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Morgane ouvrit subitement les yeux, le souffle court. Instinctivement, elle amena sa main sur sa poitrine, là où elle sentait son cœur battre si fort qu’elle n’avait pas besoin du contact pour en être sûre. Elle hésita avant de fermer les yeux puis s’intima d’inspirer puis d’expirer pour se calmer, essayant d’ignorer les mots de Timothée qui cherchaient, une nouvelle fois, à empoisonner son esprit.
Ce n’était qu’un cauchemar, essaya-t-elle de se raisonner. Pourtant les mots, eux, avaient été bel et bien prononcés, aussi douloureux qu’un poignard qu’on remuait. Mais ce n’était pas Timothée, cette fois, qui les lui crachait, non. Ce n’était pas lui qui lui arrachait le cœur violemment avant de piétiner dessus, jusqu’à ce qu’il n’en reste plus rien.
Encore maintenant, Morgane pouvait voir la colère dans les yeux de l’homme qu’elle aimait, voyait toute la rancœur qu’il s’était retenu d’exprimer pendant des mois et qui explosait enfin, à grand fracas et l’emportant dans la déflagration. Tout ça lui avait semblé si réel, qu’elle ressentait encore la souffrance.
Elle ouvrit les yeux lorsqu’elle sentit les larmes commencer à se faufiler sous ses paupières, renifla aussi discrètement qu’elle le pouvait pour éviter de réveiller Léo et se tourna tout en grimaçant. Son regard mit un certain temps avant de se focaliser sur un point et quand enfin, il le fit, Morgane se figea.
Elle crut d’abord à une hallucination. Après tout, elle venait de se réveiller ; ce n’était pas impossible que son esprit décide de continuer à la torturer encore plus, histoire de l’achever comme il se doit. Elle cligna des paupières à plusieurs reprises avant d’accepter ce qu’elle voyait.
Installé sur le fauteuil, près du berceau, Karadec dormait paisiblement, la tête légèrement tournée vers le bébé, et avec pour seule couverture, sa veste trop légère pour être efficace. Morgane plaça ses mains liées entre l’oreiller et sa tête tandis qu’un sourire attendri étira ses lèvres et que son cœur, soudainement apaisé, se gonfla. L’image de lui qu’elle avait eu il y avait encore quelques minutes s’éloigna enfin.
Il était resté, et ce, malgré qu’elle lui ait dit qu’il pouvait rentrer chez lui.
Quelques heures plus tôt, alors que Timothée était parti qu’elle lui ait ordonné de quitter la chambre et sa vie par la même occasion, Karadec était venu la voir, son regard brillant d’une joie inexpliquée. Morgane avait mis du temps à remarquer sa présence, emportée dans la spirale inextricable des propos de Timothée, remettant en doute toutes ses certitudes. Lorsqu’elle avait levé les yeux vers Karadec, il avait compris et elle avait vu, dans son regard, une colère presque inédite. Pourtant, elle l’avait déjà vu énervé, mais jamais comme ça. Il serait très certainement allé tuer Timothée si elle lui avait dit ce qu’il s’était passé. Essayer de lui assurer que ce n’était rien avait été une tâche compliquée, encore plus que d’essayer de le faire changer de sujet, mais elle y était parvenue. Et puis, il lui avait annoncée, avec une joie qu’il ne pouvait plus contenir, que ce qu’ils avaient espéré depuis des mois, était maintenant leur réalité : il était le père biologique de Léo.
Morgane n’y avait pas cru d’abord. Comment aurait-elle pu quand tout avait joué en la défaveur de Karadec ? Comment aurait-elle pu quand elle savait qu’elle ne méritait pas qu’il soit le père qu’elle avait choisi pour son fils ? Et pourtant, une part d’elle, qui avait grandi de secondes en secondes, avait su qu’il disait vrai.
Karadec, son coéquipier, son ami, un de ses piliers, l’homme dont elle était éperdument amoureuse, était le père de son enfant. Et il semblait en être heureux.
Repoussant sa couverture, Morgane s’assit prudemment, se mit sur ses pieds avant de se diriger vers le placard duquel elle sortit un plaid. Ensuite, elle se tourna vers Karadec et plaça le tissu sur lui, veillant à ce que son cou soit suffisamment couvert. Il bougea légèrement avant de soupirer de contentement avec un sourire. Pendant quelques instants, Morgane s’autorisa à l’admirer, résistant à l’envie de caresser tendrement son visage. Au lieu de ça, elle laissa son regard tracer chacun des traits de ce dernier, cherchant à les ancrer dans son esprit, comme s’il allait disparaître un jour.
Ses doigts continuaient de la démanger lorsque les mots de Timothée revinrent l’attaquer et avec eux, se joignirent toutes les fois où elle avait blessé Karadec. Comme son ex, il avait toutes les raisons de ne pas vouloir d’enfant avec elle.
- J’ai foutu ma vie en l’air pour vous ! lui avait-il crié douloureusement quelques mois auparavant.
Et il continuait à le faire pour elle, pensa-t-elle tandis qu’elle sentait les larmes lui piquer les yeux. Avant qu’elle ne puisse se reculer, Karadec ouvrit les siens doucement puis tourna la tête vers elle. Encore assommé par le sommeil, le regard de celui-ci tarda à se poser vraiment sur elle, tandis qu’elle resta figée, son visage si proche du sien. Lorsqu’elle le vit froncer les sourcils, Morgane sortit enfin de sa torpeur, cligna des paupières et se recula d’un pas.
- Morgane ?
Elle n’eut pas le temps de lui répondre qu’il se mit à regarder la couverture qu’elle venait de lui mettre et quelque chose passa dans ses yeux rapidement. Morgane en profita pour renifler et essuyer ses larmes.
- Euh… je… je voulais pas vous réveiller, fit-elle pitoyablement. Rendormez-vous, Kara.
Celui-ci garda son regard rivé sur elle, l’air confus, puis il se redressa légèrement, ses sourcils trahissant son inquiétude qui semblait grandir de seconde en seconde.
- Qu’est-ce qu’il se passe ? demanda-t-il sur un ton qui faisait un peu trop papillonner le cœur de Morgane. Y’a un problème ? Vous voulez que—
Karadec se redressa un peu plus et amena une main vers elle. Morgane se recula, sans affronter son regard.
- Et j’ai pas choisi d’avoir un enfant avec toi ! avait hurlé Timothée quelques heures plus tôt.
Karadec non plus n’avait pas non plus choisi d’en avoir un avec elle, songea-t-elle douloureusement, en revoyant la colère qui avait marqué son visage dans son cauchemar. Et pourtant, il était là, dans cette chambre, près du bébé qu’ils avaient eu ensemble alors qu’eux-même ne l’étaient pas. Morgane ne pouvait pas le laisser gâcher sa vie, une fois de plus, pour elle. Ce n’était pas avec elle qu’il devrait avoir un enfant. Il devrait en avoir un avec quelqu’un qu’il aimait, quelqu’un de stable, quelqu’un qui n’allait pas constamment le foutre dans la merde. Tout ce qu’elle n’était pas et ne serait jamais.
- C’est rien, Karadec, lui assura-t-elle avec un sourire qu’elle espérait convaincant, tout en évitant de le regarder. Je vais bien, Léo va bien. Rendormez-vous.
Karadec ne semblait pas la croire.
- Morgane…
Quelque chose dans sa voix lui fit lever la tête et croiser son regard qu’elle ne quitta pas, malgré ce qu’elle y voyait, même lorsqu’elle s’assit sur le lit. Ses mains se mirent à jouer nerveusement entre elles, triturant ses faux ongles, tandis que Karadec s’avança un peu plus dans son fauteuil.
- C’est rien, Kara, répéta-t-elle. J’ai juste fait un cauchemar, ça arrive.
Karadec se redressa un peu plus et réajusta la couverture en conséquence. Morgane dévia son regard, même si elle avait une envie furieuse de l’observer.
- C’est par rapport à ce qu’il s’est passé avant que j’arrive tout à l’heure ?
Comment arrivait-il à la percer à jour aussi facilement ? se demanda-t-elle.
- C’est rien, je vous dis, réitéra-t-elle.
- Morgane.
Cette fois, son ton ne laissait absolument aucun doute sur le fait qu’il savait qu’elle mentait. Morgane croisa son regard qui l’ui intimait, avec douceur, néanmoins, de lui dire la vérité.
- Vous… vous êtes sûr que vous voulez toujours être le père de Léo ?
Si la question sembla l’étonner, puis l’offusquer, il ne laissa pas beaucoup de secondes s’écouler avant de s’exclamer :
- Évidemment, Morgane !
Cette dernière était un peu surprise par son ton.
- Pourquoi vous me demandez ça ? demanda-t-il ensuite plus doucement.
Morgane haussa les épaules.
- Pour rien, répondit-elle.
Elle entendit Karadec expirer par le nez, ce qui la fait lever timidement les yeux. Puis, elle le vit se débarrasser de la couverture qu’elle lui avait mise ainsi que de la veste, jeter un coup d’œil à Léo en souriant avant de se diriger vers elle. Il s’était déjà bien attaché au bébé, pensa-t-elle. Elle se décala légèrement lorsqu’elle comprit qu’il comptait s’asseoir à côté d’elle. Une fois qu’il fut installé, Morgane détourna le regard et fixa l’endroit qu’il avait quitté, tout en s’efforçant d’ignorer la chaleur qui émanait de lui et qui lui donnait envie de se blottir tout contre lui et de ne jamais le lâcher. Une petite voix, qu’elle aurait aimé faire taire, lui chuchota que si elle le faisait, Karadec voudrait qu’elle le laisse partir.
- Morgane, je vous connais, fit-il doucement.
Morgane se hasarda à le regarder à travers ses cils. Son expression et son regard étaient tendres. Pendant un instant, elle oublia qu’ils n’étaient que collègues qui venaient d’apprendre qu’ils étaient parents tous les deux.
- Vous allez pas être juste le père de Léo, Karadec, fit-elle. Vous allez être le père de mon fils.
Karadec fronça de nouveau les sourcils avant qu’ils ne se détendent.
- Je sais, Morgane.
- Ça veut dire que… je vais être dans votre vie, clarifia-t-elle.
- Je sais.
Elle ne put s’empêcher de rire.
- Y’a quelques mois, vous pouviez tellement plus me piffer que vous avez demandé une mutation dans mon dos juste pour plus m’avoir dans les pattes et vous pourrir la vie, Karadec, lui rappela-t-elle. C’est quoi qui a changé ?
Cette fois, ce fut lui qui détourna le regard.
- Je… je sais pas, avoua-t-il au bout d’un moment. Tout ce que je sais, c’est que… je compte pas partir, Morgane.
Morgane ignorait ce qui faisait gonfler son cœur. Était-ce le ton qu’il avait utilisé ? Ou encore la façon dont il avait planté son regard dans le sien et ce qu’elle y voyait ? Quoi qu’il en était, elle savait que c’était Karadec le responsable.
- Vous dîtes ça maintenant, mais je vous connais aussi, hein, rétorqua-t-elle sur le ton de la plaisanterie.
Il haussa les sourcils.
- À la première merde que je vais faire, vous allez me faire la gueule dans le meilleur des cas, ajouta-t-elle.
- Faire la gueule, c’est différent de partir, Morgane.
- Avec vous…
- Je partirai pas, Morgane, lui assura-t-il fermement. Ni maintenant, ni plus tard, c’est clair ?
- Si je dis non, vous allez m’engueuler ? demanda-t-elle en esquissant un sourire.
- Probablement, répondit-il avec un sourire. Je sais dans quoi je m’engage, Morgane. Et je reviendrai pas dessus.
- Vous êtes sûr ?
- Aussi sûr que je vous—
Il s’interrompit, les yeux écarquillés puis se racla la gorge.
- J’en suis sûr, Morgane, fit-il en souriant.
Morgane lui rendit son sourire avant de croiser son regard.
- Vous alliez dire autre chose, remarqua-t-elle.
Karadec secoua vivement la tête, un peu trop vivement d’ailleurs.
- C’était ce que j’allais dire.
- Mouais, renchérit-elle en plantant son index dans ses côtes. Vous alliez dire autre chose, avouez-le.
- Je vois pas de quoi vous par—
Des petits bruits, qui se transformèrent en pleurs saccadés, provenant du berceau commencèrent à se faire entendre, interrompant la réponse de Karadec.
- Sauvé par le fiston affamé, fit-elle, avant de commencer à se lever.
- Laissez, dit-il en posant sa main sur la sienne. Je vais vous l’amener.
Mais Morgane ne l’écoutait plus. Alors qu’elle le voyait se lever pour aller chercher Léo, elle resta néanmoins figée par ce contact bref, dont elle continuait à sentir les effets en elle. Au bout de quelques secondes, en l’entendant parler au bébé, elle sortit de sa torpeur et son regard se posa sur le duo père-fils.
Même si le bébé se tordait pour exprimer son mécontentement, Karadec ne sembla pas déstabilisé lorsqu’il le prit, avec tendresse, dans ses bras. Il blottit le nourrisson contre lui et leur fils—son cœur manqua un battement en y pensant—se calma un peu. Morgane garda son regard rivé sur lui, incapable de s’en détourner, captivée par la scène qui se jouait sous ses yeux. Karadec se retourna et elle ne put s’empêcher de sourire avant de tendre les bras pour accueillir Léo. Ce n’était qu’à ce moment-là qu’elle accepta de décrocher son regard de son coéquipier pour le poser sur leur bébé.
Karadec, quant à lui, n’avait pas quitté des yeux ce dernier, l’observant avec l’émerveillement et la tendresse d’un nouveau papa. Il tendit son index vers le nourrisson et l’enfant l’attrapa presque aussitôt, l’enfermant dans sa petite main, avant de l’amener à sa bouche. Morgane leva les yeux vers le pas-si-jeune-père, redoutant qu’il réagisse. Connaissant la bestiole, nul doute qu’il retirerait vivement son doigt de la future emprise un peu moite du bébé. Contre toute attente, il laissa faire Léo avec un air attendri. Un peu surprise, Morgane roula des yeux, en souriant. Le gosse aurait pu bouffer le bras de son père qu’il aurait rien dit, elle était sûre. Karadec aurait très certainement donné l’autre bras.
- C’est qui qui a faim ? demanda-t-elle au bébé en reportant son attention sur Léo.
Elle cala ensuite correctement le bébé contre elle, avant de lever une de ses mains puis de la poser autour du poignet de Karadec. Le simple contact fit papillonner son cœur soudainement, lui coupant brièvement le souffle. Sans qu’elle ne sache comment, elle réussit à se ressaisir.
- Papa se mange pas, Léo, sermonna-t-elle doucement avant d’essayer de retirer l’index de Karadec.
Lorsque Morgane parvint à le faire, elle croisa involontairement le regard de Karadec qui semblait être ému d'avoir été appelé "Papa". Si Morgane devait être honnête, le référer ainsi faisait papillonner son cœur d'une manière un peu trop agréable. Elle lui sourit et il le lui rendit, avant qu’elle ne le voit sortir son sempiternelle gel hydroalcoolique pour se désinfecter les mains. Morgane secoua la tête avant de commencer à relever son tee-shirt. Il se redressa presque aussitôt
- Vous voulez que… ? demanda-t-il en faisant signe vers la porte la plus proche.
Morgane roula des yeux.
- Non mais Kara ! s’exclama-t-elle. Vous allez pas faire votre prude alors que vous mâtez mes nibards à longueur de journée !
- Quoi ? Mais pas du tout !
- Mais oui, bien sûr… De toute façon, va falloir vous habituer parce que vous allez voir ça pendant un certain temps.
Karadec ouvrit la bouche comme s’il était sur le point de répondre avant de se raviser. Pendant qu’elle positionna correctement Léo puis ajusta son sein pour qu’il puisse saisir le têtontéton, elle vit Karadec essayer de regarder partout sauf elle, semblant hésiter entre s’asseoir à nouveau près d’elle ou sur le fauteuil. Lorsqu’il croisa enfin son regard, elle lui indiqua de s’asseoir là où il était tout à l’heure. Silencieusement, il lui demanda si elle était sûre et d’un haussement de sourcil, elle lui répondit que oui. Elle soupira intérieurement.
- Bon, Kara ! s’écria-t-elle agacée, tout en grimaçant lorsque Léo tira un peu fort. Vous vous asseyez, oui ou merde ?
Morgane le défia du regard de dire quoi que ce soit avant de pointer du menton la place qu’il avait occupée avant que Léo ne pleure. Il la fixa, semblait-il pour la bonne mesure, avant de souffler, de regarder brièvement Léo, puis de faire ce qu’elle avait dit.
- Ah beh enfin ! fit-elle en le regardant.
Morgane reporta ensuite son attention sur le bébé, tout comme Karadec, dont les yeux déviaient de temps en temps vers elle pendant qu’elle allaitait Léo. Lorsque leurs regards se croisaient, ce qui arrivait de plus en plus vers la fin de tétée, Morgane ne pouvait s’empêcher de lui rendre le sourire qu’il lui adressait. Léo accroché à son sein lui permit d’ignorer les papillons qui virevoltaient dans son ventre à chaque fois que Karadec la regardait.
- Vous alliez dire quoi tout à l’heure, du coup ? insista-t-elle après quelques minutes, en détachant Léo avant de lui essuyer un peu la bouche.
Cela fit sortir Karadec de sa transe car il secoua la tête et son regard changea. Morgane ne se laissa pas le temps de savoir ce qu’elle y voyait avant de lui demander d’un signe de la main de lui passer la petite serviette sur la table de chevet. Il fronça les sourcils tout en lui tendant, avant de s’asseoir.
- De quoi ?
Elle leva les yeux au ciel, s'essuyant puis en redescendant le tee-shirt. Positionnant à nouveau Léo correctement, elle répondit :
- Quand je vous ai demandé si vous étiez sûr, vous alliez dire autre chose.
À nouveau, Karadec secoua la tête tandis qu’elle lui jeta sur l’épaule la serviette puis lui donna Léo. Il la regarda, surpris, en accueillant le bébé dans ses bras.
- Eh oh, vous croyez pas que je vais tout faire non plus ? fit-elle à sa question silencieuse.
Une nouvelle fois, il ouvrit la bouche comme s’il s’apprêtait à répondre avant que ses yeux ne glissent vers le bébé.
- Alors ? demanda-t-elle tandis qu’il amena doucement le bébé contre son épaule.
Morgane ne put s’empêcher de noter qu’il veillait à ce que la position de ses mains soient correctes, lui lançant parfois des regards emplis de doute auxquels elle répondit en hochant la tête. Il se débrouillait bien, remarqua-t-elle tout en souriant. Bien mieux que Ludo quand Eliott était né. C’était étrange, maintenant que Morgane y pensait. Quatre ans auparavant, lorsqu’il l’avait engueulée parce qu’elle avait eu le malheur d’avoir ramené Chloé avec elle sur une scène de crime, elle n’aurait jamais imaginé qu’il puisse être le père d’un de ses enfants ou père tout court. Morgane avait toujours interprété ses colères contre elle quand elle amenait les enfants comme une allergie à ces derniers. Pourtant, elle l’avait vu plutôt bien gérer les jeunes témoins ou victimes, certes avec la timidité de celui qui ne fréquentait pas souvent les enfants, mais il s’en sortait.
Le voir ainsi, avec un petit bébé dans ses bras, leur bébé, le voir si bien s’adapter à ce rôle de père qu’il était prêt à accepter même si elle était la mère, fit gonfler son cœur.
Morgane n’aimait pas vraiment avoir tort, mais cette fois, elle était heureuse que ce soit le cas.
- Alors quoi, Morgane ? répondit-il avant de tapoter légèrement le dos de Léo.
La voix de l’élu de ses pensées—et de son cœur—l’extirpa de ces dernières. Elle mit quelques secondes avant de se rappeler à quoi il faisait allusion avant de laisser échapper un grognement de frustration lorsqu’elle vit un éclat de malice dans les yeux de Karadec.
- Rah ! s’exclama-t-elle. Laissez tomber ! Vous m’énervez !
- J’ai dit ce que j’avais à dire, Morgane, répondit-il d’une voix qui l’agaça.
Morgane expira bruyamment et détourna son regard avant de croiser les bras violemment contre sa poitrine puis de grimacer de douleur. Du coin de l’œil, elle vit Karadec continuer à tapoter le dos de Léo jusqu’à ce qu’un petit rôt s’en échappe. Elle se tourna vers eux, ne pouvant s’empêcher de sourire en voyant le pas-si-jeune-père regarder le bébé avec tendresse. Ce dernier tourna la tête vers son père, ouvrant et fermant ses petits poings au même rythme que sa bouche. Morgane suivit du regard Karadec qui fit basculer Léo avant de le blottir tout contre lui.
- Pas mal, souffla-t-elle impressionnée.
Le père de son enfant leva les yeux vers elle. Pendant quelques instants, aucun ne dévia son regard, comme si une force invisible les en empêchait. Quelque chose dans celui de Karadec fit battre la chamade au cœur de Morgane, si fort qu’elle avait l’impression que Karadec pouvait l’entendre. Sa respiration se saccada lorsqu’elle vit les yeux de ce dernier se poser sur ses lèvres et elle l’imita inconsciemment. Il se rapprocha doucement, millimètre par millimètre, tandis que le rythme cardiaque de Morgane s’affola encore plus. Elle n’était pas certaine que ça soit préconisé mais elle s’en fichait. Là, si tout allait bien—et elle ne voyait pas ce qui pourrait aller mal—, tout ce qu’elle avait souhaité depuis qu’il était revenu allait se réaliser quelques secondes plus tard. Quand leurs lèvres se touchèrent enfin, timidement, elle crut que son cœur allait exploser, encore plus lorsqu’elle sentit sa langue contre la sienne, et que le baiser s’intensifia. Veillant à ne pas écraser le bébé entre eux, elle s’approcha un peu plus de Karadec, passant ses bras autour de sa nuque avant de caresser du pouce cette dernière.
Comme d’un commun accord, ils rompirent le baiser, légèrement essoufflés, sans pour autant s’éloigner l’un de l’autre. Morgane jeta un coup d’œil à Léo entre eux qui commençait doucement à s’endormir avant de reporter son attention sur Karadec.
Elle se remémora soudainement ce qu’il s’était interrompu à dire. Elle se recula légèrement sous le choc et resta silencieuse pendant de longues secondes.
- Kara, vous alliez pas dire que vous…
Le reste de sa phrase se perdit dans le regard de Karadec. Ce dernier haussa innocemment les épaules, même si elle voyait la confirmation dans ses yeux.
- Comme je vous l’ai dit, j’ai dit ce que j’avais à dire.
Morgane détestait cet homme autant qu’elle l’aimait. En guise de réponse, elle s’empara tendrement des lèvres de Karadec, sentant contre les siennes, la promesse silencieuse qu’il lui faisait.
