Chapter Text
Obi-Wan entendait toujours les cris retentir derrière lui. Son prénom encore et encore, hurlé avec férocité, une secousse dans la Force telle la foudre qui s’écrasait au sol. Chacun de ses pas était plus lent, plus lourd que le précédent.
Il pensait pouvoir lâcher prise. Il pensait pouvoir faire le vide et passer à autre chose mais comme si elle le savait, la Force le ralentissait à son tour, des vagues rassurantes, un souffle dans l’autre direction. Soudain, quelques mots qu’il n’aurait pas dû pouvoir entendre d’aussi loin, comme arraché dans un soupir et porté par la brise… Je t'en supplie.
Il ferma les yeux pour retenir de nouvelles larmes et leva la tête dans le vent. Il en était encore incapable.
Il fit demi-tour, son sabre accroché à la taille. Il n’en aurait pas besoin, il le sentait au plus profond de lui.
Vador se trouvait là où il l’avait laissé. Le grincement de sa respiration mécanique était encore un peu plus lent, tout juste fonctionnel. Sa poitrine se levait à peine, tandis qu’il restait à genoux dans la pénombre de cette lune oubliée, illuminé uniquement par l’éclat rouge sang de son arme.
Obi-Wan s’agenouilla devant lui, étrangement serein. Il posa les doigts le long de ceux du Sith et prit le sabre de la main qui ne chercha même pas à l’en empêcher. Il l’accrocha à sa ceinture, à côté du sien, dans le vain espoir que son cristal apaise l’autre.
Vador semblait lutter contre lui-même, contre sa douleur, contre son désir féroce de destruction. Obi-Wan les sentait résonner. Il soupira et d’un geste qu’il voulut confiant, il leva le visage masqué.
L’œil apparent s’ouvrit, à peine capable de se focaliser. L’espace d’une seconde, il crut le voir vaciller entre le mordoré et une couleur plus claire. Un jeu de lumière, probablement.
Il glissa les mains sous le menton et trouva l’encoche. Le heaume tomba en morceaux de chaque côté de Vador dans un sifflement de dépressurisation strident. Il put enfin contempler le visage marbré de cicatrices. Délicatement, il vint poser ses paumes sur les joues meurtries.
Je t'en supplie.
Avait-il jamais réussi à dire non à Anakin ?
Obi-Wan guida le visage contre son torse. Il arracha la lourde cape, la laissa choir au sol et passa un bras autour de ses épaules. L’homme n’allait pas tarder à perdre connaissance, remarqua Obi-Wan. Lui avait beau avoir retrouvé ses pouvoirs, il n’était pas sûr de pouvoir porter le corps inanimé jusqu’à sa navette. Il profita des dernières forces de son fardeau pour l’y guider. Il allongea le blessé sur l’unique couchette et l’y attacha.
Soudain, Vador reprit conscience et lutta contre le harnais avec un grondement. Le vaisseau tremblait autour d’eux, comprimé dans tous les sens, ne sachant pas s’il devait céder ou résister.
Obi-Wan posa la main sur le front brûlant et, de l’autre, s’accrocha de toutes ses forces aux doigts métalliques.
— Chut, murmura-t-il en projetant toute la paix et la sérénité dont il était encore capable.
Et aussi brusquement qu’il s’était éveillé, Vador s’évanouit, le corps complètement relâché sur la couchette et loin, dans la Force, une étincelle.
Obi-Wan…
Obi-Wan se laissa aller contre la pierre ocre de la caverne. Il n’y avait plus beaucoup de lumière dans la base ; entre l’attaque et la fuite, certains générateurs avaient rendu l’âme. Il ne restait que les quelques rayons d’un des soleils et celle de la cuve à bacta.
Le corps recouvert de vieilles brûlures flottait, inconscient, de nouvelles cicatrices dans le dos. Obi-Wan ferma les yeux et ralentit sa respiration jusqu’à retrouver le rythme de sa méditation. Il dépassa l’odeur du soufre, des flammes de la navette de Vador qu’il avait incendiée après avoir pillé tout ce qui pourrait être utile, jetant finalement la cape, le heaume et le sabre du Seigneur Sith dans le brasier avec l’espoir peut-être naïf de ralentir l’Empire.
Il tira sur les liens de sa fatigue, de ses muscles lourds et engourdis pour rejeter la douleur. Je ne fais qu’un avec la Force, la Force est avec moi. Un mantra qu’il appliquait au sens littéral, troquant ses maux contre sa guérison.
La Force l’enveloppa, prit son angoisse et le rassura. Leia courant dans les bras de Bail et Breha sous le soleil d’Alderaan, Luke se réveillant d’une longue sieste, un pansement sur le haut du front, Owen et Beru lui serrant la main. Les larmes et le sang de Reva perdus dans le sable de Tatooine avec son arme.
Il avait accompli sa mission, peut-être pas comme il l’aurait voulu, peut-être pas comme il aurait dû, mais ils étaient en sécurité et c’était la seule chose qui comptait. Enfin, presque.
Un grésillement, et les projections de la Force devinrent sombres et oppressantes, du givre léchant les limites de sa conscience. Il rouvrit les yeux lentement sur l’homme immergé dans le bacta, encore inconscient, mais pas inoffensif, Obi-Wan ne le savait que trop bien. Sa propre épaule pulsait au rythme de la respiration de Vador. Il passa une main dessus et se leva.
Il s’approcha de la cuve pour mieux l’observer. Il avait tellement changé, déchiqueté par le poids de leurs actes, des manipulations et des lames. Obi-Wan aurait voulu revenir en arrière mais où ? Pour changer quoi ? Qui ? Les regrets n’étaient pas de la peur, ni de la colère, ni de la haine, mais ils se rapprochaient assez de la souffrance pour en être tout aussi dangereux.
Obi-Wan posa une main et son front contre la cuve de transparacier et ferma les yeux. Il n’avait pas beaucoup de connaissances dans l’art de la guérison d’autrui, juste assez pour aider quand il le fallait à l’Infirmerie ou à bord d’un vaisseau en temps de guerre. Juste assez pour survivre.
Il guida la Force Vivante de son corps à la cuve et petit à petit, la luminescence du bacta rayonna dans la pièce, s’enroula autour du corps inanimé. Il sentait les points de douleur le long des cicatrices, les alvéoles pulmonaires qui semblaient continuer de se consumer à l’intérieur des poumons. Il n’avait jamais été aussi loin et il continua sa projection plus en profondeur, plus fort. Il voyait ce qu’il fallait réparer, se dessiner un schéma comme lorsqu’il sondait un esprit pour trouver les arguments nécessaires à ses négociations. Il était empli de certitude, il pouvait y arriver.
Soudain, un choc contre son front le sortit de sa transe. Il sursauta, le coeur battant à toute vitesse dans sa poitrine, sous le regard mordoré qui le fixait intensément.
Il retomba en arrière, tout son corps épuisé et tremblant. En avait-il trop fait ? Dans la cuve, Vador remonta plus haut, s’éloignant du coin sur lequel il avait frappé pour attirer son attention. Obi-Wan observa ses muscles se dénouer, ses épaules être rejetées en arrière pour ouvrir la cage thoracique. Une échappée de bulles remonta à la surface, une longue expiration à travers le détendeur.
Obi-Wan vit Vador le dévisager entre férocité et curiosité, une nouveauté. Il semblait vouloir lui parler, mais il faudrait bien plus de quelques heures pour soigner les blessures de leur dernier affrontement. D’un signe de tête presque dédaigneux, Vador referma les yeux et l’ignora.
Clairement, ils ne tireraient rien l’un de l’autre, pas dans cet état. Il se releva non sans mal et sortit de la zone de soins pour parcourir les couloirs de la base à la recherche d’un dortoir. De toutes façons, Vador n’irait nulle part.
Il n’eut pas à flâner bien longtemps, le complexe n’était pas immense. La première petite pièce abritait quatre couchettes. Il restait encore des affaires, oubliées dans la frénésie de leur fuite, quelques vêtements, un jouet d’enfant, quelques rations. Il se laissa tomber sur le premier lit, rejetant les draps défaits sur le sol. Il fixa une seconde le dessous de la couchette supérieure. Son esprit était vide, son corps endolori et au plus profond de son être, l’étincelle d’un lien rafistolé l’égratignait.
Exténué, il céda au sommeil qu’il espérait libre de tous fantômes.
S’il y avait bien une chose que Vador maîtrisait, c’était l’art du déni. C’était une seconde nature, refuser les responsabilités, les conséquences, réécrire l’histoire dans un besoin compulsif de posséder, de gagner, que ce soit dans la destruction ou dans l’obsession.
C’était la raison qu’il se donnait pour ne pas avoir étranglé Obi-Wan jusqu’à son dernier souffle, enfin, sa vengeance accomplie, la contrepartie de sa douleur. Pour nulle autre raison. Lui qui pouvait arracher des vaisseaux entiers à leur propulsion, à la gravité même d’une planète, n’avait même pas essayé de s’enfuir.
La sécurité de Jabim était risible, à l’exception du Jedi en son sein. Celui qui poussait sa Force vitale en lui tous les jours à travers le transparacier de la cuve comme s’il pouvait effacer les blessures du passé par sa seule volonté. Pathétique.
Mais n’était-il pas tout aussi pathétique de désirer garder cette dévotion focalisée sur lui ? Ou plutôt, sur Anakin Skywalker. Obi-Wan ne pouvait être là que dans le vain espoir d’anéantir Vador et retrouver son disciple d’antan. Pitoyable.
Et pourtant, il était revenu auprès de lui, Dark Vador ! Son nom avait enfin traversé les lèvres gercées par des jours de fuite, de chasse et d’insomnie. Pas celui d’Anakin ! Une reconnaissance nouvelle.
Malgré tout, après des semaines de silence interminables, de séances de soin qui le laissaient jour après jour plus apaisé que jamais, il avait du mal à s’accrocher à sa colère, à sa frénésie.
Ce jour-là, il sortait enfin de la cuve. Les crochets l’avaient extrait du liquide visqueux et il avait envie de s’ébrouer pour chasser la sensation désagréable du bacta qui lui collait à la peau. Il suivit Obi-Wan des yeux, vigilant. Le Jedi le libéra de ses entraves et le souleva dans ses bras pour l’installer sur le brancard non loin de là.
Il avait depuis longtemps fait la paix avec ses blessures, mais une pointe de ressentiment face à l’humiliation ne manqua pas de faire son apparition, tandis qu’une autre part de lui se délectait des mains calleuses sur son corps.
Allongé là, impuissant uniquement dans la théorie, il observa Obi-Wan aller chercher les prothèses. A son approche avec la première, il s’étrangla sur son souffle et son cœur se serra si fort dans sa poitrine, qu’il crut un instant qu’il allait s’évanouir.
Les gestes d’Obi-Wan étaient précis et délicats. D’abord une jambe, puis l’autre. La décharge électrique de connexion aurait dû lui être familière, réconfortante, mais elle lui parut plus dévastatrice que jamais. La main gauche ensuite, les doigts répondirent immédiatement, lui rendant encore un peu plus d’autonomie, de contrôle qu’il avait l’impression de ne pas garder.
Enfin, Obi-Wan fit le tour du brancard, prenant soin de passer devant ses jambes comme pour rester dans son champ de vision. Il s’approcha de la table et saisit la dernière prothèse, sa main droite, le premier membre qu’il avait perdu.
Vador avait le tournis et sa vision était floue. Il était paniqué et étrangement exalté. Pourquoi donc ? Il était à la merci de son ennemi ! Il est revenu me chercher ! Kenobi l’avait détruit, blessé, humilié ! Il m’a soigné, il me rend ce qu’il m’a pris !
Il se sentait perdre pied. La décharge d’une dernière connexion et d’un coup, le silence se fit dans la Force, dans son esprit. Le souvenir lointain d’une autre vie : Il n'y a pas de passion, il y a la sérénité.
Le visage soucieux d’Obi-Wan au-dessus du sien l’acheva. Il se redressa brusquement, saisit la tunique claire du Jedi et le tira à lui.
Les lèvres n’étaient plus gercées, elles étaient chaudes. Il se sentait revivre, reprendre son souffle comme s’il avait brisé la surface de l’eau sombre qui l’avait engloutie il y avait bien longtemps. Passion, sérénité, pourquoi choisir ?
Contre lui, il sentit le bout de doigts hésitants contre sa joue, la bouche sous la sienne cédant à son assaut.
Enfin, il le tenait.
Vador terminait son exploration de la base, sa première vraie sortie depuis qu'Obi-Wan l'avait libéré du bacta. Il avait répertorié la moindre information qui pourrait lui servir. Les issues de secours, pathétiquement barricadés avant le siège impérial, ne lui auraient demandé qu’une pression de la main à dégager. La technologie vieillissante avait après tout cédé à un droïde-jouet, si on en croyait le rapport de la troisième sœur avant l’assaut. Même s'il avait été coupé de la Force, il ne lui aurait fallu qu'une poignée de minutes pour faire imploser le complexe ou couper les systèmes de survie avec quelques commandes entrées discrètement.
Mais dans quel but ? Il n'avait nulle part où aller pour l'instant. Il était de retour dans le hangar principal où trônait le vaisseau qu’il avait arraché à sa propulsion et éventré. Du coin de l’œil, il regarda les morceaux de carlingues plantés dans les murs dans sa hâte de s’emparer à nouveau de Kenobi, de son pouvoir.
Ses maîtres l’avaient toujours mis en garde contre ses obsessions, l’un de s'en prémunir, l'autre de les utiliser pour se recentrer sur plus important. Une seule chose comptait désormais : Obi-Wan là, à portée de mains, soumis à sa volonté.
Pour l'instant, il avait obtenu une partie de son but. L'homme était là. Pour le reste, il y travaillait encore. Le plus gros de sa rage était passé dans les flammes de Mapuzo, ses sentiments étaient aujourd'hui bien plus complexes.
Après leur baiser échangé, le Jedi s'était détaché, l'entraînant avec lui pour le remettre sur ses pieds et s'écarter. Il n'avait même pas pris la peine de faire un commentaire, ce qui ne lui ressemblait guère. Il lui avait demandé de tester les prothèses, sa respiration, dérouler ses muscles. Son diagnostic satisfait, il lui avait tendu une tunique et un pantalon sombre, probablement les restes des rebelles en transit. Il lui avait montré les endroits importants : salle de bains, cuisine, quartiers de repos, et s'était éclipsé au détour d'un couloir, le lâche.
Vador s'était installé sur le sol froid d'un dortoir vide et avait choisi de méditer, de prévoir son prochain coup. Que pouvait-il bien faire ? Épuiser ses pouvoirs à essayer de contacter l’Empire ? Pour qu’on lui arrache Obi-Wan des doigts ?! Sous prétexte qu’il avait mieux à faire ? Qu’il avait une galaxie à asservir ? Des Jedi à traquer ?! Non, il s'occuperait de l'Empire en temps voulu. Pour l'instant, ce n'était pas sa priorité. Passer pour mort était une excellente solution.
Après tout, il possédait le seul Jedi qui comptait ! Celui qui pouvait redonner un nouveau souffle d’espoir aux populations ! On avait toujours beaucoup trop sous-estimé Kenobi, même Sidious. Il ne le savait que trop bien.
La preuve en était son propre corps. Il ne se souvenait pas de la dernière fois où le soleil avait frôlé la peau de son visage sans entraves, où il avait pu inspirer une bouffée d’air frais naturel, où la douleur avait enfin disparu. Pas de personnel médical peu scrupuleux, pas de Sidious pour lui rappeler que les tortures étaient un bon moyen d'alimenter sa puissance. Non, il ne lâcherait plus Obi-Wan.
Ses émotions chaotiques le terrifiaient tout autant qu'elles l'excitaient. Il n'avait pas eu autant l'esprit libéré des perturbations statiques dans la Force, de la glace dans ses veines et du feu dans ses poumons.
— Si tu n’as rien de mieux à faire, tu pourrais peut-être nous débarrasser de cette épave ?
Vador jeta un coup d’œil à sa droite, Obi-Wan observait ladite épave en se frottant la barbe. Insupportable !
— Qu’est-ce qui t’empêche de le faire toi-même ?
— Je n’ai pas ruiné un vaisseau en parfait état de vol juste par caprice.
Vador pinça les lèvres, était-il vraiment en train de le provoquer ? N’avait-il donc aucun instinct de survie ? Non, ce n’était pas tout à fait ça, sa présence même en était témoin. Il se retourna vers lui en croisant les bras.
— Me crois-tu assez stupide pour tomber dans un piège aussi grossier ?
Obi-wan haussa les épaules nonchalamment.
— Je ne compte pas rester indéfiniment sur cette planète. Si je veux pouvoir travailler sur la navette, j’ai besoin d’espace. Mais si l’hospitalité de Jabim te sied à ce point, j’ai tout mon temps.
Vador se retint de l’étrangler. Obi-Wan lui décocha un petit sourire avant de disparaître la Force savait où.
Cédant malgré tout à la provocation facile du Jedi, il tendit brusquement la main gauche et projeta sa volonté sur la tôle froissée, lui ordonnant de se soulever. Les ruines du vaisseau tremblèrent sans bouger d’un centimètre.
Perplexe et vexé, Vador fit un pas et pressa encore pour la faire reculer. Comme si elle avait une vie propre, la carcasse refusa de s’écraser contre le mur du fond, concédant à peine un demi-mètre.
De la sueur perlant sur son front, Vador sentait la colère monter en lui, glaciale et terrible. Il leva son autre main, la dominante, déterminé à vaporiser le duracier récalcitrant. De quel droit osait-on se mettre en travers de sa route ?! Et la brûlure froide dans ses veines envahit insidieusement tout son être, sa vision auréolée d’une aura rougeâtre.
Ploie devant ma puissance !
Sa vue se troubla, le fit vaciller à chaque pas lourd, ses membres devinrent difficiles à mouvoir, sans compter le feu dans sa poitrine.
— Arrête ! hurla une voix lointaine.
Brusquement coupé de la Force, Vador s’écrasa dans la poussière, abasourdi. Il avait mal, si mal. Les nuances de gris floues lui permirent à peine de voir la silhouette se précipiter vers lui. Le sifflement dans ses oreilles venait de sa respiration, la douleur, de ses poumons, et la sueur, de sa souffrance.
Vador se sentit hisser de terre, enlacer par des bras dont il n’avait qu’un vague souvenir. Il ne voyait plus rien, il n’arrivait plus à penser, pourquoi avait-il le tournis ?
— Pas d’émo… paix… Il n’y a… Chaos, … l’harmonie…
Il n’y a pas d’émotions, il y a la paix. Il n’y a pas de passion, il y a la sérénité, se rappela-t-il d’une voix oubliée.
Progressivement, comme une étoile qui se lève à l’horizon, il se sentit réchauffer par la lumière. Il sentait les picotements de vie chasser la lourdeur de ses cuisses et de ses bras. Une main chaude essuya la sueur froide sur son visage.
Bercé par ce mantra répété paisiblement, il se sentit partir, un vertige différent du voile écarlate qui avait envahi sa vision plus tôt. Son souffle se calma, son cœur se synchronisa avec celui qu’il entendait enfin contre son oreille.
Assoiffé, désespéré de s’accrocher à cette paix, il referma les doigts sur la tunique d’Obi-Wan, oui, c’était Obi-Wan qui le tenait entre ses bras.
— Pas… la cuve…
Les mains qui le soutenaient glissèrent sur son corps. L’une lâcha ses jambes et se posa sur sa nuque, le faisant frissonner, tandis que l’autre l’attirait encore un peu plus près contre le torse qui le soutenait.
— C’est promis.
Vador ferma les yeux, rassuré, et se laissa envelopper par le Côté Clair jusqu’à sombrer dans l’inconscience.
Lorsqu’il rouvrit les yeux, il fut surpris d’être allongé sur un tatami plutôt qu’à l’infirmerie. La main d’Obi-Wan était posé au centre de sa poitrine et d’elle irradiait la chaleur d’une étoile galactique. La glace dans ses veines avait quasiment disparu, plus de douleurs, ou presque, une gorge sèche, des tiraillements au-dessus de son diaphragme.
Il leva les yeux vers le visage serein et concentré d’Obi-Wan. Ses yeux fermés, les rides qui en marquaient le coin, la plissure entre les sourcils, tant de détails qu’il n’avait pas pris le temps d’enregistrer depuis leurs retrouvailles. Cette sérénité tant prônée par les principes Jedi qui se dégageait de lui les enveloppait comme dans un cocon.
Obi-Wan avait tenu parole et ne l’avait pas replongé dans le bacta que Vador haïssait tant. Il y avait passé tellement de temps ces dernières années qu’il aurait voulu le faire disparaître à tout jamais, si sa vie n’en avait pas autant dépendu.
« Avait » était une nuance importante. Jamais auparavant n’avait-il réussi à vivre hors des cuves ou de son armure. Il avait fallu encore une fois qu’Obi-Wan dépasse toutes les attentes et défie les lois de la nature.
Vador n’était pas idiot. Dans ses souvenirs d’une autre vie, il savait qu’ils avaient été de piètres guérisseurs, d’autant plus sur autrui et jamais sans une contrepartie. Anakin Skywalker avait l’avantage d’être l’Élu, et encore.
Et pourtant, Obi-Wan l’avait porté jusque sur Jabim sans l’assistance de la technologie, l’avait guéri au point de lui permettre de sortir du bacta et de se passer non sans mal d’appareil respiratoire. Quelle ne fut pas sa surprise de découvrir sa propre voix pour la première fois depuis les berges de Mustafar, rauque, essoufflée.
Quelque chose de nouveau lui arrivait, leur arrivait depuis Mapuzo. Quelque chose qu’il n’avait pas envie de nommer, de peur de regretter ses dix dernières années de sacrifice.
Tout le corps du Jedi se détendit d’un coup sur une expiration. Le pression exercée sur sa poitrine pour diffuser le flux de guérison s’estompa. Ses yeux se rouvrirent et les traits fatigués de son visage lui pincèrent le cœur, l’espace d’une seconde.
Obi-Wan avait l’air épuisé mais soulagé, un coin de lèvres légèrement levé.
— Il faut toujours que tu en fasses trop, ne put s’empêcher de remarquer Vador.
Obi-Wan haussa les épaules et s’écarta. Se laissant aller en arrière sur ses bras, il ouvrit sa cage thoracique pour prendre une grande inspiration qui sembla le revigorer.
— C’est l’hôpital qui se fout de la charité, ironisa Obi-Wan.
Vador se redressa péniblement, encore engourdi par l’inconscience.
— Qu’est-ce qu’il s’est passé ? demanda-t-il même s’il en avait une petite idée.
— Tu as puisé dans le Côté Obscur.
S’il ne l’avait pas vécu, il se serait énervé. « Toujours la même rengaine, toujours les mêmes principes erronés », mais pour une fois, Vador n’eut pas envie de répondre par un « Mensonge ». Il savait.
— Vivre ou mourir, hm ?
Obi-Wan lui jeta un regard en coin.
— Il y a toujours un prix à payer.
— Le Côté Obscur n’est pas le seul à être avide de contreparties, rétorqua Vador, irrité.
Obi-Wan se leva, lui tendit la main pour l’aider à se remettre debout.
— Certes, mais es-tu prêt à payer de ta vie ? Ne crois-tu pas que pour tout le pouvoir que ton maître prétend avoir, a prétendu vouloir t’offrir, il aurait pu trouver la solution à tes maux ? N’a-t-il donc pas soumis ta Force à son service en provoquant lui-même ta douleur ?
— Tu vas trop loin, trancha Vador, la main levée vers sa gorge.
— Vraiment ?
Obi-Wan haussa un sourcil, croisant les bras sur sa poitrine.
— Ne fais-tu pas la même chose en me promettant la guérison ?
— La différence, mon cher Dark, c’est que je n’attends rien de toi.
— Menteur.
— Tu es libre de croire ce que tu veux. Mais je t’invite à méditer sur mes paroles et sur mes actes. Si tu sais encore comment faire.
Vador tourna les talons et s’éloigna pour ne pas commettre l’irréparable. La condescendance d’Obi-Wan l’enrageait et il ne pouvait pas se le permettre. Il regagna l’un des dortoirs les plus éloignés des points d’entrée, les mieux isolés et verrouilla la porte. Il avait trop de questions, il fallait qu’il ordonne ses pensées, s’il voulait gagner la prochaine manche.
Obi-Wan s’était attendu à une confrontation, une attaque implacable dès la sortie de la cuve. Le besoin viscéral et destructeur qui avait possédé le Sith pendant la chasse aurait dû reprendre le dessus.
Il s’était aussi préparé au départ précipité de son otage une fois hors du bacta, une envie de liberté retrouvée, de rejoindre ses troupes, son maître (même si le goût amer de cette pensée lui donnait la nausée). Contrairement à toute attente, Vador était resté sur Jabim.
Depuis leur installation dans la base désertée, Obi-Wan avait construit ses journées autour des séances de guérison. Il n’avait jamais été un guérisseur assez talentueux pour être reconnu comme tel par l’Ordre. Pendant la guerre, il se satisfaisait des quelques poussées de Force régénératrices qui suffisaient parfois à faire tenir son entourage assez longtemps pour être pris en charge par l’équipe médicale. Parfois, une délicate alliance entre la Force et le bacta pouvait booster les propriétés de ce dernier pour approfondir les soins ou les accélérer, mais c’était tout ce dont il avait été capable, non sans un besoin de repos juste après.
Alors quand les résultats de ses efforts sur Vador avaient porté de plus beaux fruits que prévu, Obi-Wan s’était posé des questions. Il avait été le disciple de Qui-Gon Jinn, il avait passé des rotations interminables à entendre, lire ou faire des recherches sur la Force et ses prophéties.
Il n’aurait jamais pensé qu’un jour tout ce savoir enfoui le frapperait en plein figure comme un tir de chasseur séparatiste.
Il n’était pas idiot. Leur échange douloureux dans la Force lorsqu’ils avaient été immergés dans leur cuve respective, la purification qu’il avait réalisée après l’incident du hangar… Il savait reconnaître les signes. La direction dans laquelle la Force les guidait l’intriguait bien plus qu’elle n’aurait dû.
Obi-Wan rejeta ces pensées parasites et posa un genou à terre. Un compte à rebours dans la tête, trois… deux… un…. Il alluma son sabre laser, prit appui sur son pied droit et se releva en fendant l’air d’une attaque plongeante. Haut, bas, tranche, un pas en avant, une rotation de sabre, un pas en arrière, deux.
Ses muscles s’échauffaient à mesure des mouvements de son corps. Fente, saut de côté, parade, riposte… Il laissa la Force l’envahir, l’alimenter de sa chaleur pour exécuter quelques positions et coups d’Ataru. Enveloppement, contre, estoc, esquive… Le souffle haletant, l’excitation de la pratique pulsait dans son corps.
Face à Vador, il avait retrouvé la jubilation du duel, d’affronter un adversaire puissant, cette communion des sabres qui, l’espace d’un instant, l’avait fait entrer en résonance avec la Force Cosmique au point d’anticiper quelques mouvements, de voir l’issue du combat avant même de la vivre.
Tournoiement, envol, frappe sautée, roulade…
Brusquement, l’excitation qui l’envahit fut tout autre et il faillit rater son kata suivant. Vador l’avait rejoint. Il le sentait en périphérie de sa zone d’entraînement, tel un félin tournant autour de sa proie. Obi-Wan frissonna et repoussa la présence imposée en fond. C’était difficile et un exercice de plus qu’il intégra à sa pratique martiale. Il renforça son bouclier, redirigeant l’afflux de Force qu’il invitait pour s’en envelopper.
Tsun, attaque sauté, garde inversée, riposte. Il expira longuement, ramenant sa jambe avant vers l’arrière pour revenir en position neutre, le sabre levé, perpendiculaire au sol, les mains à hauteur des épaules.
Le regard pesant du Sith ne ratait aucun de ses mouvements. Qu’il l’observe s’il en avait envie, Obi-Wan n’était là que pour la communion de l’effort physique, le prolongement de sa volonté le long de ses membres, de son sabre laser.
D’une dernière fente vers le sol, il éteignit son sabre et relâcha sa prise sur la Force. Il reprit petit à petit conscience de son être, l’air frais sur sa peau humide, sa poitrine qui se soulevait au rythme de sa respiration rapide, les légers picotements au bout de ses doigts. Obi-Wan attacha son sabre laser à sa ceinture et repoussa ses cheveux de son front.
— Impressionnant.
Désagréablement interrompu dans son plaisir, Obi-Wan le dévisagea avec reproche.
— Un problème ?
Les lèvres de Vador s’étirèrent avec un sourire narquois.
— J’admire le maître à l’œuvre.
Obi-Wan désigna l’espace devant lui d’un geste de la main.
— Tu es le bienvenu si tu veux te joindre à moi. C’est toujours plus agréable de croiser le sabre avec un véritable adversaire.
— Il se pourrait que l’issue de combat ne soit pas à ton goût.
Il lança à son tour un sourire arrogant.
— J’en doute fort.
Il crut une seconde que Vador allait céder, attirer à lui l’un des sabres abandonnés pour bondir dans l’affrontement mais le petit pas en avant fut avorté.
— J’ai mieux à faire.
Obi-Wan haussa les épaules.
— Dans ce cas, je vais me laver. Quoi que tu fasses, si tu pouvais te restreindre dans ta pratique, je t’en serais reconnaissant. Je suis encore un peu fatigué de notre dernière séance.
— Tu es bien modeste, tes formes sont impeccables.
Amusé et étonnamment gêné par l’analyse de Vador, Obi-Wan lui laissa la place pour aller se changer. La pratique avait de bons côtés jusqu’à ce que votre corps vous rappelle à quel point il était désagréable de bouger dans des vêtements qui vous collaient à la peau.
Vador n’arrivait pas à dormir. Si ces derniers mois, il avait moins de mal à fermer les yeux, cette nuit-là, le repos lui échappait. Il avait fait le tour de son dortoir, puis de la base dont il connaissait le moindre recoin par cœur. Instinctivement, il avait évité le hangar depuis son échec à réaliser une simple tâche.
Perdait-il vraiment son pouvoir ? S’était-il à ce point laissé corrompre par la tentation que représentait Obi-Wan Kenobi ? Avait-il donc aussi peu de volonté ? Il voulait Kenobi, l’avait pourchassé de tout son être, de toutes ses ressources. Il avait brûlé, tué, tremblé rien qu’à l’idée même qu’il soit à portée de main.
Il s’était délecté de la douleur, la sienne et celle de Kenobi à travers les ruines de leur lien, l’avait utilisé pour augmenter son pouvoir, sa prise sur la Force et aujourd’hui, il devait lâcher prise sur dix ans de traque pour déblayer un hangar ?!
Était-il pathétique à ce point ?
Réapprendre…
Il détestait ce mot. N’avait-il donc pas assez sacrifié pour se déconstruire et se reconstruire à la merci d’autres ?
Pour nous, pour l’indépendance…
Parce que là était tout le problème. Il continuait de servir, d’appeler un autre « Maître » alors qu’il était tout-puissant, qu’il aurait dû être celui devant lequel on ployait. Mais encore une fois les mensonges des Jedi et des Siths l’avaient pollué, lui avaient fait miroiter un pouvoir différent de celui qu’il aurait dû obtenir.
Au moins, si les Jedi avaient voulu le garder près d’eux, ils ne s’étaient jamais fait d’illusions sur le contrôle qu’ils exerçaientt sur Skywalker, sur lui alors que Sidious… Sidious l’avait toujours écrasé pour son propre profit, l’avait terrorisé par la douleur, avait soufflé sur les braises de sa haine en le torturant.
Plus jamais, il ne le craindrait. Plus jamais, il ne se laisserait soumettre. Ni par Sidious, ni par la corruption de son corps. Il était temps de mettre fin à la doctrine des deux. Paradoxalement, c’était Obi-Wan qui le guidait vers une nouvelle voie.
Lorsqu’il sortit de ses pensées, il était dans l’embrasure de la porte du hangar.
« Je n’attends rien de toi. »
Était-il possible qu’il dise la vérité, pour une fois ?
Il s’avança, leva la main et projeta sa volonté vers la carcasse. Plus sereinement que quand il l’avait arrachée du ciel, moins furieux que quand il avait voulu la dégager. Il accrocha sa volonté à chaque particule de duracier, chaque molécule de carburant, et serra le poing aussi violemment que quand il en avait déchiré la carrosserie.
Dans un nuage gris, le vaisseau fut vaporisé. Vador façonna le nuage, le concentrant, comprimant les atomes jusqu’à créer assez de chaleur pour les faire fusionner et d’une dernière pression de pouvoir, il la figea.
Le son étouffé de la chute de la sphère sur le sol le sortit de sa transe. La lumière des lunes avait envahi l’espace dégagé, donnant un air surréaliste à l’environnement si chargé auparavant. Une étincelle dans la Force le fit se retourner, revenir à lui, au poids de son corps, à la fraîcheur de la brise sur son visage et malgré ses précautions, à sa respiration sifflante, comme si du gravier égratignait continuellement sa trachée à chaque inspiration et expiration.
Il se retourna, suivant la lueur à la lisière de sa conscience.
Obi-Wan le regardait depuis le seuil, emmaillotté dans une cape à manches longues d’un gris bleuté qu’il ne l’avait jamais vu porter, les cheveux hirsutes. L’afflux du pouvoir de Vador avait dû le réveiller. Mais ce qui l’hypnotisa furent les pieds nus dans la poussière ocre. Avait-il bondi hors du lit ? S’était-il précipité dans les couloirs sans même prendre le temps d’enfiler ses chaussures juste pour voir ce qui se passait, quelle était cette perturbation dans la Force ?
Malgré ses pieds nus, probablement froids et douloureux, ses cheveux en bataille, ses yeux légèrement gonflés, Obi-Wan l’observait calmement, le visage grave. D’un soupir, ses épaules se détendirent, il ferma les yeux, juste assez longtemps pour rejeter son inquiétude dans la Force, si Vador avait eu à parier.
D’un geste fatigué de la main, Obi-Wan lui fit signe de le suivre.
Il n’y avait pas besoin d’explications. Vador avait peut-être encore échoué à ne pas puiser dans le Côté Obscur mais il avait réussi à organiser ses pensées et ses émotions. Et Obi-Wan, lui, n’avait pas réussi à ne pas s’en mêler.
Au final, il ne lui restait plus qu’une question. Qui avait le plus besoin de l’autre ?
L’orbe de duracier fondu était étrangement chaud entre les mains d’Obi-Wan, comme si la Force n’avait pas encore fini d’accomplir ce que Vador lui avait ordonné. Et pourtant, il ne s’en dégageait aucune présence, aucune vie.
Il la reposa sur la console de contrôle. Il avait enfin pu faire se poser la navette dans la base. Elle n’avait pas aimé leur dernier trajet vers Jabim, la pression du pouvoir de Vador l’avait quelque peu malmenée. Même si, à regret, Obi-Wan était bon pilote, il ne pouvait pas faire de miracle à l’atterrissage si le duracier menaçait de craquer d’une seconde à l’autre.
Il avait enfin pu intégrer une autre composante à son quotidien : la réparation. Vador se pliait, non sans sarcasme, à la nouvelle routine d’Obi-Wan : méditation, soin, réparation, entraînement. Il ne se joignait jamais à lui pour les katas, se contentait toujours d’observer depuis l’un des bancs, le dévorant des yeux. La Force autour de lui pulsait d’un besoin de combattre, de l’excitation de l’affrontement, de vaincre et posséder. La volonté et les boucliers d’Obi-Wan n’avaient jamais été autant mis à rude épreuve. Lui qui avait enfin repris l’entraînement pour consolider ses pouvoirs retrouvés, il ne pouvait nier l’efficacité des manigances de son spectateur sur son instinct de survie.
À chaque fois que Vador se laissait envahir par le Côté Obscur, sa santé se dégradait à nouveau. Un pas en avant, trois pas en arrière. Toutes les séances de méditation du monde ne pourrait rien y faire, Vador devrait choisir entre sa santé et son pouvoir. Pourtant, depuis quelques jours, la signature de Vador s’était étrangement stabilisée, comme s’il savait enfin ce qu’il voulait.
Obi-Wan y réfléchissait déjà depuis quelques temps quand il décida de mettre son plan à exécution. Ce matin-là, il avait pris la peine de démonter chaque sabre laser abandonné sur Jabim. Il avait aligné les cristaux de kyber sur l’établi, sondant de son empreinte leur pureté, leur stabilité. Il les avait ensuite positionnés en cercle autour du tapis et avait fait signe à Vador de le rejoindre pour leur séance de guérison.
— Tu es désespéré au point d’avoir recours à la magie dans ton grand âge ? ricana Vador de son perchoir.
Obi-Wan leva les yeux au ciel.
— Je te serais gré de garder ton opinion sur mon âge pour toi. À moins que tu veuilles que je te montre à nouveau à quel point cela ne fait aucune différence ?
Vador renifla dédaigneusement et Obi-Wan lui indiqua de prendre place.
— Je ne t’apprends rien en te disant que le kyber est connu pour sa connexion à la Force, sa pureté. Je veux essayer de les utiliser pour amplifier les propriétés curatives de nos séances.
L’homme retira le manteau noir qu’il s’était approprié parmi ce qui avait été abandonné dans la base et s’agenouilla au centre du cercle. Obi-Wan le contourna pour s’installer derrière lui.
— Pourquoi te donnes-tu tout ce mal ? interrogea Vador, exaspéré.
— Pourquoi me laisses-tu faire ? répondit Obi-Wan.
— Crois-tu encore pouvoir sauver Anakin Skywalker ?
Il sentit la Force vibrer autour de Vador, comme pour contenir son besoin d’exploser, cette jalousie sombre qui le hantait chaque fois qu’il mentionnait Anakin. Il se passa une main sur la barbe, songeur et déroula les épaules en se préparant.
— Vador, Anakin, ça n’a pas d’importance. Personne ne devrait avoir à souffrir éternellement. Nous sommes tous des êtres faits de lumière, et parfois nous avons besoin d’aide pour la faire briller.
Le silence était pesant, mais ses paroles avaient causé un autre genre de trouble dans la signature de Vador, une agitation née d’une peur qu’Obi-Wan n’arrivait pas à identifier. Son étincelle à lui avait été les jumeaux, bien évidemment.
— Ce ne peut être si simple. La naïveté n’a jamais fait partie de tes défauts, rétorqua Vador.
— Il ne faut pas confondre naïveté et capacité à pardonner. Que ce soit aux autres ou à soi-même.
Obi-Wan décida d’ignorer le tourbillon d’émotions face à lui.
— Tout est une question d’équilibre, d’acceptation. Tu es le mieux placé pour savoir à quel point nous sommes façonnés par nos actes et nos émotions. L’important est de savoir lesquelles garder, lesquelles contrôler et lesquelles confier à la Force.
Il prit une grande inspiration, vit l’autre faire de même.
— Commençons, si tu veux bien.
Il ferma les yeux et posa ses mains contre le dos marqué. Il stimula les cristaux d’une simple projection, tirant à lui cette puissance pure, pour concentrer son pouvoir au centre de son être, le long de ses membres jusqu’au bout de ses doigts et poussa l’énergie dans la moindre cellule sous ses mains.
Obi-Wan prit sur lui pour ne pas être submergé par la Force Vivante, chaude et éblouissante comme les soleils de Tatooine à leur zénith. Il réunit toute sa volonté et affûta le torrent d’énergie pour mieux l’exploiter.
— Ouvre-toi à la Force, chuchota-t-il.
Le large torse se gonfla d’une grande inspiration. Alors même qu’il guidait la méditation comme s’il avait encore affaire à un Padawan, il reprisait les déchirures dans la chair et la signature de Vador, canalisant la puissance des cristaux pour renforcer les fils de son pouvoir, donner sans jamais prendre.
— Sens la Force dans l’air autour de toi, dans le sol sous ton corps. Laisse-la t’envelopper, parcourir ta peau, glisser le long de tes membres jusqu’au centre de ton être et rayonner.
Brusquement, il sentit un conflit s’éveiller en Vador comme il ne l’avait plus senti depuis la pénombre de la lune oubliée. La lumière vacillait entre ses doigts, comme repoussée et invitée à la fois. Il sonda, chercha, poussa plus fort contre la résistance qu’il rencontrait. Il ne pouvait pas faire marche arrière. Puis, une étincelle de conscience qu’il croyait disparue surgit au plus profond de la signature opposée, quelque chose qu’il avait pensé entrevoir à la fin de leur duel, puis dans ce baiser inattendu quelques temps plutôt.
L’espoir au creux de sa poitrine prenait de plus en plus de place à mesure qu’il sentait les cellules se régénérer, que la tempête d’émotions en son patient tournait encore et encore pour devenir une dispute, puis un dialogue dont il était à peine spectateur.
Ses propres forces s’amenuisaient, la résonance des cristaux s’estompait et un étrange calme avait envahi leur bulle.
Il s’écarta, reposant lourdement ses mains sur ses genoux, ses muscles endoloris, comme vidé de leur propre énergie. Le temps s’était suspendu entre eux et quand enfin il reprit son cours, Obi-Wan eut le souffle coupé.
Vador s’était retourné, les yeux rivés sur lui. Des yeux bleus. Bleus comme le ciel de Tatooine au petit jour. Le cœur d’Obi-Wan se serra dans sa poitrine. Il enveloppa le corps face à lui de sa signature, à la recherche de la moindre faille dans ce qu’il percevait, mais n’y trouva qu’équilibre et sincérité.
— Obi-Wan…
La voix était la même, rauque et marquée, pourtant c’était comme s’il l’entendait pour la première fois depuis une éternité. Une cadence des mots différente qu’il avait cru distinguer derrière les grésillements du synthétiseur lors de leur affrontement. Les lèvres d’Obi-Wan tremblèrent d’émotions et il ravala un sanglot dans un rire nerveux. Il s’approcha, passa les mains sur les joues marquées.
— Je sais.
Il l’attira à lui, cacha le visage d’Anakin contre son cou et l’enlaça.
— Je sais, répéta-t-il.
Il déposa un baiser sur sa tête, incapable de se retenir.
Anakin, Anakin…
Anakin ouvrit les yeux sur le plafond de ferrobéton marqué de nombreux noms et messages. Il s’était effondré dans cette pièce peu de temps après avoir émergé de la poix du Côté Obscur, du poids terrible de la douleur qui le maintenait au fond.
Il n’avait pas supporté le regard d’Obi-Wan, pas alors. Et à nouveau, ce jour-là, il s’était demandé s’il en serait jamais capable. Dépassé par l’afflux de toutes les émotions provoquées par la méditation curative, il n’avait pas su quoi faire, quoi dire. Quand il avait choisi de se relever, Obi-Wan avait relâché son étreinte. Anakin avait été surpris de percevoir une pointe de regret venant du Jedi.
Incapable d’assimiler les dernières longues minutes, il s’était incliné et avait disparu dans ce dortoir de fortune.
Cela faisait plusieurs jours qu’il en avait fait son sanctuaire, fuyant une nouvelle rencontre avec celui qui l’avait ramené de l’abysse à la seule force de sa détermination. Tout se bousculait en lui. Colère, haine, reconnaissance, joie, tout n’était qu’un maelström d’émotions plus contradictoires les unes que les autres.
Il pouvait sentir la présence d’Obi-Wan partout autour de lui comme s’ils avaient fait un bond dans le passé, à une époque où leurs secrets avaient paru bien plus terribles qu’ils ne l’étaient vraiment.
Plus de dix ans au service des Sith devaient avoir des conséquences. Avait-il vraiment fait tout ça pour repartir de zéro?
Non, pas de zéro.
Vador, cette voix terrible qui faisait partie de lui, indissociable et pourtant moins absolue. L’esprit enfin libéré de la douleur constante, il s’était éveillé à nouveau alors qu’il pensait avoir disparu sous le poids de ses transgressions, sous l’avidité de Vador. Anakin avait pris le dessus, non sans négociations, non sans accepter cette partie de lui et ses desseins.
Le plus étonnant fut d’enfin revoir les couleurs. À travers les yeux du Sith, tout avait été fait de gris cendré, les reste d’une vie calcinée. Il était revenu dans un monde vif et aveuglant, de lumière et d’ombres. Mais il fallait tout réapprendre, en commençant par ce corps de chair marquée et de métal qu’il découvrait.
Anakin se releva, déroula chacun de ses muscles, artificiels comme naturels, patiemment. Une respiration longue, puis une autre. Une frappe du poing vers l’avant, fente, coup de coude… au fur et à mesure des mouvements, il tira son pouvoir à lui et ses mouvements gagnèrent en assurance.
La chaleur de la Force Vivante l’envahit pour la première fois depuis une décennie. Douce et exaltante, loin de la corruption glacée et tranchante du Côté Obscur qui dévorait son serviteur en échange de puissance, il la sentait heureuse de le retrouver, accueillante.
Chaque nouvelle respiration tonifiait ses membres. Petit à petit, le souvenir de cette prison de douleur que Vador avait mue toutes ces années s’effaçait. Le fardeau qui l’accablait s’estompait enfin. Sa cage thoracique s’ouvrit, ses épaules se détendirent et d’un bond, il se projeta plus loin dans la pièce, manquant de renverser les quelques affaires près de la porte, titubant à la réception.
Un éclat de rire lui échappa, une humidité étrange troubla sa vision. Il la toucha du bout de ses doigts mécaniques. De la joie, du soulagement, teintés par des regrets lointains auxquels il n’arrivait pas vraiment à accorder autant d’importance qu’il aurait dû. Il pouvait bouger sans avoir envie de hurler, sans être cloué au sol par une armure hermétique trop lourde à porter.
Enfin libre.
Obi-Wan attendait patiemment que l’eau chauffe. L’espace cuisine de la base était exiguë et l’équipement limité. Il ne doutait pas que le Passage avait dû faire des choix pour s’installer. Mieux valait une cuve à bacta inestimable qu’un réfectoire dernier cri. L’essentiel était suffisant pour une halte temporaire.
Les quelques vivres qui leur restaient avant le départ des réfugiés plus de trois mois auparavant avait été amplement suffisant pour eux deux, mais ce ne serait bientôt plus le cas. Il fallait réfléchir à la prochaine étape.
— Tu as les cheveux longs.
Ce ne fut que grâce à ses nombreuses années d’entraînements qu’il garda son calme. Anakin savait être discret quand il le fallait, malgré sa propension à la charge de front. Obi-Wan versa l’eau pour préparer son thé et se retourna, appuyé contre le comptoir, les mains autour de la tasse chaude.
Anakin était à demi-caché dans l’ombre de la porte. Il avait changé de tenue. Ils ne manquaient pas de tuniques abandonnées par de nombreux Jedi en fuite. Obi-Wan fut surpris de le voir porter du gris et une ceinture noire.
— C’est ce qui arrive quand on vit comme un fugitif, indiqua-t-il.
Les pas de son interlocuteur étaient plus légers qu’avant mais tout aussi déterminés. Obi-Wan resta immobile face à cette approche. Il leva un peu la tête pour ne pas le quitter des yeux, portant la tasse à ses lèvres pour en boire une longue gorgée.
L’aura d’Anakin était moins prédatrice, il n’en était pas moins intimidant à le dévisager de toute sa hauteur, comme ça. La main mécanique s’approcha de la mèche rousse qui lui tombait au coin de l’œil et la repoussa en arrière, frôlant la peau claire du bout de ses doigts dorés. Obi-Wan retint un frisson et se raccrocha à la chaleur du thé qui parcourait son corps. Le regard bleuté était plus sombre. Un jeu de lumière ou quelque chose dont il fallait qu’il s’inquiète ? Il n’aurait su le dire.
— Tu as des rides, commenta à nouveau Anakin en caressant le haut de sa pommette.
Obi-Wan haussa un sourcil.
— Ton sens de l’observation est décidément finement aiguisé, ce matin. Si tu fais de nouveau référence à mon âge, je risque de mal le prendre. Ce serait dommage que ton petit-déjeuner ait un goût de poussière.
Un coin de lèvres se souleva furtivement sur le visage d’Anakin, avant qu’il ne s’écarte. Obi-Wan eut soudain l’impression de pouvoir à nouveau respirer, comme si sa seule présence suffisait à lui couper le souffle. Il quitta le comptoir pour s’approcher d’une petite table et s’y assit.
Il observa les quelques gestes d’Anakin qui se préparait un caf, comme s’ils étaient revenus à une époque depuis longtemps révolue.
— Est-ce que ta solitude t’a apportée des réponses ? finit-il par demander.
Anakin se retourna vers lui, le regard intense mais le corps détendu. Obi-Wan fut soulagé de ne pas le voir s’agiter. Par le passé, l’Anakin qu’il avait connu aurait tout de suite interprété ses paroles comme une critique, un jugement qu’Obi-Wan n’avait jamais porté.
— Pas toutes, je serais patient.
Une leçon qu’un autre maître lui avait apprise. Il rejeta immédiatement son amertume dans le flot de la Force. Il ne pouvait les laisser dans l’impasse, pas maintenant que la communication s’était ouverte entre eux.
— Si je peux t’en donner, je le ferai.
Anakin cacha un sourire espiègle derrière sa propre tasse.
— Je doute que tu me dises où tu te cachais ces dernières années.
Obi-Wan lui répondit d’un rire à peine surpris. Anakin le rejoignit enfin, tira l’autre chaise en arrière pour s’y installer, ramenant la cape gris sombre sur son torse pour mieux se couvrir. Son visage s’assombrit d’un coup, comme un nuage passant devant le soleil, mais Obi-Wan était prêt à tout entendre.
— Tu es sorti de ta cachette, après dix ans à m’échapper, pour la fille de Bail Organa.
Le nom du sénateur avait été prononcé avec une telle jalousie que son craquement résonna dans la Force. Obi-Wan s’abstint de commenter. Ce n’était pas une question. Il posa sa tasse vide sur le plateau de la table et fixa son regard dans le sien.
— Pourquoi ? Tu étais trop lâche pour venir finir le travail ? Il a fallu qu’Organa te supplie de sauver sa fille pour que nos chemins se croisent.
Les reproches étaient froids mais la poix du Côté Obscur était lointaine, tel le grondement du tonnerre qu’on entendait à peine. Il s’y cachait une cadence étrange, une autre voix superposée à celle d’Anakin.
— Si tu veux tout savoir, avoua Obi-Wan, j’ai d’abord refusé d’accéder à sa demande.
Il n’était plus l’homme qu’il avait été pendant la guerre, il avait moins de scrupules à se défendre. La surprise brisa l’orage de la signature d’Anakin. Obi-Wan se leva de la table.
— J’étais trop occupé à essayer de faire le deuil de la personne la plus chère à mon cœur pour trouver la force de sortir de ma grotte.
Sur ces paroles, il tourna les talons, abandonnant un Anakin hébété à ses réflexions. Il rejoignit l’un des entrepôts vides de cargaison et verrouilla la double-porte. Il était temps de réapprendre à méditer en mouvement.
Encore perturbé par la révélation du matin précédent, Anakin quitta ses quartiers un peu avant le coucher du soleil. Il n’avait pas vu l’ombre d’Obi-Wan depuis leur conversation, par choix, d’abord, puis par respect pour l’isolement dans lequel s’était plongé son ancien maître, derrière plusieurs tonnes de duracier. Les lourdes portes ne représentaient pas vraiment un obstacle, cependant il avait appris à choisir le bon moment pour insister ou non.
Puis le Jedi avait fini de se cacher. Anakin avait pu percevoir ses déplacements dans la base et avait décidé d’interpréter ça comme une invitation. Ne voulant pas paraître trop impatient, il se donna quelques heures avant de céder.
La porte de la base endommagée par l’assaut impérial était ouverte. Le tunnel d’accès avait été dégagé. Un peu plus loin dans l’enclos, il pouvait voir quelques tombes de fortune bien alignées. Anakin fronça les sourcils. Était-ce donc là qu’Obi-Wan avait disparu pendant qu’il flottait dans la cuve ?
La compassion est leur plus grande faiblesse.
Pourquoi se donner tant de mal ? Personne ne viendrait leur rendre hommage sur ce bout de rocher à l’abandon. Ils n’avaient jamais pris tant de peine pendant la guerre. L’Empire ne faisait pas de fioritures non plus.
De l’autre côté, au-dessus d’un talus de terre ocre, Obi-Wan lévitait, illuminé par les derniers rayons de soleil. À une autre époque, Anakin aurait secoué la tête face à un tel spectacle, affligé par cette superbe image de Jedi parfait en action, comme si Obi-Wan faisait exprès d’être toujours magnifique.
Mais après plus de dix ans à ne pas pouvoir l’admirer, Anakin décida de prendre un moment pour le faire. Obi-Wan était là depuis longtemps, l’étoile n’avait pas arrêté sa rotation juste pour laisser ses rayons posés sur sa silhouette. Et pourtant, on aurait pu croire que le temps s’était suspendu. Anakin fit quelques pas dans sa direction, l’envie de le toucher lui démangeait le bout des doigts.
Vas-y !
Anakin l’ignora non sans difficultés. Cette injonction avait un certain mérite. Dans une longue expiration, Obi-Wan déplia lentement les jambes et sembla s’étirer vers le ciel avant que ses pieds ne touchent à nouveau le sol, tout en grâce et en délicatesse.
Il se fait passer pour ce qu’il n’est pas.
Anakin y réfléchit quelques instants et décida qu’il n’était pas d’accord. Obi-Wan Kenobi avait bien des visages et il avait cru tous les connaître jusqu’à leur dernière rencontre. L’ombre d’un Jedi en ruines, l’impitoyable combattant qui savait aussi bien utiliser les poings que le sabre. À cet instant, il retrouvait cette incarnation de l’harmonie de la Force qu’Anakin n’avait jamais réussi à égaler et toujours voulu atteindre.
Posséder.
Les yeux d’orage s’ouvrirent sur lui et Anakin croisa les mains dans son dos en approchant.
— As-tu tant besoin de frimer même après toutes ces années ? lança-t-il avec un petit rictus.
Il n’avait plus médité ainsi depuis son apprentissage au temple et la lévitation lui avait toujours échappé. A l’époque de son adolescence, il avait choisi d’interpréter les « Tu as déjà la tête dans les étoiles, padawan » comme une moquerie. Il avait fini par abandonner, il n’en avait jamais retiré autant de bien-être et de pouvoir qu’Obi-Wan, alors à quoi bon ?
Obi-Wan fronça les sourcils et pencha la tête.
— Je ne suis pas en représentation. Que tu sois là ou non pour le voir, je ferais la même chose. Il s’agit de ma communion avec la Force. Le reste importe peu, quoi qu’on en pense ou qu’on en dise.
Anakin leva les yeux au ciel en se retournant sur l’horizon rougissant. Le Jedi le rejoignit au pied du talus.
— Quand quelqu’un se coupe de la Force pendant aussi longtemps que je l’ai fait, il y a une certaine jubilation à la retrouver et à réapprendre à s’y connecter.
— Pourquoi avoir arrêté alors ? demanda Anakin.
Obi-Wan le dévisagea avec un haussement de sourcil. Anakin s’empêcha de réagir, il n’avait pas oublié sa déclaration quelques jours plus tôt. Il avait pourtant du mal à croire en un lien entre les deux. Après tout, l’Ordre avait considéré couper quelqu’un de la Force comme une forme de torture alors pourquoi le faire sciemment ? Ça lui était inconcevable.
— Rompre son lien à la Force est un choix difficile. Parfois c’est autant une question de survie qu’une expiation.
Obi-Wan descendit dans la plaine assombrie, face aux quelques tombes de fortune.
— Mon monde s’était écroulé. Tout avait disparu dans le sang et les larmes. Lorsque plus rien ne coule, on s’assèche et on attend le jour où enfin, quelque chose nous ramènera à la vie.
Anakin déglutit, la gorge serrée par l’émotion, la sienne ou celle d’Obi-Wan, il n’aurait su le dire. Le Jedi leva les yeux vers le ciel crépusculaire et Anakin eut l’envie presque irrépressible de le prendre dans ses bras.
Obi-Wan finit par se retourner vers lui, un sourire un peu triste sur le visage.
— Même si je ne cautionne pas ses méthodes, je suis reconnaissant à Reva d’avoir déclenché cette chaîne d’évènements. Bail ne m’aurait pas contacté, ne m’aurait pas supplié, je n’aurais jamais su que tu avais survécu. Je n’aurais pas retrouvé le chemin, je me serais contenté des lumières au loin.
Le vent poussiéreux se leva et fit frissonner Anakin, perdu qu’il était dans la contemplation de cet homme qu’il avait du mal à reconnaître et dont il ne pouvait se détacher.
— Assez parlé du passé pour aujourd’hui, j’ai faim. Si tu souhaites te joindre à moi, tu es le bienvenu, dit Obi-Wan en repartant vers l’intérieur de la base.
Cette invitation avait été lancé avec toute la sincérité qui pouvait parfois le caractériser. Pourtant, ils savaient très bien tous les deux qu’Anakin n’en ferait rien. Indécis face à ce qu’il ressentait, à cette étrange distance entre eux, il attendit seul que la nuit soit tombée pour rejoindre ses quartiers. Peut-être qu’en fin de compte, il fallait qu’il réapprenne à méditer.
Adossé à la paroi de ferrobéton, Obi-Wan attendit dans le couloir des dortoirs où s’était retranché Anakin. Il n’avait pas bien dormi la nuit dernière, malgré sa méditation. Sa conversation avec Anakin l’avait pourtant laissé étrangement déterminé. Il avait répondu aussi honnêtement que possible aux questions qui lui étaient posées et c’était ce qu’il avait de mieux à offrir.
Il n’avait plus honte de ses sentiments et de ce qu’il avait choisi de vivre ces dernières années. Il devait bien avouer être reconnaissant envers Reva. Malgré la portée des actes de l’inquisitrice, il avait pu rencontrer Leia, cette petite flamme de détermination qu’il avait aimée instantanément. Puis enfin, il avait retrouvé Anakin, découvert que la galaxie était encore belle et combattante, que l’espoir ne reposait plus uniquement sur deux paires de petites épaules innocentes.
La porte s’ouvrit dans un grincement et le regard sombre d’Anakin en disait long. Il retint un sourire, clairement son ancien apprenti n’était toujours pas matinal. Malgré sa tunique grise un peu froissée et sa mine renfrognée, ce dernier accepta de suivre Obi-Wan jusqu’à l’endroit où avait lieu leur méditation curative.
Obi-Wan s’assit en tailleur, les mains posées sur les cuisses. Loin d’être déstabilisé par cette nouvelle position, Anakin prit place en miroir. C’était au tour Obi-Wan de poser des questions.
— Pourquoi ?
Anakin ne fit même pas semblant de ne pas comprendre. Un lourd silence pesa sur eux un moment, jusqu’à ce qu’Obi-Wan obtienne une réponse.
— J’aimerais te donner une raison. La vérité, c’est que je n’en ai pas.
Obi-Wan attendit. Anakin sembla hésiter, les yeux brillants d’une lumière étrangement dangereuse et pourtant maîtrisée. Il tendit ses mains mécaniques, paumes vers le sol. Obi-Wan glissa les siennes en dessous, paumes vers le ciel, retenant un frisson en sentant le métal froid contre sa peau.
Anakin s’ouvrit un peu et Obi-Wan le suivit. Une bribe de souvenirs, une tornade de doutes, d’émotions, de peur terrible et tout autour, alimentant le vent glacial de la discorde, la voix poisseuse de corruption de Sidious, du Côté Obscur, pervers et avide.
Dans l’œil de ce cyclone furieux, l’étincelle au cœur d’Anakin avait été lacérée jusqu’à ce qu’il accepte l’inacceptable, jusqu’à ce qu’il embrasse une logique erronée, et elle avait fini par disparaître sous un noyau d’obscurité.
— Il m’avait promis l’ordre, la sécurité, la connaissance absolue qu’on me refusait : le secret de l’immortalité. Je voulais plus que ce que les Jedi m’interdisaient depuis bien trop longtemps, comme si leurs décisions étaient justifiées et pas un énième rejet de ce qu’ils n’arrivaient pas à faire rentrer dans leur moule de fausse vertu. Alors j’ai obéi et je les ai détruits. Je n’avais pas pu sauver ma mère, je voulais absolument sauver Padmé. Au final, je l’ai tuée de mes propres mains.
Obi-Wan fronça les sourcils et saisit les mains d’Anakin coupant court au partage de souvenirs et à la rage coupable qui commençait à gronder en son compagnon.
— Tu n’as pas tué Padmé. Ni toi, ni Vador.
Le sursaut fut cette fois bien plus réel et le tourment tout autre. Obi-Wan fixa son regard dans le sien et s’ouvrit un peu, lui montra une partie de ses propres souvenirs, quand il avait secouru Padmé sur Mustafar avec 3PO, leur fuite vers la station médicale.
— Je l’ai emmenée sur Polis Massa. Ils l’ont soignée mais…
Te perdre l’a brisée encore plus que moi, ne put-il prononcer.
Anakin dut le comprendre malgré tout, et les doigts de métal se resserrèrent sur les siens encore un peu plus fort. Les yeux humides oscillaient entre l’or et le bleu, les pupilles si petites qu’on peinait à les distinguer. Obi-Wan s’approcha, attirant leurs mains jointes contre sa poitrine pour donner une deuxième ancre à Anakin.
— Il a menti, encore, gronda Anakin entre les dents.
Obi-Wan l’enveloppa de sa présence, du Côté Clair de la Force, repoussant par sa simple volonté le tourbillon sombre qui montait.
— Ne te laisse pas submerger par la rage.
— Toujours les mêmes sermons ! hurla Anakin en s’écartant.
Obi-Wan se redressa à son tour, il ne perdrait pas. Cette fois, il se battrait pour Anakin et gagnerait.
— Toujours la même rengaine, contra Obi-Wan. Je te pensais plus fort que ça, que tu ne retomberais pas dans les mêmes pièges grossiers.
Anakin le repoussa contre la paroi de duracier d’un geste de la main mais avant qu’il ne puisse le saisir à la gorge, Obi-Wan se glissa dessous, l’attrapa par le poignet pour le retourner dans le dos et le plaquer contre le mur. Il projeta la Force Vivante dans le corps sous ses mains, essayant de protéger les organes de la brûlure glaciale du Côté Obscur.
— Tu ne peux pas changer le passé, je sais de quoi je parle. Sidious a menti à toute une galaxie. Tu n’as pas le monopole de la trahison, alors ressaisis-toi !
Aussi brusquement qu’il était monté, le Côté Obscur recula. Obi-Wan lâcha le bras mécanique et s’écarta. Anakin calma sa respiration erratique et finit par lui faire de nouveau face. Confronté à ce visage dévasté, le cœur d’Obi-Wan se serra dans sa poitrine.
— Le Chaos et pourtant l’Harmonie. L’un n’existe pas sans l’autre, tout est une question d’équilibre, sanglota Anakin.
Obi-Wan le prit dans ses bras et le laissa pleurer, probablement pour la première fois depuis bien longtemps. Ils s’affaissèrent jusqu’à se laisser tomber sur le sol, l’étreinte d’Obi-Wan assurée, les mains mécaniques d’Anakin fermement accrochées à son dos. L’écho des sanglots comme arrachés de ce corps meurtri contre lui étaient une fracture de plus dans l’air, assourdissant. À chaque nouvelle plainte qui passait les lèvres d’Anakin, Obi-Wan aidait les émotions à circuler vers la Force qui les entourait. Le chagrin, la rage, la solitude, suintant comme du sang d’une blessure encore béante, se tarirent. Les plaies du passé se cicatrisèrent, lentement, encore sensibles.
Les larmes qu’il ne se rappelait pas avoir versées séchèrent sur ses joues. D’une dernière caresse sur la nuque d’Anakin, il releva le visage marqué. Ses yeux étaient bleus, clairs et encore humides.
— Un jour, Yoda m’a dit « Célèbre leur vie mais ne pleure pas leur mort car ils ont rejoint la Force. ». J’ai eu envie de l’égorger, dit Anakin.
Obi-Wan s’étrangla un peu sur un rire mouillé.
—Maître Yoda avait une fâcheuse tendance à choisir d’ignorer que nous n’avons pas tous eu des centaines d’années pour atteindre sa sagesse. Plus facile à dire qu’à faire, aurait été ma réponse, s’amusa Obi-Wan.
—J’aurai vendu mon intercepteur pour voir sa tête si tu l’avais fait.
Obi-Wan l’aida à se relever.
— Il avait au moins raison sur un point. Dans la mort, personne n’est seul car il y a la Force. Seuls les vivants souffrent de leur départ.
Anakin ne le laissa pas partir, accroché à sa main, collé à son flanc, les yeux dans les siens.
— Merci, dit-il d’une voix rauque. Merci de m’avoir dit la vérité.
Obi-Wan passa une main sur sa joue et lui sourit.
La lumière du petit jour rasait à peine le toit du hangar, se reflétant dans le duracier des portes entrouvertes. Avec pour seule résidente la petite navette rebelle, la plateforme paraissait immense.
Anakin observa Obi-Wan se redresser sur le toit de cette dernière, du cambouis sur la pommette et probablement sous les ongles. Il reprit une gorgée de caf pour se donner quelque chose d’autre à faire que de se focaliser sur le maître Jedi. Ce dernier avait décidé de réparer l’antenne du navigateur à l’aube, une rupture dans leur routine, comme s’il savait quelque chose.
Cette tâche, ces tâches anodines, il les avait réalisées pendant si longtemps pour Obi-Wan, pour se convaincre que si Anakin lui-même s’occupait de son vaisseau, rien ne pourrait arriver à son maître lorsqu’il partait seul dans le vide de l’espace.
À partir du moment où Anakin était devenu son padawan, on avait rarement vu Obi-Wan les mains dans les circuits. Loin d’être ignorant en la matière, le Jedi préférait pourtant confier le travail à des personnes dont il jugeait l’expertise bien supérieure à la sienne, ou dans le cas du pilotage, il refusait tout simplement, s’installant d’office dans le siège passager, ce qui avait eu le don de laisser Anakin perplexe. Ou de l’énerver quand Obi-Wan critiquait sa façon de piloter. Peut-être se serait-il mieux débrouillé, mais personne ne le saurait jamais, puisqu’il n’aurait pas pris les commandes de toute façon.
Maintenant, tout semblait différent.
Si ces dernières années de séparation avaient baigné Anakin de sang et de conquête et l’avaient privé de ses circuits et de ses commandes chéries, qu’avaient-elles fait à Obi-Wan ? Les révélations des derniers jours suffisaient-elles à expliquer comment le si distingué membre du Haut Conseil Jedi à la barbe bien taillée, avait disparu pour laisser place à cet homme aux mains sales et aux cheveux longs.
Cette résilience qui le caractérisait tant avait été une source d’admiration pour Anakin, tout autant que de rancune. À leurs retrouvailles sur Mapuzo, il l’avait cru disparu, sous la faiblesse d’un homme à la Force atrophiée. Maintenant qu’il arrivait à prendre la distance nécessaire, Anakin avait toujours su que ce n’était que partie remise.
Obi-Wan Kenobi se relevait toujours.
Ce dernier sauta de la navette sur la terre ferme d’un bond gracieux au point qu’Anakin entendit à peine le murmure de ses pieds sur le sol. Ce qu’il pouvait être agaçant, parfois. Le Jedi lui décocha un sourire en coin et Anakin eut l’impression d’être revenu dix ans en arrière.
— J’espère que tu m’en as laissé.
— Tu n’avais qu’à en demander.
Obi-Wan secoua la tête et passa à ses côtés, lui jetant un dernier regard en coin avant de rejoindre la cuisine. Anakin posa sa tasse sur la caisse contre laquelle il était appuyé. Une perturbation dans sa perception l’irrita. Il fit danser ses phalanges pour les dérouiller, un geste réflexe inutile depuis qu’elles étaient faites de métal, mais quelque chose se tramait et l’absence de son sabre à ses côtés le démangeait.
Soudain, les alarmes de proximité se mirent à hurler. Les portes massives du hangar se refermèrent dans un claquement assourdissant. Anakin sentit la colère monter, pourquoi n’avait-il rien senti avant ? Était-il trop distrait ?
Il rejoignit la salle de contrôle vide. Où était Obi-Wan ? Est-ce que les rebelles avaient décidé de réintégrer les lieux en désespoir de cause, après des mois d’absence ? Imbéciles. Il se pencha vers les radars et son sang se mit à bouillir.
Un croiseur interstellaire en orbite, deux transports militaires en approche. Une étrange sensation de déjà-vu l’envahit. Toute une section allait débarquer, une cinquantaine de stormtroopers. Ils en avaient mis du temps. Incapables.
Qu’ils viennent enquêter ou combattre, ils n’avaient rien à faire là ! De quel droit venait-on sur son territoire ? Il prit une grande inspiration pour se calmer. Ce n’était pas le moment, déjà le bruit des moteurs résonnait dans le seul couloir encore praticable.
Obi-Wan passa dans son champ de vision, sabre à la main, sérénité et force irradiant tout autour de lui. Un frisson parcourut la peau d’Anakin. Le revoilà. Le Jedi sans pareil, indomptable, se dirigeait vers la sortie. La détermination se lisait dans le moindre de ses pas, dans ses sourcils légèrement froncés, dans les doigts serrés autour de la poignée de son arme.
Anakin se retint de le saisir par la taille et de le serrer contre lui, le cacher, le garder à l’abri derrière lui. S’il avait pu le dévorer et le garder au creux de son être… Fais-le… mais il n’était plus l’homme qui avait brûlé sur Mustafar.
Il prit une longue respiration et se sépara un peu à contre-cœur d’une partie de sa fureur, sa vision s’éclaircissant alors qu’il ne l’avait pas vue s’assombrir. Il partit à sa poursuite et seulement à cet instant, la concentration du Jedi vacilla. Inflexible, ce dernier jeta un regard par-dessus son épaule.
— Prends la navette et pars. Je m’en occupe.
Un bonheur malsain parcourut son corps et remplaça l’outrage qu’avait fait naître cette déclaration.
— Ton arrogance est à la hauteur de ta stupidité. Tu comptes leur renvoyer leurs tirs jusqu’à ce que leur canon finisse de t’achever ?
— Tu me sous-estimes, malgré nos dernières altercations, répondit Obi-Wan avec un haussement de sourcils, amusé.
Anakin croisa les bras, têtu. Obi-Wan se retourna enfin vers lui et le rejoignit.
— Tu n’as pas d’armes et tu es vulnérable physiquement et dans la Force, mais surtout, tu es libre, Anakin. Pars, où tu veux. Je te couvre.
Même au fond de lui, il resta interloqué. Libre ? Il ne serait jamais libéré d’Obi-Wan. Comment celui-ci pouvait-il penser une seule seconde qu’il partirait sans le traîner avec lui ? Jamais plus. Anakin passa sa main dans les cheveux roux et le força à le regarder dans les yeux.
— Tu sous-estimes ma puissance. Encore.
— Et tu parlais de « mon » arrogance.
Obi-Wan reprit son sérieux, le fixa avec intensité et lui serra l’épaule.
— Tu n’as pas l’air de comprendre, Anakin. Je te protégerai à tout prix. Même si je dois affronter toute une armée.
Obi-Wan se dégagea de sa prise et le laissa désarçonné dans la poussière ocre de Jabim. Anakin ne resta pas figé bien longtemps, la section de l’armée impériale n’allait pas attendre qu’il se remette du choc et plus il trainait, plus Obi-Wan serait en danger.
Enfin libéré du poids de son armure, il se mit à courir pour la première fois depuis bien longtemps, un sourire dément aux lèvres. Il sortit du couloir au son des premiers cris et salves de laser. Mais contrairement à ce qu’il s’attendait à voir, ce qu’il avait tellement vu par le passé dans ce genre de situation, Obi-Wan ne se tenait pas seul face à plus de cinquante stormtroopers à retourner leurs tirs contre eux.
Il avait bondi au cœur des troupes ennemies dans une pirouette d’une grâce à couper le souffle. Sous les yeux d’Anakin, le guerrier Jedi reprenait vie. Il n’y avait pas de soldats à protéger, pas de repli à assurer. Sans ses entraves, Obi-Wan brandissait son sabre en Ataru et dominait complètement le combat.
Face à la maîtrise qui se dégageait des mouvements de sabre laser face à lui, Anakin sentit un frisson d’excitation lui parcourir l’échine. Obi-Wan était déjà hypnotisant et redoutable lorsqu’il se battait avec sa forme de prédilection, mais lorsqu’il décidait enfin de passer à l’offensive, il irradiait. Anakin avait trop tendance, déjà à l’époque, à oublier qui lui avait enseigné l’art du sabre laser, qui l’avait initié à toutes les formes existantes. Avant de pouvoir les enseigner à quelqu’un, il fallait soi-même les connaître. Cette forme descendait après tout du Soresu qui avait fait toute la réputation de maître Kenobi.
Le sang pulsant dans ses veines et le cœur battant, Anakin se fraya un chemin jusqu’à lui, projetant les soldats de part et d’autre, le chemin le plus court vers sa cible. Il jubilait rien qu’à l’idée de pouvoir prendre part au combat avec Obi-Wan, enfin réunis.
Il n’y eut besoin d’aucune parole, d’aucun signe pour retrouver cette harmonie dans le combat, cette complicité d’antan, renforcée par leur volonté de survivre, de protéger. Anakin projetait, écrasait, utilisant toutes ses connaissances de télékinésie tandis qu’Obi-Wan sautait de poches d’ennemis en poches d’ennemis, une frappe de sabre après l’autre.
Les troupes étaient désorientées, ripostaient avec des salves de tirs frénétiques dans un vain espoir de toucher leurs ennemis. Ils tombaient les uns après les autres, blessés, tués, piétinés. Le bleu du sabre et le rouge des lasers n’étaient qu’un ballet d’éclairs éblouissant.
Le temps semblait s’être suspendu et accéléré à la fois. Combien de minutes, de secondes leur avait-il fallu pour se tenir seuls au milieu des restes fumants de la section impériale ? Il n’en avait aucune idée, bien trop focalisé sur Obi-Wan. Qu’il était beau, là devant lui, les cheveux ébouriffés par ce combat, même pas essoufflé !
Ce dernier rangea son sabre laser à la va-vite pour l’inspecter, à la recherche d’une quelconque blessure. Il nous sous-estime. Anakin saisit sa main au vol.
— Anakin ?
Il brûlait de l’intérieur. Il entrelaça ses doigts mécaniques avec les siens. De son autre bras, il attrapa Obi-Wan par la taille et le souleva de terre, l’obligeant à enrouler ses jambes autour de lui. Il fixa son regard dans le sien et l’embrassa fougueusement.
Cette symbiose sans pareille qui les avait accompagné dans la bataille s’étendit encore bien au-delà. Leurs gestes étaient empreints d’urgence. Obi-Wan lui rendait son baiser avec une passion qu’Anakin n’avait fait qu’imaginer, tant et si bien qu’il dut se défaire de la main qu’il tenait pour saisir les fesses d’Obi-Wan et le soutenir de toutes ses forces.
Chaque cellule de son corps vibrait sous les caresses du Jedi entre ses bras, les mains de part et d’autre de son visage passaient sur sa peau comme si elles pouvaient faire renaître les boucles disparues depuis bien longtemps. Les jambes si fermement serrées autour de sa taille éveillaient un désir féroce en Anakin, un besoin aussi vital que l’air ou l’eau. Il mordit la lèvre inférieure entre les siennes et reprit le dessus, s’écartant juste assez pour respirer à nouveau.
Obi-Wan rouvrit ses yeux d’orage, sa signature électrique autour de lui, un léger sourire aux lèvres.
— Ton timing laisse toujours autant à désirer.
— Mon timing est parfait, ce sont les autres qui ne suivent pas.
Avec un nouveau sourire un brin dérangé, Obi-Wan le ravagea d’un nouveau baiser. Anakin se laissa faire, bien trop heureux d’être enfin la cible de cette sensualité que son ancien maître n’avait réservée qu’à une poignée d’élus par le passé.
Il sentit les doigts descendre le long de ses joues jusqu’à ses épaules et d’une impulsion de Force, Obi-Wan profita de la distraction pour bondir hors de portée. Anakin n’eut presque pas le temps de se délecter de le voir légèrement vaciller à l’atterrissage qu’il laissa échapper un grondement sombre.
— Ce n’est pas le moment, Anakin.
— Ce n’est jamais le moment. Tu ne crois pas que ça a assez duré ?!
— Si, justement.
— Tu te défiles ? s’énerve-t-il, la fureur montant dans sa gorge.
Obi-Wan secoua la tête et Anakin se rapprocha à pas lourds. Contre toute attente, le Jedi ne chercha pas à s’enfuir. Au contraire, il l’arrêta dans sa course en posant une main tendre sur sa nuque.
— Non, c’est fini. Tu as gagné, Anakin.
Cette déclaration fit l’effet d’une bombe dans sa poitrine. Bonheur, victoire, la concrétisation de son obsession face à cette reddition, enfin la possession absolue, mieux : consentie ! Et pourtant, toutes ces émotions étaient bien fugaces et futiles face à la sérénité totale qui l’envahit. Obi-Wan était enfin à lui, avec lui. Cette acceptation totale termina de tisser le lien indéfectible qui les unissait, comme une clé tournant dans une serrure.
Plus jamais seul, plus jamais dans la souffrance. Une douce lumière à l’intérieur de son être qui brûlait comme une bougie dans la nuit fit fuir les ombres, une harmonie nouvelle. Leur signature dans la Force ne faisait qu’une à jamais.
Anakin en vacilla. Il se stabilisa en posant les mains sur la taille d’Obi-Wan, le front contre le sien.
— Nous devons partir. Nous ne pouvons pas défendre notre position contre un nouvel assaut, encore moins contre un croiseur, murmura le Jedi.
— Rien ne nous est impossible, je crois que tu le sens aussi bien que moi.
Obi-Wan le réprimanda d’un regard. Quoi qu’ils soient en train de vivre, de devenir, il n’avait clairement pas envie d’en parler pour l’instant. Anakin se dégagea à regret, il fallait choisir ses batailles.
— Que proposes-tu, Ô grand maître ?
Obi-Wan se caressa la barbe, penseur, mais Anakin n’avait pas besoin qu’il réponde pour savoir où il voulait en venir. Faire diversion. Se séparer. Il resserra sa prise. C’était la meilleure solution, même si elle lui donnait envie de hurler. Il pouvait voir la prochaine étape et la suivante se profilait dans un plan à plus long terme. C’était la seule issue et pourtant… Inacceptable! Combien de fois devrait-il encore laisser Obi-Wan partir sans lui ?
— Quel est le point de ralliement ? exigea-t-il.
Obi-Wan l’observa un long moment.
— Une idée ?
Un brin interloqué qu’il le laisse choisir, Anakin en avait des dizaines mais une seule paraissait évidente.
— Ilum.
Obi-Wan haussa un sourcil et Anakin sourit, amusé.
— Il va me falloir un sabre.
— Je trouve que tu débrouilles pourtant très bien à mains nues, répondit Obi-Wan avec un sourire en coin.
Anakin laissa échapper un rire. Une pointe de bonheur se dégagea de la signature de l’homme qu’il tenait entre ses bras. Touché, il caressa les tempes d’Obi-Wan du bout des doigts. Ce dernier aimait visiblement le voir heureux.
— Je doute que l’Empire ait épargné le temple d’Ilum, lança-t-il en se raclant la gorge pour les remettre dans le droit chemin de leur discussion.
— Rien d’insurmontable et c’est assez reculé pour que d’éventuels renforts mettent longtemps à arriver.
Obi-Wan hocha la tête.
— Va pour Ilum.
Anakin l’attrapa par la nuque et l’embrassa langoureusement, la main d’Obi-Wan fermement serrée sur sa tunique.
— Va pour Ilum.
