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Christmas Bells

Summary:

Le jour de Noël, le bus a carte blanche pour rendre cette nuit exceptionnelle. Sinclair, de son côté, promet de ne pas s'évanouir.

Notes:

Je me suis dit "allez, un petit truc rapide pour Noël avec tous mes ships préférés" mais c'était un mensonge. A quel moment je me suis dit que caser quatre duos pouvait rentrer en 2000 mots max ??
A part Hong Lu et Yi Sang (et Ishmael qui laisse tomber son cerveau à un moment, à la rigueur) rien n'est ouvertement romantique mais sachez que c'est mon intention malgré tout. They're all on a date. Même s'ils ne le savent pas.

Bonnes fêtes !

Work Text:

« Tu es sûr ?

— Oui ! Il faut que j’affronte mes peurs. Et puis… je ne vais pas tout gâcher pour tout le monde…

— Ils comprendront. Vraiment, Sinclair, si tu ne te sens pas à l’aise, dis-le. »

Le « tick tick » de Dante résonnait mal dans le bus ; entre les bruits des discussions, des disputes, les allées et venues et Charon qui avait monté le ton pour s’entendre chantonner, la cacophonie ambiante était pire que d’ordinaire.
Sinclair, dont les mains formaient des poings tremblants sur ses genoux, hocha vigoureusement la tête.

« Si je m’évanouis… Portez-moi jusqu’à ma chambre, et ça ira.

— On va éviter d’en arriver là…

— Alooooors ? ~ »

Rodya avait sautillé jusqu’à eux, les yeux brillants, le flair remarquable : il ne lui avait fallu qu’une demi-seconde pour s’apercevoir que la discussion était finie et qu’une décision avait été prise.
Sinclair inspira, expira, déglutit, et annonça sans trembler de la voix (ou presque) :

« Je suis d’accord. Il n’y a pas de problème.

— Aaaah ! Super ! Ne t’en fais pas, petit. (elle lui secoua l’épaule, un peu trop fort à en juger par sa grimace) On va faire de cette soirée un moment mémorable ! Vergilius ! »

Assis au fond de son siège, leur guide laissa filer un grognement agacé.

« Quoi.

— Sinclair est d’accord ! S’il te plaît ? »

Ils se regardèrent un moment, rouge contre bleu, lui immobile, elle vibrante d’une excitation à peine contenue.
Dans un soupir, il céda.

« Faites comme vous voulez. La seule chose que je vous demande, c’est de ne mettre le feu à rien.

— Merci ! Ne t’en fais pas, je serai sage comme une image –

— Et tu ne sors pas seule. »

Rodya souffla d’indignation. Malgré le coup porté à sa fierté (elle ne s’appelait pas Don Quixote, non mais), elle fit contre mauvaise fortune bon cœur et saisit Gregor par l’épaule.

« Allez, Greg. Il est temps d’aller faire les courses.

— Hein ? Pourquoi moi ?

— Parce que toi ! »

La voix de Faust, qui s’était levée, s’immisça soudain entre eux :

« Je vais vous accompagner. J'ai des choses à faire en ville.

— Génial ! Greg me surveille, et Fau surveille Greg. La meilleure équipe. »

Sinclair regarda ses trois collègues descendre du bus (ou plutôt, Rodya en descendre en poussant les deux autres), un peu perplexe.

« Rodya est drôlement motivée pour aller faire des courses…

— Elle va acheter de la nourriture, fit Ishmael en haussant les épaules, si elle devait acheter des décorations, ce serait une autre chanson.

— Ah ! Fort heureusement, nous avons déjà des décorations sous la main !

— … quand t’as sorti ça, toi ? »

Une boule s’échappa du carton que Don Quixote avait quasiment balancé au sol. Dans un bruit discret de plastique, elle roula jusqu’aux pieds de Charon. Cling.
La jeune femme la prit entre deux doigts, la contempla un instant, et lança sur une voix moins monotone que d’ordinaire :

« Il faut un sapin. Charon veut un sapin. Un grand sapin.

— Hum… On a de la place pour ça ? s’inquiéta Sinclair avec un œil pour les sièges, le plafond, et une petite pensée pour le fait qu’ils étaient quinze et pas trois.

— Si on vire vos grosses armes, là, fit remarquer Heathcliff, on en aura déjà plus. »

Et puis ce n’était pas une question ; quand on connaissait un minimum Charon et Vergilius, on savait qui cédait le premier.
Elle avait parlé en le regardant droit dans les yeux. Et, comme souvent…

« On peut. S’ils trouvent la place pour l’installer.

— Ils la trouveront. »

L’assurance qui émanait de son ton ressemblait à une menace – à laquelle il n’y eut guère que Sinclair et Dante de réceptifs, mais une menace tout de même.
Outis frappa sa botte contre le plancher avec un soupir.

« Je vais aller vous chercher un sapin. 

— Oh ?

— Mieux vaut ça que se faire casser les oreilles par les gamins. (Sinclair arqua les sourcils, Don Quixote l’ignora, et Heathcliff fit un geste grossier dans sa direction) Je ne parle pas de vous, bien entendu, Manager.

— Ah, je ne…

— Je te suis. »

Ishmael se leva à sa suite, sans se soucier de la soudaine rigidité des épaules de sa camarade.

« J’ai besoin de me dégourdir les jambes. Et prendre l’air.

— Hmm. »

Outis pondéra l’idée quelques instants, ou bien chercha une excuse pour se soustraire à la compagnie d’Ishmael. Peut-être rien de tout ça. Dans tous les cas, elle finit par donner son assentiment.

Vergilius les laissa filer sans un ordre ni un conseil. Le privilège des gens jugés responsables, et dont on ne craigne pas qu’ils mettent le feu à un bâtiment quelconque ou achètent pour trois fois leur salaire en champagne et viande.
Rodya et Don Quixote auraient pu être outrées, si l’une n’était pas déjà partie, et l’autre occupée à trier les guirlandes par couleur. 

« Et nous, on… décore ? »

Maintenant que le bus s’était vidé d’un tier de ses occupants, le tick tick de Dante ricochait contre les fenêtres.
A l’extérieur, le ciel était noir.

« On décore ! Sinclair ! (le garçon attrapa le sac que lui avait jeté Don Quixote, petit cri surpris à l’appui) Attachez les ficelles aux boules ! S’il vous plaît ? »

Il resta la regarder bêtement, mais elle s’était remise à fourrager dans le carton. Le sac en plastique était chaud et froid à la fois sous ses doigts, et il dut réprimer un frisson. Non ; ce n’était pas le moment d’avoir un flashback et paniquer. On comptait sur lui (enfin, surtout lui-même, pour être honnête), et il ne voulait décevoir personne.
Si Don Quixote pouvait rire et décorer le bus alors qu’elle venait de vivre une expérience hautement traumatisante… il pouvait faire pareil. Lui aussi était courageux et fort. Pas autant, mais il suffisait de l’être ne serait-ce qu’un peu pour… pour…

Ça allait bientôt faire un an, il pouvait –

« Eh. Gamin. »

Une odeur de cigarette lui envahit les narines. Ryōshū s’était installée à sa droite, et tendait la main.

« Donne. Je vais t’aider. »

Puis ce fut au tour de la banquette à sa gauche de pencher un peu, dans un bruit d’horloge familier.

« Moi aussi. On ira plus vite, comme ça. »

Son cœur remonta de son estomac à sa poitrine dans un soupir soulagé et un sourire reconnaissant.

« Merci. »

De son côté, Yi Sang ne s’offusquait pas de sa place prise sur la banquette : il regardait Hong Lu fouiller dans une deuxième boîte en carton, plus petite, remplie de ce qui ressemblait à première vue à des plantes et des figurines.

« C’est…

— Aucune idée ! (le jeune homme en sortit de drôles de fruits rouges munis de feuilles vertes et pointues) Wow, ça pique !

— C’est peut-être… une tradition quelconque ? »

Yi Sang s’accroupit pour se mettre à sa hauteur et mieux observer la plante que Hong Lu tournait et retournait entre ses mains.

« Oh ! Tu as raison ! Il me semble en avoir entendu parler… on l’accroche au plafond, et quand deux personnes passent dessous, elles s’embrassent ! Enfin, je crois. Nous n’avons pas les mêmes traditions, chez moi.

— Chez moi non plus. C’est censé porter bonheur ?

— Affirmatif. »

La voix de Meursault, inattendue, les fit sursauter. Le livre qu’il lisait avait été fermé et posé sur ses genoux, et il jaugeait la plante d’un regard critique.

« Les traditions divergent, mais on utilise généralement du gui pour marquer le passage à la nouvelle année sous le signe de la prospérité. On peut aussi s’en servir comme signe indicateur…

— De si deux personnes s’aiment !

— … de si quelqu’un va se marier dans l’année ou non. La plante que tu tiens est du houx.

— Uh ?

— Ce n’est pas du gui. »

Hong Lu fixa la plante un instant, avant de décréter que son identité précise comptait peu dans le grand chaos des coutumes, traditions et superstitions de chaque District. Ils pouvaient créer les leurs, personne ne pouvait le leur reprocher !
Méphistophélès était un peu un microcosme à lui tout seul, après tout – et sur le point de devenir une forêt enchantée.

« Eh bien ici, c’est le houx qui sera un signe d’amour et prospérité ! »

Tout en disant cela, il alla chercher au fond du carton une longue branche, et dans celui que Don  Quixote avait sorti un ruban brillant. Après quelques minutes de bricolage, sous l’œil curieux d’un Yi Sang fasciné, il brandit fièrement sa canne à pêche de fortune, au bout de laquelle pendait les feuilles de houx.

« Voilà !

— Voilà quoi ?

— On est dessous, maintenant. »

Yi Sang leva les yeux et dut constater que, effectivement, le houx se balançait tranquillement au-dessus de leur tête.

« Du coup… est-ce que…

— On devrait s’embrasser, oui ! »

Le sang quitta son cerveau pour mieux venir colorer ses joues. Le silence qui suivit fut affreusement gênant : Hong Lu le regardait en souriant, et il n’arrivait pas à articuler un seul son.

« On…

— Ahaha ! Ne t’en fais pas, je plaisantais. »

Le houx disparut de son champ de vision. Yi Sang dut se retenir de soupirer : de soulagement ou de déception, ce n’était pas clair.
Dans le doute, il se traita de lâche, mais de lâche temporairement heureux de ne pas avoir à prendre de décision (potentiellement bouleversante).

« Hmmm ~ oh, j’ai une idée. »

Du menton, il désigna le fond du bus, où Don Quixote et Heathcliff accrochaient les décorations depuis plusieurs minutes déjà.

Les guirlandes en mains, Don Quixote n’avait pas hésité. Elle était d’une humeur agressivement festive ; certains auraient dit qu’elle compensait les récents événements, et ils auraient eu raison. Par peur d’avoir l’air triste ou différente, elle faisait presque pencher la balance dans l’autre sens.
Est-ce que hurler trop fort lui coûtait en interne ? Ahaha. Ils n’avaient pas idée. Mais plus on essaye, plus on s’y habitue !

(Pitié, faites qu’elle s’y habitue)

En quelques bonds, elle avait rejoint Heathcliff, qui fixait une figurine de gnome, le nez plissé. Elle lui annonça sans préambule :

« Heathcliff, j’ai besoin de votre corps. »

Il baissa les yeux pour la fixer, abasourdi. 

« Pour mettre les guirlandes » clarifia-t-elle, magnanime.

Il la regardait toujours comme si elle avait perdu la tête, ou au moins une partie. Toujours pas ? Elle leva le bras bien haut, et agita les doigts, une moue triste aux lèvres.

Là, enfin, son visage s’éclaira et il poussa un soupir de soulagement.

« Tu peux pas parler normalement, pour une fois ?

— Je parle normalement, voyons ! Voulez-vous bien m’aider ?

— Tu veux quoi ? Que je les accroche ? »

Elle mit les guirlandes hors de portée de ses mains, scandalisée.

« Non ! Je veux que vous me portiez, afin que je puisse les accrocher !

— Hein ? Pourquoi ? C’est compliqué pour rien, non ? Je peux juste –

— Afin que l’ordre des choses soit respecté et que le chaos ne se répande pas, il faut que je les accroche de mes propres mains. »

Silence.

« J’ai envie de les accrocher moi-même, résuma-t-elle, lèvres pincées.

— Tch. Ok, ok. »

Avec un grand sourire et sans se faire prier, elle investit les épaules de son collègue, qui grogna une insulte quelconque sur son poids pour la forme.
Alors que, de tous ceux présents ici, elle était de loin la plus légère (la question ne se posait pas). 

« Bien ! Nous formons maintenant un duo terrible et inséparable !

— Parce que je participe aussi ? »

Elle lui tapota le crâne, ce qui le fit encore grogner.

« Vous participez par défaut. Et vous devez me donner les guirlandes ! Mes bras ne sont malheureusement pas extensibles.

— Eh. Ce serait pratique, ça, tiens. »

Elle hocha la tête. Ils étaient sur la même longueur d’onde : ça ne présageait que du bon pour la suite.

Et la suite se passa effectivement dans une harmonie complète… ou presque.
Don Quixote s’étonnait toujours de la capacité de Heathcliff à trouver quelque chose à redire à chaque petite chose.

« J’espère qu’on va pas nous forcer à tout enlever après, dit-il, après avoir collé un énième sticker sur les vitres, je gratte pas tout ça.

— Il suffit de ne pas y penser ! De vivre dans le présent !

— Ah bha oui, pardon, j’avais oubli— eh ! »

Contrairement à son partenaire de décoration, Don Quixote était doublement ancrée dans le moment présent – elle devait trouver le bon angle pour accrocher parfaitement les guirlandes (et les boules que Ryōshū leur jetait de temps en temps), et ne pas jurer trop quand elles lui échappaient. 
C’était dur de tenir un rôle, d’accord ? Elle ne pouvait pas penser à tout quand elle pensait à son langage.

« Te penche pas comme ça, grogna la joie incarnée en lui frappant (gentiment) les cuisses, c’est gênant. »

Heathcliff n’ayant pas élaboré sur ce qui était « gênant », il lui fallut quelques longues secondes pour comprendre de quoi il parlait, et se rendre compte que dans sa quête d’accrocher la bonne boule au bon endroit, elle lui avait mis sa poitrine sur la tête.

Mortifiée, elle se redressa si vite qu’elle faillit tomber à la renverse (et la boule tomba bien par terre, elle).

« Pardon ! J’ai pas fait exprès, je –

— Heyyyy ~ regardez ! »

Hong Lu arriva sur ces entrefaites, les empêchant de se mortifier plus qu’ils ne l’étaient déjà ou se casser bêtement quelque chose.
Heathcliff les tourna vers lui, sourcils froncés, et patience automatiquement à bout.

« Qu’est-ce que tu fous. 

— Yi Sang et moi sommes les émissaires du bonheur ! (Yi Sang, un pas derrière, hocha gravement la tête) Et de l’amour. »

Don Quixote fixait le bâton qu’il agitait, auquel il avait accroché une drôle de plante verte et rouge, curieuse.

« Qu’est-ce donc ?

— La coutume veut que deux personnes se tenant sous cette plante s’embrassent, et trouvent le bonheur ! 

— Ah… j’en en ai déjà entendu parler, ouais. C’est pas sous du gui que t’es censé faire ça, normalement ?

— Si » fut la réponse catégorique de Meursault, une rangée devant eux.

Hong Lu, loin de se laisser démonter, reprit :

« Ici, dans notre bus, c’est le… le houx ?

— Le houx, opina Yi Sang.

— C’est le houx qui donne amour et bonheur ~ !

— Qu’est-ce que tu racontes…

— Admirez plutôt ! »

D’un mouvement de poignet, bras tendu, il envoya la plante piquante flotter au-dessus de la tête de Don Quixote.
La jeune femme la suivit des yeux, méfiante ; la proximité avec ses cheveux ne la rassurait pas. Elle se ratatina un peu contre Heathcliff.

« Maintenant, vous devez vous embrasser.

— Nous quoi ? s’étrangla Heathcliff, de nouveau gêné, devez ? Tu veux que je t’en foute une ?

— Ce n’est pas ma faute, Heathcliff ! C’est la faute du houx !

— Ah ouais ? Bizarre, j’ai l’impression que y’a un crétin au bout du houx, là.

— Heathcliff, voyons, gronda sa voisine du dessus.

— Ne le frappez pas, s’interposa Yi Sang (verbalement – il n’avait pas bougé d’un iota), vous gâcheriez l’ambiance.

— Ben garde-le en laisse, alors ? Ou mieux, pourquoi tu fous pas le houx au-dessus de vos têtes à vous, qu’on se marre un peu ?

— Aha, c’est déjà fait ! Oh ? »

Hong Lu, qui avait tiré sur sa canne à pêche pour récupérer son trésor, rencontra une résistance inattendue.
Elle fut vite identifiée quand Don Quixote poussa un cri aigu de douleur ; le houx s’était pris dans ses mèches blondes.

« Oops. »



Rodya était difficile à suivre d’ordinaire ; alors quand elle était motivée ? Gregor ne pouvait que maudire les centimètres qui les séparaient et l’obligeaient à trotter pour ne pas finir trois mètres derrière elle.
Faust, comme pour le narguer, gardait le rythme sans soucis. Qu’est-ce qu’il y pouvait, lui, si la nature ne l’avait pas taillé comme Meursault ?

Bon. Le souffle court, c’était sa faute ; il n’était pas né une cigarette aux lèvres. Mais le reste ?
C’était de l’injustice pure.

« Nous y voilà ! »

Impossible de savoir si Rodya avait regardé une carte quand lui ne regardait pas ou si elle les avait dirigés au flair. Dans les deux cas, il était impressionné.
Devant eux, des étages et des étages de boutiques illuminées, empilées les unes sur les autres.

« T’es déjà venue là ? lui demanda-t-il, les yeux plissés, un peu anxieux à l’idée de rentrer là-dedans – et surtout de s’y perdre.

— Oui. (un silence, rempli des rires et des cris d’inconnus) Dans mes rêves. »

Ok. Maintenant, il avait vraiment peur.
Son bras le démangeait ; il avait enroulé sa veste autour, comme il le faisait à chaque fois qu’ils devaient se rendre en public. Il pouvait passer inaperçu dans les Backstreets, mais en plein cœur d’un Nid ? Entouré de familles ? Non.

« Ils ont TOUT, ici, lui expliqua Rodya comme s’il avait demandé un tour du propriétaire, on va trouver plein de choses à manger. Et dépenser une FORTUNE. »

L’emphase mise sur l’argent avait été dirigée vers Faust, en même temps que son regard bleu ; leur collègue se contenta de hocher la tête.

« Hmm. Le magasin que vous cherchez est au troisième étage.

— On va ressortir avec une brouette de viande.

— Vous pouvez acheter ce que vous voulez.

— Tout ce qu’on veut ? »

Gregor, qui n’était pas venu pour faire l’addition (ou choisir les meilleurs morceaux – il ne s’y connaissait pas), se pencha pour mieux observer les deux femmes. Un feu de défi brillait dans les yeux de Rodya.
Quant à Faust, elle était aussi facile à lire que d’ordinaire, pour peu que l’on parle couramment la porte de prison.

« Tout ce que vous voulez. Je dois aller faire mes propres emplettes.

— Fau chérie, tu ne sais pas ce que tu dis. 

— Oh, si. Ne t’en fais pas. Faust sait très bien de quoi tu es capable. »

Un sourire effleura ses lèvres. Les coins de celui de Rodya retombèrent un peu. L’atmosphère s’était alourdie inexplicablement, et Gregor se demanda dans quel sens allait partir Rodya : essayer de lui prouver qu’elle était pire que toutes les versions miroir qu’elle avait pu voir d’elle, ou que au contraire elle pouvait nourrir tout un bus sur budget ?

D’un claquement de doigts, elle déclara la chasse ouverte.

« Soit ! Tu seras surprise !

— Faust est incapable d’être surprise. Tous les paramètres ont été pris en compte.

— Si tu le dis. Gregor ! Au boulot ! »

Il se retrouva entrainé malgré lui par les grandes portes vitrées ; la musique, des carillons joyeux et des voix angéliques à en faire pâlir Sinclair, lui assaillit les oreilles. Dans les couloirs, dans l’ascenseur…et jusque dans l’énorme salle où se pressait une foule de gens à la recherche du dîner parfait pour le grand soir.

Rodya fit un bruit entre le soupir et le sifflement d’excitation.

« Ça va être. Exceptionnel.

— Ouais, euh… tu crois que Vergilius va nous tuer, si on rentre avec un cadi entier ?

— Pft ! Aucun risque ! Si Faust nous dit qu’on peut acheter ce qu’on veut, c’est qu’on peut acheter ce qu’on veut ! »

Sous-entendu : la chaîne de commandement n’est certes pas claire, mais au cas où, j’ai quelqu’un à qui faire porter le blâme, donc ça me va.
Gregor grogna quelque chose que même lui ne comprit pas sous sa barbe. La main pressée contre le tissu de son manteau (contre son bras), il souffla et suivit son amie le long des allées immenses.

Autant de nourriture dans un seul endroit, ça faisait tourner la tête.

« Tu as une préférence ? lui demanda Rodya, penchée sur un assortiment de viandes de toutes les couleurs, formes et odeurs imaginables – le rayon semblait sans fin, et il se demanda si c’était seulement possible d’en avoir autant. Il ne pouvait pas y avoir une infinie de variétés, non ? 

— Tu sais, moi et la bouffe… si tu voulais des conseils, valait mieux amener Hong Lu.

— Greg, tu ne comprends pas. (elle releva les yeux vers lui avec un petit sourire) Hong Lu m’aurait répondu, et ça n’aurait pas été drôle. Je te demande si quelque chose te fait envie… avec ton cœur. »

Il regarda ses poings serrés et la passion sur son visage, un peu perplexe. Elle dut avoir pitié de lui, car elle ajouta :

« C’est comme un enfant auquel on propose de choisir un bonbon, hmm ? Même si tu ne sais pas quel goût ils ont… tu dois en choisir un. Et c’est CA l’important. L’excitation. L’inconnu. Choisir avec assurance quelque chose qui sent bon mais que tu n’as jamais mis dans ta bouche !

— Eh… ok. Je vois. Enfin je crois. »

Il laissa son regard voguer plus de quelques secondes sur les quinze mille options qui s’offraient à eux. Contrairement à Rodya, dont les yeux brillaient, le choix l’étouffait ; impossible de ne pas relier ça au fait qu’on ne lui avait jamais laissé le choix, dans sa vie, et qu’il trouvait chaque décision angoissante.
Alors que, franchement ? C’était juste de la nourriture. Elle allait pas le bouffer, c’était le contraire. Et même si c’était mauvais…

Rodya se colla à lui comme si la sécurité de l’État en dépendait, le doigt au-dessus d’un énorme morceau :

« regarde ! Ce bœuf a l’air délicieux. Avec une sauce à la moutarde… imagine…

— Me fais pas imaginer, grogna-t-il, déjà que j’ai faim…

— Ehehe. On avait l’habitude de faire ça avec Sonya, quand on était petits. Sauf que le soir venu, on ne mangeait rien. »

La légèreté de son ton contrastait avec ses propos – comme souvent. Gregor lui jeta un regard soucieux, mais elle s’était déjà retournée pour mettre le bœuf dans le panier. 
Qui est-ce qu’elle nourrissait, là ? Pour qui elle prenait le morceau ? Pour elle, pour la petite fille qu’elle avait été ?

« Allez. (sa voix le ramena sur terre) Choisis quelque chose ! »

Et toi, quand tu trembles, qui est-ce que tu es ? L’adulte, l’adolescent de quinze ans ?
Gregor se concentra sur le rayon, mais les couleurs lui faisaient mal à la tête. A la place, il se laissa porter par son odorat.

Et là…

« … ça ? »

Rodya se pencha à sa suite sur la viande choisie ; la couleur violacée de la chair lui donnait mauvaise mine, et sur le côté, de petits tentacules s’agitaient paresseusement.
Le prix avait aussi de quoi faire bondir, si le reste ne s’en était pas chargé.

« Euh… je sais pas si…

— Si. Si. C’est parfait, Greg. Tu vois ça ? C’est tellement cher et tellement moche que c’est forcément délicieux. »

… ok ? Il était pas sûr de suivre la logique, mais trop tard. La bête était dans leur cadi. 
Le parfum lui restait collé aux narines. Pour la défense de la viande mutante, elle avait une très bonne odeur.

« Allez ! Il faut qu’on prenne des accompagnements, des desserts… des sauces… plein de trucs !

— Je suis déjà fatigué, marmonna Gregor avec l’énergie d’un marathonien en fin de parcours.

— Ahah ! On est dans la peau de deux parents avec une dizaine d’enfants !

— Pitié. »

L’idée lui fila des frissons d’horreur. Et dire que certains choisissaient cette vie sans flingue sur la tempe…
Les dix enfants. Pas Rodya. Elle n’était pas fatigante à ce point.

« Tadaaaa ! »

Rodya soulevait les deux énormes sacs du bout des doigts sans le moindre effort. Celui qu’elle lui avait collé dans les bras pesait lourd sur ses mains.
Faust les regardait sans la moindre expression. Déçue, Rodya fit la moue.

« Pas d’applaudissements ?

— Je suis heureuse de vous revoir vivants et de constater que la mission a été menée à bien.

— Hmpf ! Tu pourras dire ça quand tu verras la note. »

Gregor la regarda dépasser leur collègue avec l’aplomb d’un empereur ; ils laissèrent les magasins et leur cacophonie derrière eux pour la rejoindre dans la fraicheur de la rue.
Là, le sac que Faust avait à son bras attira leur attention.

« C’est quoi ?

— Vous verrez. Je ne peux pas le dire maintenant.

— Aww, allez ! Même pas un indice ?

— Non. »

Le ton, catégorique, fit soupirer Rodya, et sourire Gregor.
Il n’y avait plus qu’à rejoindre le bus et voir.



« Tu savais qu’ils faisaient ce genre de choses, toi ? »

Ishmael baissa les yeux vers ses chaussures, dont le bout frôlait la frontière entre herbe et bitume ; en plein milieu de la rue, quelqu’un avait installé une forêt de sapins.
Très littéralement. Les passants devaient se faufiler entre les arbres, les herbes folles et les clients qui ramassaient leur arbre à la hache.
A côté d’elle, Outis souffla.

« Non. Mais je n’ai pas pour habitude d’aller chercher des sapins de Noël.

— Sauf quand l’alternative c’est de se faire rendre sourd ?

— Exactement. »

D’un pas décidé, Outis s’aventura dans le dédale de nature devant elles, et Ishmael la suivit sans rien ajouter.
Le trajet avait été silencieux. Elle ne s’en plaignait pas : à part quand ils rejoignaient tous leurs quartiers pour la nuit, il n’y avait pas moyen d’avoir un peu de silence. Ishmael ne crachait pas sur de la compagnie et du calme, une des raisons pour lesquelles accompagner Outis avait été tentant. Marcher, apprécier la nuit, souffler avant de devoir rentrer dans un bus en ébullition (elle avait vu Don Quixote sortir les décorations, elle osait à peine imaginer le chantier que Méphistophélès devait être en ce moment-même).
Une autre raison était l’attitude inhabituellement distante de leur générale. Ishmael ne se serait pas targuée d’avoir l’œil sur tout et tout le monde, mais elle remarquait les courants d’air. Les réactions d’Outis (ou le manque de) étaient plus glaciales que d’ordinaire.

Elle n’allait pas lui demander pourquoi. Ses soucis lui appartenaient. En parler ou non aussi.
Tout ce qu’elle pouvait faire, c’était être là, et espérer que ça change quelque chose.

« Un arbre pareil ne tiendra jamais dans le bus, fit Outis avec un regard critique de la cime aux racines d’un sapin qui n’avait rien demandé, ni dans un salon lambda.

— Peut-être dans celui de Sinclair. Ou chez les Earnshaw. Tu crois que Vergilius possède un manoir ? »

Un ricanement amusé fila entre les branches.

« J’ose espérer qu’il nous y inviterait, si c’était le cas. Ce serait la moindre des choses. »

Ishmael n’allait pas la contredire : ils se débrouillaient plutôt bien, en ce moment. Les faux pas du début étaient loin derrière eux.
Presque un an depuis le début de leur aventure. Il s’en était passé, des choses, en 365 jours.

Devoir aller chercher un sapin de Noël n’était pas la plus absurde.

« Hmm, celui-là a l’air bien, non ? »

Ishmael leva le nez vers le haut du sapin. Il faudrait peut-être le raboter un peu pour le faire rentrer, mais dans les grandes lignes…
Outis, qui avait aussi le compas dans l’œil, approuva d’un hochement de tête.

« Il fera l’affaire. J’espère que Charon est au courant que les sapins perdent leurs aiguilles et que c’est un enfer.

— Eh. C’est nous qui allons devoir tout nettoyer. Elle s’en fiche. »

L’idée d’aller acheter un sapin en plastique leur était passée par l’esprit. Seule la perspective de se faire refouler à l’entrée parce que ce n’était pas un vrai et devoir y retourner les en avait dissuadées.

Une fois un employé trouvé et la hache récupérée, Ishmael sentit son humeur faire un bond. Le bois lisse glissait contre sa peau dans un frottement agréable ; c’était comme sentir les cordes d’un bateau dans sa paume pour la première fois.
Outis l’attendait près de leur cible, dos droit et bras croisés. Le mouvement fut bref, mais ses yeux quittèrent une famille voisine pour venir se reposer sur elle, presque coupables.

« Tu as ce qu’il faut ?

— J’ai ce qu’il faut. »

Elle n’avait pas à feindre son enthousiasme. C’était déjà ça de pris.

Ishmael laissa tomber son manteau près d’elle, concentrée, et reprit la hache en mains. Elle n’eut pas le temps de la lever que, derrière elle, une exclamation horrifiée retentit :

« Qu’est-ce que tu fais ?!

— Euh… (un bref regard perplexe par-dessus son épaule lui apprit qu’Outis avait l’air proprement scandalisée) Je coupe le sapin ? Pour le ramener ?

— Et tu as vu comment tu te tiens ? Tu veux te casser quelque chose ? »

Avec un grognement, sa collègue s’avança jusqu’à elle. 

« Je pense que s’ils laissent des enfants faire ça, c’est sans dang – eh ?!

— Tiens-toi droite. Comme ça. (une main lui appuya sur le bas du dos) Et la hache comme ça. Les jambes moins rapprochées. Si tu donnes un coup à cet angle, tu vas juste… »

Ishmael sentit son cerveau décrocher à un moment donné – ses oreilles se mirent à bourdonner et son corps à se concentrer sur ce qu’Outis faisait, et plus du tout sur ce qu’elle disait.
Résultat : chaque point de contact la brûlait encore, mais elle n’avait aucune idée de ce qu’on lui avait dit de faire.
(Si seulement on lui avait dit de faire quoi que ce soit)

« Euhm…

— Bien. (Elle vit sa camarade hocher la tête du coin de l’œil, mains sur les hanches) Parfait.

— Ahun ?

— Si tu mets assez de force dans tes coups, tu devrais y arriver vite. »

Ishmael dut forcer le brouillard à faire place nette, et sa gorge à dénouer les nœuds qui l’empêchaient de parler. 
Elle se réappropria ses membres, un par un.

« Tu ne m’avais pas dit que tu savais couper des arbres.

— Si je devais te faire une liste de ce que je sais faire, on y passerait la nuit. »

Le ton, factuel, lui fit lever les yeux au ciel.

« Eh bien. Y a-t-il quelque chose que tu ne saches pas faire ?

— Je n’ai pas encore trouvé. »

Cette fois-ci, sa voix avait pris une inflexion assurée, teintée de sarcasme. Ishmael se sentit mise au défi. 

« Hmm. On finira bien par trouver. »

Elle banda les muscles, et d’un coup ferme, abattit le tranchant contre l’écorce.

Résultat des courses : elle avait mal partout, des échardes plein les doigts, et un sapin obèse à porter jusqu’au bus.
En somme, Ishmael  se sentait bien. C’était peut-être en partie dû au vin chaud qui lui brûlait les mains, mais les lumières et les rires de la rue lui donnaient envie de sourire.

« Tu as de la force » lui fit remarquer Outis, son verre aux lèvres.

La voir traîner leur trophée hors de la forêt l’avait impressionnée. A raison. 

« Eh. (L’air de rien, elle haussa les épaules) J’ai passé des années à soulever des charges sur un bateau. Je suis plus musclée que Heathcliff.

— Vraiment.

— Je l’ai battu au bras de fer, la dernière fois.

— Uh. Remarque… (Outis fit la moue, convaincue) Ça expliquerait pourquoi il n’en parle jamais.

— Ah. Tu vois.

— Oh ! Outie, Ishy ! »

Le hurlement qui leur ricocha sur la tête était familier, tout autant que la silhouette qui trottina jusqu’à elles, deux énormes sacs au bout des bras.
Faust et Gregor arrivèrent derrière Rodya, placide pour l’une, épuisé pour l’autre.

« Vous êtes allées chercher un sapin ? »

Les mains prises, Rodya devait se contenter de le caresser des yeux. Bien à l’abri dans son plastique, le héros du jour était tranquillement accoudé au mur.

« Oui. On s’est dit que ce serait drôle de vous voir ramasser les aiguilles » plaisanta Ishmael, dont le regard s’égara ensuite sur les courses que ses collègues tenaient dans leurs bras.

Rodya et Gregor étaient clairement allés acheter de la nourriture, mais Faust… ?
Le sac était différent.

« Elle refuse de nous dire ce que c’est, fit Rodya, ayant intercepté son œillade curieuse, pourtant j’ai proposé plein de choses.

— Tout sera montré en temps voulu.

— Mystérieux, dit Outis.

— Pas du tout. C’est Rodya qui en fait un mystère.

— Parce que Rodya a froid et très faim, fit la concernée, alors on rentre, mauvaise troupe ! Vous venez ?

— On finit notre verre et on arrive.

— … maintenant j’ai soif, aussi. »

Gregor se mit à rire, et tout le monde le suivit.



« Nous revoilàààà ! »

Rodya fut la première à poser le pied dans le bus, mais pas la première à remarquer que quelque chose n’allait pas.
L’honneur revint à Ishmael, qui s’était imaginée rentrer dans un zoo et revenait sur un demi-silence suspicieux.

« C’est drôlement silencieux… » souffla-t-elle ; à sa droite, elle vit Outis acquiescer.

Côté conducteur, Charon et Vergilius n’avaient pas bougé. Des statues. Côté passagers, en revanche, elle vit immédiatement que quelque chose n’allait pas.
Pour commencer, tout le monde n’était pas à sa place habituelle. Hormis ceux qui étaient debout, Hong Lu était assis à côté de Yi Sang sur la banquette, et Don Quixote était assise au fond avec Heathcliff, sa veste sur la tête.
Et ce n’était même pas le plus bizarre. Le plus bizarre, c’était de voir Sinclair demander à Ryōshū avec le plus grand sérieux son avis sur le sens dans lequel il devait coller un sticker sur la fenêtre.

Ok. Dans quel monde parallèle ils étaient passés, là ?

« Il s’est passé quelque chose ? » osa-t-elle en direction de Dante, pendant qu’Outis calait le sapin dans l’entrée.

Leur manager se tourna vers elle, avec un « tick tick » qu’elle qualifia immédiatement de gêné. 

« Euhm… comment dire…

— Il y a eu un… accident ? »

La petite voix de Sinclair fut coupée par un ricanement amusé de Ryōshū. A l’arrière du bus, Don Quixote grogna et ramena sa veste entièrement sur son visage.

« C’est la faute de l’autre abruti, s’exclama Heathcliff, bras tendu vers Hong Lu, c’est un danger public !

— Awww ~ j’ai dit que j’étais désolé ! »

Il se leva, et Ishmael vit qu’il avait accroché du houx à une branche.

« … Qu’est-ce que tu fais avec ça ?

— Ça ? (il agita sa drôle de canne à pêche, l’air très fier de lui) C’est du houx !

— Je vois que c’est du houx. Je te demande pourquoi tu l’as attaché à un bâton.

— Pour apporter l’amour et la prospérité » répondit Yi Sang à sa place, ce qui n’éclaira pas du tout Ishmael sur le pourquoi du comment. Elle devait deviner l’enchainement d’événements, ou… ?

Bon prince, Hong Lu arriva à sa hauteur pour expliquer :

« Vous connaissez la coutume de s’embrasser sous du houx ? »

La voix de Meursault retentit :

« Du gui.

— Sous du « là-bas c’est du gui ici c’est du houx » ? 

— Hmmm… oui ?

— J’ai voulu faire la même chose ! Rendre les gens heureux ? Et sans faire exprès, j’ai coincé le houx dans les cheveux de Don Quixote. »

Tout en avouant son crime, il avait laissé le houx effleurer les cheveux d’Ishmael, qui plongea derrière Outis, les bras autour de ses boucles rousses.
Elle articula un son de dégoût pur.

« Éloigne ça de moi !

— Et c’est ça qui a fait exploser le bus ? » demanda Rodya, qui avait clairement mal pour la jeune femme, mais ne voyait pas en quoi ça justifiait de passer la tâche décoration à Ryōshū et Sinclair.

Elle n’était ni chauve ni scalpée, après tout.

« Je crois qu’elle m’a maudit ? fit Hong Lu, toujours tout sourire, enfin, à un moment, je ne comprenais plus ce qu’elle disait, mais elle a insulté toute ma famille jusqu’à dix générations. C’est une malédiction, ça, non ?

— Remarquable » conclut Ryōshū, et le manque d’abréviation acheva d’enfoncer le clou métaphorique.

On ne voyait plus Don Quixote. Elle s’était laissé glisser au fond du siège.

« Et voilà ce qu’il s’est passé. »

Ishmael se retint d’applaudir, toujours à moitié cachée derrière Outis. Rodya le fit pour elle, et y ajouta même un sifflement admiratif.

« Je suis presque jalouse ! Pourquoi vous faites jamais ça quand je suis là ?

— Ta gueule » fut la seule réponse qui lui parvint, de la part d’un Heathcliff occupé à surveiller que sa voisine ne fusionne pas par accident (ou volontairement) au siège.

Faust choisit ce moment-là pour ouvrir son sac à mystère, et en sortir un bonnet brodé qu’elle déposa sans hésiter sur la tête de Vergilius.

Il y eut un moment de silence. Qui s’étira. Et –

« … pourquoi.

— Parce que ce soir, nous faisons la fête. »

Un autre bonnet fut posé délicatement sur le crâne de Charon, qui s’en empara pour mieux admirer les motifs entrelacés sur la laine. Dans un fredonnement joyeux, elle le remit sur ses mèches blanches.

« Charon aime les rennes.

— Et moi, Fau ? J’en ai un aussi ?

— Tout le monde en a un » acquiesça la jeune femme ; Rodya se saisit du sien avec enthousiasme, Outis détourna l’attention d’elle en rappelant que leur manager ne pouvait pas en mettre un à cause de sa forme de tête particulière, Ryōshū se débarrassa du sien sur Yi Sang, et Heathcliff dut convaincre Don Quixote de ne pas le descendre jusqu’à son menton.

Même si tout le monde ne l’avait pas sur la tête, c’était l’intention qui comptait.

« On va pouvoir cuisiner tout ça et être élégant en le faisant, quelle chance ! (Rodya secoua doucement les sacs, qu’elle n’avait lâché que pour enfiler son bonnet) Qui sait cuisiner, ici ?

— Tu demandes vraiment ça après le fiasco du restau ? fit Gregor, incrédule. 

— Eh, vous auriez pu apprendre entre temps ! Ça fait un moment ! Oh, j’ai une idée : on s’y met tous !

— Non.

— Ishy, allez ! 

— J’installe le sapin, je ne t’entends plus. »

Hong Lu profita de la dispute en devenir pour s’échapper et revenir à sa place (celle qui n’était pas la sienne), près de Yi Sang. Son voisin d’un soir avait laissé le bonnet de Ryōshū sur le sien ; il admira la superposition d’un œil taquin.

« Joli chapeau.

— Hmm. On pourrait en faire une métaphore.

— Ou un poème. Mais je te laisse faire, je ne suis pas très doué pour ça. »

A la place, il ressortit la canne à houx de derrière son dos. 
Yi Sang arqua les sourcils.

« Attention avec ça.

— Ahaha… je ne voulais vraiment pas lui faire mal. Tu sais ?

— Je sais, oui. »

Ils jetèrent un œil discret à Don Quixote, qui se redressait petit à petit et recommençait à parler. Dans une petite demi-heure, elle ne s'en voudrait plus, mais tout de même.
Les deux avaient un petit pic de culpabilité à l’estomac.

« Aaaah… au final, nous n’aurons pas réussi à répandre l’amour et la joie avec. 

— Tu crois ? »

Le houx vola à nouveau au-dessus de leur tête. Et puisque Rodya accaparait l’attention de tout le bus avec ses histoires de nourriture, et que Heathcliff et Don Quixote ne les regardait pas, Hong Lu s’autorisa à poser sur la joue de Yi Sang un baiser léger comme un papillon.

Ses joues virèrent au carmin, ce qui le fit rire tout bas.

« Toujours pas d’amour et de joie ? »

Son sourire timide illumina la pièce, l’espace d’un instant.