Work Text:
« Et le café à la menthe, c’est pour ?
— Moi. »
Yi Sang avait levé la main, sans quitter son clavier des yeux ; il jeta à peine un œil à la tasse qui glissa jusqu’à lui, plongé dans ses notes.
Rodya devait faire les gros yeux (« on regarde les gens quand ils nous parlent, c’est pas poli sinon »), mais puisqu’il ne la voyait pas, il ne pouvait pas vérifier.
Appliquer le chat de Schrödinger à son amie lui sauvait la vie un jour sur deux.
« Et voilà ~ Vous avez besoin d’autre chose ?
— Hmm, pas pour l’instant ! Peut-être tout à l’heure.
— Ok, pas de soucis ! Je reste dans les parages, de toute façon. »
Les talons du serveur s’éloignèrent et, profitant du court silence qui s’était installé, Yi Sang tendit la main vers son café. Ses doigts rencontrèrent le vide. Il se força à délaisser l’écran de son ordinateur pour retrouver le monde des vivants – et là, que vit-il ?
Sa boisson dans les mains de Rodya. La jeune femme souriait, ce qui activa immédiatement son réflexe combat-fuite.
Il choisit de combattre, mais juste parce qu’il voulait vraiment ce café.
« Rodya. Mon café.
— Hmm ? Oh tiens, quelle surprise ! Il est arrivé jusqu’à moi ! Wow ! »
Il pinça les lèvres, déçu. La vie lui rappelait chaque jour qu’elle aimait confier à ses soldats les moins motivés les plus grandes batailles.
Un test de courage dont il se serait bien passé.
« C’est quoi, le but, là ? demanda Gregor qui, contrairement à sa petite-amie, ne se nourrissait pas de la misère humaine.
— Le but ? Quel but ? Y’a pas de but.
— Rodya…
— Roooh, ok ! Vous voyez le serveur ?
— Celui qui vient de partir ? Ouais, et quoi ? »
Yi Sang ne voyait pas, mais il n’allait pas leur rappeler qu’il était trop occupé à fixer sa thèse pour regarder les gens dans les yeux. Un malheur à la fois.
« Yi Sang devrait le draguer. »
Un ange passa.
Même Faust, auparavant occupée à lire en silence, leva un nez perplexe de sa page.
« Le draguer ? répéta Gregor, voyant que le principal concerné tentait une retraite stratégique à l’intérieur de son propre corps, pourquoi il le draguerait ?
— Parce qu’il est intéressé, c’est clair ! Il lui a fait un clin d’œil !
— T’es sûre qu’il lui a fait un clin d’œil ? C’est pas dans ta tête ?
— Oui ! Greg, chéri, je sens ces choses-là. Tu peux me faire confiance. Regarde, j’ai capté tous tes signaux avant que tu fasses le premier pas.
— Ça a rien à voir, grogna l’ancien soldat, quelques couleurs aux joues, Yi Sang va pas aller draguer quelqu’un juste parce que t’as l’impression qu’il lui a fait un clin d’œil !
— Il lui a fait un clin d’œil. (toutes les têtes se tournèrent vers Faust, qui haussa les épaules avec beaucoup de phlegme) Mais ça ne veut rien dire pour autant.
— Mais si, ça veut dire quelque chose ! Yi Sang… »
Réaliser que Rodya ne l’avait pas oublié entre temps le plongea dans une mer de désespoir. Noire encre. Il tenta de se concentrer sur sa thèse, sans succès. Les phrases ne faisaient plus sens et il n’avait toujours pas de caféine dans le sang.
Le soleil avait beau inonder la terrasse sur laquelle ils s’étaient installés, il avait froid jusqu’aux os.
« Non.
— S’il te plaît ! Si tu le fais, je te rends ton café !
— Mais – pourquoi tu veux qu’il le drague, mince ? Rends-lui son café !
— Parce que je m’ennuiiiiie, gémit la jeune femme en étalant ses bras sur la table, le nez à un petit centimètre de la montagne de chantilly qui recouvrait son chocolat à elle, mes collègues sont chiants et je peux même pas mettre une claque à mon patron. Je déprime. J’ai besoin que mes amis illuminent ma vie.
— En draguant des serveurs ?
— Par exemple ! Eh, c’est la moins pire de mes idées. Juré. »
Gregor fit la grimace de celui qui n’a aucune envie de connaître les autres options. Yi Sang, de son côté de la table, avait un peu de mal à voir ce qui pouvait être pire qu’aller vers un inconnu et lui demander son numéro. Ou complimenter son physique. Ou…
Il n’avait aucune idée de comment les gens draguaient. Aucune idée de comment il aurait fait, le cas échéant.
(Et aucune envie de le découvrir)
« Je peux lui demander son nom et son numéro, si tu veux.
— Rodya. Non.
— Allez, quoi ! Comme ça tu peux le rappeler si tu veux, et on en parle plus !
— Ce ne sera pas nécessai –
— Eh, miss ! »
D’un geste de la main, Rodya l’avait ignoré et hélé une serveuse qui nettoyait une table voisine ; la jeune femme sautilla jusqu’à eux avec beaucoup trop d’entrain, un grand sourire aux lèvres.
« Ouiii ? Vous désirez ?
— J’ai besoin d’un renseignement vital ! Votre collègue, là. »
Du doigt, elle montra l’intérieur du café, et la porte par laquelle leur serveur s’était éclipsé quelques minutes plus tôt.
La serveuse scruta la baie vitrée, yeux plissés.
« Lequel ?
— Beau gosse. Cheveux longs. Yeux vairons. Très souriant !
— Oh ! Hong Lu ! Quoi, il s’est passé quelque chose ?
— Noooon vous inquiétez pas ! Enfin si. J’ai besoin de savoir s’il est célibataire.
— RODYA ??
— Pour lui. (elle désigna Yi Sang du menton) Pas pour moi. Moi je suis déjà prise. »
Elle tapota le bras de Gregor, qui avait enfoui son visage dans ses mains ; Yi Sang songea à l’imiter, mais l’imiter aurait impliqué de bouger et donc de potentiellement attirer l’attention sur lui alors qu’il essayait activement de se fondre à sa chaise. Contreproductif. Entendre la serveuse laisser filer un « hmmm » concentré comme si elle réfléchissait vraiment à la question l’inquiéta encore plus.
Un coup d’œil à sa gauche ; Faust le regardait, impassible derrière le verre de ses lunettes. Yi Sang ne s’y méprenait pas : il la connaissait assez pour savoir qu’elle s’inquiétait pour lui. Ou considérait l’idée de le couvrir pendant qu’il s’échappait par la fenêtre des toilettes, à minima.
« Jeeee… ne sais pas. (le constat la peinait, clairement) Vous voulez que j’aille lui demander ?
— Oui ! S’il vous plaît !
— Non ??
— Je reviens ! »
La jeune femme partit en courant vers la salle intérieure. Yi Sang eut à peine le temps d’apercevoir des cheveux blonds disparaître derrière la porte – pouf. Partie. Pas moyen de la rattraper.
Il aurait aimé disparaître, lui aussi. Malheureusement, il était scientifique, pas magicien.
Pendant ce temps, Rodya savourait sa victoire ; bonne joueuse, elle fit glisser le café jusqu’à lui du bout des doigts.
« T’inquiète, je rigole ! (ahahaha, articula-t-il intérieurement) Ça se trouve il est pas célibataire. Et s’il l’est… hof, tu rates quoi à tenter, au fond ?
— Et si jamais c’est un psychopathe, hein ? S’il le suit jusque chez lui et l’égorge ? Ou pire ?
— Tu regardes trop de true crime, Greg. Et pire que l’égorger c’est quoi, là ? Lui voler sa thèse ?
— Ce serait pire » confirma Yi Sang, qui frissonna à cette idée ; des années de sa vie dans la nature, aux mains d’un sombre inconnu aux intentions potentiellement peu louables ?
Non merci. Il préférait se faire égorger.
« Soyez pas dramatiques, soupira Rodya, y’a genre… 0.0001 % de risques qu’un truc pareil arrive.
— Le chiffre n’est pas exact, la corrigea Faust, mais il y a en effet peu de risques que Yi Sang se fasse égorger par un serveur l’ayant suivi jusque chez-lui.
— Vous voyez !
— Il est cependant important de rappeler que le risque 0 n’existe pas.
— Shhhh Fau, me casse pas mon groove !
— Ah, revoilà la serveuse. »
Rodya se redressa brutalement sur son siège ; la serveuse allait finir par penser qu’elle mentait et que c’était elle qui voulait le numéro de son collègue.
Yi Sang n’aimait pas souhaiter le malheur des autres, mais… ça l’aurait arrangé.
Qu’on se concentre sur autre chose que sa vie sentimentale. C’était incroyablement gênant.
« Re-coucouuu ! fit la jeune femme en arrivant à leur hauteur, j’ai demandé à Hong Lu ! Il est célibataire. »
Le naturel avec lequel elle avait aligné les mots (et accepté d’aller poser la question à son collègue en premier lieu) fascina Yi Sang. Il ne la connaissait pas et n’aurait de fait jamais posé un avis définitif sur elle, mais elle lui faisait penser à Rodya.
Extravertie. Incapable de ressentir la honte. Autrement dit : une kryptonite pour les gens comme lui.
Il était fasciné, mais aussi (surtout) terrifié.
« Super ! s’exclama Rodya, avec l’intonation de quelqu’un qui vient de gagner au loto, je vous remercie !
— Y’a pas de quoi ! »
Pendant que la serveuse reprenait sa table là où elle l’avait laissée, Yi Sang se concentrait sur l’icône de batterie de son ordinateur. 42 %. Bientôt 41. Est-ce qu’il allait avoir assez pour finir sa page ? Ou est-ce qu’il allait devoir le mettre en économie d’énergie, au cas où ? Il n’avait pas pris sa recharge – leur rendez-vous ne devait pas durer plus d’une heure, mais avec Rodya… il aurait dû la prendre avec lui. Assurer ses arrières. Même quand elle leur disait « pas plus d’une heure promis (; », ils finissaient toujours par reprendre trois verres et changer d’endroit parce qu’il fallait profiter de l’happy hour. Il aurait dû y penser, et –
Une main autoritaire ferma son ordinateur, et il perdit immédiatement le fil de ses pensées.
« T’es censé te détendre, là, Yi Sang, protesta Rodya en levant un sourcil, pas te prendre la tête sur tes notes !
— Je ne me prenais pas la tête, je réfléchissais à… »
Il s’arrêta là, conscient que ça rentrait dans la catégorie « se prendre la tête » de Rodya. Inutile de se battre pour rien. A la place, il noya la suite de sa phrase dans une gorgée de café.
Gregor soupira bien fort.
« Tu l’as vachement aidé à se détendre, c’est vrai.
— Rooooh, ça va, je suis désolée ! Un peu, admit-elle, mais faut voir le bon côté des choses ! Il s’est pas fait kidnapper, et il a une touche !
— Pas encore fait kidnapper. Et dans ta tête, ouais.
— Je sais ce que je dis. Tu verras. »
Si Yi Sang avait été enclin aux émotions viles, le ton employé lui aurait donné envie de ne jamais donner suite à quoi que ce soit, même dans l’optique où il aurait été intéressé, et le serveur aussi.
Faust lui avait dit qu’il ne fallait pas rentrer dans le jeu de Rodya, surtout quand elle se prenait pour Cupidon. Et il avait beau être d’accord…
Combien de fois c’était arrivé, pour qu’elle en fasse une règle d’or ?
« Allez ! Maintenant, on s’AMUSE. Et surtout : on oublie le boulot. »
Ses désirs étant des ordres (et son ordinateur ayant été fermé de force), Yi Sang se laissa aller dans sa chaise pour apprécier la chaleur de cet après-midi de Mai.
« Yi Sang, tu viens ?
— Oui. Je dois d’abord envoyer un mail à un collègue.
— J’avais dit pas de boulot !
— Je sais ; mais puisqu’on ne rentre pas avant ce soir, je dois l’envoyer maintenant. »
Rodya plissa les yeux. Elle devait essayer de déterminer s’il disait la vérité, ou s’il essayait de glaner quelques minutes de travail dans son temps libre ; Faust vint à sa rescousse, la main sur l’épaule de leur amie.
« Laisse-le faire. Il nous rejoindra dehors après.
— Hmmm…
— Ça ne prendra que cinq minutes, opina le concerné.
— Alleeeez, go, le mec à la caisse nous regarde mal, là » ajouta Gregor ; ils partirent bras dessus, bras dessous, Faust sur leurs talons, et Yi Sang savoura discrètement le silence.
Il adorait ses amis – sans Rodya, il ne serait sorti de son appartement que les samedis pour faire les courses. Il aimait passer du temps avec eux, et ne les aurait échangés pour rien au monde. Mais parfois… il avait besoin de calme pour ne pas devenir fou. Juste deux minutes, histoire de recharger ses batteries. Rééquilibrer la balance cosmique de son bien-être.
Il essayait d’en prendre soin, ces temps-ci. Ce n’était pas toujours facile.
Il avait cliqué sur « envoyer » et allait fermer l’ordinateur quand une voix le fit sursauter :
« Hey ~ tes amis t’ont abandonné ? »
Par réflexe, il leva les yeux vers le jeune homme à sa droite ; les longs cheveux noirs, le sourire et les yeux dépareillés ne lui disaient rien – la voix, si.
Il l’aurait reconnu à la description de Rodya, mais…
« Euh… non, balbutia-t-il comme un imbécile, pris de court, je devais envoyer un mail, je les rejoins juste après. »
Un bref coup d’œil par-dessus son épaule lui apprit que Rodya avait décidé d’embêter le caissier.
Paix à son âme.
Le serveur, qui avait suivi son regard, se mit à rire de bon cœur.
« Ahaha ~ elle est marrante, ta copine ! Elle va nous mettre Heath de bonne humeur.
— Je suis vraiment désolé, souffla Yi Sang, qu’une gêne brutale empêchait de penser à autre chose que Rodya demandant si le personnel était célibataire, nous avons essayé de l’empêcher de vous embêter, mais…
— Ah ! Impossible de nous embêter, répondit Hong Lu (c’était bien Hong Lu, oui ?), ne t’en fais pas ! Don a trouvé ça très drôle. Moi aussi.
— Hmmm… tant mieux ? (lentement, très lentement, comme si un geste brusque pouvait le tuer, il ferma son ordinateur) Je m’excuse quand même. Ce n’était pas poli.
— Il n’y a pas de mal ! Mais merci. »
Une carte colorée glissa sur la table ; un doigt dessus, Hong Lu lui adressa le plus grand sourire qu’il ait vu de sa vie.
« N’hésitez pas à revenir ! On vous adore déjà. Tu passeras le mot à tes amis ~ »
Le jeune homme repartit aussi vite qu’il était arrivé. Yi Sang, un peu sonné par sa spontanéité, mit une minute de plus que nécessaire à ranger ses affaires dans son sac. Tout se finissait… plutôt bien ? Il avait survécu, et Rodya n’avait fâché personne dans le café. A part le caissier, peut-être – devant lequel il devait encore passer. Mais à ce stade, Yi Sang avait accepté son sort. La mer était calme. Le silence avait repris ses droits.
Quittant sa chaise, il ramassa la carte de visite. Au dos, des chiffres tracés au crayon rouge, en plein milieu des caractères d’imprimerie, le firent tiquer : un numéro de téléphone, accompagné d’un petit cœur bancal.
Son souffle se coinça dans sa gorge. Ah. Aaaah. Ça ? Il n’allait pas le montrer à Rodya. Jamais. Même s’il l’appelait et qu’ils finissaient par se marier, elle ne saurait jamais que c’était parti de ça.
Il n’avait aucune envie de l’encourager à harceler les employés de café.
