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Emmrich est choqué.
Il ne se serait jamais attendu à un langage aussi grossier de la part de Lucanis. Un jeune homme si charmant, si courtois, si attentionné ! Rien que ses lasagnes sans viande de la veille, une pure merveille, la preuve d’un cœur généreux dévoué à ses camarades…
— Emmrich, respectueusement, FERMEZ VOTRE GUEULE !
Emmrich en reste la bouche ouverte. Heureusement, ils viennent de, hum, transitionner-vers-un-monde-meilleur le dernier des Vénatori qui les ont pris en embuscade. Plus loin, Rook rigole en faisant les poches d’un cadavre – une habitude déplorable mais, hélas, essentielle dans le cadre de leur quête. Lucanis est planté devant Emmrich, les poings serrés, une expression exaspérée sur son visage ordinairement plaisant.
— Je vous demande pardon ? bredouille Emmrich.
L’assassin se masse les yeux. Rancœur se tient à côté de lui, étrangement silencieux, avec un air… diverti. Lucanis grince entre ses dents :
— J’ai besoin que vous vous taisiez pendant les combats.
Oh. L’indignation d’Emmrich baisse d’un cran. Enfin, il sait qu’il a la parole facile, certes, mais il existe des façons plus polies de le lui faire remarquer ! La communication étant un outil indispensable, il en fait aussitôt part à son compagnon :
— Je m’excuse platement si je vous ai distrait, mon ami, mais il existe des façons plus polies de me le faire remarquer !
Lucanis inspira profondément par le nez.
— Vous avez raison. Je me suis laissé emporter. Je vous demande pardon. Mais… (Son ton est presque suppliant. Emmrich sent les dernières traces de son irritation s’envoler.) J’ai vraiment besoin que vous parliez moins pendant que je me bats.
Emmrich s’adoucit et, un peu audacieusement, pose la main sur le bras du jeune homme. Ce dernier tressaille. Le pauvre, après un an en prison, n’a plus l’habitude des contacts humains. Emmrich s’est promis de lui offrir toute l’affection dont il dispose. Platoniquement, bien entendu. Entre amis.
— Ce n’est rien. Vous avez entièrement raison de m’en faire part. Je ne m’étais pas rendu compte que mon bavardage nuisait à votre concentration. S’il vous arrivait quoi que ce soit par ma faute, mon cher Lucanis, je serais inconsolable.
Lucanis pousse un gargouillement incompréhensible. Pour une raison étrange, Rook continue de rire dans son dos. Rancœur caquète d’amusement.
— D’accord. Juste… moins de bavardage pendant les combats.
Emmrich acquiesce, étonné mais rempli de bonne volonté.
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Le problème ne semble pas être les combats. Le problème semble être lui, Emmrich, et le simple fait qu’il parle.
La révélation lui saute au visage alors qu’ils campent, quelques heures plus tard, dans une crique de la forêt d’Arlathan. Le ciel se part d’ors et d’écarlates, les oiseaux poussent leur dernier chant, le feu crépite au centre de leur petit cercle.
— Emmrich, pitié, taisez-vous.
Emmrich en lâche presque sa cuillère dans son bol. Rook se fige, la bouche pleine de ragoût. Rancœur, assis sur un rondin, suit la scène d’un air fasciné, le menton dans les mains.
— Pardon ? Je… je complimentais juste votre cuisine !
— Ce n’est pas nécessaire.
Le visage fermé, Lucanis touille le contenu de la marmite, dont s’échappe une odeur délicieuse. Installés sur une plate-forme rocheuse difficilement accessible, et offrant une vue dégagée sur les environs, ils se sont mis à l’aise. L’assassin est en manches de chemise. La soie de son gilet se tend sur son dos large, souligne sa taille étroite. Au moins, les geôliers de l’Ossuaire l’ont nourri correctement, songe Emmrich avant de revenir à la situation.
— Mon très cher cœur, il serait honteusement malpoli de ne pas apprécier –
Avec un juron antivien, Lucanis repose brusquement le couvercle sur la marmite avant de s’éloigner derrière les buissons. Rancœur le suit en silence.
Emmrich tourne un regard confus vers Rook, qui avale sa bouchée, essuie sa bouche sur sa manche, puis repose son bol.
— C’est les compliments.
— Mais je…
— Enfin, pas seulement les compliments, mais aussi les petits mots affectueux, tout ça. Lucanis a du mal à les accepter.
L’annonce exige quelques secondes de digestion.
— Mais je les utilise avec tout le monde !
— Emmrich, la première fois que vous m’avez appelé « tendre Rook », j’ai failli me transpercer le pied. (Rook agite vivement la main.) J’ai l’habitude maintenant ! Et j’apprécie plutôt ça. Mais on ne peut pas nier que vous avez le compliment facile et que certaines personnes… ne sont pas habituées, c’est tout.
— Oh.
Emmrich fixe le feu, soudain misérable.
— C’est sincère, vous savez. Il n’y a pas d’hypocrisie dans mes paroles.
— Je sais. (Rook, qui a repris son bol, aspire bruyamment une gorgée du bouillon.) Je pense que c’est tout le problème. Lucanis n’a pas dû entendre beaucoup de compliments sincères cette dernière année. Ou peut-être même de toute sa vie.
Oh.
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Emmrich peut le faire. Il peut être moins… démonstratif, si cela permet à son cher compagnon de se sentir plus à l’aise.
Trois jours plus tard, alors qu’il feuillette un livre dans le hall du Phare, l’esprit un tantinet morose, Taash se plante devant lui, les bras croisés :
— C’est quoi le problème ?
Emmrich n’est pas de mauvaise humeur, pas du tout. Mais la fin du monde rôde, et ils sont à cran, et il a le droit d’être un peu sec, n’est-ce pas ?
— Je crains qu’il ne vous faille développer, estimable Taash.
— Lucanis. Vous le traitez comme s’il avait tué et empaillé votre sœur. Davrin lui fait déjà la tronche, alors si vous vous y mettez aussi…
Emmrich décide d’être un adulte. Il soupire, referme son livre.
— J’aime Lucanis de tout mon cœur. Mais on m’a fait comprendre que mes… marques orales d’amitié le mettaient mal à l’aise. J’essaie donc de me restreindre, dans son intérêt.
Taash hausse les sourcils. Commente :
— Mmmmmmh.
Emmrich s’inquiète :
— Vous pensez que la transition était trop violente… ?
— Non. (Iel tapote des doigts sur son biceps, l’air amusé.) Je pense que vos petits mots doux ne le mettaient pas vraiment mal à l’aise. Je pense qu’il les appréciait un peu trop, en fait. Mais bon, c’est pas mes affaires ! conclut-iel en tournant les talons.
Emmrich reste figé sur place, clignant des yeux.
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Il lui faut une petite heure pour être à peu près certain du sens des paroles de Taash.
Il lui faut deux autres heures pour faire des recherches dans un rayonnage de sa bibliothèque personnelle – ah, juste là – qu’il n’a pas exploré depuis longtemps. Mais Emmrich est un érudit. Un homme de science et de magie. Confronté à un mystère, il lui faut élaborer une hypothèse, et la tester. Consciencieusement.
Ayant pris toutes les notes nécessaires, il range pensivement le tome à sa place.
Puis il réfléchit aux conditions de l’expérience.
Il lui faut une situation où Lucanis sera obligé de se laisser complimenter. Plusieurs idées lui viennent en tête, reposant toutes sur le même principe : lui demander son aide. En plus, songe-t-il en se mettant en route d’un pas guilleret, le prétexte lui servira pour alléger la tension qui, depuis Arlathan, s’est installée entre eux.
Sans trop de surprise, il le trouve dans la cuisine, en train de faire l’inventaire des placards. Pas de compliments gratuits, se répète-t-il en réfrénant le « mon cher » qui lui monte naturellement aux lèvres.
— Professeur ? Je peux vous aider ?
Lucanis ne semble pas fâché, juste curieux et aux aguets – un état plutôt habituel chez lui. Emmrich décide d’ignorer le « professeur » pour le moment.
— Lucanis. Je me demandais si vous auriez une demi-heure pour me rendre service ?
L’assassin ne refuse pas, bien entendu. Emmrich, avec affection, songe qu’il sauterait dans un bain de lave si un de ses compagnons le suggérait.
Emmrich a une bonne raison de lui demander son aide : les qualités motrices de Manfred ne lui permettent pas d’accrocher de lourds tableaux aux murs de sa bibliothèque. Davrin et Taash sont en mission avec Rook. Bellara, Dentelle et Neve sont moins… optimales pour ce projet. Les bras musclés de Lucanis sont donc le choix logique.
— Très bien, un peu plus haut… Non, un peu plus sur la gauche… Oh, c’est absolument parfait. Ne bougez pas…
Emmrich envoie un petit éclair pour marquer, d’une trace noire, le haut du tableau sur le mur. (De la frime ? Emmrich n’a jamais frimé et n’a pas l’intention de frimer de sa vie, merci beaucoup.) Lucanis rabaisse le tableau, les muscles de son dos et de ses cuisses se bandant sous l’effort. C’est un gros tableau. Il transpire légèrement.
— Vous voulez que je plante les clous ?
— Ce serait adorable de votre part, pendant que je déballe les suivants. Merci, Lucanis. (De façon désinvolte, Emmrich lui tapote l’épaule. Avec prudence, il modifie ses compliments, les rend moins évidents.) J’aime travailler avec des gens compétents. Une fois, j’ai dû encadrer l’étudiant en archéologie le plus maladroit de tout Thédas. Le malheureux s’était fait surnommer Quatre-Pieds-Gauches.
Avec satisfaction, il arrache un rire amusé à son sujet d’expér – à son compagnon. Lucanis grimpe sur un escabeau, un marteau à la main.
— Je suppose que ça l’a suivi pendant des années.
— Hélas, oui. Mais il a fini par trouver un poste au département des Infrastructures et de la Sécurité. Je crois que leur modus operandi, lors des audits, consiste désormais à le lâcher quelque part et à vérifier qu’aucune catastrophe ne se produit.
Lucanis, la bouche pleine de clous, lui répond d’un grognement diverti. Il les enfonce avec efficacité, vérifie leur solidité, puis redescend pour soulever le tableau et, après quelques contorsions, le suspendre à sa place. Tandis qu’il rectifie son inclinaison, Emmrich s’approche dans son dos, jusqu’à se trouver presque contre lui.
— Excellent travail, Lucanis, murmure-t-il en lui pressant la nuque. Bon garçon.
Lucanis trébuche sur ses pieds. Emmrich s’est déjà écarté et, en fredonnant, déballe le tableau suivant d’un air innocent.
Quand il relève la tête, une bonne minute plus tard, Lucanis n’a pas bougé. Ses joues sont rouges et son souffle, un peu trop rapide.
— Pour le suivant, je pensais –
— Je dois y aller. J’ai oublié une casserole sur le feu, décrète Lucanis avant de détaler.
Mmh. Emmrich suppose qu’il attendra Taash ou Davrin pour suspendre le reste.
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Parfois, Emmrich échange quelques mots avec Rancœur. Lucanis n’est guère adepte de ces moments. Il ne fait toujours pas confiance à l’esprit – ce qu’Emmrich ne peut lui reprocher. On ne juge pas un homme dont on n’a jamais porté le masque mortuaire.
Cette nuit-là, quand il ouvre les paupières et qu’il aperçoit la silhouette penchée sur son lit, Emmrich songe confusément que Lucanis a décidé de se débarrasser de lui. Puis il aperçoit la lueur violette dans ses yeux. Étouffant un bâillement, il se redresse et s’adosse aux oreillers, avant de rajuster sa chemise de nuit, ainsi que les draps sur ses jambes.
— Rancœur ? Que puis-je pour toi ?
— QU’EST-CE QUE. LE MAGE FAIT.
— Qu’est-ce que je fais dans quel contexte ? demande gentiment Emmrich.
L’esprit s’assoit sur le rebord du lit. Le corps de Lucanis fait mouvoir le matelas.
— AVEC LUCANIS. LE MAGE FAIT. DES CHOSES.
Oh. Emmrich réprime une bouffée de remords. La situation est visiblement plus sérieuse qu’il ne le pensait, pour que l’esprit s’en préoccupe.
— Avec les compliments ?
Rancœur hoche la tête comme un enfant.
— ET IL LE TOUCHE. LUCANIS. PAS L’HABITUDE. (Il réfléchit.) IL A FAIM.
— Lucanis a faim ?
— VEUT PLUS, confirme Rancœur. VEUX ENCORE.
Diantre. Emmrich sent ses joues se mettre à chauffer. Il ne pensait pas…
Il soupire, entourant ses genoux de ses bras.
— Je suis désolé, Rancœur. C’est de ma faute. J’étais curieux de savoir si Lucanis, après l’Ossuaire, était en manque de contact physique et d’affection. Je ne pensais pas que ça l’affecterait autant.
— PRISON. PAS DE GENTILLESSE, approuve calmement Rancœur. MÉCHANTS.
— Oui, je vois ça.
— LUCANIS. TOUJOURS DANS SA PRISON.
Emmrich hausse un sourcil.
— Tu peux élaborer ?
— TOUJOURS ENFERMÉ. AVAIT PROMIS. QU’ON SORTIRAIT. AVAIT PROMIS !
— Oh, Rancœur. Mon pauvre petit.
— RANCŒUR. PAS PETIT.
— C’est une figure de style, mon cœur. (Plus tard, Emmrich blâmerait le demi-sommeil dans lequel il se trouvait encore.) Est-ce que tu veux un câlin ?
— OUI.
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Quand il se réveille, c’est la joue écrasée contre un torse musclé. Ses doigts s’agrippent à une chemise violette. Les rayons du soleil filtrent entre les rideaux du balcon. Les yeux embués de sommeil, Emmrich relève la tête. Allongés sous lui – prisonnier sous lui – Lucanis lui retourne un regard terrifié.
Saperlipopette.
Emmrich se redresse avec un calme feint, se frotte les paupières, repousse les mèches de ses cheveux en arrière. Lucanis ne bouge pas. Ses narines frémissent. D’une façon ou d’une autre, ils ont fini complètement enlacés, enfouis sous les couvertures.
— Rancœur est venu me rendre visite, dit gentiment Emmrich. Nous avons discuté un moment. Je suppose que nous avons fini par nous endormir. Rien de grave.
Lucanis se détend imperceptiblement.
— Vous avez… discuté ?
— Il s’inquiète pour vous.
Sans faire de geste brusque, Emrich détricote ses jambes de celles de l’assassin. Ce dernier est toujours habillé, les dieux soient loués. La chemise de nuit d’Emmrich lui est remontée à mi-cuisse mais, sinon, il est décent lui aussi.
Il s’extirpe des draps et, le dos tourné, enfile la robe de chambre lie-de-vin qui traîne sur le dossier d’une chaise. Quand il revient au lit, Lucanis est toujours allongé contre les oreillers froissés. Avec un pinçon dans le ventre, Emmrich constate que le spectacle est plutôt agréable à regarder.
— Est-ce que vous voulez dormir encore un peu ? demande-t-il avec douceur. Ce serait plus confortable que votre couchette dans l’arrière-cuisine. (Lucanis se frotte une main sur le visage. Ses yeux sont fixés sur la clavicule d’Emmrich. Ah. Par le col entrouvert, ses tatouages doivent être visibles, déduit ce dernier.) Mon cher ? insiste-t-il.
Le souffle de Lucanis se bloque. Il roule brusquement sur le côté.
— D’accord. Une demi-heure, pas plus, dit-il en lui tournant le dos.
Sa voix est rauque. Ce pourrait être le sommeil.
Ou autre chose.
Emmrich l’abandonne pour aller s’habiller dans son bureau.
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Emmrich décide de prendre un peu de recul. De réfléchir, durant quelques jours, sur la situation. Il ne s’agit plus d’une expérience innocente sur les caractéristiques sociales de l’un de ses compagnons. Il s’agit de quelque chose beaucoup plus personnel.
Bien entendu, Rook décide de les envoyer tous les deux dans un manoir hanté au fin fond des marais d’Haussberg.
— J’ai besoin que vous régliez la question. On parle d’un esprit qui hante les lieux, mais aussi de Vénatori qui se baladeraient dans le coin.
— Juste nous deux ? proteste Emmrich.
Rook cligne des yeux, étonné.
— Vous ne pensez pas être à la hauteur ? (Généralement, ils fonctionnent par équipe de trois. Néanmoins, il n’est pas rare que des duos répondent à des requêtes mineures de leurs alliés.) On a déjà nettoyé les engeances dans les parages. Les Gardes des Ombres contrôlent les alentours. Il s’agit juste de trouver ce qui se passe dans le manoir.
— On va s’en occuper, répond brièvement Lucanis.
Et ainsi les voilà, quelques heures plus tard, dans la cour du manoir.
L’endroit est sinistre. Et pas mélancolique-mais-harmonieux-sinistre, comme la Nécropole. Plutôt complètement-hideusement-sinistre.
— On devrait installer un camp. On enquêtera demain, décrète Lucanis.
C’est, généralement, ainsi qu’ils procèdent. Ils montent leur campement dans une des dépendances, qui pourra se barricader aisément pour la nuit.
— Je vais chercher du bois, annonce Emmrich.
Lucanis hoche la tête, avant de se pencher vers une de leurs tentes. Emmrich descend les marches qui mènent de la cour au jardin, en veillant à ne pas trop s’éloigner. Il note les statues, dont les bases semblent pivoter – un mécanisme secret, probablement. Quelques arbres morts se dressent le long de la falaise. Il en brise les branches pour récolter une brassée de bois sec.
Alors qu’il s’en revient, en longeant le vide, au sud de l’édifice, une lueur bleue attire son regard. Il écarte les branches de deux buissons. Quelques fleurs poussent à leur pied, d’un bleu intense. Il sourit en les reconnaissant : des fleurs de Brona. Elles semblent fraîches, la plupart encore en bouton. Comme si…
— Emmrich ?
Lucanis s’approche derrière lui, les sourcils froncés. Souriant, Emmrich l’invite à le rejoindre. Agenouillés, les deux hommes observent la poignée de fleurs.
— Elles sont endémiques des marais. Elles étaient censées avoir disparu, après l’arrivée de l’Enclin, murmure Emmrich.
Ses doigts effleurent les pétales couleur azur.
— Est-ce que ça veut dire… que l’Enclin disparaît pour de bon ?
— Espérons-le.
Ils en cueillent juste deux, une pour chacun. Avec un sourire, Emmrich passe la sienne à sa boutonnière. Lucanis finit par l’imiter, la fixant bien en place.
— Je connais un sort pour les garder fraîches.
— D’accord.
Il y a quelque chose d’intime à lancer un sort pour quelqu’un – sur quelqu’un. Pas un sort offensif, mais un sort qui va aider une personne. La magie d’Emmrich effleure le torse de Lucanis. La fleur scintille doucement, avant de reprendre sa teinte initiale.
— Merci.
— Je vous en prie. (Ils repartent vers le campement. Emmrich se sent de bonne humeur.) Maintenant que j’y pense, je n’ai jamais utilisé de sort de soin sur vous !
— Contrairement à Davrin et Taash, je n’essaie pas de foncer dans les ennuis.
— J’ai vraiment cru qu’il allait perdre son bras, la semaine dernière.
— Peut-être que ça l’aurait calmé.
Emmrich lui donne une bourrade faussement indignée. Lucanis sourit.
Da façon paradoxale, alors que la nuit tombe, le manoir perd son côté sinistre. Une brise dégage le ciel, révélant les étoiles. Des animaux nocturnes s’interpellent doucement. Emmrich commence à avoir l’habitude : c’est quand tout devient silencieux qu’il se méfie.
Tout en bavardant tranquillement, ils font griller du pain et fondre du fromage au-dessus des flammes. Lucanis possède une connaissance impressionnante des poisons. Ses explications se superposent à celles, plus botaniques, d’Emmrich. Ils comparent leurs notes, découvrent des espèces qu’ils ne connaissaient pas l’un et l’autre. Malgré l’obscurité, il est encore tôt : ni l’un ni l’autre ne semble prêt à dormir.
Emmrich savoure l’instant, engourdi par le crépitement du feu. L’aventure l’a tiré de ses livres et de ses recherches. Ces jours-ci, il admire la beauté des paysages, la complexité d’un insecte, la grâce d’une liane qui se tend vers le soleil. Le monde lui semble plus grand. Ses préoccupations lui semblent moins centrées.
— Je ne dirais pas non, vous savez.
Emmrich redresse la tête.
— Pardon ?
— Si vous avez l’énergie pour un sort de soin. Ma blessure, dans le dos… (Lucanis baisse les yeux d’un air embarrassé.) Elle n’a pas complètement cicatrisé.
Emmrich est aussitôt à genoux.
— Mon cher ami, vous auriez dû le dire plus tôt ! Celle que vous a infligée ce karashok, il y a deux semaines ? Montrez-moi tout de suite –
En roulant des yeux, assis sur leurs couvertures, Lucanis ôte sa cuirasse et son pourpoint. En dessous, sa peau nue est dorée à la lueur des flammes. Son dos porte plusieurs cicatrices – coup de poignard, tranchant de bouteille brisée, l’impact rond d’une flèche. Emmrich, avec précaution, tâte le contour d’une plaie encore vive, sur son omoplate droite.
— Pas de chaleur. Elle n’a pas l’air infectée.
— Non, elle cicatrise bien. Mais le frottement arrache régulièrement la croûte.
Emmrich se détend. Rien de grave, donc.
— Je devrais pouvoir la refermer, si je concentre le sort sur elle. (Il hésite.) Je vais devoir y appuyer la main. C’est d’accord ?
Lucanis le rassure, un peu moqueur :
— Moi aussi, j’aime travailler avec de gens compétents, Emmrich.
Hum. Emmrich rosit légèrement.
— Très bien. Vous pouvez écarter vos cheveux ? (Une main vient empoigner les mèches noires, les relève. Emmrich sent sa bouche s’assécher.) Merci.
— Mmh.
Avec précaution, Emmrich appuie sa paume sur la plaie, puis récite la formule. Une lueur verte fait scintiller sa peau. Il canalise la magie, la transvasant lentement de sa chair à celle de Lucanis. Ce dernier pousse un grognement.
— Désolé. C’est douloureux ?
— Non. Ça fait plutôt du bien. (Lucanis s’étire. Les muscles roulent sous la main d’Emmrich.) Vous êtes doué, professeur. J’aurais aimé avoir des soigneurs comme vous, chez les Corbeaux. L’infirmerie aurait été plus attrayante.
— Je… je vous en prie, balbutie Emmrich.
Il se demande la dernière fois qu’on l’a complimenté ; sincèrement complimenté, sans rien attendre en retour, un service, une recommandation. Ses compagnons d’aventure sont généreux, mais ils ne sont guère vocaux dans leur affection : Taash trop brusque, Neve trop distante, Davrin trop franc, Dentelle trop timide, Bellara trop… Bellara. Rook, parfois, veille à les encourager – mais tel est son rôle à la tête de leur curieuse troupe.
— Vous êtes toujours aux petits soins avec nous, continue Lucanis et Emmrich se demande sérieusement ce qui est en train de lui arriver.
— Pas autant que vous, proteste-t-il. Vous connaissez toutes les recettes préférées de chacun. Au marché, vous pensez toujours aux courses de tout le monde.
— Je ne suis pas doué pour parler. (Lucanis lui tourne toujours le dos. Emmrich se demande si c’est plus facile, ainsi.) Mais vous, vous parvenez à l’exprimer. L’affection que vous nous portez. C’est admirable, je trouve. (Lucanis, la main dans ses cheveux, tourne légèrement la tête. Emmrich aperçoit un profil acéré, un œil sombre.) Je suis désolé si j’étais bizarre ces derniers temps. Je n’ai pas l’habitude qu’on me dise ce genre de choses en face.
— Je suis en train de découvrir qu’il est plus facile de donner des compliments que de les recevoir, plaisante Emmrich, toujours rougissant.
Malgré ses paroles, une chaleur agréable envahit sa poitrine, son ventre.
La plaie est pratiquement refermée. Il ne veut pas ôter sa main. A la place, il force la magie plus profondément, cherche les muscles noués, les vieux tissus cicatriciels. Lucanis pousse un nouveau grognement, plus long et plus sourd.
— Dites-moi si je vous fais mal.
— C’est parfait, caro mio. Absolument parfait.
La décharge de magie fuse brusquement, leur arrachant un cri de surprise. Emmrich retire sa main et, écarlate, la presse contre ses genoux.
— Ah – toutes mes excuses ! (Toujours assis, Lucanis pivote pour lui faire face, en tailleur. Il hausse les sourcils. Emmrich comprend soudain. Il inspire profondément.) Très bien, reconnaît-il. Je suppose que je l’ai cherché, d’une certaine façon.
— C’est Rancœur qui a compris ce que vous faisiez, concède Lucanis. C’est aussi lui qui a suggéré de vous rendre la pareille.
— Je suis désolé. Je ne voulais pas me montrer intrusif. J’étais juste… curieux, je suppose. Je voulais voir s’il y avait un côté bénéfique à vous pousser dans vos retranchements.
— J’ai plusieurs traumatismes et un praise kink, répond platement Lucanis. Je préfèrerais gérer tout ça à mon propre rythme.
Emmrich baisse la tête, dûment châtié.
— Je suis navré, Lucanis.
— C’est pardonné. Je sais que ça partait d’un bon sentiment.
Une main vient se poser sur la joue d’Emmrich, qui déglutit. Il ferme les yeux.
— Il y avait… quelques petits côtés égoïstes, j’en ai peur.
— Oui. Ça, c’est moi qui l’ai deviné. (Emmrich inspire et le regarde. Lucanis l’observe avec attention.) Est-ce que vous voulez faire quelque chose à ce sujet ? (Il sourit légèrement, même si ses joues sont rouges.) Ce n’est pas seulement le praise kink. Ou le fait de m’être réveillé dans votre lit. Si vous êtes intéressé –
Emmrich lui attrape le poignet pour lui embrasser la paume.
— Oui.
— Le professeur Emmrich Volkarin, à court de mots ? le taquine Lucanis.
— Mon cher Lucanis, il y a de nombreux moyens de me faire taire.
Ils se tortillent pour se rapprocher l’un de l’autre. La main de Lucanis glisse jusqu’à sa nuque, tandis qu’Emmrich pose les siennes sur le torse nu devant lui.
— Est-ce que je peux essayer l’un d’entre eux ? demande Lucanis.
— Avec grand plaisir. Je suis sûr que vous serez très doué – mmmmmmmh.
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Au final, ils mettent quatre jours à résoudre cette histoire de manoir hanté.
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Emmrich attend sagement que toutes les engeances soient détruites, et le site sécurisé, avant de se tourner vers Lucanis. Ce dernier est couvert d’entrailles et de fluides noirâtres. Il n’a jamais été aussi beau.
— Magnifique coup pour décapiter cet ogre, mon amour.
— C’est grâce à ton sort qui a immobilisé le démon, cuore mio.
— C’est vrai, lueur de ma vie, mais c’est toi qui lui a tranché les tendons.
— Je n’aurais pas pu le faire si tu n’avais pas achevé ces deux engeances, tesoro.
Emmrich est trop occupé à sourire à Lucanis, mais il croit apercevoir Taash qui jette sa hache au sol, avec un cri exaspéré.
— MAIS FAITES-LES TAIRE !
— Je n’en peux plus, geint Dentelle.
— Je trouve qu’ils sont mignons, proteste Bellara.
— Je vais m’arracher les yeux, prévient platement Davrin.
— Crouiiiiii ?
— Je paierais quelqu’un pour les assassiner, dit la voix froide de Neve.
Rook renifle tout en détroussant l’entité innommable qui commandait le groupe d’engeances. D’un geste triomphant, sa main arrache une amulette de ses entrailles.
— Vous êtes tous jaloux parce qu’Emmrich nous fait moins de compliments, maintenant.
Un chœur de protestations peu convaincues lui répond.
Emmrich ne leur prête pas attention, entrelaçant ses doigts à ceux de son cher Lucanis.
FIN
