff…
— Ben embrasse-moi. »
Et en voilà autre chose.
Il dut tirer la même tête qu’elle ; sa propre voix l’avait surpris. C’était pas ce qu’il voulait dire.
« Ah… »
C’était exactement ce qu’il voulait dire.
« Vous…
— Je retire pas. Si tu te poses la question. »
Un observateur extérieur aurait pu se demander quelle connexion neuronale avait amené à une telle conclusion, et Heathcliff se posait la même question. Mais comme toujours, il était un homme d’action, pas un intellectuel. Si ça lui paraissait être une bonne idée, sur le coup…
Ça le serait peut-être plus le lendemain, mais c’était un problème potentiel pour lui demain.
Pas maintenant.
Une emmerde à la fois.
Il pouvait pas lire dans les pensées de Don Quixote ; pas besoin de fouiller dans sa tête pour savoir qu’elle était pareil. Impulsive. On agit et on réfléchit ensuite.
Il ne fut donc pas surpris de sentir ses mains tirer sa chemise et ses lèvres se poser contre les siennes. Elles avaient un goût de marshmallow, avec une pointe plus amère d’alcool. Elle avait chaud, et lui plus du tout l’impression de geler.
C’était agréable.
Ils n’eurent pas le temps de dire quoi que ce soit une fois séparés (s’il y avait seulement quelque chose à dire). Une exclamation à la porte du bus faillit filer à Heathcliff une attaque cardiaque – sans la moindre exagération – et Don Quixote s’évapora.
Littéralement. Il ne l’avait pas vue filer, mais il ne la voyait plus. Disparue.
« Chiquitaaaaa ~ t’es là ? »
La voix chantante de Rodya précéda ses bottes contre le plancher ; le jeune homme se retrouva à s’accouder contre le siège le plus proche dans une pose faussement détendue, pire qu’un gamin pris en flagrant délit par un de ses parents.
Est-ce que ce qu’il fichait de sa vie regardait Rodya ? Non. Il s’énerva tout seul à cette pensée, sans bouger pour autant.
« Oh – Heath ? »
Au ton de sa voix, il devait lui avoir fait un peu peur – bien fait, tiens.
Immobile dans l’entrée, près du volant, elle regardait autour d’elle. Même s’il avait voulu, il aurait pas pu l’aider. Aucune idée de si Don s’était planquée dans sa chambre ou si elle avait filé sous un siège.
« Je pensais que t’étais parti te coucher ! T’as pas vu Don passer ?
— Euh… non. »
Il se traita immédiatement de tous les noms, parce que planté là comme un plot ? Evidemment qu’il l’aurait vue passer ! Y’avait pas moyen de la louper.
Une pensée similaire dut passer par l’esprit de Rodya ; même avec la distance, il la vit froncer les sourcils. Son regard accusateur lui perçait la peau.
« Hmmmm. (après l’avoir passé au scalpel, elle se baissa pour jeter un coup d’œil sous les sièges) Elle s’est pas planquée sous un siège, quand même ?
— Aucune idée.
— T’es sûr ? »
Il aimait pas l’insistance dans sa voix. S’il avait pas été occupé à se dire que c’était sa faute (pourquoi il lui avait pas juste dit « ouais, elle s’est barrée dans sa chambre » et point barre ?), il l’aurait agressée. Verbalement d’abord, et si elle voulait se battre, il disait pas non.
« C’est bizarre, répétait la casse-pieds de service dans son coin, je suis sûre de l’avoir vue monter dans le bus. Je pensais qu’elle voulait te parler. Oh ! »
Ses sourcils s’arquèrent, un petit cri horrifié passa à travers ses lèvres maquillées.
« Heath, la pauvre ! Comment as-tu pu ?
— Quoi ? (alarmé malgré lui, il avança jusqu’à l’allée centrale pour mieux la distinguer) Qu’est-ce que j’ai fait ?
— Te débarrasser d’elle comme ça ! Elle est innocente ! Dis-nous au moins où tu as caché son corps, que Dante puisse la ressusciter !
— Tu… »
Sa patience était à bout au naturel et Rodya avait bien tiré sur la corde. Heureusement pour elle (ou lui, ou eux, ou n’importe qui aurait pu décider de s’interposer), une troisième ombre se faufila dans le bus avant qu’il ne mette la main sur sa batte.
« Je ne fais que passer, ne faites pas attention à moi…
— Ishy ! Mais où tu vas ? »
« Ishy » ne prit la peine de se tourner vers Rodya pour lui répondre :
« Me coucher.
— Mais ! J’ai besoin de toi pour le limbo !
— Justement. Je m’en vais avant le désastre, je refuse d’y participer.
— Qui a vendu la mèche ?! »
Ishmael laissa leur collègue lister les traîtres potentiels, et Heathcliff dut l’avouer, mais il n’avait jamais été aussi soulagé de la voir débarquer.
Sa colère était retombée comme on dégonfle un ballon, ne laissant derrière elle qu’un sentiment diffus de malaise et une piqûre sur ses lèvres.
Ishmael lui lança un drôle de regard en passant à côté de lui ; il devait tirer une sale gueule.
« Ça va ?
— Ouais. Juste un peu fatigué. Et saoulé. »
Au sens propre et figuré.
« Hmm. »
Les éclats outrés de Rodya les firent soupirer en chœur. Après un regard entendu, la rouquine lui souhaita bonne nuit d’un signe de la main et disparut derrière la porte, le laissant de nouveau seul avec la grande perche qui parlait limbo et traîtrise.
Le choix s’était apparemment arrêté sur Gregor.
« Il va voir de quel bois je me chauffe. (elle retrouva son sourire pour lui proposer un truc absurde) Tu veux pas jouer avec nous au limbo ?
— J’ai une gueule à jouer au limbo ?
— L’habit ne fait pas le moine !
— Rodya… ? (la petite voix de Sinclair, pas possible de le confondre avec un autre) Ryōshū veut se servir des barres pour… je suis pas sûr, mais tu peux venir ?
— Oulàlà, j’arrive ! »
Avant de descendre du bus, elle se tourna vers lui une dernière fois. Il se tendit par réflexe.
La torture n’avait-elle donc pas de fin ?
« Si tu vois Don, tu me le dis ?
— Ouais ouais. »
Il lui fit signe de dégager, ce que (miracle !) elle fit. Le silence… n’en était pas vraiment un, il les entendait hurler dehors, mais c’était suffisant. Assez pour le laisser souffler, et se rendre compte que la migraine s’était installée entre temps. On peut pas tout avoir.
Au bout d’une minute ou deux, un grincement le fit sursauter ; les grands yeux de Don Quixote apparurent dans l’entrebâillement de sa porte, un coup à droite, un coup à gauche, pour vérifier que la voie était libre.
« Elle est partie ?
— Ouais. »
Il était même pas fâché qu’elle ait pris la poudre d’escampette – il aurait pu faire pareil, au lieu de rester là comme un débile. Ou juste faire un effort pour pas donner l’impression d’avoir caché son béguin sous le lit. Bref.
L’entendre souffler de soulagement le fit sourire. Voir son visage se figer sur une perplexité brutale, en revanche…
« … mais pourquoi diable me suis-je cachée ? »
L’alcool, la fatigue, les restes de stress, de colère, d’euphorie ? Quelque chose le fit craquer, et Heathcliff éclata de rire.
Durant de longues secondes, il n’entendit que le son de sa voix ; il fallut qu’elle meure, doucement, pour qu’il se rende compte que Don Quixote riait aussi.
N’importe quoi.
Quand ils se furent calmés, et que le silence revint en force, elle lui tendit la main. Il cligna des yeux, plus surpris qu’incertain. Puis, sans se laisser le temps d’hésiter vraiment, il posa sa main dans la sienne et la laissa le traîner derrière la porte.
