Chapter Text
« 09/06
La vérité, c’est que j’ai peur.
J’suis terrifiée à l’idée qu’une fois encore, je sois arrivée trop tard. C’est stupide, je sais. Après tout, ce n’est qu’un énième groupe de musique. Pas le premier, ni le dernier que le monde connaîtra. Et puis, il y a bien plus grave dans la vie, après tout. Il y a toujours plus grave. Je suis bien la première à pouvoir le dire, même si je ne suis pas la plus à plaindre. Je sais. Je sais.
Bref, c’est pas le sujet, pour une fois. Pas aujourd’hui.
C’est déjà arrivé, une fois. Et je m’en remets à peine. Alors, si ça arrive à nouveau, je fais quoi ? J’ai comme l’impression de les trahir, ces trois garçons du New Jersey que je ne verrai jamais en concert. De les trahir en aimant un autre groupe, connu depuis six ans, que j’écoute depuis six ans, mais auquel je ne me suis jamais vraiment intéressée. Sauf qu’aujourd’hui, Liam, Niall, Louis et Harry me rendent heureuse avec leur musique. Ils ne remplaceront jamais Kevin, Joe et Nick, mais ils commencent à sérieusement avoir de l’importance, à me faire sourire quand je n’y arrive plus seule.
Et ce qui me fait mal, c’est que l’histoire est en train de se répéter.
Quand les Jonas Brothers sont entrés dans ma vie, ils étaient à l’aube de leur pause. J’ai attendu trois ans, espérant un jour un concert. Ils sont revenus, ont prévu un album… Qui n’est jamais arrivé. Et hop, c’était fini. J’étais arrivée trop tard, c’était ma faute, j’avais loupé leur apogée en tant que groupe.
Et aujourd’hui ? Aujourd’hui, l’histoire se répète. J’arrive, alors que les One Direction ont annoncé une pause. Cinq albums et tournées en six ans, je comprends qu’ils aient besoin de s’arrêter un peu. Mais… S’ils ne revenaient pas ? Alors que je rêve maintenant de pouvoir un jour les voir et hurler leurs noms avec les autres ?
Ce qui est presque le plus dur, c’est que j’ai l’impression de ne pas être digne d’être leur fan et d’être appelée comme telle. Parce que j’arrive un an après le départ de Zayn, et que c’était celui que j’appréciais le moins. Pourtant, les musiques des quatre premiers albums, sans lui, n’auraient pas eues lieu.
Stupide moi d’il y a six ans, qui se contentait d’écouter leurs chansons sans vraiment comprendre les paroles. »
Refermant son journal, la jeune femme le glissa à sa place, sous son matelas. Elle avait conscience du côté vieillot de la situation : elle avait dix-neuf ans, on était en 2016, et pourtant, elle tenait toujours un journal et le cachait à l’endroit le plus prévisible du monde, comme l’avait fait des milliers de gens avant elle, dans des millions de films stupides qui avaient ensuite influencés la vraie vie. Pourtant, c’était étrangement l’endroit le plus sûr, ou personne n’irait chercher, parce que, justement, plus personne ne tenait de journal à une époque pareille.
Parler était plus difficile qu’il n’y paraissait, pour elle. Elle avait appris à moins dévoiler aux autres ce qui se passait dans sa tête, parce que la vie lui avait enseigné que cela n’apportait pas toujours de bonnes choses. Alors elle ne s’exprimait oralement que lorsque qu’elle était sûre de la personne, et surtout, de ses pensées. Du coup, elle évacuait celles-ci, qu’elle ne pouvait former en paroles concrètes, dans un carnet qu’elle cachait sous son matelas. En réalité, le cacher était plutôt inutile, car au-delà du fait que peu de gens tenaient encore un journal en ces temps et que donc personne ne se douterait immédiatement qu’elle en détenait un, son père était l’unique autre habitant de cette maison, et jamais il n’entrerait dans la chambre de la brunette sans sa permission. Donc, ce carnet ne serait jamais ouvert que par elle, mais le cacher avait un peu le côté rassurant de savoir que ses pensées étaient, davantage encore, en sécurité. Si jamais quelqu’un venait à le lire, elle en était sûre, elle serait renvoyée chez le psy. Non pas que voir un psy était une tare, mais elle avait testé auparavant, et se passerait bien de retenter l’expérience qui ne lui avait clairement pas convenu.
« Zélie jolie ? Tu vas être en retard ! »
Elle sourit dans un automatisme en entendant ce surnom que son père utilisait depuis toujours, un jeu de mot avec leur nom de famille, « Joly ».
En regardant l’heure sur son téléphone, elle lâcha un soupir en constatant qu’il avait raison. Elle saisit sa veste et son sac, et descendit en quelques secondes. Charles lui embrassa la joue quand elle passa devant lui en coup de vent, lui souhaitant une bonne journée, et elle lui rendit la pareille en attrapant une tartine de confiture qu’il lui avait préparé, avant de passer la porte d’entrée, en route pour le lycée.
Les écouteurs enfoncés dans les oreilles, elle grimpa dans le premier tramway qui passait à son arrêt et, sa tartine entre les dents pour avoir ses mains libres, elle envoya un message à sa meilleure amie, comme tous les matins, pour qu’elle la rejoigne dans le bon wagon.
La semaine prochaine, elle passait le bac.
Et après, elle partait pour Londres, pendant trois semaines. Enfin, les meilleures vacances de sa vie allaient commencer, et elle n’avait pas idée d’à quel point celles-ci allaient changer les choses.
