Work Text:
Disclaimers : le pirate reste la propriété de M. Leiji Matsumoto. Ses vêtements aussi, tout au moins quand il les porte. Son background en revanche… beaucoup moins. Et Marjan m’appartient toute entière.
Note chronologique : nous sommes toujours dans la continuité des missions moufette, que je vous engage donc à lire.
Note de l’auteur : en périodes de fêtes, détendons-nous avec des pirates dans une mission que l’on pourra décrire avec les termes « stupide » et « de saison ».
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— Ce que tu veux ! Parole !
Le capitaine Harlock ponctua sa phrase d’un sourire qu’il avait très certainement travaillé devant un miroir pour paraître « avenant, décontracté, et émanant d’une personne tout à fait normale oui madame », mais dans lequel Marjan ne pouvait s’empêcher de déceler un brin de crispation, voire un soupçon de folie psychopathe. Pour être franche, depuis qu’Harlock l’avait coincée en face à face dans une salle de briefing au prétexte de « faire le point sur nos missions communes, j’ai pensé à un arrangement je t’explique », Marjan hésitait sur la conduite à tenir.
Crier ? C’était la solution de facilité et celle que son cerveau reptilien appelait de ses vœux ; malheureusement, si elle était élémentaire à mettre en œuvre, elle restait peu susceptible de faire fuir le capitaine.
Se figer tel le lapin pris dans les phares d’une voiture ? Peu probant. Marjan n’avait aucune chance de devenir soudainement invisible, Harlock prendrait à coup sûr son silence pour une approbation (il faisait toujours ça), et il l’entraînerait « en mission » avant qu’elle ne puisse se préparer mentalement.
Refuser ?… L’option la plus raisonnable, évidemment, toutefois Harlock avait l’air de tenir à son idée et Marjan n’avait pas souvenir avoir jamais vu le capitaine abandonner quelque chose qu’il avait en tête.
D’un autre côté… Marjan se mordilla la lèvre inférieure.
— Vous pouvez me répéter ça depuis le début, capitaine ?
— C’est toi qui choisis la mission et je t’accompagne, s’exécuta obligeamment Harlock. C’est pour, euh, compenser les autres missions, tu vois ?
Il repoussa une mèche de cheveux derrière son oreille, une fois, deux fois, tandis que son regard, qu’il gardait braqué sur elle, exprimait clairement son envie de se trouver ailleurs. Marjan ne put retenir une grimace incrédule. En dehors du fait qu’elle aussi, elle avait clairement envie de se trouver ailleurs, il existait un accord tacite sur « les autres missions » : personne n’en parlait, ni lui ni elle, et tout le monde s’en portait au mieux.
À vrai dire, lorsqu’elle y repensait à froid Marjan n’en gardait pas de mauvais souvenirs, mais bon… « à poil avec le capitaine », c’est sûr qu’elle n’irait pas s’en vanter. Harlock semblait cependant convaincu qu’il l’avait durablement gênée, humiliée ou traumatisée (voire les trois à la fois). Ce n’était pas entièrement faux, néanmoins ça ne nécessitait pas « une compensation », comme il disait.
Il lui avait proposé un dîner qu’elle avait décliné (ça se voyait qu’il se forçait pour lui faire plaisir, sans parler du fait que, sorti de son vaisseau, ce garçon n’avait pas beaucoup de conversation). Et voilà qu’il revenait à la charge avec… une mission ?
— De cette manière ça permet d’équilibrer, ajouta Harlock. Je t’emmène en mission, tu m’emmènes en mission… – avec ses mains, il mima des plateaux de balance qui s’ajustent au même niveau – … Tu pourras en proposer d’autres, si tu veux.
Non merci capitaine ? Marjan se demanda si elle devait mentionner que l’établissement « des missions » sur un vaisseau spatial relevait des compétences du capitaine, à la rigueur des officiers, et qu’elle n’était ni l’un ni l’autre. Puis elle se demanda ce que le capitaine entendait exactement par « mission ».
À bord de l’Arcadia, chacun gérait ses petites affaires en parallèle des traditionnels abordages, sauvetages héroïques et autres combats pour la liberté. Alcool de contrebande, armes de guerre, produits de luxe, électronique… Quelqu’un trafiquait même du chocolat ! Les motifs étaient plus ou moins altruistes en fonction des individus (y’avait quand même de sacrés repris de justice dans l’équipage), mais le capitaine ne se montrait pas trop regardant tant que ça ne mettait pas en danger l’intégrité du vaisseau.
Mais bref, une mission. Venant d’elle, Harlock devait sûrement penser à un truc dans ce genre-là plutôt qu’à une quête épique propre à sauver la galaxie, et Marjan envisagea tout d’abord de lui signaler qu’il s’apprêtait donc à violer un autre accord tacite en vigueur à bord, à savoir « ne pas se mêler des histoires personnelles des membres d’équipage » (elle était curieuse de voir comment il s’en défendrait). Puis elle s’interrompit, réfléchit, plissa le front, réfléchit encore…
Bah, après tout…
Puisqu’il insistait, elle avait, en effet « une mission ». Ou plutôt, « elle avait eu » : la directrice d’un Institut d’Éducation Privilégiée l’avait sollicitée quelques jours auparavant alors qu’elle était en train de trier des cristaux énergétiques usagés dans le bac de vrac d’un magasin spécialisé. « Oh vous avez l’air de bien vous y connaître mademoiselle, pouvez-vous m’aider à en choisir une dizaine ? » Marjan pouvait.
Elle avait sélectionné les pierres les moins abîmées, puis elle les avait mises en place dans le générateur toussotant de l’Institut, auquel elle avait par là même octroyé une révision complète – et gratuitement s’il vous plaît parce qu’elle ne trafiquait pas, elle.
Enfin bref, madame la directrice de l’Institut d’Éducation Privilégiée s’était empressée de la remercier avec une invitation qu’elle devait croire enthousiasmante : « Passez donc après-demain, nous organisons la Fête de l’Hiver pour nos pensionnaires ! ». Après quoi elle avait aussitôt ajouté : « Nous sommes toujours ravis d’accueillir des bonnes volontés supplémentaires pour les animations ! »
Marjan avait poliment répondu qu’elle essaierait de se libérer, mais elle avait estimé qu’elle ne trouverait pas de « bonne volonté » sur l’Arcadia pour l’accompagner, et elle avait moyennement envie de perdre sa journée seule au milieu d’inconnus potentiellement dangereux dans ce qui s’annonçait comme « une corvée ». Son regret de ne pas faire plaisir à une horde de gamins braillards se dissiperait vite, s’était-elle dit.
Elle secoua la tête tout en revenant à l’instant présent. Une mission. D’accord. Harlock n’apparaissait pas de prime abord comme « une bonne volonté supplémentaire pour les animations », néanmoins il : 1) était une excellente garantie face à des inconnus potentiellement dangereux, 2) s’était spontanément proposé pour la suivre dans « ce qu’elle voulait, parole ! ».
Marjan était à peu près sûre qu’il ne s’attendait pas à ça, mais comme elle était incapable de déterminer ce à quoi il s’attendait, cette mission-là ferait bien l’affaire, hein ?
Elle inspira. « Après-demain » il y avait deux jours ça correspondait donc à aujourd’hui, et ils étaient même déjà en retard. Allons-y, alors… Autant battre le fer tant qu’il est chaud.
— Eh bien capitaine, dans ce cas nous sommes attendus à l’IEP dès que possible, annonça-t-elle.
L’expression d’Harlock se teinta d’une fugace perplexité.
— Au Yep ?
Marjan se dispensa d’une réponse et se contenta d’articuler « suivez-moi », elle l’espérait sans trop bredouiller. Puis elle traça son chemin vers le hangar sans oser vérifier de visu si Harlock lui emboîtait le pas (ses nerfs étaient déjà suffisamment éprouvés par le fait d’avoir donné un ordre au capitaine). De toute façon, le clank-clank des bottes ferrées sur le sol métallique la renseignait à coup sûr (et était très éprouvant pour les nerfs également). À la limite, elle aurait presque préféré qu’Harlock proteste, l’interroge, voire refuse net, cela aurait été plus… normal.
Elle stoppa devant les graviscoots.
— Tu ne veux pas plutôt prendre ma voiture ? réagit (enfin) Harlock.
Trois réponses s’offraient à elle : « oui bonne idée » (bof, la conduite d’Harlock était, elle aussi, très éprouvante pour les nerfs), « oui mais c’est moi qui conduis » (non sûrement pas, hors de question qu’elle touche au volant du monstre trafiqué qu’Harlock appelait « ma voiture »), ou alors « non ce sera plus discret » (ce qui était faux, qui aurait pu prétendre qu’Harlock sur un graviscoot était discret ?).
— Mrmgnh mieux graviscoot, marmonna-t-elle en enfourchant l’engin.
Puis elle se raidit (de surprise ou d’horreur, elle ne parvint pas à trancher) lorsqu’Harlock monta derrière elle. Certes, les graviscoots étaient conçus pour emporter deux personnes, mais ce foutu pirate libre et rebelle clamait toujours qu’il se débrouillait très bien tout seul, il n’aurait pas pu opter pour une conduite en solo ?
Au moins se garda-t-il de la saisir par la taille, Marjan les aurait probablement envoyés tous deux dans le décor si tel avait été le cas.
— Alors on va où ? lui lança Harlock en élevant la voix pour se faire entendre par-dessus le vent et le sifflement du sustentateur.
— Banlieue Ouest, capitaine !
Il ne réclama pas plus de précisions, et n’émit aucune remarque lorsqu’ils s’engagèrent sous une arche bétonnée dont le fronton indiquait « Campus Interplanétaire Fédéral d’Aquilus ». En revanche, il leva un sourcil dubitatif une fois sur le perron de l’IEP.
— C’est une école, statua-t-il.
— Plutôt un orphelinat, capitaine.
Le terme exact était « structure d’accueil pour mineurs avec statut de pupille » (ils n’étaient en réalité pas tous orphelins, là-dedans), mais Marjan doutait qu’Harlock se passionne pour pareils détails.
— Qu’est-ce que tu veux que je fiche dans une école ? renchérit-il.
Il ne semblait pas irrité (ouf), ni même ennuyé (re-ouf). En revanche, il paraissait sincèrement étonné. Il devait penser qu’il allait effrayer les gamins (ce qui n’était pas totalement faux).
— La directrice m’a demandé un coup de main, répondit Marjan en s’apercevant qu’elle n’avait aucune idée de la nature du coup de main demandé. Ils font la Fête de l’Hiver aujourd’hui.
Harlock leva son sourcil plus haut et un index vers elle, certainement pour lui expliquer la différence entre une Fête de l’Hiver et une mission. Hélas (ou heureusement, ça dépendait du point de vue), il fut coupé dans son élan par l’arrivée de la directrice, une femme bien en chair à l’allure joviale, dont les pommettes rougies et le souffle court indiquaient une agitation récente – et frénétique.
— Oh vous êtes venue, c’est très gentil ! Et vous…
La directrice fixa Harlock. Elle possédait une maîtrise d’elle-même remarquable, car seul un léger tic au coin de sa paupière trahit sa nervosité.
— … ce sera parfait ! se reprit-elle vivement. La majorité des enfants ne sont pas dupes, évidemment, mais c’est toujours plus, euh, féerique quand ce n’est pas un de leurs éducateurs sous le costume.
Le quoi ? Marjan sentit une pointe d’angoisse la transpercer à l’évocation du mot « costume ». De quel « costume » parlait-on ? Et surtout, avec quelle quantité de tissu ? Avec des enfants la malédiction des missions moufette ne pouvait pas s’activer, si ?
Harlock ne semblait toutefois pas avoir intégré la menace sous-jacente.
— C’est un campus fédéral, lui souffla-t-il tandis qu’ils suivaient la directrice dans un dédale de couloirs.
Oui, et… ?
— C’est certainement blindé de fédéraux, et tu sais ce que font les fédéraux quand ils tombent sur des pirates ?
— Vous me protégerez, capitaine, répondit Marjan sans s’émouvoir outre mesure.
Ils n’avaient pas parlé assez bas pour une ouïe de directrice d’école entraînée à discerner le moindre chuchotement parmi ses élèves.
— Soyez tranquilles, vous ne risquez pas de croiser beaucoup de fédéraux par ici, intervint-elle. Je n’ai plus vu de patrouille depuis des mois !… Ils ont fait des coupes drastiques dans le budget, et pour la sécurité…
La directrice renâcla.
— J’espère juste que le gros Tonio et sa bande ne viendront pas me faire d’histoires aujourd’hui.
Elle ne développa pas sur « le gros Tonio et sa bande », mais ça ne ressemblait pas au nom d’honnêtes agents fédéraux.
— On s’est rencontrées chez Aldo, expliqua Marjan à Harlock.
— Ah… J’ignorais qu’un institut fédéral puisse s’acoquiner avec la mafia, commenta celui-ci avec un reniflement sarcastique.
— Je ne m’acoquine pas, monsieur le pirate, protesta la directrice. Les filières classiques ne me ravitaillent plus, alors je m’approvisionne chez eux. Et je remercie votre jeune collègue pour la maintenance qu’elle a gracieusement réalisée, cela m’a évité d’alourdir davantage ma dette.
Marjan grimaça. Ce n’était jamais bon d’accoler les mots « dette » et « mafia ». « Vous me protégerez, capitaine », songea-t-elle. Elle pinça les lèvres. Allons, du pragmatisme. Quelles étaient les probabilités pour que « le gros Tonio et sa bande » fassent une descente justement au moment où Harlock et elle étaient présents ? Quelles étaient les probabilités d’une catastrophe avec Harlock dans les parages ? Marjan pinça les lèvres plus fort.
Elle passa les minutes suivantes à tenter de chasser la petite voix dans son esprit qui répétait avec insistance « ça pète toujours avec le capitaine, toujours ! » (sans succès notable). Heureusement, son attention se focalisa sur d’autres sujets (cette histoire de costume, notamment) lorsque la directrice leur ouvrit la porte de… ça devait être « une salle des profs ».
Deux jeunes gens eurent un mouvement de recul, une dame d’âge mûr leva un sourcil réprobateur, et un vieux moustachu se fendit d’un large sourire et dit « je comprends que vous avez trouvé du monde pour la distribution ? »
— Exactement ! se réjouit la directrice. On n’a pas de moyens mais on a des idées, et il faut bien mettre un peu de paillettes dans la vie de ces enfants, pas vrai ?
Tout le monde acquiesça (sauf Harlock qui se demandait visiblement ce qu’il foutait là), même si Marjan nota, derrière l’enthousiasme de façade, quantité de plissements d’yeux suspicieux en direction du capitaine pirate.
La directrice, elle, ne se démonta pas.
— Alors c’est très simple, énonça-t-elle. Tout est déjà prêt pour la répartition des cadeaux, Kevin sera derrière le rideau pour glisser au fur et à mesure les paquets dans la hotte, vous en prenez un, vous lisez le nom, son destinataire vient le récupérer.
On ne pouvait pas nier son expérience de maîtresse d’école dans la voix posée, la clarté des consignes et le regard inflexible, s’amusa Marjan in petto (et d’autant plus que ces consignes ne lui étaient pas destinées).
— La plupart voudront monter sur vos genoux pour la photo, continuait la directrice dont le regard sévère ne quittait pas Harlock. Même s’ils n’y croient pas c’est traditionnel, voyez-vous ?
Pris de court, Harlock fit « euh », puis « vous êtes sûre ? » lorsqu’il se vit remettre un manteau rouge doublé de fourrure blanche.
Clairement pas la mission à laquelle il s’attendait, ah ça non !
— Avec le bonnet et la fausse barbe ils ne remarqueront rien, ne vous inquiétez pas.
Marjan craignit un instant qu’Harlock fasse un demi-tour offusqué dans une envolée dramatique de cape, puis qu’il sorte en claquant la porte (ce qui aurait été tout à fait légitime de sa part), mais… non. Le célèbre capitaine Harlock n’avait qu’une parole, même sur des sujets aussi futiles. Il avait promis, il s’exécuta.
Il ne se priva toutefois pas pour la foudroyer du regard tout au long de la séance d’habillage qui s’ensuivit. Le Père Noël qui en résulta était un peu maigre (Harlock avait obstinément ignoré l’oreiller que la directrice se proposait de lui glisser sous le manteau « pour rajouter du ventre »). Marjan écopa quant à elle de collants rayés, de bottines et d’une petite jupe verte, ainsi que d’un bonnet surmonté d’une clochette (vert également).
— Tu m’as traîné ici pour faire le Père Noël ! lui chuchota Harlock d’un ton qui se voulait a priori exaspéré, mais qui oscillait entre la consternation et la moquerie acide.
— Oui, et moi je suis votre petit lutin, capitaine. Admettez que c’est tout de même mieux que de se mettre à poil.
Elle ne le vit pas rougir sous sa barbe postiche, mais il fit « grmf » et se renfonça dans sa capuche en fourrure. « Et maintenant, souhaitez tous la bienvenue au Père Noël, les enfants ! »
La cantine avait été aménagée en salle de spectacle (ou la salle de spectacle en cantine, peu importait). Une estrade était dressée à un bout, devant un rideau de toile défraîchi. Dessus était installé un fauteuil de bois capitonné de velours rouge et auquel, si l’on y avait ajouté quelques sculptures en forme de tête de mort, on aurait pu trouver un faux air de ressemblance avec le fauteuil de commandement de l’Arcadia. Tout autour s’étalaient des décorations de carton-pâte qui avaient connu des jours meilleurs : cadeaux factices, sapin tordu, maisonnette aux couleurs criardes et bestioles indéfinissables (peut-être des rennes, mais dessinés par quelqu’un qui n’avait jamais vu de rennes de sa vie). Posée contre le rideau, une « hotte » (en réalité un gros carton peint) communiquait avec une pièce adjacente – Marjan voyait les mains de « Kevin » à chaque fois qu’il soulevait un pan du tissu pour poser un paquet côté estrade.
Dans la salle, une centaine d’enfants de cinq à quinze ans, assis autour d’une dizaine de tables, finissaient de se partager des assiettes de gâteau et des saladiers de bonbons.
— Bienvenue, Père Noël ! ânonnèrent-ils tous en chœur.
— Hmpf, maugréa Harlock.
Il consentit toutefois à adresser un signe de main à la cantonade avant de s’asseoir dans le fauteuil. Marjan ne distinguait pas son œil entre les poils de la fourrure et les bouclettes de la barbe, mais elle était certaine qu’il n’avait pas cessé de la foudroyer du regard. Elle n’osait même pas imaginer le savon qu’elle allait se prendre lors du débriefing de « sa mission ».
Le point positif, c’était qu’à côté de ça « la distribution » ne réclamait pas de grandes capacités de réflexion : elle attrapait un paquet dans « la hotte », elle lisait le nom inscrit dessus à haute voix, puis elle refilait le cadeau à Harlock et applaudissait tel un elfe de Noël hystérique l’enfant qui sortait des rangs.
Si le premier gosse se montra quelque peu dubitatif (il paraissait âgé d’une douzaine d’années, il devait avoir cessé de croire à toutes ces conneries depuis bien longtemps), les suivants, probablement rassurés que leur congénère n’ait pas été dévoré par ce Père Noël ronchon, gagnèrent progressivement en assurance. Le cinquième (un petit bout de chou qui ne semblait pas avoir plus de cinq ans) demanda timidement « à genoux ? » (la directrice ne laissa pas à Harlock le temps de dire non). La septième, fine observatrice, constata « tu as perdu un œil, Père Noël ? »
— C’est la faute des lutins, grommela Harlock.
Marjan sentit le poids de la culpabilité s’abattre sur son costume de lutin, mais déjà le garçonnet suivant s’avançait – et il avait de toute évidence entendu l’échange.
— Des lutins t’ont blessé à l’œil, Père Noël ?
— Celui qui fabrique les patins à roulettes a laissé échapper son tournevis, répliqua Harlock du tac au tac.
Le gamin qui arriva après tenta de renchérir.
— Tu as pris un tournevis dans l’œil ?
— Un renne, corrigea Harlock. Les lutins avaient oublié de fermer l’enclos, un renne s’est enfui, j’ai pris un coup de corne en le rattrapant.
Ah bon ?
À partir de là, les gosses se passèrent le mot. « Oh Père Noël, tu es blessé à l’œil ? »
Harlock expliquait alors que, oui, tout était de la faute des lutins, et il s’avéra que le capitaine était en mesure de générer d’innombrables variantes sur la façon d’éborgner un Père Noël. « Je surveillais la fabrication des caramels, et là, une cuillère en bois… » « On réparait le traîneau, quand soudain la boîte à clous… » « Les lutins avaient construit un immense bonhomme de neige ! Quand je me suis approché, la carotte qui servait pour son nez… » « Un ours ! Il était entré dans l’atelier à jouets et voulait tout détruire ! Alors pour empêcher ça, j’ai pris une canne à pêche… »
À ce stade, tous les enfants s’étaient massés autour de l’estrade pour écouter le Père Noël conter ses exploits, ceux qui étaient déjà lotis en cadeaux oubliant même de les déballer. Marjan devait bien avouer que le récit du combat héroïque contre un ours avec une canne à pêche valait la peine d’être entendu, et elle applaudit avec l’assemblée au dénouement heureux de cette histoire (même si l’incursion de l’ours dans l’atelier était encore la faute des lutins). La directrice avait l’air un peu perplexe.
Finalement, tandis qu’Harlock détaillait comment le Père Noël avait sauvé un groupe de lutins stupides d’une horde de loups enragés avec seulement deux raquettes de ping-pong, le gros Tonio et sa bande firent irruption dans la salle.
Deux coups de pistolaser tirés en l’air déclenchèrent une pluie de plâtre sur le plancher et un concert de piaillements effrayés.
— Merde Tonio, ce n’est pas le moment ! ragea la directrice. Laisse aux petits le droit de profiter de la fête !
— Tu m’auras plus avec tes excuses à deux balles, vieille rombière ! Tu veux me faire croire que t’es fauchée, mais t’arrives à offrir un cadeau à chacun de tes morveux ? J’te l’dis, j’repartirai pas les mains vides cette fois !
Le gros Tonio (il avait une barbe et un manteau noirs, il ressemblait au Père Fouettard, s’amusa Marjan) grimpa sur l’estrade avec un rictus mauvais. Son regard s’attarda sur la hotte et les paquets qui n’avaient pas encore été distribués, puis sur Harlock, qui n’avait pas bougé de son fauteuil et l’observait d’un air impassible.
— J’ai été assez sage pour récupérer tous ces beaux cadeaux, pas vrai Père Noël ? ricana-t-il.
Il y eut un instant de flottement. La menace sous les mots du gros Tonio était parfaitement perceptible, mais était-il judicieux de menacer un Père Noël qui avait combattu un ours avec une canne à pêche, surtout quand il s’agissait d’Harlock ?
Les enfants ne s’y trompèrent d’ailleurs pas : ça avait un instinct redoutable, à cet âge-là.
— Allez-y m’sieur ! Faites-lui comme avec l’ours !
— Je n’ai pas ma canne à pêche, répondit Harlock.
Il n’avait toujours pas bougé. Tonio marqua un temps d’arrêt, probablement confus face à une réaction qu’il ne devait pas rencontrer tous les jours. Puis il grogna (tel l’ours agacé), alla se placer devant Harlock et le toisa de toute sa hauteur. Houlala, songea Marjan.
Le silence fut total pendant cinq bonnes secondes.
Lorsqu’Harlock bougea enfin, ce ne fut pas pour se lever, non. Il se contenta de lancer sa jambe en l’air d’un mouvement sec. La pointe de la botte ferrée s’écrasa dans l’entrejambe de Tonio, qui se plia en deux avec un « aouhaouh » de loup rossé à mort par deux raquettes de ping-pong.
— ‘tain… tu vas… me payer ça… espèce de… aahrmglbhh…
On articulait assez mal avec le canon d’un cosmodragon dans la bouche, constata Marjan avec un détachement clinique. Restait à prier qu’Harlock n’appuie pas sur la détente, cela risquait de ternir un tantinet la magie de Noël.
Elle fit le tour de la salle du regard : les gosses affichaient une expression qu’elle ne pouvait qualifier que de « terreur émerveillée », les éducateurs étaient figés dans la terreur tout court, la directrice était dans l’incrédulité horrifiée et les quatre sbires de Tonio amorçaient une étrange manœuvre de « je ne serai pas le premier à m’enfuir les gars, mais pitié partons d’ici ». Et Harlock s’était levé.
— Vous n’allez donc pas nous fausser compagnie après être entrés si bruyamment ? persifla-t-il.
Comment avait-il réussi à camoufler son sabre à gravité sous son costume ? s’ébahit Marjan quand quatre tirs encadrants stoppèrent net la retraite des sbires.
Toutes les conditions étaient désormais réunies pour un massacre de Noël. Cependant (et à la surprise générale), il semblait qu’Harlock sache parfaitement réfréner ses instincts psychopathes en présence d’enfants. Ou alors son bonnet rouge diffusait des ondes apaisantes, allez savoir…
— Vous avez des plateformes antigrav… comme celle-là, par exemple ? interrogea-t-il abruptement.
Quoi ?
L’appareil que le capitaine désignait de la pointe du sabre avait certainement dû servir à déplacer les tables et les chaises. Il se présentait sous la forme d’une benne d’un mètre cinquante de long pour cinquante centimètres de large.
— Euh… Il y en a trois ou quatre dans la cour, répondit la directrice. Mais que…
— Excellent ! coupa Harlock.
Il exécuta un petit huit avec son sabre. Le mouvement donnait la curieuse impression qu’un Père Noël ayant subi un régime drastique s’essayait à jouer à Marraine la Bonne Fée avec une baguette magique surdimensionnée.
— Okay les mioches, courses de traîneaux ! J’ai justement quatre rennes qui viennent d’arriver !
La suite se noya dans un tumulte brouillon. Les enfants, surexcités, couraient dans tous les sens en criant « ouaaiiis ! », les éducateurs couraient après les enfants « non Jimmy, mets ton manteau avant de sortir ! », la directrice tentait tant bien que mal de garder le contrôle de la situation (et renonça après deux appels au calme que personne ne prit en compte). Harlock, lui, ne perdait pas le Pôle Nord, et il profita du chaos pour désarmer toute la bande à Tonio.
Marjan ramassa prestement les pistolasers et autres poignards à impulsion jetés au sol sur l’incitation muette d’Harlock (on comprenait très vite ce que le capitaine pirate voulait quand il vous adressait son regard de la mort qui tue).
— Mrgnffh, gargouilla Tonio, qui avait toujours un cosmodragon dans la bouche.
Harlock leva un sourcil dédaigneux et repoussa le gangster sur le côté. Puis il s’adressa aux quatres sbires.
— Vous prenez quatre de ces chariots, vous mettez des gamins dedans, vous courez pour pousser. Si un des gosses tombe, vous êtes morts. Clair ?
Un opinement terrorisé lui répondit.
— Euh… Vous êtes sûr ? hasarda la directrice lorsque la bruyante cohorte se déplaça de la salle de spectacle vers la cour.
En tout cas, ses petits pensionnaires étaient ravis. Un circuit s’organisa rapidement, les enfants qui n’étaient pas dans les chariots encourageant leurs camarades à grands cris, tandis que ceux qui avaient embarqué hurlaient « plus vite ! Plus vite ! Plus vite ! » et poussaient des rugissements de joie dès qu’ils doublaient un concurrent.
— J’apprécierais que personne ne finisse à l’hôpital, insista la directrice.
— Ne vous faites pas de souci, ma’am. Les rennes sont bien briefés.
Vous les avez menacés de mort, capitaine, corrigea Marjan intérieurement.
À côté d’eux, le gros Tonio ne savait manifestement plus sur quel pied danser.
— Mrgl pourquoi des rennes ? maugréa-t-il finalement. Pourquoi pas des lutins ?
— Les lutins causent trop d’ennuis, répondit Harlock.
Oui bon ça va, j’ai bien compris que vous me reprochez toute cette histoire, songea Marjan. Elle s’appliqua à simuler l’indifférence. La catastrophe qu’elle avait initialement crainte n’avait pas eu lieu, après tout. Et même avec ce bizarre épisode des rennes, la Fête de l’Hiver de l’IEP s’annonçait comme un franc succès.
Ils s’écartèrent d’un bond pour éviter un chariot en dérapage plus ou moins contrôlé. « Ouaaiiis ! » criaient les enfants. Un succès. Sans l’ombre d’un doute.
— … Combien ? reprit Harlock à brûle-pourpoint.
Tonio se recroquevilla sur lui-même.
— La dette, précisa Harlock. Combien ?
— Soixante-quinze mille crédits, m’sieur… Mais c’est pour le boss, hein ! Pas pour moi !
— Hmm.
Harlock resta silencieux durant une poignée de secondes. Il ne perdait pas une miette des mouvements des rennes, qui couraient toujours en cercle avec leurs chariots.
— Je devrais pouvoir obtenir une ristourne, déclara-t-il enfin.
Oui, avec l’épée de Damoclès qu’était l’Arcadia et le risque toujours présent d’un bombardement orbital impromptu, en général les interlocuteurs d’Harlock se rangeaient assez vite à sa vision toute personnelle des négociations. Marjan avait hâte d’y être, même si elle souhaita ardemment ne pas être mêlée à l’expédition.
Pendant ce temps, Harlock poursuivait sur son idée.
— … Et une fois que les compteurs seront remis à zéro, pour éviter de retomber dans le rouge que diriez-vous de proposer des inscriptions gratuites ?
— Difficile, réagit aussitôt la directrice. Le Conseil Fédéral exige des gages stricts et les inspections sont…
Elle s’interrompit. Le Conseil Fédéral l’avait lâchée, elle l’avait avoué. Elle fixa Harlock. Elle fixa Tonio. Tonio la fixa.
— Vous avez des enfants ?
— Vous accepteriez de me les prendre ?
Un renne s’arrêta dans un crissement de semelles pour décharger sa cargaison piaillante et en recharger une nouvelle.
— Vous feriez ça ? haleta-t-il. Au Bas, les profs IA ne sont plus mis à jour depuis des plombes et débloquent plein tubes… Ma p’tite ne voit rien d’autre que des vids pré-enregistrés depuis deux trimestres. Et j’vous raconte même pas l’ambiance en classe !
Harlock frappait en cadence le cuir de sa botte du plat de son sabre. Marjan ne savait pas quels obscurs mécanismes ce simple bruit (très menaçant au demeurant) réussissait à mettre en branle pour activer une aussi bizarre alchimie de Noël.
Cela aurait pu ne pas tenir. Pourtant, cinq jours plus tard et alors que l’Arcadia avait retardé son départ « pour de dernières vérifications moteurs », Marjan se surprit à constater que « ça tenait ». L’avant-veille, trois spacewolfs s’étaient posés sur le toit d’un building du quartier d’affaires, et une explosion contrôlée avait abouti à une ristourne de soixante pour cent. La veille, Marjan avait entendu Tochiro se plaindre d’un trou dans son budget. Le capitaine s’en fichait. « Tochiro, trente mille crédits c’est à peine un centième du prix de la maintenance d’un spacewolf, considère que je me suis octroyé une commission exceptionnelle ! ». Aujourd’hui, Harlock était à la porte de ce qu’il s’obstinait à appeler « le Yep ». Il avait insisté pour qu’elle vienne avec lui.
— Tout est de ta faute, maudit lutin, s’était-il moqué. Mais je ne t’en veux pas, je me suis bien amusé.
Les rares parents d’élèves ou tuteurs ramenant leurs enfants en classe leur jetaient des regards méfiants – au contraire de leur progéniture, qui avait très bien reconnu leur Père Noël malgré sa cape de pirate.
— Encore merci, m’sieur ! C’était trop super !
La directrice était aux anges.
— Je ne saurai jamais comment vous rendre ce que vous avez fait pour nous.
— C’est Noël, balaya Harlock d’un geste. Et si vous éprouvez des difficultés pour la suite, n’hésitez pas à m’appeler.
Le regard de la directrice se perdit plus loin dans la rue.
— Non je crois… que nous avons trouvé un accord convenable, dit-elle.
Marjan jeta un coup d’œil dans la même direction. Là-bas, le gros Tonio précédait une femme attifée comme une péripatéticienne (ce qu’elle était sûrement), et poussait devant lui deux garçons et une fille dont les tailles s’échelonnaient en escalier. Avec un diplôme d’éducation fédéral, les enfants auraient de meilleures chances de s’en sortir honnêtement que leurs parents, songea Marjan. Oui, l’accord était convenable.
Elle sourit. Qui oserait prétendre qu’Harlock ne possédait aucune sensibilité émotionnelle après ça ? Pas elle, en tout cas.
Lorsqu’ils prirent congé, laissant les éducateurs à leur travail d’éducation, Marjan souriait toujours.
— N’envisage même pas de m’entraîner à nouveau dans une expédition foireuse comme celle-ci, lui dit Harlock.
Elle soutint son regard sombre sans ciller. Hé ! Ce n’était pas lui qui avait parlé « d’équilibrage » ?
— Capitaine, si vous pensez qu’une seule de mes expéditions foireuses va compenser toutes vos missions de merde, vous vous trompez, répliqua-t-elle.
Elle avait fait beaucoup de progrès en confrontation verbale avec le capitaine, ces derniers temps, se rengorgea-t-elle.
Il leva les deux mains en signe de reddition, son célèbre demi-sourire narquois flottant au coin de ses lèvres. Pour être honnête, Marjan ignorait ce qu’elle pourrait bien lui proposer d’autre.
Mais elle était confiante : elle trouverait.
