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Ça aurait pu attendre lundi.
Ce fut la conclusion à laquelle Morgane arriva après ce qui lui sembla être des heures de torture mentale. Son tortionnaire, Karadec, était un habitué de ce genre de coups. Ses comportements envers elle restaient des énigmes qui, bien qu’agaçantes, étaient incroyablement prenantes à essayer de résoudre.
Même le jeu auquel elle participait avec les enfants et Ludo n’avait pas réussi à la distraire du puzzle que représentait la venue de Karadec ce soir-là. Le repas, pourtant rythmé par les rires des enfants, n'avait pas fait taire ses interrogations. Et puis, le calme habituel du coucher n’avait fait qu’aggraver la situation.
Morgane jeta un bref coup d’œil à son réveil. Une heure du matin. Elle souffla bruyamment avant de se rappeler qu’elle n’était dorénavant plus seule dans le lit. En ne tournant que la tête, elle ne put s’empêcher de sourire en voyant Ludo à côté d’elle. Elle lui fit totalement face, l’observa pendant quelques secondes et le borda jusqu’au menton avant de caresser doucement son visage. Il soupira de contentement, un sourire s’étirant ensuite sur ses lèvres et son bras passa derrière elle avant de l’attirer vers lui.
Si son esprit n’était pas torturé par son collègue et son attitude étrange, peut-être aurait-elle réussi à être bercée par l’étreinte de Ludo. Elle se laissa tout de même quelques dizaines de minutes pour essayer, tout en sachant que ce serait vain.
Au bout d’une demi-heure, ses suspicions se confirmèrent et elle se défit des bras habituellement si réconfortants de Ludo pour sortir, presque à regret, du lit.
Comme une adolescente s’apprêtant à faire le mur, Morgane quitta la chambre, descendit les escaliers et ouvrit la porte de l’entrée avec une discrétion qui aurait, étonnamment, fait pâlir le plus aguerri des espions. Elle ne put s’empêcher de laisser échapper un soupir de soulagement lorsqu’elle referma la porte derrière elle sans réveiller qui que ce soit.
À cette heure-ci, dans la rue, et malgré le week-end qui s’amorçait, il n’y avait personne. L’un des avantages de vivre dans un quartier résidentiel familial, pensa-t-elle avant de s’installer sur le palier. Même Henri ne pourrait pas la voir ni la questionner sur les raisons pour lesquelles elle était dehors à une heure pareille.
Ses ongles tapotèrent nerveusement la coque de son téléphone pendant plusieurs minutes avant qu’elle ne déverrouille ce dernier. L’écran révéla le fil de conversation qu’elle partageait avec Karadec. Le message qu’elle avait commencé à écrire alors qu’elle était séquestrée par ses enfants un peu plus tôt—« Merci pour le rouge à »— la fit légèrement grimacer sans qu’elle ne sache vraiment pourquoi. Elle s’empressa de l’effacer.
- Vous dormez ? pianota-t-elle sur son clavier, sans préambule.
À peine le message envoyé, le cœur battant, Morgane verrouilla le téléphone et le posa sur ses genoux, l’écran hors de sa vue. Elle leva la tête pour essayer de s’occuper l’esprit, mais l’appareil ne lui laissa pas le temps de contempler le ciel avant de vibrer. Bien qu’elle ne le voulait pas, elle l’attrapa immédiatement et appuya sur la notification.
- Non, put-elle lire. Tout va bien, Morgane ?
Pourquoi son cœur s’emballait-il de cette façon à la lecture de ce message ? Ou encore au simple fait de lire le nom de son collègue ?
- Oui, tout va bien, commença-t-elle à écrire. Juste que j’arrive pas à dormir.
Elle n’envoya pas sa réponse tout de suite, garda les yeux rivés sur celle-ci avant d’effacer la seconde phrase.
- Et vous ? écrivit-elle à la place.
Cette fois, elle ne s’autorisa pas le temps de remettre en question le message avant d’appuyer sur « Envoyer ». Comme pour le précédent, elle verrouilla le téléphone rapidement.
Plusieurs secondes s’écoulèrent, avant de devenir des minutes sans qu’aucune réponse ne vienne. Morgane jetait de temps en temps des coups d’œil à son téléphone, activait l’écran anxieusement avant de sentir son cœur s’alourdir inexplicablement en voyant l’absence de nouvelles notifications. La question était simple, pourtant. Pourquoi mettait-il autant de temps pour y répondre ? Elle se força à inspirer et expirer profondément pour faire disparaître cette boule qui s'était formée dans sa poitrine. Alors qu’elle était sur le point de se résoudre au fait qu’il s’était probablement endormi—et si c'était le cas, elle l'enviait—, son téléphone vibra et s’alluma. La notification sembla arrêter son cœur pendant un instant et elle se précipita pour déverrouiller l'écran, comme si sa vie en dépendait.
- Aussi, répondit-il. Vous êtes sûre que ça va ?
Non, répondit-elle mentalement. Rien n’allait. Karadec occupait son esprit alors qu’elle devrait penser à Ludo, à tout ce que l’avenir semblait leur offrir et elle ne comprenait pas pourquoi. Sa jambe droite se mit à trembler nerveusement tandis qu’elle essayait de trouver une réponse.
Pourquoi voulait-elle autant lui parler ? Elle l’avait vu dans la soirée ! C’était le week-end, en plus !
Elle ne réfléchit pas plus avant de pianoter sa réponse.
- On peut se voir ?
Son cœur sembla se figer à nouveau lorsqu’elle lut la réponse, arrivée presque immédiatement.
*
Morgane lui avait donné rendez-vous dans un bar à mi-chemin entre leurs domiciles. Elle n'y avait jamais mis les pieds mais il faisait parti d’un des rares qui restaient ouverts au-delà de deux heures du matin et dont les avis Google qu'elle avait parcourus rapidement avaient tous été positifs. Connaissant Karadec, lui aussi avait dû vérifier ces derniers avant d'accepter.
Installée au comptoir, à l'un des rares endroits encore libres, elle fit tapoter ses ongles contre le verre tandis que son regard scannait la pièce bondée de jeunes et de moins jeunes qui parlaient, riaient, trinquaient bruyamment. Le son des verres qui s’entrechoquaient, et claquaient sur les tables prirent le dessus sur la musique dont on ne pouvait deviner que les airs rocks. Elle sourit à cette foule qui, le temps d’une soirée, vivait dans l’insouciance, contrairement à elle.
Pendant le trajet, elle s'était mise à douter de sa suggestion. Plusieurs fois, elle s'était demandée si cela ne serait pas une meilleure idée de tout annuler et de faire comme si elle n'avait rien dit avant de se raviser. Elle avait besoin de savoir la véritable raison derrière sa venue plus tôt et elle savait qu'il ne la lui dirait pas si elle attendait lundi. Plus que ça, elle avait une envie inexplicable de le voir, là, maintenant.
La clochette au-dessus de la porte d'entrée du bar retentit. Ce n'était pas la première fois depuis que Morgane était arrivée et généralement, elle ne se retournait qu’à peine, juste suffisamment pour confirmer que ce n'était pas Karadec. Cette fois, quelque chose la poussa à le faire complètement. Ses yeux le trouvèrent avec une facilité déconcertante, comme si tout avait été fait pour qu'elle ne puisse pas le rater. Son cœur se mit à battre fort tandis qu'un sourire étira involontairement ses lèvres.
Habillé d’une façon plus décontractée qu’à l’accoutumée, Karadec scanna du regard la pièce bondée avant de la voir enfin. Morgane ne l'avouerait très probablement jamais mais ces quelques secondes avaient été parmi les plus longues de sa vie. Quand il posa ses yeux sur elle, ils semblèrent s'éveiller. Il lui sourit et le cœur de Morgane manqua un battement. Une joie irraisonnée s'empara d'elle tandis qu’elle sentait ses joues s’empourprer doucement. Il commença à se frayer un chemin dans la foule joyeuse, en maintenant son regard sur elle autant qu'il le pouvait, comme si elle était son phare. Le rythme cardiaque de Morgane augmenta au fur et à mesure qu'il s'approchait d'elle. Elle crut que son cœur finirait par sortir de sa poitrine quand Karadec fut enfin près d'elle.
Morgane cligna des paupières pour se raisonner avant de débarrasser le tabouret qu'elle avait gardé pour lui.
À peine fut-il installé qu'il se tourna vers elle. Morgane vit dans son regard un mélange de joie et de tristesse. Maintenant qu'elle y pensait, elle avait vu la même chose un peu plus tôt dans la soirée, lorsqu'il s’était retourné brièvement vers elle alors qu’il regagnait sa voiture.
- Vous êtes là depuis longtemps, Morgane ? demanda-t-il.
Elle ne répondit pas immédiatement. Bien qu'elle l'avait entendu, les mots semblaient avoir soudainement perdu de leur sens et elle mit un certain temps avant de sortir de sa transe. Elle haussa d'abord les épaules avant de pointer du menton le verre de jus de pomme pétillant qu'elle lui avait commandé.
- Bah...
Karadec regarda la boisson, comme s'il ne l'avait pas remarquée avant. C'était possible, pensa-t-elle, vu qu'il n'avait pas cessé de la regarder, elle. Elle sentit une chaleur agréable s'emparer de sa poitrine qu'elle essaya vainement de repousser.
- Ah… euh… merci, fit-il avant de froncer les sourcils.
Il fit tourner le verre doucement avant de lever les yeux vers Morgane. Elle grimaça en notant que la trace de ses lèvres la trahissait.
- Ouais, alors, je voulais juste savoir quel goût ça avait, expliqua-t-elle. Je comprends pas comment vous faîtes pour boire ça, Karadec. C’est hyper amer !
Elle grimaça tandis qu'il la fusilla du regard, sans conviction. Il regarda ensuite sa boisson à elle.
- Tout comme moi je comprends pas comment vous pouvez boire que du sucre, Morgane, rétorqua-t-il. Morgane attrapa son verre et le fit glisser sous les yeux de Karadec.
- Y'a pas que du sucre, d'abord ! rétorqua-t-elle. Y’a aussi des fruits… et un peu d’alcool. Mais c’est meilleur que votre truc, là !
Il l'observa d'un air dubitatif et amusé.
- Si vous le dîtes…
- Vous me croyez pas ? demanda-t-elle avant de faire glisser son verre vers lui. Vous voulez goûter ?
Karadec continua de la regarder pendant quelques instants avant de s’intéresser à ce qu’elle lui proposait. Il grimaça légèrement.
- Non merci, ça ira.
- Allez ! Je vous ai piqué trois gorgées—bon, quatre—, vengez-vous !
- C’est gentil mais non, Morgane, répondit-il.
Morgane le vit faire tourner le verre de façon à ne pas boire du même côté qu’elle. Elle s’empêcha de rouler des yeux.
- Allez, à la vôtre ! s’exclama-t-elle en le levant pour trinquer.
Karadec l’imita et elle entrechoqua leurs verres avec un peu plus de force que nécessaire, la faisant grimacer.
- Vous ratez quelque chose, fit-elle remarquer en toussotant légèrement, après avoir siroté.
- Sûrement, répondit-il avec l’ombre d’un sourire sur ses lèvres. Qu’est-ce qu’il se passe, Morgane ?
- Bah rien ! répondit-elle.
- Vous êtes sûre ?
Son ton, son petit sourire et la façon avec laquelle il la regardait saisirent son cœur sans pitié. Il aurait pu lui faire avouer des choses qu’elle n’avait pas commises avec un regard comme ça. Alors, elle détourna le sien et le posa sur son cocktail puis se mit à jouer nerveusement avec la paille, contemplant la meilleure approche.
- C'était pas que pour me rendre mon rouge à lèvres que vous êtes venu, tout à l'heure, hein ? tenta-t-elle, avec un sourire en coin.
Elle avait l’impression qu’elle apprenait à nouveau à respirer lorsque la question quitta ses lèvres. Comme si elle avait été sous l’eau depuis que Karadec était parti de chez elle, en lui lançant un dernier regard, un peu plus tôt. Ce dernier eut un léger mouvement de recul avant que ses yeux ne s’écarquillent comme s’il ne s’attendait pas à une telle question. Ce fut lui qui, cette fois, sembla forcer son regard sur autre chose qu’elle. Quoi qu’il puisse dire, son attitude avait répondu à sa place.
Comme pour elle, la paille devint soudainement sa meilleure amie pendant quelques instants puis il leva les yeux vers elle.
- Non, finit-il par avouer d'une voix sourde.
Morgane ne s'attendait pas à ce qu'il l'admette aussi facilement. Toutes les taquineries, les questions qu'elle avait préparé pendant le trajet pour qu'il crache le morceau moururent avec sa réponse et elle réprima la petite déception qui cherchait à s’emparer d’elle.
- C’était pour quoi, alors ? demanda-t-elle.
Karadec déglutit.
- Quelque chose de pas important.
- C'était en lien avec l'enquête ? s'enquit-elle alors qu'elle essayait de voir où ça aurait pu merder.
Il sembla hésiter. S'ils avaient merdé, autant qu'il le lui dise, pensa-t-elle avec un léger agacement.
- Non, non, lui assura-t-il finalement. Vous inquiétez pas. Elle est pliée.
- Alors, quoi ?
- C'était pas important, Morgane, répéta-t-il avant de froncer les sourcils. Pourquoi vous vouliez qu'on se voit ?
Morgane haussa les épaules et détourna le regard.
- Bah… euh… je me suis dit que ce serait sympa qu’on boive un verre tous les deux.
Encore une fois, il la regarda d’un air dubitatif. Morgane soupira.
- Bon, okay, je voulais juste savoir pourquoi vous étiez venu tout à l’heure, admit-elle.
Elle tut le fait qu'elle n'avait pas réussi à dormir à cause de lui, ou encore le fait qu'elle avait eu une envie, même un besoin irrépressible, de le voir, sans qu'elle ne comprenne pourquoi.
- Vous auriez pu me le demander par message ou par téléphone, répondit-il l'air confus.
Il avait raison, admit-elle en son for intérieur. Morgane regretta soudainement cette entrevue.
Avant qu'elle ne puisse trouver une réponse, il reprit, cette fois, plus soucieux :
- C'est ça qui vous tracasse, Morgane ?
Comme le soir où il l’avait attendue devant chez elle, lui énumérant comment elle fonctionnait, Morgane se trouva inexplicablement touchée qu’il l’ait cernée aussi rapidement. Pendant quelques secondes, elle ne répondit pas, se contentant de l’observer. Il y avait un petit sourire à la fois doux et amusé sur les lèvres de Karadec et son regard allait la faire plier. Il attendit patiemment sa réponse, mais elle savait qu’il la connaissait déjà. Morgane haussa simplement les épaules.
- C’était urgent, le truc que vous vouliez me dire ? renvoya-t-elle, après s’être raisonnée.
Elle avait la sensation qu’ils jouaient au tennis, à contrer les questions de l’autre avec d’autres questions, toutes aussi surprenantes, espérant marquer un point ou affaiblir suffisamment son adversaire pour le faire.
- Pas… si urgent, admit-il, un peu honteux. Ça pouvait attendre.
- Comme le rouge à lèvres, marmonna-t-elle.
Ça, il ne pouvait pas dire le contraire et visiblement, il était d'accord car il acquiesça, l'air un peu penaud.
- Au fait, elle a dit quoi, votre date, quand vous êtes parti pour venir me le rendre ? demanda-t-elle.
- Mon date ?
- Oui, votre date, Karadec, rétorqua-t-elle, en roulant des yeux. Votre rencard, votre plan cul, la meuf avec qui vous étiez avant de venir chez moi. Parce que, sapé comme vous étiez, je pense pas que vous veniez de faire votre footing. Donc vous étiez en date.
Il fronça les sourcils.
- Oh, fit-il comme s'il se souvenait de la pauvre femme qu'il avait lâchement abandonné pour venir la voir. Je… j'en sais rien.
- Sympa pour elle, marmonna-t-elle avant de boire quelques gorgées de son cocktail.
Elle posa soudainement son verre et se tourna vers lui.
- Bon, écoutez, Karadec, commença-t-elle. Je comprends pas, là.
À nouveau, il eut l'air confus.
- Vous partez en plein milieu d'un date pour venir chez moi, un vendredi soir, alors qu'on a fini d'enquêter, pour des trucs qui auraient pu attendre. Je sais que vous avez pas de vie mais—
- Pardon ? s'interloqua-t-il. Bien sûr que si !
Morgane roula des yeux avant de reprendre :
- Mais ça tient pas debout, on est d'accord ? Si c'était pas urgent, pas important ou en lien avec l'enquête, vous seriez rentré chez vous pépère. Sauf si… la nana vous plaisait vraiment pas. Là, ouais, je peux peut-être comprendre, et encore, parce que ça explique juste pourquoi vous l'avez lâchée, mais pas pourquoi vous êtes venu me voir—
- J'étais pas loin et votre rouge à lèvres faisait trop de bruit, répondit-il. Et puis, j'ai pensé que vous en auriez besoin.
Elle le toisa un instant, le défiant du regard de continuer ce mensonge. Lorsqu'il ne le fit pas et choisit de regarder ailleurs, elle se mit à rire.
- Karadec, il était dans le porte-gobelet, d'accord ? Il faisait pas de bruit, je le sais, c’est pour ça que je l’ai oublié. En plus, je sais pas comment je dois prendre le fait que vous pensez que j'allais mourir si je l'avais pas. Et puis, bon, c'est bien beau mais ça explique pas pourquoi vous avez largué votre date comme ça. Vous avez eu une fulgurance ou quoi ?
- On peut dire ça…, marmonna-t-il si faiblement qu’elle crut l’avoir imaginé.
Elle se pencha vers lui, comme si ça allait l'aider à mieux entendre avant de se redresser, tandis qu'une vague d'inquiétude s'empara d'elle en voyant l'expression de Karadec.
- Il s'est passé quelque chose ? demanda-t-elle. Vous… euh… vous voulez plus travailler avec moi, c’est ça ? Parce que si c’est ça—
- Quoi ? la coupa-t-il presque aussitôt. Non, non, bien sûr que non, Morgane ! Ça n’a rien à voir avec ça.
Elle soupira de soulagement.
- Alors, c’est quoi, Karadec ?
Il l'observa pendant un long moment, comme s'il contemplait l'idée de lui dire ou non la vérité. Morgane n'aimait pas ça. Quoi qu'il s'était passé, cela devait être assez grave pour qu'il semble peser ses mots. Soudainement, il se mit à regarder autour d’elle.
- Votre… euh… le père de vos enfants sait où vous êtes ? demanda-t-il.
Morgane eut un mouvement de recul.
- Ouais, ne put-elle s'empêcher de répondre, bien qu'elle eut l'impression que la question sortait de nulle part. Ouais, il sait. Enfin… pas où je suis mais il sait que je suis avec vous.
Une vague de culpabilité s'empara d'elle. Maintenant qu'elle y pensait, elle ne devrait pas être là, dans ce bar, avec Karadec. Ce n'était pas avec lui qu'elle devait partager son insomnie mais avec Ludo.
Morgane avait l’impression qu’elle jouait sur la frontière entre vie perso et vie privée avec lui, là. Ce n’était pas deux collègues dans ce bar et ce n’était pas non plus deux amis.
C’était une erreur.
Elle repoussa cette pensée avant de reprendre.
- Mais ça répond pas à ma question.
Karadec acquiesça avant d'à nouveau reporter son attention sur son verre à moitié vide. Morgane commençait à se demander s'il n'était pas plus intéressant qu'elle et songea même à le laisser seul avec. Il se mit à jouer nerveusement avec son verre, traçant des cercles invisibles et inachevés autour. Au bout d’une ou deux minutes, il reporta son attention sur elle. Morgane frissonna lorsqu’elle croisa son regard et son cœur se mit à papillonner de nouveau.
- Il s'est passé quelque chose, oui, avoua-t-il enfin.
Quelque chose dans sa voix l’inquiéta et la fit taire. Elle le regarda, le laissa continuer.
- Quoi ? se hasarda-t-elle à demander lorsqu’il tarda à étoffer sa réponse.
Les yeux de Karadec la quittèrent pour se poser sur le plafond pendant quelques secondes avant qu'ils ne soient sur elle à nouveau. Il planta son regard dans le sien et elle crut que l'intensité de celui-ci aurait raison d'elle.
- Malo-Les-Bains, Morgane, dit-il simplement.
Morgane fronça les sourcils.
- Ouais, Malo-Les-Bains. Ouais, ouais… Je vois pas trop le rapport avec ce soir, mais ouais.
- Y’en a un, répondit-il avant de faire une petite pause. Et… tout à l’heure..
Il prit une grande inspiration.
- Je me suis rendu compte que tout ce qu’il s’était passé serait pas arrivé si…
Il s’interrompit, déglutit, détourna à nouveau son regard. Morgane ne l’avait jamais vu aussi hésitant, aussi timide.
- Si je tenais pas à vous, Morgane, continua-t-il en levant les yeux vers elle.
Morgane ne savait pas à quoi elle s'attendait comme réponse mais elle était certaine que ce n'était pas celle-là. Aucun des scénarios, qu'elle avait imaginé avant d'arriver dans ce bar, ne l'avait préparée à ça. Gênée et flattée, elle se mit à observer son verre.
- Euh… merci, bégaya-t-elle en levant les yeux vers lui sans croiser son regard.
Du coin de l'œil, elle vit Karadec lui sourire. Cette fois, celui-ci n'était pas sincère. Trois mois à bosser avec lui avaient permis de discerner ses différents sourires.
- Enfin… je veux dire… euh… moi aussi. Enfin, moi aussi je tiens à vous, Karadec. Je… crois ? Mais… c’était… c’était pour ça que… vous êtes venu chez moi ? Pour me dire ça ?
- Oui et non.
Morgane acquiesça.
- C’était quoi, l’autre raison ?
À nouveau, il planta son regard dans le sien. Elle le voyait débattre intérieurement sur ce qu’il pouvait lui répondre.
- Je voulais vous inviter à dîner, avoua-t-il après quelques secondes.
- Oh, souffla-t-elle.
- Pour me faire pardonner pour la dernière fois, s’empressa-t-il d’ajouter.
Morgane cligna des paupières.
- Vous pouviez le faire, répondit-elle. Qu’est-ce qui vous en a empê…
Le fait qu’il n’avait pas bronché en voyant le prix de la robe qu’il avait choisie. Sa façon de la regarder pendant le repas. Ses suppliques pour que son bourreau la lâche. Cette chose urgente mais pas si urgente qui l’avait fait partir d’un rencard au beau milieu de celui-ci et qu’elle avait dû extirper de sa bouche. Le fait qu’il venait de lui dire qu’il tenait à elle. Le fait qu’il l’ait rejointe, en pleine nuit, dans un bar à mi-chemin entre sa maison et la sienne sans en connaître la raison.
Non, c’était impossible.
Morgane était presque certaine que Karadec ferait une crise cardiaque si ce qu’elle pensait était vrai. Pourtant, tous les signes étaient là, aussi évidents que le nez au milieu de la figure.
Elle ne put s’empêcher de l’observer, de confirmer une dernière fois qu’elle ne se faisait pas des films. Il avait reporté son attention sur son verre pendant un court instant avant qu’elle ne soit à nouveau sur elle. Son regard était patient, illuminé d’un éclat qu’elle n’avait pas vu auparavant. Un léger sourire accompagnait celui-ci, le genre de sourire qui aurait fait craquer n’importe qui, mais surtout elle. Son cœur palpita.
Ce n’était pas comme ça qu’il la regardait quand ils avaient commencé à travailler ensemble. Il n'y avait aucune animosité, aucune méfiance. Juste de la douceur et une patience presque infinie, dans lesquelles elle se laisserait volontiers envelopper si les circonstances le permettaient.
Même son sourire était différent de ceux qu'il lui offrait au début. Il y avait quelque chose de tendre, quelque chose qui—
- Oh, putain, souffla-t-elle.
- Morgane, ça va ? lui demanda-t-il, inquiet.
Karadec, gêné, sonnant à sa porte, un vendredi soir, sous un faux prétexte. Son sourire qui le rajeunissait, lui donnait presque un air adolescent, et faisait palpiter son cœur agréablement. Son changement d’attitude lorsque Ludo était arrivé derrière elle.
- C’est à cause de Ludo, continua-t-elle.
- Je vous demande pardon ?
Morgane secoua la tête, cherchant à le faire taire.
- Vous avez menti tout à l’heure parce que vous avez vu Ludo avec moi, clarifia-t-elle d’une voix assurée. Parce que je me suis remise avec lui.
Le regard de son coéquipier changea. Elle avait l’impression d’avoir en face d’elle un cerf pris dans les faisceaux lumineux des phares d’une voiture.
- Morgane…
- C’est ça ? insista-t-elle.
Il ouvrit la bouche puis la ferma avant de regarder ailleurs.
- Oui ou non ? renchérit-elle.
Il continuait de fuir son regard. Morgane inspira.
- Vous m’avez foutue un lapin l’autre soir, Karadec, lui rappela-t-elle.
- Je vous ai dit—
- Et maintenant, vous…
Morgane ferma les yeux pendant quelques secondes pour contenir la colère qui montait en elle. Si lui était arrivé à la cerner, elle ne pouvait pas dire que la réciproque était vraie. À chaque fois qu’elle pensait enfin comprendre comment il fonctionnait, il faisait tout l’inverse, comme s’il voulait rester imprévisible.
Cette rencontre était vraiment une erreur.
- Céline m’a convoqué, finit-il par dire. C’est pour ça que je ne suis pas venu l'autre fois, Morgane.
Morgane ouvrit les yeux avant de hoqueter de rire. Karadec la fusilla du regard, visiblement vexé.
- Ce qui s’est passé à Malo-Les-Bains, Morgane, était grave, continua-t-il sur un ton sérieux.
- Vous croyez que je suis pas au courant ?
- Laissez-moi terminer, lui intima-t-il doucement. J’ai merdé la dernière fois, Morgane. Et ça a failli vous coûter la vie.
Inconsciemment, elle amena sa main gauche contre son cou, sentant les fantômes de celles de l’homme qui l’avait étranglée quelques jours avant. Si les traces et les douleurs commençaient à s’estomper, les souvenirs, eux, restaient vifs. Les cris de Karadec sommant son bourreau de la lâcher, l’haleine alcoolisée de ce dernier qui se mélangeait à une eau de cologne bon marché, son emprise qui se resserrait de plus en plus, sa vision se floutant petit à petit et le coup de feu.
Morgane regarda Karadec. Il y avait de la culpabilité dans ses yeux. Alors, sans savoir pourquoi, elle amena sa main sur la sienne. Le regard de Karadec se posa sur leurs mains, comme s’il était surpris par son geste, avant de la regarder de nouveau.
- Karadec, commença-t-elle. Si vous aviez pas tiré, ce serait à une tombe que vous parleriez, okay ? Donc arrêtez de vous flageller pour ça ! Et si Céline vous en veut—
- Tout ce qu’a fait Céline, c’est me mettre face à mes conneries, Morgane, l'interrompit-il. Conneries que je n’aurais pas faites si… vous n’étiez pas aussi importante pour moi.
Sans lâcher sa main, Morgane se redressa, ébahie. C’était une chose que Karadec, son collègue qui adorait faire croire qu’il ne la supportait pas, lui admette qu’il tienne à elle ; c’en était une autre qu’il lui dise qu’elle était importante pour lui.
D’aussi loin qu’elle se souvenait, c'était la première fois que quelqu'un lui disait ça.
Elle se mit à repenser à tout ce qu’il lui avait dit ces dernières semaines. À son insistance pour qu’elle reste dans les clous, tout en continuant ce qu’elle faisait. À toutes les fois où il la complimentait indirectement, sans jamais croiser son regard, comme s’il était gêné. À sa façon de lui dire qu’il voulait qu’ils continuent de collaborer ensemble.
Karadec voulait qu’elle reste. Karadec tenait à elle. Karadec pensait qu’elle était importante pour lui.
Morgane eut l’impression d’être assommée par le poids de toutes ces informations au sujet de son coéquipier. Elle ignorait ce qu’elle attendait de cette entrevue, mais elle était sûre que ce n’était pas ça.
- Et il fallait que je me détache de vous, Morgane, continua-t-il, la tirant de ses pensées. C’est pour ça que je suis pas venu.
Elle acquiesça doucement.
- Donc vous m’avez encore menti, fit-elle. C’est quoi qui a changé ?
- Le rencard que j’ai quitté pour me rendre chez vous.
- Elle était si moche que ça ? tenta-t-elle de plaisanter.
Il grimaça mais semblait amusé.
- Ah ouais… à ce point ? continua-t-elle.
- Je ne me souviens même pas de ce à quoi elle ressemblait, avoua-t-il d'un air coupable.
- La pauvre.., marmonna-t-elle.
- Tout ce dont je me souviens, c’est…
Il s’interrompit avant de s’intéresser, une nouvelle fois, à son verre. Morgane ne le quitta pas des yeux et observa avec attention chacune de ses expressions. Il clignait des paupières, déglutissait de manière rapide, comme si le reste de sa phrase le rendait nerveux. Au bout de quelques secondes, il leva à nouveau les yeux vers elle. L’intensité de ce qu’elle voyait dans son regard la fit frémir.
- C'est vous, reprit-il après une grande inspiration.
Morgane se figea, son cœur battant la chamade dans sa poitrine. Peut-être que les insomnies auraient valu le coup, pensa-t-elle. Au moins, elle ne se retrouverait pas interdite, prise dans un tourbillon décisionnel inextricable.
Que se serait-il passé s’il était venu lorsqu’elle l’avait invité ? Seraient-ils là, dans ce bar, à parler de ce qui avait conduit Karadec à accepter l’invitation ? Seraient-ils dans son lit, à profiter de l’étreinte de l’autre après des ébats passionnels ? Aurait-elle été bercée par les sons de sa respiration et des battements de son cœur ?
Pourquoi toutes ces possibilités semblaient-elles si tentantes ? se demanda-t-elle, les larmes aux yeux. Pourquoi maintenant, lorsqu’elle se projetait dans l’avenir, c’était auprès de Karadec et pas de Ludo ?
La panique la submergea.
Ses palpitations lorsqu’il prononçait son prénom, celles qu’elle avait quand elle lisait le sien, son besoin de lui alors qu’elle l’avait vu un peu plus tôt, qu’elle le voyait tous les jours, son rêve, sa déception quand il lui avait posé un lapin, ses pensées qui commençaient un peu trop souvent à se focaliser sur lui…
Tout ce qu’elle ressentait pour Karadec mais pas pour Ludo. Ce n’était pas normal.
Karadec était son opposé. Ils ne se connaissaient que depuis trois mois, et certes, ils étaient une bonne équipe, mais est-ce qu’ils pourraient l’être dans la vie ?
Ludo était une valeur sûre. Ils se connaissaient mieux que quiconque et il avait réussi à la supporter pendant sept ans. Plus que ça, il semblait être partant pour réessayer avec elle. Et si cette fois, c’était la bonne ? se demanda-t-elle. Était-elle prête à sacrifier tout ça pour quelque chose dont elle ignorait la durabilité ?
Il fallait qu’elle réfléchisse. Il fallait qu’elle pèse le pour et le contre, qu’elle comprenne vraiment ce qu’elle ressentait pour les deux et elle n’était pas sûre de pouvoir le faire dans l’immédiat. De toute façon, même si elle pouvait le faire, elle savait que sa décision serait biaisée par la présence de Karadec, si proche d’elle. Ou encore en gardant sa main sur la sienne. Elle la retira vivement.
Morgane se racla la gorge.
- C’est… euh… gentil, Karadec mais je suis avec Ludo et—
- Je sais et je—
- Enfin, je suis… je suis hyper flattée que vous… enfin… vous savez, mais… il va rien se passer entre nous, on est bien d’accord ? Parce que je suis avec Ludo ?
- Morgane, vous n’étiez même pas censée savoir.
- Maintenant, je le sais, taquina-t-elle avant de pencher vers lui. Vous me kiffez, Karadec.
- J’aurais rien dû vous dire, marmonna-t-il.
-Trop tard, répondit-elle avant de se reculer.
Elle l’observa pendant un petit moment tandis qu’elle le voyait s’efforcer de ne pas la regarder. Il échouait lamentablement.
- Donc… euh… ça vous arrive souvent de penser à moi pendant vos dates ? demanda-t-elle.
Karadec manqua de s'étouffer avec sa boisson et Morgane ne savait pas si elle devait se sentir coupable ou pas. Il se tourna ensuite vers elle.
- Morgane.
- Et depuis quand, vraiment, vous êtes tombé sous mon charme dévastateur, Karadec ? Non, parce que je pense pas que ce soit le fait que j’ai manqué de crever… si ? Parce que si c’est le cas, vous êtes dans les trucs chelous. En même temps, vous avez accès aux me—
- Est-ce qu’on peut parler d’autre chose, s’il vous plaît ? l’interrompit-il, à la fois embarrassé et exaspéré.
- J’ai quand même le droit de—
-Morgane.
*
Ludo dormait encore quand elle regagna la chambre. Elle ne put s’empêcher de sourire en voyant son bras étiré sur la place qu’elle avait occupée quelques heures plus tôt, comme s’il avait cherché sa présence. Et puis, son cœur se serra en repensant à son échange avec Karadec.
Comment pouvait-elle faire comme si de rien n’était, comme s’il ne lui avait pas dit qu’il avait des sentiments pour elle ? Comment pouvait-elle continuer à être avec Ludo quand elle ressentait, pour Karadec, ce qu’elle devrait ressentir pour lui ? Comment pouvait-elle continuer ainsi alors que, pendant le reste de l’entrevue avec son collègue, l’alcool aidant, elle s’était surprise à avoir eu envie de l’embrasser ? Ludo méritait mieux qu’une femme qui pensait à un autre homme.
Morgane s’avança dans la chambre, attrapa le bras étendu avant de le repousser contre lui puis le couvrir. Elle s’assit à sa place, se tourna vers lui et l’observa pendant quelques instants. Il avait une expression épanouie sur le visage, la même qu’il avait eu à chaque fois qu’elle se réveillait en pleine nuit avant que leur relation ne parte en vrille. Et elle allait lui briser le cœur. Elle caressa doucement son visage, son cœur se tordant face à la souffrance prochaine qu’elle allait lui infliger. Il avait été si heureux de recommencer avec elle, lui parlait de projets qu’ils feraient en famille, et pendant quelques jours, elle avait partagé son enthousiasme. C’était tout ce qu’elle avait voulu, tout ce qu’elle avait attendu depuis le jour où il l’avait quittée. Maintenant qu’elle avait tout ça à portée de main, elle s’apprêtait à y renoncer à cause de son maudit collègue et de ses potentiels sentiments pour lui.
Une partie d’elle se demanda pourquoi elle avait eu tant besoin de savoir la raison de sa venue, tant pis pour les insomnies. Elle aurait pu continuer de vivre joyeusement dans l’ignorance, continuer sa relation avec Ludo et avoir cette famille qu’elle avait toujours rêvé d’avoir. Peut-être qu’elle pourrait oublier ce qu’il s’était passé, ce qui s’était dit, songea-t-elle avant de se raviser. Morgane savait pertinemment qu’elle n’y arriverait pas ; à chaque fois qu’elle verrait Karadec, ce serait ses aveux qui reviendraient dans son esprit et un jour ou l’autre, elle le savait, ils finiraient par céder à cette attraction.
C’était une chose de faire souffrir Ludo avant de tenter quoi que ce soit avec Karadec, c’en était une autre que de merder pendant qu’elle était avec lui.
Morgane se pencha vers lui et déposa un baiser sur sa tempe, tout en lui demandant pardon.
*
Le lundi suivant, appuyée nonchalamment contre le bureau de Karadec, Morgane guettait l’entrée de l’open-space avec trépidation. Les deux ou trois tasses de café qu’elle avait englouties avant de partir de chez elle, sans parler de ses nerfs qui commençaient à prendre le dessus, n’avaient fait qu’exarcerber l’impatience qui s’était emparée d’elle depuis le samedi matin, lorsque Karadec et elle s’étaient quittés à la sortie du bar. Pour la première fois depuis des années, ce n’était pas à cause des enfants qu’il lui avait tardée d'être lundi.
Son cœur se serra quand elle se remémora ce qu’elle avait dû infliger à Ludo. Bien qu’elle avait pris sa décision à son retour, elle avait tout de même passé tout le samedi à tenter de ressentir pour Ludo ce qu’elle semblait ressentir pour Karadec. Peu importait les gestes tendres, les baisers de Ludo, rien n’y avait fait. Pire, parfois, son esprit s’était amusé à imaginer Karadec à la place, mais même ça n’avait pas suffi à retrouver ce qu’elle devrait ressentir pour lui.
Alors, le samedi soir, quand les enfants avaient été couchés, elle avait pris son courage à deux mains et lui avait tout avoué. Morgane se souvint de la façon dont le visage de Ludo s’était lentement décomposé à mesure qu’elle lui expliquait ce qui s’était passé la veille. Quand enfin, elle était parvenue à prononcer ces mots qu’elle redoutait, il avait acquiescé doucement et détourné son regard, comme pour éviter qu’elle ne voit qu’il commençait à en pleurer. Son cœur s’était serré si fort dans sa poitrine qu’elle avait cru qu’il n’en resterait plus rien. Il ne lui avait même pas laissée le temps de parler qu’il s’était levé et lui avait dit qu’il dormirait sur le canapé.
Si elle avait pensé le plus dur passé, c’était sans compter l’annonce aux enfants qui n’y comprenaient rien. Morgane ne pouvait pas leur en vouloir. La veille, ils étaient comme une famille “normale” qui passait du temps ensemble. Le lendemain, ils étaient à nouveau une famille déchirée et cette fois, c’était uniquement de sa faute. Théa et Eliott avaient respectivement claqué les portes de leurs chambres lorsqu’elle les avait libéré de cette discussion.
Le dimanche n’avait pas été le dimanche le plus agréable de sa vie. Entre ses deux aînés qui lui en voulaient d’avoir tout gâché et son maintenant-ex qui ne lui adressait ni la parole, ni un regard, l’ambiance était bien loin de celle du vendredi soir. Si cela avait été un jour de semaine, Morgane aurait sans doute pris la fuite à la DIPJ.
Le son de pas familiers la firent sortir de ses souvenirs douloureux et son cœur partit au quart de tours, comme si quelqu’un avait appuyé sur le bouton « ON » lorsqu’elle le vit dans le couloir.
- Ah ! Karadec ! s’exclama Morgane à peine fut-il dans l’open-space.
- Bonjour à vous aussi, Morgane, lui répondit-il.
Karadec la contourna pour déposer ses affaires sur son bureau, non sans lui jeter un regard interrogateur.
- Ouais, bonjour, marmonna-t-elle, un peu honteuse. Je peux vous parler deux petites minutes ?
Il regarda brièvement vers le fond de l’open-space et inconsciemment, elle l’imita. Il n’y avait personne d’autre qu’eux à cette heure-ci. Daphné et Gilles devaient arriver quelques minutes plus tard et Céline avait une réunion à la préfecture.
- Allez-y, acquiesça-t-il en reportant son attention sur elle.
- Ici ? s’étonna-t-elle, en indiquant le reste de la pièce. Sérieusement ?
Karadec fronça les sourcils.
- Vous voulez parler de quoi, Morgane ? lui demanda-t-il enfin.
Elle ignorait si c’était la fatigue ou la lenteur de Karadec pour comprendre, mais elle soupira d’agacement.
- De ce qu’on a parlé vendredi soir… enfin… samedi matin ! Bref, vous m’avez comprise !
- Oh, répondit-il quand il comprit enfin.
- Oui, oh ! répéta-t-elle avant de le saisir par la manche. Allez, venez avec moi !
À sa grande surprise, Karadec n’émit aucune protestation alors qu’elle le guidait vers un endroit où elle savait que personne n’allait.
Au même étage que l’open-space de l’équipe, c’était un des coins dans lequel elle se rendait quand Karadec l’énervait et que sa fierté l’empêchait de rentrer chez elle. Éloignée de lui, éloignée de tout le reste des flics, l’endroit lui offrait le calme et la tranquillité pour se ressaisir et réfléchir posément. Elle l’avait trouvé pendant ses mois en tant que femme de ménage et ignorait si les autres flics étaient au courant de son existence. En tout cas, elle n’y avait jamais vu personne d’autre, toutes les fois où elle y était allée, au point où elle s’était demandée si elle n’allait pas l’aménager. Cette fois, et pour la première fois depuis qu’elle travaillait avec lui, ce n’était pas pour s’isoler seule qu’elle y allait. Morgane se demanda si un jour, cela deviendrait leur coin, là où ils voleraient des baisers et…
Elle coupa court à cette pensée.
Une fois arrivés, elle s’assura tout de même que le couloir était aussi désert qu’habituellement, avant de poser son regard sur Karadec. Celui-ci avait une expression curieuse sur son visage et semblait essayer de comprendre les raisons de son comportement.
Maintenant face à ce qu’elle s’apprêtait à faire, Morgane hésita. Si elle lui disait ses conclusions, tout risquait de changer entre eux. Même si leur relation était indéfinissable en dehors de simples collègues, elle n’était soudainement plus sûre que la faire basculer vers quelque chose de plus risquée, comme une histoire d’amour, valait le coup de tout sacrifier. Elle sentit ses mains devenir anormalement moites et elle les essuya aussi discrètement qu’elle le pouvait sur son jean.
Elle avait envie de l'embrasser.
- De quoi vous vouliez me parler, Morgane ? lui demanda-t-il lorsque le silence entre eux dura trop longtemps.
Elle ne pouvait plus faire marche arrière. Prenant son courage à deux mains, elle prit une grande inspiration et fixa un point invisible à côté de l’oreille de Karadec.
- J’ai parlé à Ludo de… ce qu’on a dit, l’autre soir, l’informa-t-elle.
Morgane vit Karadec froncer à nouveau les sourcils, comme s’il essayait de se remémorer les conversations qu’ils avaient eu. Cette fois, elle s’autorisa à vraiment le regarder.
- Et c’était pas jojo, continua-t-elle.
Il grimaça et, dans ses yeux, elle vit du regret.
- Morgane, commença-t-il, doucement, sur un ton qu’elle n’avait pas entendu sortir de sa bouche auparavant, si je vous ai dit ce que je vous ai dit, c’était pas pour que vous—
- Ouais, bah, peut-être mais vous avez tout foutu en vrac chez moi ! s’exclama-t-elle soudainement.
Il eut un mouvement de recul, visiblement surpris par sa réponse. Il resta avec un air un peu hébété pendant quelques secondes, avant de le faire disparaître. Elle devait admettre qu’elle aussi avait été surprise.
- Et… euh… comment vous allez, là ? demanda-t-il, le regard à la fois fuyant et inquiet.
- Comme quelqu’un qui a rompu avec un mec génial, répondit-elle d’une voix qu’elle ne reconnaissait pas.
- Attendez, vous avez rompu ?
- À votre avis, Karadec ? contra-t-elle, en s’empêchant de rouler des yeux. Vous pensez que ce genre de conversations peut se finir autrement ? Vous apprécierez, vous, que votre nana vous dise qu’un de ses collègues, celui avec lequel elle passe le plus de temps, pense à elle pendant ses dates et que peut-être—
- Oui, oui, bon, j’ai compris, l’interrompit-il, impatient.
Morgane acquiesça en détournant le regard. Elle revoyait encore les yeux emplis de larmes de Ludo alors qu'elle lui disait qu'elle ne pouvait pas continuer leur relation et son cœur se serra. Du coin de l'œil, elle vit le bras de Karadec se lever légèrement, comme s'il voulait l'étreindre, avant de reprendre sa position initiale. Elle aurait voulu qu'il la prenne dans ses bras, ne serait-ce que pour confirmer ce qu'elle savait déjà. Pendant un instant, elle songea à prendre la décision à sa place, à se blottir contre lui, à entendre son cœur battre contre son oreille.
Karadec s'éclaircit la gorge et la fit sortir de sa rêverie. Elle se ressaisit et se hasarda à s’approcher de lui, puis à jouer avec sa cravate. Lorsqu’il ne broncha pas, elle continua avant de lever les yeux vers lui, le cœur battant si fort dans sa poitrine qu’elle était presque sûre qu’il l’entendait, lui aussi.
Elle prit une énième grande inspiration.
- Bref, dit-elle, je… je me suis dit que… peut-être… nous deux… enfin, si vous êtes toujours d’accord… qu’on pourrait… un soir…
- Morgane, je pense pas que ce soit une bonne idée, répondit-il, un peu gêné.
- Vous vous foutez de ma gueule, là ? demanda-t-elle en faisant quelques pas en arrière. Vendredi soir, vous étiez prêt à me faire un remake de Love Actually et là, vous voulez plus ?
Karadec fronça les sourcils avant de secouer la tête.
- Vous venez de rompre, Morgane, lui rappela-t-il doucement. Vous pensez pas que vous avez besoin de temps pour digérer ça avant de vous lancer dans quelque chose ? Surtout que vous teniez à lui.
Karadec avait raison, elle devait le reconnaître. Même si cela ne faisait pas longtemps que Ludo et elle s'étaient remis ensemble, la douleur restait fraîche, plus vive et plus définitive que celle de leur première rupture. Cette fois, c’était vraiment fini pour eux.
- Eh, Karadec, vous emballez pas ! s’exclama-t-elle, un peu gênée. C’est juste un dîner, d’accord ? De toute façon, vous m’en devez encore un.
Pour appuyer ses propos, elle releva le menton et le toisa avant de croiser les bras contre sa poitrine.
- Pardon ?
- C’était pas pour ça que vous étiez venu vendredi ? Pour m’inviter à dîner ? Eh bah, voilà ! En plus, vous devez vous faire pardonner pour le lapin que vous m’avez posé l’autre fois !
Elle se retint de tirer la langue.
- Je croyais que l’autre fois, au bar—
- Ha ha ! Bien tenté, Karadec mais ça compte pas ! C’est à vous—
Elle toucha son torse du bout de l’index.
- De m’inviter, continua-t-elle, l’air victorieux.
Karadec se frotta la nuque de gêne tandis qu’elle continuait de le regarder avec un grand sourire. Il détourna son regard avant de reporter son attention sur elle.
- Si… si c’est juste pour ça, alors… Ce soir ?
Si tôt ? se demanda-t-elle en écarquillant les yeux. Pour quelqu’un qui ne semblait pas partant pour ce qu’elle suggérait, il avait l’air bien pressé. N’était-il pas celui qui avait essayé de calmer ses ardeurs en lui rappelant sa rupture récente ?
Le soir-même, se répéta-t-elle, tandis que son cœur cherchait à s’envoler hors de sa poitrine.
- Ouais… ouais, ce soir, c’est bien, s’entendit-elle répondre. Enfin, faut que je vois avec Ludo pour les enfants mais… ouais, ce soir.
Morgane ne put s’empêcher de grimacer. Si elle lui demandait de garder les enfants, pour un dîner, avec la raison de leur rupture, elle n’était pas certaine qu’il l’accepte aussi tôt. Cela faisait deux jours à peine qu’elle lui avait brisé le cœur ; lui faire ça serait atroce. Mais si elle prétextait un truc en lien avec le boulot…
Karadec sembla comprendre son dilemme car il fit :
- Si vous voulez, on peut choisir un—
- Non, non, ce soir, s’empressa-t-elle d’acquiescer, le cœur battant la chamade. Ouais, ce soir. Vous… euh… venez me chercher ?
Elle avait l’impression d’être une adolescente tandis qu’elle sentait ses joues devenir rouge. Heureusement, il y avait peu de lumière.
- À vingt-heures, ça vous va ? suggéra-t-il avec un éclat indescriptible dans le regard.
- Ouais, vingt-heures, c’est parfait !
- C’est juste un dîner entre collègues, on est bien d’accord, Morgane ? insista-t-il.
Morgane roula des yeux.
- Oui, oui, répondit-elle.
Karadec acquiesça à son tour avant de regarder nerveusement sa montre.
- C’était tout ?
- Euh… ouais, ouais, c’était tout.
Il hocha la tête avant de faire signe vers la direction depuis laquelle ils étaient arrivés.
– On y retourne ?
Morgane acquiesça. Il était sur le point de se diriger vers l’open-space quand Morgane lui attrapa le bras :
- Euh… Karadec ? Une dernière chose…
- Oui ?
- Quand vous dîtes « entre collègues », c’est « entre collègues » ou « entre collègues » ?
Il fronça à nouveau les sourcils.
- Ça veut dire ce que ça veut dire, Morgane, répondit-il avec un sourire indéchiffrable, avant de se défaire de son emprise et de disparaître au détour du couloir.
*
– Bon, bah, merci pour ce soir, fit-elle lorsque Karadec arrêta la voiture devant chez elle.
La soirée avait été plus qu’agréable, bien loin de ce qu’elle aurait pu imaginer si elle en avait eu le temps. Karadec avait sonné à sa porte à l’heure, comme toujours. Morgane avait laissé quelques minutes s’écouler, histoire qu’il ne se doute pas qu’elle guettait sa venue par la fenêtre comme une adolescente attendrait son premier rencard. Lorsqu’elle avait ouvert la porte, il avait suffi qu’il lui sourisse pour que tous ses efforts s’envolent au loin. Et puis, elle l’avait vu regarder attentivement sa tenue—chose qu’elle ne se gênait pas non plus de faire avec lui–, avant de se racler la gorge et de la guider vers la voiture.
Au restaurant, aucun des deux n’avait vu le temps passer, à en juger par sa réaction lorsque le gérant était venu à leur table pour leur notifier qu’ils allaient fermer bientôt. Morgane adorait plaisanter et dire que Karadec était chiant, mais après ce dîner, elle n’était pas sûre qu’elle serait crédible à l’avenir.
Alors qu’ils regagnaient la voiture, Morgane avait dû résister à l’envie d’entremêler son bras avec le sien et se blottir contre lui, se répétant sans cesse que ce n’était qu’un dîner entre collègues, peu importait ce qu’ils s’étaient dits au bar.
Maintenant, elle ne savait pas du tout quoi faire. C’était la première fois qu’elle se retrouvait dans une situation de date qui n’en était pas un. Devait-elle quitter la voiture en lui souhaitant seulement une bonne soirée ? Devait-elle oser faire ce qu’elle voulait faire depuis qu’elle l’avait vu sur le pas de sa porte ? Morgane se hasarda enfin à le regarder. Il semblait anormalement nerveux, gardant son regard rivé sur la rue devant eux. Ses doigts tapotaient le volant suivant un rythme qui n’appartenait qu’à eux. Comme s’il avait senti qu’elle le regardait, ses yeux se posèrent sur elle et pendant un instant, elle oublia tout, jusqu’à son prénom. Figée, elle put néanmoins voir que, de temps en temps, il s’attardait sur ses lèvres et une fois de plus, elle ne pouvait pas dire qu’elle ne faisait pas pareil. Morgane entendait, sentait son cœur battre fort contre sa poitrine, prenant le dessus sur tous les sons qui pouvaient les entourer. Et puis, il se racla la gorge et ce ne fut qu’à ce moment-là qu’elle se rendit compte qu’ils étaient si proches qu’ils auraient pu…
– Je… je vais vous ouvrir, fit-il après avoir toussoté légèrement, coupant court à ses pensées.
Morgane cligna des paupières et avant qu’elle ne puisse répondre, Karadec faisait déjà le tour de la voiture. Il ne lui laissa même pas le temps de reprendre un peu ses esprits avant que la portière ne s’ouvre. Une partie d’elle était déçue ; il semblait presque vouloir se débarrasser d’elle, comme si, quelques secondes plus tôt, il n’avait pas été sur le point de l’embrasser. Elle secoua la tête avant de quitter l’habitacle.
– À demain, Karadec, fit-elle une fois dehors.
– À demain, Morgane, répondit-il en croisant enfin son regard.
Pendant quelques instants, aucun ne bougea, ni ne quitta des yeux l’autre. C’était comme si le temps s’était arrêté. Soudainement, Karadec fit un pas vers elle et passa un bras autour de sa taille. Elle ne s’y opposa pas et se laissa attirer vers lui avant qu’elle ne relève la tête vers la celle de son coéquipier et qu’elle sente enfin ses lèvres effleurer timidement les siennes, comme s’il lui demandait la permission. Lorsqu’elle la lui donna, elle se colla contre lui, étreignit sa nuque et ferma les yeux, tandis qu’il l’embrassait avec assurance et tendresse. Karadec posa sa main libre sur sa taille, comme s’il voulait l’approcher un peu plus de lui, comme s’il voulait qu’elle se fonde en lui. Si Morgane devait être honnête, tout son corps voulait la même chose. Elle le sentait aux fourmillements, aux battements de son cœur, aux touchers de Karadec qui ne semblaient jamais la combler suffisamment et la faisaient en désirer d’autres.
C’était probablement la première fois qu’elle ressentait ça pour quelqu’un, pensa-t-elle alors qu’il la repoussait lentement contre la voiture, tout en intensifiant le baiser.
Ils continuèrent à s’embrasser avec ferveur pendant quelques minutes avant que leur souffle ne vint à leur manquer. Et lorsque leurs lèvres se détachèrent l’une de l’autre, et qu’elle croisa son regard, Morgane se rendit compte que Karadec resterait un mystère pour elle. Et peut-être qu’elle adorait ça.
