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Il se stoppa devant les portes. Rien que quelques secondes, tout juste assez pour se donner du courage. Puis il entra. Comme tous les soirs depuis cette affreuse nuit, il était venu la voir. Il le lui avait promis, même si sa promesse s'était perdue dans les limbes de l'esprit brisé de sa soeur et épouse. Et comme tous les soirs, Helaena était prostrée dans un coin de la pièce, un morceau d'étoffe serrée entre les mains. Une couverture ayant appartenu à Jaehaerys. Le coeur d'Aegon se serra en reconnaissant l'objet, alors qu'il se remémorait tous ces soirs où il venait passer un peu de temps avec ses doux enfants avant de disparaître pour la nuit, où il se remémorait son petit garçon s'endormant paisiblement, soigneusement bordé dans son lit avec cette même couverture. Une simple couverture, voilà tout ce qui restait de leur petit garçon car son lit, ses vêtements et même ses jouets avaient été enlevés de la nurserie. Toutes traces de l'existence même de Jaehaerys avaient été effacées, comme s'il n'avait jamais existé.
— Helaena ?
Sa soeur ne lui accorda pas la moindre attention, ne lui accorda pas le moindre regard et continua de fixer le sol d'un air absent, les joues baignées de larmes et des paroles dénuées du moins sens aux lèvres. Pas des dragons. Des rats. Helaena avait tenté de le lui dire, elle avait tenté de l'avertir. Et lui, qu'avait-il fait ? Comme toujours, il ne l'avait pas écoutée. Comme toujours, il ne s'était pas soucié un seul instant de ses craintes. Et voici où ils en étaient. Jaehaerys était mort, assassiné de la plus cruelle des manières. Jaehaera était traumatisée, s'éveillant chaque nuit en hurlant de terreur tout en appelant le prénom de son frère. Et Maelor, bien que trop jeune encore pour pleinement réaliser ce qu'il s'était passé cette nuit là, réclamait chaque jour une mère qui ne pouvait même plus le regarder en face sans se mettre à sangloter ou à hurler. Il prit place par terre à ses côtés, prenant soin de ne pas la toucher. Que cela soit par lui ou par quelqu'un d'autre, Helaena détestait être touchée. Leurs enfants étaient les seuls dont elle tolérait le toucher, et même cela lui avait été arraché. Helaena continuait de psalmodier, et lui écoutait. C'était là tout ce qu'il pouvait faire désormais pour elle désormais. Être présent, même si sa petite soeur ne semblait jamais réellement se rendre compte de sa présence.
— J'ai emmené Jaehaera et Maelor à Fossedragon aujourd'hui. Jaehaera était contente de revoir Morghul, et les Gardiens disent qu'il sera bientôt assez grand pour la porter. Et Maelor... Son oeuf semble s'agiter de plus en plus alors peut-être éclorera-t-il bientôt. Tu leurs manques Hel...
Le plus souvent, il se contentait d'écouter Helaena parler. En silence, comme une bien piètre tentative de s'excuser pour l'avoir si longtemps ignorée. Mais parfois, lui aussi parlait. De tout et n'importe quoi, de l'avancée de la guerre contre leur garce de soeur, des rumeurs entendues au détour d'un couloir, de Songefeu qui se languissait de sa cavalière, mais le plus souvent, il parlait de leurs enfants. Et toujours, il la suppliait de revenir, ne serait-ce que pour eux. Pour leurs enfants, qui avaient toujours besoin de l'amour de leur mère. Pour leur propre mère, qui priait chaque pour elle. Il n'osait jamais la supplier de revenir pour lui, bien trop conscient que la mort de Jaehaerys était en partie de sa faute. S'il s'était assuré que les gardes étaient bien à leurs postes, s'il n'était pas parti s'enivrer jusqu'à l'oubli en compagnie de ses compagnons... S'il avait agit tout autrement, leur petit garçon serait encore en vie.
— Ils veulent seulement le garçon... Pauvre âme... Les rats.
Helaena s'affola brusquement, resserrant un peu plus la couverture contre elle, son regard parcourant frénétiquement la pièce. A la recherche, très probablement, de la moindre queue de rat. Ils veulent seulement le garçon. Cette nuit-là, elle avait été forcée de faire un choix. Forcée de choisir lequel de leurs petits garçons devaient mourir pour payer une dette exigée par leur traîtresse de soeur. Un fils pour un fils. Forcée de choisir, ou voir leur petite fille violée devant ses yeux. Maelor. Elle avait choisi, mais c'était la tête de Jaehaerys qui avait roulé à ses pieds. Pas des dragons. Des rats. L'un des meurtriers de leur petit garçon avait été un chasseur de rats, mais chacun d'entre eux avaient été pendus - sur son ordre - et promptement remplacés des centaines de chats qui erraient désormais librement dans les couloirs.
— Helaena, il n'y a plus le moindre rat dans le Donjon. Personne ne peut plus te faire du mal, je te le jure.
Il s'en était assuré. Mère s'en était assuré. Si le chasseur de rats avait pu bénéficié d'une mort rapide, le second n'avait pas bénéficié d'une telle chance. Forcée d'être témoin des menaces prononcées à l'encontre de sa petite-fille, forcée d'être témoin du meurtre de son petit-fils, Mère avait exigé que le meurtrier de ce dernier soit maintenu en vie le plus longtemps possible pour expier son crime atroce et c'est seulement au terme de sept jours de torture continue que celui-ci fût enfin autorisé à mourir. Cette promesse sembla néanmoins apaiser Helaena, qui cessa de parler pour se mettre à fredonner ce qui fût la berceuse favorite de Jaehaerys. Une berceuse qui sembla également l'endormir puisqu'elle commença bientôt à battre des paupières et à osciller doucement sur place.
— Tu as besoin de repos Helaena, puis-je t'aider à te coucher ?
Helaena continua de fredonner alors même qu'Aegon la prenait dans ses bras, posant même sa tête contre son épaule. Et le coeur d'Aegon se serra un peu plus en réalisant combien sa petite soeur, qui n'avait jamais été bien épaisse, était aussi légère qu'une plume. Sans les efforts de Mère, de Mestre Orwyle et des servantes chargées de veiller sur elle, sa petite soeur aurait d'elle-même cessé de s'alimenter, de dormir et de se baigner. Sans leurs efforts à tous, elle serait déjà morte.
— Aegon ?
La main d'Helaena agrippa la sienne alors qu'il la déposait le plus délicatement possible dans son lit pour la recouvrir de ses couvertures, le regard de cette dernière semblant retrouver un peu d'éclat. Parfois, sa soeur parvenait à redevenir elle-même. Mais cela ne durait jamais plus de quelques minutes, rien que quelques instants avant que son esprit ne retombe dans la folie qui s'était emparée d'elle depuis la mort de leur petit garçon. Des larmes recommencèrent à rouler sur ses joues, alors que les mots s'échappaient précipitamment de ses lèvres.
— Jaehaerys... Je suis désolée, je suis désolée, ils m'ont forcée à choisir... Jaehaerys...
— Ces deux monstres t'ont forcée Helaena, tu n'avais pas d'autre choix. Personne ne te tient responsable de la mort de notre petit garçon. Je te le promets. Ni Mère, ni Grand-père, ni moi.
S'il était en colère, c'était contre son oncle et sa garce de soeur. Contre les gardes et leur absence. Contre lui-même, qui n'avait rien fait, persuadé que sa famille était suffisamment protégé. Mais certainement pas contre elle qui avait été confrontée à un choix impossible : mourir avec leurs trois enfants ou sacrifier l'un d'entre eux.
— Et Maelor, il... Notre fils est beaucoup trop jeune encore pour réellement comprendre ce qu'il s'est passé cette nuit là. La seule chose qu'il comprend, c'est que sa maman se met à hurler dès qu'elle le voit. Reviens Helaena, je t'en supplie. Pour lui, pour Jaehaera !
Ses suppliques restèrent vaines alors qu'Helaena continuait de pleurer sans cesser de s'excuser et de répéter, encore et encore, le prénom de leur fils disparu. Puis sa voix s'éteignit et son regard se perdit à nouveau dans le vide alors qu'elle se recroquevillait sur elle-même, serrant toujours contre son coeur la couverture de Jaehaerys. Son souffle se fit irrégulier, et ses paupières se fermèrent lentement alors qu'elle sombrait dans le sommeil. Un sommeil troublé qui durait aussi longtemps que ses instants de clarté, car il ne se passait désormais plus une nuit sans qu'elle ne s'éveille en hurlant, incapable d'échapper ne serait-ce que pour quelques heures à la folie qui la dévorait.
— Je reviendrais Helaena, je te le promets...
Il le faisait toujours, comme il le lui avait promis.
