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Calamity Jane

Summary:

« On me nomme "Calamity", parce que je fais des ravages partout où je passe, mon chou… » Marjan n’aurait jamais imaginé être un jour témoin d’une telle conversation. Et pourtant, c’est elle qui est à l’initiative de cette mission ! Reste maintenant à freiner les ardeurs meurtrières du capitaine. Pour un simple sauvetage, il n’est peut-être pas utile de tout faire péter, pas vrai ?

Work Text:

Disclaimers : le titre n’est pas à moi, mais le capitaine apprécie tout de même la blague.

Note chronologique : à placer quelques semaines après « Lutinerie ». Il est par ailleurs nécessaire d’avoir lu « Qu’en pense-t-il ? » avant de commencer. Et puis tant qu’à être là, faites-vous toutes les fics avec Marjan aussi, hmm ?

Note de l’auteur : j’avoue m’être grandement appuyée sur « Comme un parfum dans l’air » pour la construction de l’intrigue (vous pouvez aller (re)lire cette histoire aussi).

 

 

« Non aucun problème, je m’en occupe. »

Marjan se demandait encore quelle mouche l’avait piquée. L’envie de se démarquer des autres filles de l’équipage ? La jalousie qu’Astéria soit « la petite cheffe », Cody « la tête brûlée », Blue « la jolie poupée » et que pour elle les gars se contentent de hausser les épaules et de dire « Oh Marjan ? Elle est gentille mais un peu transparente, non ? »
Elle ignorait quel avait été le déclencheur : le fait que personne ne se soucie d’elle, les reniflements méprisants quand elle avait timidement avancé « et si on entrait pour voir ? », ou bien son avis qui avait été balayé – encore – comme quantité négligeable. « Si aucun d’entre vous ne veut se bouger le cul, alors moi j’y vais ! » s’était-elle énervée. Astéria avait tenté de la raisonner. Elle s’était entêtée. « Je n’en occupe. »

À présent que sa colère était retombée, son coup de gueule lui apparaissait tel qu’il était : d’une témérité sans nom. Pour autant, devait-elle se dédire ?
« Je m’en occupe. » Elle fit la moue tout en fixant la double porte face à elle. Elle s’en occupait, d’accord, mais elle n’avait jamais prétendu s’en occuper seule.
Elle disposait donc d’une alternative qui, elle en était certaine, n’était pas accessible aux autres : tricher.

Elle déglutit néanmoins avant d’actionner l’interphone. Il existait « un arrangement », mais était-il toujours en vigueur ?

— Oui entrez !

Trop tard pour reculer. Marjan serra le poing. « Aucun problème. » Pff, quelle blague.

Les quartiers du capitaine l’impressionnaient toujours. Le bureau était vide, à l’exception d’un bureau justement, et Marjan se sentait comme un condamné à l’ouvert d’un interminable couloir à chaque fois qu’elle franchissait la porte. La distance jusqu’au bureau n’était pourtant pas exceptionnelle, mais les jeux de perspective – et le stress inévitable – trompaient invariablement ses perceptions.

— Qu’est-ce que tu veux ? interrogea Harlock.

La rudesse n’était que de façade, se répéta Marjan tandis qu’elle s’avançait. Elle le savait, elle l’avait constaté auparavant, toutefois le premier contact restait toujours… compliqué.
Elle passa nerveusement la langue sur ses lèvres sèches. Harlock appréciait quand ses interlocuteurs allaient droit au but. Allez, on se lance ! s’encouragea-t-elle in petto.

— Vous vous souvenez quand vous m’avez parlé d’équilibrages de missions, capitaine ?

Silence. La grimace qui tordit brièvement la bouche d’Harlock indiqua à Marjan qu’il l’avait parfaitement comprise. Personne n’évoquait les « missions moufette », mais le sujet tracassait tout de même Harlock qui lui avait proposé il y avait peu « un arrangement ». Des équilibrages de missions, donc.

— Tu es venue me proposer une autre expédition foireuse pour compenser mes missions de merde ?

Marjan se détendit légèrement. La curiosité d’Harlock était éveillée, il ne l’avait pas foutue dehors, feu vert.

— Exactement, capitaine. Delhi n’est pas rentrée et l’appareillage est prévu demain, alors…

L’expression d’Harlock s’assombrit. Le sujet le contrariait, c’était évident.

— Elle a envoyé un message. Tout le monde à bord est libre de quitter l’Arcadia quand bon lui semble.

Tout le monde est libre… Oui, justement.

— Capitaine, on n’est même pas sûr que le message vient de Delhi.
— J’ai demandé à Tochiro de vérifier, répliqua Harlock. Ce n’est pas de l’IA, et le code de traçage correspond bien à celui de Delhi.

Le visage du capitaine pirate restait fermé. Cette affaire ne lui plaisait pas, devina Marjan, mais il se trouvait paradoxalement lié par la seule règle du bord qu’il ait officiellement édicté : tout le monde était libre. Libre d’agir à sa guise, libre de se battre ou non, libre de choisir ses tâches à bord. Libre d’aller et venir.
Elle redressa le menton. Ils étaient des pirates, c’était dans leurs gènes de contourner les règles, non ?

— Ça vous dirait qu’on aille quand même vérifier que tout est okay pour elle, capitaine ?

Harlock se pencha en avant sur son bureau, coudes posés sur le plan de travail, mains jointes en pyramide.

— Je ne ramènerai pas de force quelqu’un qui a exprimé son envie de ne pas revenir. Cela irait à l’encontre des principes fondamentaux de l’Arcadia.
— Elle a peut-être envie de revenir, capitaine, insista Marjan. Peut-être qu’on l’a forcée à envoyer ce message. Peut-être qu’elle a besoin d’aide.

Harlock secoua la tête.

— Ce ne sont pas les retours que j’ai eus, mais si tu as d’autres infos…

Une ouverture. Marjan s’engouffra dedans.

— Vous savez où pointait sa dernière position, capitaine ? Elle était à la Maison des Plaisirs ! Et, euh… Je ne l’ai pas vue ressortir ! Personne ne l’a vue !

Elle avait décliné quand Delhi lui avait proposé d’entrer avec elle, et elle n’avait cessé de se demander s’il eut mieux valu qu’elle l’accompagne. À deux on peut s’épauler, à deux on est moins vulnérable… La culpabilité la rongeait depuis lors, d’autant plus que tout le monde à bord semblait vouloir dédramatiser la situation. « Elle s’est trouvé une vocation », avaient ricané les gars. Marjan avait peu goûté l’humour.

Harlock la fixait avec une intensité dont lui seul était capable.

— Et donc tu veux aller vérifier, statua-t-il. Avec moi.
— Oui capitaine. Parce que si Delhi a besoin d’être sauvée c’est mieux que je ne sois pas toute seule, vous voyez…

À deux on est plus fort.

Le silence qui suivit s’éternisa. N’importe qui d’autre l’aurait déjà traitée de paranoïaque et se serait moqué de ses angoisses irraisonnées, mais ce n’était pas le genre d’Harlock – notamment parce que personne ne pouvait se montrer plus paranoïaque qu’Harlock, et que vu sa mine, il s’était sûrement posé les mêmes questions qu’elle au sujet de Delhi.
Finalement, au bout de secondes qui parurent à Marjan des heures, Harlock se renversa sur le dossier de son fauteuil avec un demi-sourire et croisa les mains derrière la tête.

— Je ne dirai pas oui avant que tu ne m’expliques en quoi cette expédition est foireuse.

Ah. Marjan étudia l’option de répliquer que lui ne s’embarrassait pas de détails avant de la traîner dans ses missions de merde, donc pourquoi devrait-elle de son côté lui clarifier ses expéditions foireuses ? Hmm… Peut-être la prochaine fois ?

— Alors d’abord capitaine, la Maison des Plaisirs est non mixte.

Harlock leva un sourcil sans rien dire. Son demi-sourire n’avait pas quitté ses lèvres. Certainement s’imaginait-il une entrée en force, une exhibition de cosmodragon et des explosions partout. Hélas pour lui, elle n’avait jamais été fan des explosions partout et elle avait une autre idée.

— Vous avez gardé la robe ?

Elle n’avait pas besoin de préciser à quelle robe elle pensait. Il savait. Son sourire se figea sur un rictus que, chez n’importe qui d’autre, on aurait pu qualifier « d’effaré ». Marjan l’observa ouvrir la bouche à plusieurs reprises sans parvenir à sortir un son, tandis que son œil unique resté écarquillé de stupeur.

— Ah je… euh… tu…

Voir le célèbre capitaine Harlock perdre contenance était une expérience en soi. Peu pouvaient s’en prévaloir, mais Marjan possédait… un certain palmarès en la matière. Elle attendit donc en silence une réaction intelligible. Harlock se reprenait vite, en général.

— Okay j’admets, c’est foireux, répondit-il finalement.

Il se leva, fit le tour du bureau, plongea son regard dans le sien. Marjan ne cilla pas – du moins, pas tout de suite. Elle avait l’avantage de l’argumentaire, et puis elle commençait à avoir l’habitude des duels de regards avec le capitaine.

— Tu veux que j’entre dans un établissement non mixte en robe, énonça Harlock.

Il semblait avoir quelques soucis pour intégrer l’idée.

— Oui voilà, capitaine. Pour la discrétion. C’est juste une petite vérification. Parce qu’on n’est pas sûrs, pour Delhi.

Le regard d’Harlock resta posé sur elle le temps d’une inspiration crispée, avant qu’il ne lève les yeux au plafond en se détournant. Hé ! Ça c’était presque une victoire de duel de regards, dites donc !

— Je ne risque pas d’être discret avec cette robe, grommela-t-il.
— Ah vous l’avez gardée, alors ?

Il fit quelques pas nerveux tout en fourrageant dans ses cheveux.

— Oui je l’ai, admit-il à contrecœur. Mais je, euh… Je n’ai pas de truc pour les yeux, là… Le mascara… Et je ne sortirai pas d’ici en robe !

Ça devait signifier « accord pour le plan foireux », déduisit Marjan. De fait, Harlock lui indiqua des coordonnées à l’écart de l’astroport, et il lui donna congé tout en continuant à marmonner « discret… comment veux-tu que je sois discret ! ».
Il aurait pu l’envoyer au diable vauvert et ne jamais se montrer au rendez-vous, mais Marjan avait beaucoup appris de ses missions de merde avec le capitaine et elle demeura relativement confiante tandis qu’elle patientait à l’ombre d’un vieux conteneur rouillé.

— Navré du retard, j’ai eu du mal à remettre la main sur le p’tit chapeau à voilette, annonça Harlock lorsqu’il surgit derrière elle.

Il tenait un sac à la main, duquel dépassait du tissu satiné et des volants de dentelle rouge. Son expression était moins résignée que ce à quoi Marjan s’était attendue. N’y avait-il pas, au contraire, une pointe d’impatience joyeuse au fond de la prunelle marron ?

— Et j’espère que tu as gardé ta robe, ajouta-t-il avec un sourire carnassier.

Marjan mit les poings sur les hanches et tenta de calquer son sourire sur le sien.

— Bien sûr capitaine. Vous pensiez que je vous aurais laissé faire la pute tout seul ?

La vulgarité de la réponse arracha un ricanement à Harlock. Il s’abstint cependant de renchérir et utilisa un décodeur phonique pour déverrouiller le conteneur, lequel se révéla être une planque plutôt bien achalandée (elle était même équipée d’une douche).

— On n’en parle pas, reprit Harlock.

Il ne parlait pas de la planque. Ça vous fait plaisir de vous mettre en robe, capitaine ?

— On n’en parle pas, répéta Marjan.

Elle ne tenait pas à perdre le privilège de faire des missions avec Harlock, fussent-elles de merde. L’essentiel, c’était le prestige qu’elle retirait de leur réussite, non ? Qui donc se préoccupait des détails ?

Les deux robes étalées sur deux chaises étaient aussi peu leur genre que la première fois où Marjan s’était retrouvée en leur présence. Trop de froufrous, trop de dentelles, trop d’échancrures aguicheuses, trop poule de luxe.

— Tu es au courant que j’ai quand même pris la peine de me raser les dessous de bras pour satisfaire à tes conneries ?

Harlock râlait tandis qu’il s’habillait. Marjan était certaine qu’il s’amusait en réalité comme un gosse. Elle ne le taquina toutefois pas à ce sujet. Elle parvenait à mieux discerner ses variations d’humeur après tout ce temps passé à faire des missions de merde ensemble, mais bon… On parlait de quelqu’un qui était communément qualifié de « dangereux psychopathe », y compris par son cercle proche. Fallait rester prudent, tout de même.

Elle termina de s’habiller quelques minutes après Harlock (il s’était entraîné pour être aussi rapide, ou quoi ?). Le capitaine pirate profitait de son avance pour tester son équilibre sur ses talons aiguilles. Il vacillait un peu.

— Tu penses que je devrais ajouter du rembourrage sous le bustier ? lui demanda-t-il. Je suis plate comme une limande !

Euh…
Marjan le détailla de haut en bas. La robe bustier asymétrique à froufrous rouges et noirs s’adaptait remarquablement bien à sa morphologie, et le résultat était tout aussi déstabilisant à regarder que la première fois qu’elle l’avait vu dans cette tenue.

— Bah moi non plus je n’ai pas beaucoup de poitrine, capitaine. Croyez-moi, ça ira très bien comme ça.

Le corset était ajusté de telle sorte qu’Harlock paraissait même avoir plus de poitrine qu’elle, s’aperçut-elle. Ce n’était évidemment qu’une illusion d’optique, mais c’était malgré tout vaguement vexant.

— On va plutôt passer à l’étape deux, décréta-t-elle en brandissant un sèche-cheveux de la même manière qu’elle aurait tenu un blaster.

Elle avait pris soin d’emporter tout le nécessaire à brushing : brumisateur, laque à cheveux, brosses de tailles diverses… elle avait même déniché un fer à lisser. Pas pour elle, qui entretenait minutieusement sa coupe courte à la garçonne, mais une autre personne dans cette planque arborait une crinière anarchique qui aurait fait pleurer de désespoir le coiffeur le plus endurci.

— Ils sont plus longs que la dernière fois, non ?
— Ça fait un bout de temps que je ne les ai pas coupés, oui… grogna Harlock.

Ça faisait un bout de temps qu’il ne les avait pas démêlés non plus, constata Marjan alors qu’elle se débattait avec des mèches récalcitrantes.
Le brushing ne fut pas une sinécure. En définitive, après un bon quart d’heure d’efforts et avoir craint de tomber à court de laque, Marjan se recula pour admirer son œuvre.
Lissés, laqués et (péniblement) disciplinés, les cheveux châtains d’Harlock ondulaient en vagues délicates sur ses épaules. Il avait désormais l’allure éthérée d’un jeune noble féru d’art et courant les dîners mondains. Enfin… D’une jeune noble, si l’on prenait en compte la robe. Même si la robe en elle-même ne faisait pas très noble. Mais bref.

— Maintenant, le fond de teint sur votre cicatrice, et je terminerai par le maquillage.

Le résultat s’avéra meilleur que Marjan ne l’avait escompté (elle n’était pas une pro du maquillage). Effet bien marqué, pas trop vulgaire… Elle laissa Harlock se débrouiller avec son petit chapeau à voilette pendant qu’elle s’occupait de son propre maquillage.

— Ça va, c’est pas trop visible ?

Il s’inquiétait pour son œil mort, qu’il essayait maladroitement de camoufler sous la voilette, probablement davantage parce qu’il n’avait pas l’habitude de l’exposer sans son bandeau que parce que la blessure était horrible à voir – ce qu’elle n’était pas, au demeurant : la paupière était à peine abîmée, le globe oculaire intact, et l’iris et la prunelle gris clair lui conféraient in fine un regard vairon qui n’était pas dépourvu de charme.

— Ça conviendra très bien, capitaine, répondit Marjan tout en se demandant si elle aurait le courage d’avouer à Harlock qu’elle le trouvait plus sexy sans son cache-œil.

Il se détourna avec un « hmpf » dont elle ne put déterminer l’intonation, sembla un instant se débattre avec un dilemme insoluble, puis il secoua la tête et lui tendit finalement son cosmodragon. Elle tressaillit.

— Qu’est-ce que vous voulez que je fasse avec cet engin diabolique, capitaine ?
— Que tu le portes sur toi. Tu n’as qu’à accrocher le holster sur ta cuisse, il y a des sangles exprès pour ça.

Oui d’accord, mais…

— C’est mieux de séparer les risques, poursuivit-il. Il est équipé d’un brouilleur, donc il ne sera normalement pas détecté par les systèmes de surveillance, en revanche pour moi, s’ils font des bioscans détaillés et puisque c’est non mixte…
— Bah, on pourra avancer l’argument de la transidentité, capitaine. Ça ne devrait pas être un problème, sur cette planète.
— Non je n’en doute pas, mais si je dois en arriver là ce sera plus crédible si je ne suis pas armé.

Vu sous cet angle… Lorsque Marjan eut terminé de fixer le holster sur sa jambe (en serrant fort les sangles, c’était lourd cette saloperie), elle releva les yeux sur l’expression… anxieuse ? d’Harlock. Il lui tendait deux poignards.

— Tiens, prends ça aussi. Tu peux en mettre un dans chaque botte… Ils ont tous les deux une puce de brouillage, ne t’inquiète pas. Et…
— Capitaine, coupa Marjan. Ce sont des explosifs que vous me présentez là.
— Oui mais ils sont inertes. Le détonateur est ici, et si je pouvais te confier aussi ce phaser de poche…
— Vous me prenez pour votre armurerie, capitaine ?

Il répondit « grmf » d’un air qui laissait supposer qu’il s’était contraint à réduire de façon radicale l’arsenal qu’il lui cédait (et que ça lui brisait le cœur). Puis il lui fourra entre les mains encore un… truc (avec des pinces et des antennes dépliables, c’était sûrement une arme également), et dit « c’est le dernier ». Marjan ignorait combien de kilos elle avait gagné avec toute cette ferraille dissimulée dans les plis de sa robe, mais elle ne risquait pas de s’envoler.

— Et elle est loin, ta Maison des Plaisirs ? l’interrogea Harlock une fois qu’ils furent ressortis du conteneur.
— Assez, oui. C’est en centre-ville, on va emprunter le tram suspendu.

Harlock avait toujours l’air de tester son équilibre, disons qu’il marchait beaucoup plus précautionneusement que d’habitude, mais en réalité c’était surtout pour son propre confort que Marjan proposait les transports en commun – jamais elle n’aurait tenu plus de quelques centaines de mètres attifée comme elle l’était (les bottes à talons, c’était vraiment l’horreur).
Personne n’aurait véritablement pu trancher sur qui d’Harlock ou elle titubait le plus tandis qu’ils rejoignaient la station de tram, mais toujours est-il que Marjan ne put retenir un soupir de soulagement quand elle s’assit dans la rame (sur la dernière place libre, mais Harlock n’avait qu’à être plus véloce, zut).

Elle fit un rapide décompte. Dix-sept arrêts. Une petite demi-heure.
Les portes s’ouvrirent, se refermèrent, une fois, deux fois, trois fois. Les passagers montaient et descendaient du wagon. Harlock avait fini par trouver un siège en face d’elle (et même si elle ne parvenait pas à lire l’expression de son visage, l’affaissement de ses épaules indiquait qu’il était aussi soulagé qu’elle l’avait été).
Ouverture, fermeture. « Oh ma belle, tu ne voudrais pas venir agrémenter notre soirée ? » Même fardé, le regard d’Harlock savait très bien faire passer ses envies de meurtre.
Ouverture. Fermeture. Les importuns avaient disparu.
Le trajet fut d’une monotonie affligeante.

Ils quittèrent le tram à l’arrêt « Jardin Délices ». Aucun jardin n’était visible dans la forêt d’immeubles de haut standing les entourant, mais les façades bigarrées, les néons chatoyants et les publicités exubérantes annonçaient sans hésitation la couleur : des délices, il n’en manquait pas dans ce quartier.

— La Maison des Plaisirs est de ce côté, dit Marjan.

Les établissements rivalisaient d’ingéniosité pour attirer leur clientèle. Certains se spécialisaient à l’extrême, avec des variations parfois… inattendues. Harlock marqua un temps d’arrêt devant un immense porche flanqué de sculptures d’un goût douteux et surmonté du mot « Reptilarium ». Difficile de déterminer à son plissement de paupières s’il était dégoûté ou curieux (et d’ailleurs Marjan ne voulait pas le savoir).
Heureusement, la Maison des Plaisirs s’affichait plus tranquille. « Une bulle de quiétude entre filles ! » déclamait le panneau holographique au-dessus de l’entrée. Marjan pensa à Delhi. À quel point ce slogan ne reflétait-il pas la réalité ?

— C’est ta mission, c’est toi qui parles, intervint Harlock. Je peux… – il s’éclaircit la gorge – je peux tenter une ou deux phrases sur une tonalité plus aiguë… – nouveau raclement de gorge – mais je ne tiendrai pas une conversation entière.

Ah mais ce n’était pas si mal, en vrai ! Certaines inflexions en fin de mot vrillaient bizarrement, mais dans l’ensemble ça sonnait plutôt naturel pour qui n’entendait pas le capitaine pirate tous les jours.
Harlock balaya l’air devant lui de la main, a priori peu satisfait de sa performance, et se pencha pour lui souffler à l’oreille.

— Je crois que je me contenterai de chuchoter sensuellement.

Marjan sentit les poils de sa nuque se hérisser et ses joues s’échauffer. Oui ça, ça fonctionnait très bien aussi.

Elle avait toujours l’impression d’être écarlate quand ils franchirent le grand tourniquet vitré de l’entrée. À l’intérieur, le hall grouillait d’activité. La mezzanine organisée en rotonde abritait d’innombrables boutiques, et des fauteuils confortables disposés en cercle sous des plantes d’ornement luxuriantes invitaient de petits groupes à profiter d’un café, de pâtisseries, ou simplement d’une discussion entre amies.
Harlock attirait les regards, non pas à cause de sa tenue (la robe, malgré son côté tape-à-l’œil, restait conforme aux codes vestimentaires de l’endroit), mais parce qu’il était grand et que ses talons aiguilles n’arrangeaient pas l’affaire. En revanche, quelle que soit la personne à laquelle il l’adressait, son sourire était invariablement irrésistible, remarqua Marjan tandis qu’un groupe de jeunes mijaurées battaient des cils dans leur direction avec des gloussements dignes d’une basse-cour.

— Il y a un registre d’entrée, grogna-t-elle avec une mauvaise humeur soudaine. Il faut qu’on leur demande si Delhi est toujours ici.

Harlock leva un sourcil et la retint d’un geste.

— Si Delhi a eu, ou a des soucis dans ces murs, informer les propriétaires qu’on la cherche c’est le meilleur moyen pour qu’on ne la retrouve jamais. Ne dis rien, et on va plutôt aller au bar.

Marjan répondit au levé de sourcil par un levé de sourcil équivalent.

— Les barmans, ce sont toujours les mieux informés des trafics pas trop catholiques qui ont lieu dans leur périmètre, précisa Harlock. ‘pas de raison que ce soit différent ici.

Mouais. Tout ça ressemblait beaucoup plus à une excuse pour boire un verre qu’à un plan de bataille construit.

— On va consommer, observer, et si on ne décèle rien de suspect on passera à l’approche directe, d’accord ?

Marjan acquiesça, en particulier parce que les mots « approche directe » l’effrayaient davantage que « consommer ». Son endurance en termes de boissons alcoolisées restait toutefois risible, Harlock ne pouvait pas ne pas le savoir, était-il en train de la tester ?
Ses niveaux de stress s’emballèrent lorsque son imagination gambergea sur les différentes perspectives (foncer dans le tas ou finir bourrée ?), et ce fut certainement pour cette raison qu’elle se figea sur place quand la réceptionniste lui lança « j’inscris quel nom ? »
Le registre. Le nom. Harlock se tenait derrière elle et il ne ferait pas la conversation, il l’avait prévenue. Un nom, un nom… Était-elle censée se présenter sous son vrai nom ? Était-ce prudent ?

— Ma, euh… Jane… Doe.

Les identités n’étaient pas contrôlées, donner un pseudonyme était une pratique courante dans ce genre d’établissement. Marjan était certaine que la réceptionniste avait entendu bien pire.

— Et…

Le capitaine. Un prénom pour le capitaine. En robe. Jane et…

— … Calamity, euh… Smith.

La réceptionniste enregistra les noms sans ciller. « Passez une bonne soirée », articula-t-elle mécaniquement.
Marjan s’engouffra dans le couloir d’accès à la partie principale de la Maison des Plaisirs sans oser vérifier si sa pitoyable performance attirait les moqueries. Harlock la suivait sans paraître stressé le moins du monde.

— Calamity et Jane ? Sérieusement ?
— J’ai paniqué, capitaine.

Harlock émit un reniflement qui avait de très fortes ressemblances avec un ricanement.

— La prochaine fois, essaie de trouver un prénom plus… inoffensif ?
— La prochaine fois ? Parce que vous avez l’intention de recommencer, capitaine ?

Son demi-sourire « j’ai une longueur d’avance sur toi » flottait au coin de ses lèvres. Impossible de savoir si cela signifiait « oui » ou « non ». Marjan se refusa à creuser la question plus avant de peur de découvrir qu’elle avait envie d’une autre mission comme celle-ci avec lui (ou pire, qu’il avait envie de se remettre en robe).

Harlock lui désigna une table, elle s’assit, il revint avec deux verres emplis d’une mixture vert pomme noyée dans la glace pilée. Consommer puis observer, qu’il avait dit… Elle observa donc. Le bar ressemblait à n’importe quel bar, si ce n’était que seules des femmes le fréquentaient. Hormis cela, on retrouvait le comptoir monumental, les tables plus ou moins isolées, des jeux de cartes au fond de la salle et une scène – inoccupée pour l’instant – où se déroulaient sûrement revues et concerts divers.
Rien que du très banal, soupira-t-elle. Elle porta machinalement le verre à ses lèvres.

— Ne bois pas, dit Harlock.

Elle sursauta.

— Quoi ?
— Ton verre. Ne bois pas. D’abord on observe.

Oui certes, mais…
Ses lèvres remuaient à peine. Et il ne souriait plus.

— Si ces dames font du, hem, « recrutement forcé », alors la meilleure méthode c’est de trafiquer les verres. Et… – il s’étira sur sa chaise, croisa les jambes, prit une profonde inspiration – … je n’arrive pas à identifier ce que c’est, mais il y a une odeur dans l’air que je n’aime pas.

Marjan tressaillit, renifla à petits coups apeurés. Elle ne sentait qu’un vague parfum de fraise chimique et de bonbons à la gélatine. Se pouvait-il qu’ils soient vraiment en danger ?

— Il faut qu’on ressorte, capitaine ?
— Non… Il faut qu’on soit prudents, c’est tout.

Il scruta les tables, le bar, les clientes autour d’eux d’un lent mouvement circulaire, le visage de marbre.

— … mais tu avais vu juste, pour Delhi, termina-t-il. Elle a sûrement besoin d’être sauvée.

Marjan opina, raide sur sa chaise, le verre serré entre ses doigts crispés. La peur de s’être jetée dans un traquenard avec Harlock se disputait à la fierté que le capitaine l’ait complimentée – mais la peur dominait néanmoins, tétanisante. Comment Harlock réussissait-il à conserver son flegme ? Et elle ne pouvait même pas boire pour se donner une contenance !

Les minutes s’écoulèrent, puis une heure, puis presque deux. Le cocktail vert pomme avait été remplacé par un sirop rose dans un verre à bière, puis par une flûte à champagne qui moussait avec des « gaahrglb » suspects (Harlock choisissait de toute évidence les boissons au hasard sur la carte). Tout était discrètement déversé dans la plante verte derrière eux (la pauvre).
Puis, au moment où Marjan s’apprêtait à se plaindre qu’elle avait des crampes, faim, soif, qu’elle s’ennuyait, qu’ils ne trouveraient rien ici, Harlock lâcha d’un ton égal :

— Je crois qu’on les agace.

Ah bon ?

Marjan fronça les sourcils. Qu’avait-il vu qu’elle n’avait pas vu ? Elle avait observé tout ce qu’elle pouvait, pourtant !
Harlock se rapprocha d’elle, tournant sa chaise afin se placer dans une position trop inconfortable pour ne pas être soigneusement étudiée.

— Eh bien, en dehors du fait que la caméra dans mon dos est braquée sur nous depuis que je suis allé chercher notre deuxième verre, il y a clairement une distinction entre les habituées et les touristes de passage. D’abord parce que la charmante barmaid n’utilise pas les mêmes bouteilles en fonction de ses clientes, ensuite parce que toutes les « touristes » sont parties se trémousser sur la piste de danse avant la fin de leur premier verre.

Marjan fit la moue, peu convaincue.

— Peut-être que certaines filles viennent pour danser et d’autres non, objecta-t-elle.
— Oui peut-être. Mais toutes celles qui dansent ont été servies avec les bouteilles à droite du comptoir, alors que celles qui ne dansent pas ont bu côté gauche… Par ailleurs, il n’y a pas que la caméra qui nous surveille : il y a deux vigiles près de l’entrée qui n’étaient pas là à notre arrivée… – Harlock se tourna à demi pour leur adresser un petit coucou de la main – … et elles ont vu que j’avais vu.

On voyait rarement la paranoïa du capitaine en action de manière aussi nette. Marjan se demanda s’il extrapolait, s’il surinterprétait, ou pire, si ses hypothèses les plus pessimistes se révélaient toujours justes. Elle joua nerveusement avec le plumeau fluorescent qui décorait son verre.

— Du coup on fait quoi, capitaine ?

Le regard d’Harlock revint vers la caméra tandis que Marjan se faisait la réflexion qu’elle ferait mieux d’éviter d’appeler le capitaine « capitaine » alors qu’ils étaient sous surveillance.

— On va passer en frontal, répondit-il. Viens.

Comment ça « on passe en frontal » ? Le bar était bondé, Harlock n’avait tout de même pas l’intention d’attaquer ? Marjan se rassura en se répétant que c’était elle qui portait toutes les armes et qu’il ne lui avait encore rien réclamé (à la réflexion, ça ne la rassurait pas du tout). Puis elle le suivit jusqu’au bar, auquel il s’accouda avec une nonchalance calculée. Il était très fort à ce petit jeu.

— Avec ma copine on aimerait bien… pimenter la soirée, susurra-t-il à la barmaid. Qu’est-ce que tu nous proposes ?

Le « chuchotement sensuel » était parfait, apprécia Marjan. Tonalité chaude, un peu rauque, qui tombait certes légèrement dans les graves mais sans que cela ne soit choquant outre mesure. La barmaid ne sembla rien relever d’anormal, en tout cas.

— J’ai des shooters tequila tabasco, si vous voulez.

Harlock l’interrompit d’un « tssk » dédaigneux.

— On veut franchir la porte qui est là-derrière, corrigea-t-il en indiquant ladite porte du doigt. … Parce qu’on aime les sensations interdites, tu vois ?

La barmaid eut un mouvement de recul. Déstabilisée, elle bredouilla « euh, je ne crois pas que… », puis elle passa la langue sur ses lèvres avec nervosité lorsqu’Harlock posa sur le comptoir un étui de cuir noir, ressemblant peu ou prou à un porte-stylo de luxe. Dedans, enchâssés dans un écrin de velours, s’alignaient cinq cristaux de navigation.
Harlock laissa passer quelques secondes, jouant négligemment à refléter les lumières des néons dans les cristaux – un geste qui ne devait rien au hasard, comprit Marjan. La caméra était toujours braquée sur eux : il tenait à être vu.

— Il y en a un pour toi et tu nous laisses passer, dit-il.

La barmaid ne put s’empêcher de lever les yeux vers la caméra. Les cristaux de navigation étaient en usage pour des transactions autrement plus importantes que des consommations au bar. Personne n’ignorait non plus que les pierres, non traçables par les organismes fédéraux de contrôle financier, étaient prisées des cartels et à la base d’une économie parallèle moins… honnête. Payer ainsi c’était se dévoiler, en quelque sorte. Et accepter le paiement aussi.
Le cristal changea de mains.

— Vous êtes seules responsables de ce qui adviendra une fois cette porte franchie, avertit la barmaid.

Harlock hocha la tête pour signifier qu’il avait bien pris l’information. Quand ils eurent refermé sur eux « la porte de derrière », quittant le bar animé pour un couloir impersonnel, Marjan demanda :

— C’était une menace ?
— Sans l’ombre d’un doute, répondit Harlock.

Ah. Marjan retroussa ses jupes.

— Vous voulez…
— Non, coupa Harlock. Elles n’ont pas fait le lien, pas encore. On ne serait pas seuls dans ce couloir, sinon.

Il s’avança. Le couloir avait des airs d’hôtel miteux. Marjan jeta un coup d’œil : oui, c’étaient bien des chambres.

— Vides, annonça Harlock. Allons voir plus loin.

Le « complexe hôtelier » derrière la porte du bar de la Maison des Plaisirs s’étendait sur douze étages, nota Marjan lorsqu’ils trouvèrent un ascenseur. Les étages cinq à huit indiquaient « salles », le neuvième « piscine ». Harlock se tapota d’un doigt sur les lèvres, l’air pensif, puis appuya sur « 12 ». Marjan l’interrogea du regard. Il haussa les épaules.

— Tu as souvent des terrasses lounge ou des restaurants panoramiques, là-haut. Bon endroit pour des… affaires.

Il avait hésité juste avant le mot « affaires », comme s’il était gêné d’avouer « c’est là-haut qu’on paye les putes »… ou comme s’il en savait plus.
Elle le fixa – intensément – mais ne demanda pas de détails. Cela parut le surprendre.

— J’ai… un peu d’expérience avec ce genre de commerce, ajouta-t-il. Mais je préfère qu’on n’en parle pas.
— Je n’en parle pas, capitaine.

Le regard d’Harlock se perdit dans le vague.

— C’était il y a longtemps. Je n’ai… Je n’en garde pas des souvenirs agréables.

… Et c’était la plus longue confession qu’elle ait jamais entendu de la bouche du célèbre capitaine pirate impitoyable et insensible. Que pouvait-elle répondre ? N’importe qui d’autre aurait spontanément trouvé des paroles de réconfort, de compassion, quelques mots simples pour marquer son empathie… Elle se tut. C’était ce qu’elle faisait de mieux.
Elle eut la nette impression qu’Harlock l’en remerciait silencieusement.

Il posa la main sur son avant-bras alors que les portes de l’ascenseur s’ouvraient sur le dernier étage.

— Si c’est ce que je pense, il va y avoir des ventes.

Marjan le regarda d’un air incertain.

— Des filles, Marjan. Ils vendent des filles.

Elle n’eut pas le temps de réagir. Déjà, ils avançaient sous une verrière de vitraux colorés, entre des tables au design épuré, vers un espace central qui… Marjan plissa les yeux. Hé ! Ce machin était une représentation holographique de la piste de danse du rez-de-chaussée !
Au-dessus de l’image tridi de chaque danseuse était attaché un encart, rouge ou vert, contenant des chiffres.

— Tu vois ? lui chuchota Harlock. Les acheteurs potentiels misent sur les filles qui leur plaisent. Il faut atteindre une certaine somme pour que la cible soit, euh… orientée vers les étages.

Marjan sentit monter la nausée. À la façon dont l’évoquait Harlock, elle comprenait qu’il s’agissait d’une technique bien rodée… et plus fréquente qu’elle n’aurait cru. « Une bulle de quiétude entre filles », vraiment ? Cette galaxie était-elle systématiquement vérolée, où qu’ils se rendent ?

— Faudrait qu’on trouve un catalogue, continuait Harlock. On serait tout de suite fixés, pour Delhi.

Il stoppa, cherchant une table libre des yeux.

— Hey, c’est la première fois que je vous vois ici, vous deux ! Qui vous a invitées ?

Première constatation, ce n’était pas « exclusivement féminin », par ici. L’homme qui les avait apostrophés portait un smoking élégant et un stick orné de strass à la main. Une arme, déduisit Marjan, bien décidée à ne pas être en reste côté paranoïa. Peut-être une lame dans son fourreau, ou alors une matraque électrique.
Arme ou non, il en fallait toutefois plus pour impressionner Harlock.

— J’ai une… société privée à faire tourner et besoin de diversité, répondit-il. Cheveux longs noirs, typée orientale, grande taille. Ça me changera des crevettes blondes qui rougissent pour un rien.

Oh ça c’est pas gentil pour les crevettes blondes, songea Marjan tandis qu’elle se sentait rougir.
Leur interlocuteur, lui, s’était détendu.

— Je vois. Vous trouverez un large choix sur les panneaux holo à disposition sur chaque table, Madame… ?

Harlock se fendit de son sourire « pirate séducteur » irrémédiablement irrésistible tout en effleurant de deux doigts la ligne de mâchoire de l’homme.

— On me nomme « Calamity », parce que je fais des ravages partout où je passe, mon chou…

Marjan se retint très fort pour ne pas rouler des yeux, tandis que ceux de la victime d’Harlock se voilaient légèrement et qu’il reculait avec un « eh bien, j’espère que nous vous offrirons satisfaction, je vous fais porter des rafraîchissements » avant de disparaître, probablement pour se rafraîchir le slip.
Harlock le suivit du regard d’un air ouvertement narquois, puis il s’assit à une table inoccupée avec autant d’aplomb que s’il avait été un client privilégié.

— C’est très pratique cette robe, en fait.
— Parce que ça vous permet d’être une mère maquerelle crédible ? ironisa Marjan.

Harlock redressa son buste et croisa les jambes avec une grâce aristocratique.

— Je ne pensais pas dire ça un jour, mais tout à fait !

Il remercia le serveur qui leur apportait deux coupes de champagne avec la distraction du VIP hautain, puis reporta son attention sur Marjan.

— Sors les explosifs.

Marjan ouvrit la bouche. Il étouffa sa protestation d’un index levé.

— Qu’on trouve ou non une jolie brune pour remplacer mes crevettes blondes, je ne partirai pas sans leur laisser un petit souvenir.

Sa voix était un souffle dur, ses inflexions implacables.

— Je n’arrêterai pas le trafic, mais au moins je peux le déstabiliser temporairement… et si au passage j’élimine des connards qui cautionnent ce genre « d’achats », je ne m’en porterai que mieux.

Marjan était moyennement convaincue. Le mode opératoire ressemblait trop à un attentat à l’aveugle pour qu’elle approuve sans réserve, mais est-ce que ça se faisait, de contredire le capitaine en mission ? C’est ma mission, se rappela-t-elle. Elle inspira. C’est ma mission. Ils avaient un arrangement, Harlock et elle.

— Je préfère une résolution non violente, capitaine. Comment vous pouvez savoir si tout le monde ici est coupable ? S’il n’y a pas des serveurs qui travaillent sous la contrainte ? Ou des filles enlevées ?

Un instant, elle imagina qu’Harlock lui répondrait « je m’en fiche ». Il se racontait que le redoutable capitaine Harlock s’embarrassait parfois peu de considérations éthiques, tant qu’il estimait que l’objectif atteint servait ses intérêts. Ma. Mission. Elle se mordit la lèvre inférieure, se força à fixer Harlock en face. Duel de regards, hein…

— Je sais que je ne vous empêcherai pas de revenir faire un massacre ici si vous l’avez décidé, mais en ce moment c’est, euh… mon expédition foireuse, capitaine. Et je ne veux pas qu’on fasse tout péter.

Il y avait des reflets inhabituels dans les yeux d’Harlock. Peut-être parce que le droit était plus clair que l’autre et qu’il donnait l’impression de regarder au-delà d’elle. Peut-être parce qu’elle ne s’y était jamais plongée aussi profondément. Le temps se suspendit une poignée de secondes, puis Harlock bougea sur sa chaise, rompant le contact visuel – et perdant, de fait, le duel de regards.
Il lâcha un sourire indéfinissable, bien loin de la morgue qu’il affichait au quotidien, dans lequel affleurait une insondable mélancolie.

— On va trouver Delhi, céda-t-il. Sans violence inutile, c’est promis.

Étaient-ce des regrets ? Regrets de ne pas pouvoir tout faire péter, regrets d’avoir voulu tout faire péter ? Aurait-elle la réponse un jour ?

Harlock se plongea dans « le catalogue » sans plus s’intéresser à elle. Il parcourait une page après l’autre, balayant les images d’un doigt, zoomant parfois. Il savait quoi chercher, et il savait comment le chercher, avisa Marjan. « Je n’en garde pas des souvenirs agréables. » Quelle « expérience » avait-il ?
Elle ne lui demanderait rien, se jura-t-elle. Tout le monde avait droit à son jardin secret, même si celui d’Harlock devait plutôt avoir des allures de forêt de ronces. Elle ne lui demanderait rien.

— Trouvé, dit-il soudain. Regarde.

Elle s’approcha de lui. « 1983 », indiquait la légende de la photo. « Catégorie X-PP/IMM, enchères en cours ». Dessous s’affichait un nombre. Harlock fit la grimace.

— Je n’ai pas pris assez pour enchérir.

Oh. Marjan se raidit. Le capitaine allait-il lui reparler d’explosifs ? Allait-elle devoir refuser une deuxième fois ? Il lui jeta un coup d’œil furtif.

— … mais inutile de leur dire, hmm ?

Il pianota sur la tablette holo.

— … Voilà. Et je vais demander à voir la marchandise sur pied avant de valider mon offre.

Un serveur se matérialisa à leur côté sitôt Harlock eut-il terminé sa phrase.

— Je veux la voir, déclara-t-il d’un ton qui ne souffrait aucune contradiction. J’ai déjà été trompé par des holophotos mensongères et je ne tiens pas à ce que cela se reproduise.
— Je peux assurer à Madame que nos présentations sont rigoureusement conformes ! protesta le serveur.

Harlock se contenta de hausser un sourcil.

— Je… Oui bien sûr Madame, je vous conduis tout de suite !

Il les invita de la main, un sourire horriblement faux plaqué sur le visage. Harlock s’exécuta. Marjan suivit. Elle repensa aux explosifs lorsqu’ils se retrouvèrent dans l’ascenseur. Avait-elle eu tort de retenir les pulsions meurtrières d’Harlock ?

Le poids des armes du capitaine pirate camouflées sous ses vêtements se rappela soudain à elle. « Pas de violence inutile », s’était-il engagé. Mais si la violence devenait utile, c’était elle qui portait le cosmodragon.
Marjan sentit sa bouche s’assécher. Elle se tiendrait parée à le lancer à Harlock à la moindre alerte, se promit-elle. Et sans atermoiements sur les dommages collatéraux. Il en allait de leur survie, oui. De leur survie.

Elle se morigéna quand elle s’aperçut qu’elle n’avait aucune idée de l’étage auquel ils étaient descendus. Jeetje, tu es vraiment nulle pour les opérations commando, ma pauvre fille…
Les chambres se succédaient dans l’enfilade d’un couloir identique à celui qu’ils avaient emprunté au rez-de-chaussée. 404, 406, 408… Étaient-elles toutes occupées, à cet étage-ci ?
Ils s’arrêtèrent devant la porte 424. Leur guide la déverrouilla à l’aide d’une carte magnétique qu’il sortit d’une pochette accrochée à sa ceinture. Le mouvement, réalisé machinalement, dénotait la force de l’habitude… et l’indifférence. Au temps pour l’hypothèse des serveurs travaillant sous la contrainte, songea amèrement Marjan. Ou alors celui-là était un excellent comédien.

— On regarde d’ici, Mesdames. Aucun contact n’est autorisé pendant les enchères.

La porte s’ouvrait sur une chambre austère. Un lit, une table de chevet, un cabinet de toilette étriqué dans un renfoncement… Delhi était étendue sur le matelas, les yeux papillotant, un sourire béat sur ses lèvres. Elle était vêtue d’une robe d’été sans manches qui ne lui appartenait pas, et elle se redressa sur un coude, alertée par le bruit.
Le serveur gardait son bras tendu dans l’encadrure de la porte, leur interdisant l’entrée, mais Marjan avança autant qu’elle put, se tordit le cou pour croiser le regard de Delhi… et comprit son erreur à l’instant où le sourire de son amie s’élargissait.

— Oh Marjan, bafouilla-t-elle d’une voix pâteuse, t’es v’nue pour me tenir compagnie ? Tu vas voir, c’est trop génial ici…
— Attendez, vous la connaissez ? s’alarma le serveur. Ce n’est pas…

Harlock réagit en une fraction de seconde. Clé de bras, prise d’étranglement, le tout suivi d’un mouvement rotatif brutal qui amena le nez de son adversaire contre le mur à une vitesse suffisante pour l’assommer.

— Reste dans le couloir. Surveille les accès, lui ordonna-t-il tandis qu’il traînait sa victime à l’intérieur de la chambre.

Marjan hocha fébrilement la tête. Et si quelqu’un arrive, je fais quoi capitaine ? s’angoissa-t-elle avant de se remettre en mémoire qu’Harlock lui avait confié de quoi stopper un régiment.
Elle tâtonna contre sa jambe, dégrafa les sangles, rattrapa le cosmodragon par le canon.

— Capitaine, vous voulez…

Harlock la dépassa sans accorder un seul regard à son arme fétiche.

— Faut pas s’éterniser, viens vite.

Il soutenait Delhi par les épaules, orientait ses pas, la poussait avec fermeté lorsqu’elle ralentissait. Lorsqu’ils parvinrent à l’ascenseur, Delhi se mit à glousser.

— Allez les filles, c’est l’heure de la danse ! chantonna-t-elle. On est sexy, on est fun !

La phrase résonnait comme un mantra. Ses ravisseurs le lui avaient certainement répété encore et encore jusqu’à ce qu’il s’imprègne dans son cerveau saturé de drogues.
Les doigts de Marjan se raidirent sur la crosse du cosmodragon. Elle aurait dû dire oui, pour les explosifs. Harlock avait raison, si elle pouvait éliminer quelques-uns de ces connards, elle ne s’en porterait que mieux.

Dans l’ascenseur, Harlock hésita à peine. « 12 ».

— Vous voulez repasser là-haut, capitaine ?
— Je veux repartir par là-haut, corrigea-t-il. Ils ont forcément un héliport, et en bas c’est sûr qu’on est attendus.

Il ne réévoqua pas les explosifs, ni une quelconque autre manœuvre létale, mais ses yeux se plissèrent quand il les posa (finalement) sur le cosmodragon qu’elle tenait toujours.

— Je compte sur toi, dit-il.

Euh… D’accord ? Les portes s’ouvraient déjà. « Je compte sur toi ». Oui mais pour quoi faire, capitaine ? Il poussait Delhi devant lui, avançait du pas conquérant de qui sait n’avoir rien à craindre. C’était du bluff, évidemment, Marjan en était douloureusement consciente, et elle trembla de tout son corps sans parvenir à se contrôler.

— Hé vous deux ! La transaction n’a pas…

Marjan se glaça, crut sa dernière heure venue, puis l’adrénaline prit l’ascendant sur sa terreur et l’importun se retrouva avec un cosmodragon sous le menton avant d’avoir pu finir sa phrase.

Harlock avançait toujours. Elle pouvait tirer et il y aurait de la cervelle sur cinq mètres de rayon, elle pouvait… Elle leva les yeux sur le dôme. Ma mission. Ma diversion. Elle avait convaincu Harlock de ne pas tuer à l’aveugle, si elle tirait dans la foule elle ne se le pardonnerait jamais.
Elle visa plus haut.
Elle visa la boule holographique qui diffusait les danseuses en tridi.
Elle visa les étages supérieurs du bar.

La verrière explosa en milliers d’éclats. Les bouteilles se brisèrent. Les cris emplirent la salle. Elle l’avait déjà traversée.

Elle se retourna pour tirer encore, sur les colonnes, sur les pots de fleurs, sur les tables, sur les… La main d’Harlock lui broya l’épaule.

— N’y prends pas goût. Viens, il y a deux autoplanes sur l’héliport.

Marjan se sentit blêmir. « N’y prends pas goût ». Aurait-elle continué, elle aurait fini par les tuer tous. Un mort, deux morts, tous morts. Elle fixa le cosmodragon. L’arme avait soif de sang, elle le ressentait à travers sa paume, à travers la chaleur dans son bras, à travers la puissance qui l’habitait… « N’y prends pas goût ». Harlock savait.

Non !

Elle fut sur le point de jeter le cosmodragon loin d’elle, se rappela à temps à qui cette arme du diable appartenait, secoua la tête. Il savait.

Entre-temps, Harlock s’était débarrassé de deux vigiles à mains nues. Marjan ne parvint pas à déterminer si les corps étendus respiraient encore ou non. Elle n’avait pas le temps de vérifier, de toute façon : d’autres gardes apparaissaient, nombreux, trop nombreux, trop groupés… « N’y prends pas goût ».
Elle sauta dans l’habitacle à la suite d’Harlock, il décolla, ils essuyèrent quelques tirs sporadiques. Ils étaient déjà loin.

— Tout au culot ! s’exclamait Harlock. Ça les prend par surprise à chaque fois !

Il se tourna vers elle. Ses yeux pétillaient.

— La réussite s’est jouée à un cheveu, par contre. Je valide, l’expédition était foireuse de bout en bout, c’était parfait !

Marjan ne savait pas si elle devait en être fière ou non.

Delhi mit une bonne semaine à se rétablir, le temps que le doc purge de son organisme les drogues dont elle avait été gavée. Lorsqu’elle émergea enfin, Marjan était à son chevet.

— Il faudra que je te voie régulièrement pour vérifier tes constantes, et je vais te donner des inhibiteurs pour t’éviter de replonger, disait le doc. Ça risque d’être dur au début, mais je suis là pour t’aider.

Calée dans ses oreillers, Delhi acquiesça d’un pâle sourire.

— Nous sommes tous là pour t’aider, renchérit Marjan.

Parce que l’Arcadia n’abandonnait personne. C’était ce qui faisait sa force.
Delhi lui saisit la main.

— Merci d’être venue me chercher. Je me rappelle que je vous ai envoyé un message pour dire que je commençais une nouvelle vie, mais je… Je suis contente que tu ne m’aies pas crue.

La nouvelle de son réveil s’était répandue. Des membres d’équipage passaient une tête pour souhaiter un bon rétablissement, d’autres s’attardaient. L’infirmerie s’anima d’un brouhaha joyeux.
Delhi fronça soudain le nez.

— Hé Marjan, c’était qui la fille qui était avec toi ? Je ne l’ai pas reconnue, c’est une des filles de l’équipage ?

Question posée avec un timing parfait, à savoir au moment exact où Harlock entrait dans l’infirmerie. Il se figea, elle le fixa.

— Non ce n’est pas une fille de l’équipage, répondit-elle.

C’est un mec de l’équipage, et pire, c’est le -capitaine- de l’équipage !

— … mais je la connais bien, alors je lui ai demandé un coup de main et elle a accepté.

Aucun muscle sur le visage d’Harlock n’avait bougé.

— Mes souvenirs sont un peu flous, mais ça avait l’air d’être une super combattante, poursuivait Delhi. Ces types qu’elle a mis au tapis, à mains nues ! Elle ne voulait pas faire carrière dans la piraterie ?

Eh bien, comment dire…

— Elle a tendance à attirer les calamités, répliqua Marjan. Je ne suis pas sûre que ce soit une bonne idée.

Harlock croisa les bras. Son visage était toujours impénétrable, mais tout dans sa posture exprimait l’amusement.

— Oh, il y a d’autres aimants à calamités sur ce vaisseau et je m’en accommode plutôt bien… intervint-il.

Elle le fixa encore. Il lui renvoya son « clin d’œil qu’on ne fait qu’avec un seul œil ». Il fallait vraiment qu’elle lui dise qu’il était plus sexy sans son bandeau, songea Marjan.

Elle se pinça les lèvres pour ne pas sourire. Elle ne voyait aucun problème à garder leurs histoires de robes secrètes, mais ce serait mieux s’il faisait des efforts aussi de son côté ! Malheureusement, le valeureux capitaine pirate rebelle impitoyable et sanguinaire et qui ne rechignait pas à s’habiller en robe de temps à autre avait visiblement d’autres plans. Comme avoir le dernier mot, par exemple.
Il lui adressa son sourire « irrémédiablement irrésistible ». Il adorait avoir le dernier mot.

— En tout cas, énonça-t-il d’un ton docte et sans aucune trace d’humour dans sa voix (non vraiment c’était épatant)… je suis certain que si jamais je rencontre cette demoiselle, elle et moi nous entendrons à merveille !