Work Text:
Tout en tapotant ses ongles contre le dos de la carte, Morgane observa, pensive, le bouquet que cette dernière accompagnait. Le magnifique bouquet, composé de toutes ses fleurs préférées, trônait encore fièrement sur la table de chevet et ce, depuis qu’elle avait été amenée dans la chambre, quelques jours plus tôt. Ce n’était pas tant le bouquet qui l’intriguait. C’était plutôt le fait qu’elle ne savait pas de qui ça venait. Cette énigme occupait son esprit depuis le moment où Timothée avait quitté la chambre, après avoir fait éclater au grand jour tout le ressentiment qu’il avait envers elle. Oh, elle avait eu quelques moments de répit agréables— tous liés à Karadec ou à ses enfants— mais lorsque, comme maintenant, elle était seule avec ses pensées, elle laissait ces questionnements revenir, couvrant ainsi les souvenirs des propos de Timothée.
Elle décrocha enfin son regard du bouquet pour le poser sur la carte. Lorsqu’elle avait trouvé cette dernière, elle avait espéré avoir un quelconque indice la mettant sur la piste de celui ou celle qui lui avait offert ce cadeau. Cependant, les mots “Félicitations pour cette naissance !” semblaient non seulement impersonnels, mais surtout ne l’aidaient pas à résoudre son énigme. Ils avaient été visiblement écrits sur un ordinateur et il n’y avait aucune signature, aucune marque qui aurait pu la mettre sur la piste. La première fois qu’elle l’avait lu, elle avait été un peu vexée que la personne ne se soit pas donnée la peine d’écrire un message personnel. Pour elle, il était évident que la personne la connaissait—suffisamment, du moins, pour savoir quelles étaient ses fleurs préférées. Ce n’était pas le genre de bouquet qui attendait d’être choisi dans un supermarché, non. La personne avait pris le soin de choisir chacune des fleurs, avec l’aide, sans doute, du fleuriste. Il y avait une intention derrière, celle de lui faire plaisir personnellement. Alors pourquoi celui ou celle qui lui avait offert ce cadeau s’était-il ou elle contenté d’un pauvre message, qui aurait pu être destiné à n’importe qui ?
Oh, elle avait établi une petite liste de suspects, en commençant par ses enfants. Ils lui offraient généralement des fleurs pour la Fête des mères, souvent accompagné d’une carte écrite à la main, ornée de dessins et de gribouillages. Peut-être n’avaient-ils pas eu le temps de composer un message moins impersonnel que celui-là. De toute façon, lorsqu’elle leur avait demandé si c’était bien eux, ils avaient tous nié. Les connaissant, ils auraient joyeusement attiré son attention vers ce bouquet, en quête de remerciements, de câlins et d’attaques de bisous qu’elle ne se serait pas retenue de faire.
Puis, elle avait suspecté Ludo, son ex et meilleur ami. Avant ses enfants, c’était probablement la personne qui la connaissait mieux que quiconque. Mais lorsqu’il était revenu, après avoir trouvé une place sur le parking, il avait, lui aussi, nié être derrière ce bouquet. Elle n’avait aucune raison de ne pas le croire ; il n’avait jamais su mentir. À chaque fois qu’il avait voulu lui faire une surprise quand ils étaient encore ensemble, il finissait par rapidement cracher le morceau sans qu’elle n’ait à faire ou dire quoi que ce soit. Si cela avait été bien lui, elle l’aurait su en quelques heures, même pas.
Et puis, elle avait suspecté Timothée, à contre-cœur, avant de rapidement l’éliminer. Il n’avait pas eu le temps de s’arrêter chez un fleuriste, entre le moment où Karadec l’avait appelé et le moment où il l’avait rejointe dans la chambre et vu sa panique, elle doutait qu’il en ait eu l’idée. En plus de ça, il ne connaissait pas ses fleurs préférées, elle en était certaine. Elle savait, cependant, qu’avant leur dispute sur le prénom de Léo, et s’il avait eu le temps, il aurait été capable de lui offrir un bouquet.
Cela l’arrangeait, de toute façon, que ça ne puisse pas être lui. Elle n’aurait pas aimé un énième acte de fausse gentillesse de sa part. Que ce soit ses fleurs préférées ou pas, elle se serait précipitée pour les jeter dès qu’elle aurait su que c’était lui. Tant pis pour la douleur post-accouchement.
Elle avait ensuite pensé à ses collègues, mais elle était sûre qu’eux non plus ne la connaissaient pas aussi bien au point de lui offrir un tel bouquet. Gilles aurait craché le morceau, si ça avait été le cas.
Et puis, aussi improbable que ses collègues, il y avait Karadec. L’homme qui s’était révélé être le père de son fils. L’homme dont elle était éperdument amoureuse. Une partie d’elle espérait que ce soit lui ; après tout, il avait eu le temps, et la possibilité de déposer le bouquet en toute discrétion. Si, ces derniers mois, ils s’étaient rapprochés bien au-delà des espérances de Morgane, elle doutait très sincèrement qu’il puisse aller jusqu’à lui offrir un bouquet. Il aurait été capable de laisser un message impersonnel comme celui de la carte, pour maintenir cette “bonne distance” qu’il avait cherché à imposer entre eux. Un autre bémol : pour autant qu’elle savait, Karadec ne connaissait pas ses fleurs préférées.
Malgré ses doutes, elle n’avait pas pu lui demander si c’était, par hasard, lui qui lui avait offert ce bouquet. Trop emballée par l’euphorie de l’annonce de la paternité de Karadec, elle n’avait pas eu l’occasion de lui poser la question. Depuis qu’elle avait appris la nouvelle, quand il était là, toute leur attention était accaparée par leur fils.
Leur fils. Pendant des mois, elle s’était accrochée à l’espoir qu’il soit le père de son bébé. Et puis, il avait fallu qu’il lise ces deux lettres, pourtant innocentes mais lourdes d’importance, pour qu’elle y renonce, le cœur brisé. Pendant des jours, elle avait été hantée par la voix de Karadec, énonçant, d’une voix plate, “TG. Timothée Guichard. Félicitations, Brigadier”. Elle avait tant espéré un retournement de situation, une erreur dans les échantillons, qu’elle en avait même rêvé la nuit. Et le matin, elle se réveillait, heureuse, avant de se rendre compte que tout ça n’était pas la réalité.
Encore maintenant, elle peinait à y croire, même si, sur le bracelet de Léo, son prénom était suivi par “Karadec”. Même si, à côté d’elle, au-dessus des documents de sortie, la copie de la déclaration à l’état-civil essayait, tant bien que mal, de lui dire que si, c’était bien réel.
Des petits coups hésitants la firent sortir de sa rêverie et elle leva la tête vers la porte. L’homme qui avait occupé ses pensées depuis plusieurs minutes déjà se tenait, patient, sur le seuil. Quand leurs regards se croisèrent, il sourit et elle ne put s’empêcher de le lui rendre.
– Vous êtes prête ? demanda-t-il en s’approchant d’elle, tout en jetant un coup d’œil tendre vers Léo, qui attendait dans son siège auto, endormi.
Acquiesçant, elle bondit sur ses pieds alors que Karadec se penchait pour porter le cosy. Elle pensa, bien malgré elle, que la paternité lui allait bien. Il y avait quelque chose en plus, quelque chose qui la rendait plus amoureuse de lui qu’auparavant. C’était la première fois qu’elle ressentait une chose pareille et elle dût se pincer pour se ressaisir.
Karadec se redressa et elle attrapa le bouquet. Elle le regarda brièvement avant de reporter son attention sur son partenaire qui regardait leur fils avec tendresse.
– Dîtes, je me demandais, commença-t-elle.
Il leva la tête en sa direction.
– C’est vous, le bouquet ?
Son regard se posa sur les fleurs avant de revenir sur elle, les sourcils froncés de confusion.
– Je pensais que c’était Timothée qui vous l’avait offert, lui répondit-il.
Elle ne put s’empêcher de noter qu’il avait un peu déglutit avant de répondre. Morgane secoua la tête.
– Vous croyez vraiment que je les aurais gardées si c’était lui ?
Il eut un léger mouvement de recul, visiblement surpris par l’intensité de sa réponse. À vrai dire, elle aussi était étonnée. Parler de l’autre, ou ne serait-ce qu’entendre son prénom semblait raviver la colère et la tristesse des mots que ce dernier lui avait lancée, quelques jours plus tôt.
Lorsqu’elle croisa à nouveau son regard, elle vit un éclat de colère. Le même qu’elle avait vu quand elle lui avait raconté ce qu’il s’était passé entre Timothée et elle. De toute façon, elle n’aurait pas pu lui faire croire que tout allait bien dans l’état où il l’avait trouvée ce jour-là, et elle en avait fini de lui mentir. Elle avait déjà failli le perdre comme ça ; elle ne prendrait plus ce risque.
Karadec fut le premier à rompre le lien visuel, regardant ensuite le bouquet.
– Quelqu’un de votre famille ?
– Non, c’est pas eux, je leur ai demandé, répondit-elle. C’est pas grave, du moment que c’est pas…
Elle ne termina pas sa phrase mais il acquiesça tout de même.
– On y va ? J’ai la dalle et vous m’avez promis des sushis !
Il sourit, tout en saisissant le tas de documents.
*
Morgane coupa le contact et soupira, histoire de se débarrasser de la boule de stress qui s’était formée la veille au soir. C’était la première fois, depuis trois mois, qu’elle remettait les pieds à la DIPJ après avoir été interdite de le faire par Céline. Peu importait les tentatives pour amadouer Karadec, celui-ci avait toujours veillé à ce que Morgane respecte cette règle. Cela ne l’empêchait pas pour autant de lui parler des enquêtes et d’avoir son avis.
Ce n’était pas le fait de vraiment retourner travailler qui l’angoissait mais plutôt ce qu’il se passerait en retravaillant avec Karadec. Cela faisait trois mois qu’ils vivaient ensemble et en dehors des chamailleries habituelles, tout allait bien entre eux. Cependant, depuis une semaine, elle était attaquée de cauchemars qui mettaient en scène des disputes violentes entre eux qui la tiraient brutalement de son sommeil, en larmes.
Karadec avait essayé de se montrer rassurant, bien qu’il ignorait être en partie la raison pour laquelle elle redoutait tant son retour à la DIPJ. Il lui avait proposé qu’ils y aillent ensemble—leur cohabitation forcée n’étant plus un secret—mais Morgane avait dû lui rappeler qu’avec quatre enfants, il serait impossible qu’ils rentrent tous dans sa voiture. Alors, il était parti sans elle, déposant, sur son chemin, Léo chez la nounou, avant de se rendre au boulot. D’ailleurs, elle voyait déjà sa voiture, correctement garée à sa place habituelle.
Morgane inspira puis expira profondément avant de retirer les clés du contact et de sortir de la voiture. Quelques policiers en uniforme la saluèrent, certains heureux de la voir, d’autres avec une certaine réserve. À ceux-là, elle leur offrit un sourire insincère en passant à côté d’eux.
Lorsqu’elle arriva aux abords de l’open-space, elle ne put s’empêcher de s’émouvoir en voyant ce que ses collègues et amis avaient visiblement préparé pour son retour. Une banderole—la même que celle qu’ils avaient utilisé pour Karadec, nota-t-elle— était suspendue de telle façon à ce qu’elle ne puisse pas la rater. Il y avait quelques autres décorations festives mais ce qui attira l’attention de Morgane était le plateau de viennoiseries qui ne semblait n’attendre qu’elle. À peine eut-elle franchi le seuil de l’open-space qu’elle se retrouva emprisonnée dans l’étreinte de Gilles puis dans celle, plus hésitante, de Daphné.
Elle les avait vus de temps en temps pendant son congé maternité, souvent à l’occasion de dîners organisés par Karadec. Elle ne se souvenait pas qu’il en ait fait avant qu’elle vive avec lui et avait soupçonné qu’il les faisait pour elle, pour qu’elle puisse se sentir incluse. Elle n’avait jamais eu la confirmation, cependant, et elle doutait d’en avoir une un jour, connaissant Karadec.
D’ailleurs, ce dernier n’arriva qu’à ce moment-là, sa sempiternelle tasse jaune et noire dans la main et lui offrit un sourire qui fit anormalement papillonner le cœur de Morgane.
Elle avait pensé naïvement avoir mis ça sous contrôle depuis quelques temps, mais visiblement, revenir à l’endroit où ils jouaient au chat et à la souris lui prouvait le contraire.
– Content de vous revoir, ici, Morgane, fit-il, comme s’il ne l’avait pas vue en pyjama quelques heures plus tôt.
Alors qu’elle échangeait joyeusement avec ses amis, tout en veillant à ne pas garder son regard sur Karadec qui les avait rejoint, elle remarqua, du coin de l’œil, un intrus. Pas un être humain, non, mais plutôt un cadeau.
Sur son rebord reposait, un peu trop fièrement, un bouquet quasiment identique à celui qu’elle avait eu à l’hôpital quelques mois auparavant. Il n’y avait que l’emballage qui avait changé, passant d’un blanc basique à du violet légèrement pâle. Morgane s’excusa et s’en approcha. Comme pour le premier, il y avait un petit mot écrit sur un ordinateur. “Bon retour !” pouvait-elle lire. Toujours aucune signature, toujours aucun indice sur la personne qui le lui avait offert. Même le message restait impersonnel et elle commençait à se demander si ce n’était pas un de ceux choisis par dépit quand on ne savait pas quoi écrire.
Immédiatement, elle se tourna vers le suspect principal, celui qui était sur les lieux du crime les deux fois, mais ce dernier discutait avec Gilles et Daphné comme si de rien n’était.
La première fois, il avait nié être celui qui lui avait offert le bouquet et elle l’avait cru. Peut-être que cette fois, il avouerait, pensa-t-elle.
– Merci Kara, pour le bouquet, lança-t-elle.
Le concerné leva la tête et posa son regard sur elle, l’air étonné. Puis, il regarda le bouquet en question avant de reporter son attention sur Morgane.
– Il y était déjà quand je suis arrivé, Morgane, répondit-il tout en s’approchant d’elle.
Elle restait dubitative.
– Et puis, à quel moment j’aurais pu le commander ?
– Alors, si c’est pas vous, c’est qui ? Gilles ?
Ce dernier leva la tête, surpris d’être interpellé.
– C’est toi le bouquet ?
– Non, assura-t-il. Je suis arrivé après le commandant donc il était déjà là.
– Et c’est pas moi non plus, pipa Daphné.
– Bah alors qui ? Céline ?
– Elle arrive plus tard, répondit Karadec avant d’ajouter, sur un ton amusé : C’est probablement votre admirateur secret.
Morgane pouffa.
– Ouais, bien sûr, fit-elle. Mon admirateur secret…
*
– C’est vous, hein ? demanda-t-elle, en rejoignant Karadec assis dans les escaliers qui menaient à leur passerelle.
Ce dernier se retourna, visiblement surpris. Si c’était sa présence qui l’avait fait réagir ainsi, elle ne le comprenait pas. C’était généralement à ce moment-là, à cet endroit, qu’il faisait une visio avec elle pour prendre des nouvelles de Léo lorsqu’elle était encore en congé maternité. Karadec était un homme d’habitude ; il n’allait pas changer ça du jour au lendemain.
Il se décala légèrement, comme pour lui permettre de s’asseoir à son tour, quand il sembla remarquer qu’elle se dirigeait vers lui.
– De quoi vous parlez ? renvoya-t-il, tandis qu’elle s’installait à côté de lui.
– Les bouquets, Karadec, c’est vous ?
Il soupira et détourna son regard d’elle, avant de se raviser.
– Morgane, vous croyez pas que j’ai autre chose à faire que de m’amuser à vous envoyer des bouquets et vous faire croire que c’est pas moi ?
– Excusez-moi de penser que vous étiez un peu romantique, ne put-elle s’empêcher de marmonner.
– Je croyais qu’on était d’accord sur ça, Morgane. C’est pas parce qu’on a un enfant ensemble et que—
– Ouais, ouais, je sais, l’interrompit-elle. Mais je me disais que c’était peut-être juste parce qu’on est amis, tout ça... Quoique, vu la signification des fleurs, j’en suis pas sûre-sûre.
– Pourquoi vous pouvez pas admettre qu’il y a quelqu’un d’autre qui vous apprécie ?
– Bah, faîtes-moi la liste, alors ! s’exclama-t-elle.
– Bah, vos enfants et Ludo, déjà.
– Mouais…
– Et euh… l’équipe aussi, ajouta-t-il. Et il me semble que Nicolas—
– Ouais, alors euh… lui, il se peut qu’il puisse plus me blairer.
Karadec soupira, leva les yeux au ciel.
– Qu’est-ce que vous avez encore fait, Morgane ? demanda-t-il, exaspéré.
– Mais rien ! rétorqua-t-elle, sa voix partant dans des aigus qu’elle ignorait pouvoir atteindre. Enfin… il a touché mon cul, avant mon congé mat’ et il est possible que mon café soit tombé sur son téléphone hors de prix.
– Morgane…
– Quoi ? Me dîtes pas que j’aurais dû rien faire parce que—
– Je dis pas ça, mais je dis juste que vous auriez pu régler ça d’une autre manière.
– C’était soit sur son téléphone, soit sur sa gueule, répondit-elle sur le ton de l’évidence. Du coup, ça peut pas être lui, mon admirateur secret. Alors ?
– Mais j’en sais rien, Morgane !
Morgane souffla et posa son regard sur un point invisible devant elle.
– Vous voulez pas ouvrir une enquête ? demanda-t-elle soudainement, tout en se tournant vers lui.
Karadec fronça les sourcils, visiblement confus.
– Pour… savoir qui vous envoie des fleurs ?
– Bah ouais ! Vous trouvez pas ça chelou que le mec ou la nana sache autant de choses sur moi alors que je sais rien de lui ou elle ?
– On ouvre pas des enquêtes pour ça, Morgane ! Et puis, peut-être que vous saurez un jour qui c’est.
– Mouais… quand je serai morte.
– Morgane.
– Bah quoi ? Pour ce que j’en sais, il ou elle va m’envoyer un autre bouquet et y’aura un mot avec écrit dessus—
Elle se racla la gorge, puis d’une voix grave, presque menaçante, continua :
– “Tu es la prochaine.”
Un éclat d’amusement apparut dans le regard de Karadec avant qu’il ne secoue la tête et se concentre sur la balustrade devant eux. Puis, il se tourna à nouveau vers Morgane, sans se départir de son air amusé.
– Vous regardez trop de films d’horreur, Morgane, fit-il remarquer, en se levant.
– Et vous, vous en regardez pas assez et vous allez finir par avoir ma mort sur la conscience.
– Si vous le dîtes…
– On verra qui aura raison dans quelques mois, rétorqua-t-elle, en le suivant du regard. Mais faudra pas pleurer sur ma tombe quand ce sera moi.
– Je vous amènerai un bouquet de fleurs, lança-t-il en gravissant les escaliers.
– Et moi, je vous hanterai jusqu’à votre mort ! rétorqua-t-elle alors qu’il commençait à ouvrir la porte.
Elle le fusilla du regard jusqu'à ce qu'il disparaisse, puis, sur un ton exagérèment grave, répéta :
– Je vous amènerai un bouquet de fleurs. Pfff !
*
Tout en expirant longuement, Morgane se laissa tomber sur le canapé. Elle ferma les yeux un instant avant de les ouvrir puis de se pencher pour saisir la petite enveloppe qui l’obsédait et qui avait accompagné un superbe bouquet de roses rouges. Elle avait trouvé ce dernier sur le pas de la porte, quelques heures plus tôt, et stressée par les disputes entre Théa et Eliott, et les pleurs de fatigue de Chloé et Léo, elle n’avait pas pu trouver le temps de la lire avant.
Morgane leva les yeux. Elle avait placé le magnifique bouquet sur la petite table devant elle, impossible à ignorer. Chaque rose était d’un rouge velouté rassurant, comme si elles avaient été choisies avec attention. Doucement, elle attrapa une des pétales, savourant quelques secondes la sensation de douceur, tout en souriant, avant de la relâcher. Une part d’elle lui murmurait que c’était un cadeau de Karadec. Après tout, ce jour-là, en dehors d’un simple “joyeux anniversaire” dit sur un ton qui avait fait vriller l’esprit de Morgane et d’un petit déjeuner au lit pour lequel il avait blâmé les quatre enfants, il ne lui avait rien offert. Elle ne pouvait pas vraiment lui en vouloir ; ils ne s’étaient jamais vraiment faits de cadeaux pour l’anniversaire de l’autre. Cependant, elle avait osé penser que leur cohabitation et leur co-parentalité auraient changé les choses.
De toute façon, pensa-t-elle en reportant son attention sur la carte, en dehors du changement de fleurs qu’elle mettait sur le compte de la saison, elle n’avait aucune raison de penser que celui qui lui avait envoyé les fleurs quelques mois auparavant et celui de ce jour-là étaient différents. Et la carte, qu’elle retira de l’enveloppe, semblait le confirmer.
Sur celle-ci, elle put lire, dans la même typographie que les précédents messages :
“Rendez-vous à l’Orée des Lilas, le 16, à 20h30.
PS : Joyeux anniversaire.”
Encore une fois, son admirateur secret avait veillé à être aussi neutre que possible, refusant de lui laisser le moindre indice pouvant révéler son identité. Même le “joyeux anniversaire” sonnait creux. D’ailleurs, le fait qu’il sache la date de son anniversaire commençait à éveiller des angoisses qu’elle avait bien veillé à faire taire, et ce, depuis le premier bouquet.
Avec le recul, c’était déjà un peu inquiétant qu’il sache où elle avait été hospitalisée, tout autant qu’il sache quand son congé maternité s’arrêtait. Mais là, entre la date d’anniversaire et le fait qu’il sache où elle habitait dorénavant…
Une fois de plus, et peut-être pour se rassurer, ses soupçons se tournèrent vers Karadec. Tout concordait avec lui. Il savait où elle avait été suivie pendant sa grossesse, savait mieux que quiconque quand est-ce qu’elle reprenait le boulot mais aussi où est-ce qu’elle vivait et il n’avait jamais manqué de lui souhaiter un joyeux anniversaire.
Si c’était bien lui, comme elle continuait de le penser, pourquoi faire tout ce cirque juste pour l’inviter à dîner ? Avait-il conscience qu’elle n’attendait que ça, jusqu’à en rêver la nuit ? Surtout, pourquoi s’évertuait-il à lui mentir, droit dans les yeux, quand ils s’étaient promis d’être honnête l’un envers l’autre ?
Peut-être devait-elle accepter que ce n’était pas Karadec, finalement, même si elle le voulait de tout son cœur.
En parlant du loup, Morgane sursauta légèrement en entendant la porte d’entrée s’ouvrir. Par réflexe, elle eut envie de planquer la carte sous une de ses jambes avant de se raviser. Il était au courant, de toute façon. Enfin… pas du nouveau bouquet, mais de tout le reste.
Lorsqu’elle lui présenta, quelques minutes plus tard, la carte, alors qu’il s’était installé tout près d’elle, elle n’hésita pas à scruter son expression à la lecture du message. Malgré ça, Karadec resta impassible, comme toutes les fois où il était concentré sur un de ses romans qu’il lisait pendant les siestes de Léo. Il leva ensuite les yeux vers le bouquet, l’observa pendant quelques instants, avant de se tourner vers Morgane.
– Vous voulez y aller ? demanda-t-il doucement.
Elle crut percevoir une petite hésitation dans sa question, mais elle ne s’y attarda pas plus.
Elle se rendit compte qu’elle était incapable de lui répondre. D’une, parce qu’elle n’avait pas eu le temps d’y penser et de deux, parce qu’elle craignait que sa théorie du psychopathe slash stalker se révèle être vraie.
– Je sais pas encore, admit-elle.
– C’est pas vous qui vouliez savoir à tout prix qui vous envoyait les bouquets ? rétorqua-t-il, un peu amusé.
– Ouais… enfin… je pensais pas qu’il allait m’inviter au resto, hein. Imaginez que c’est Jérôme Deux de Tension !
Karadec la fixa pendant quelques instants tandis qu’elle soutenait son regard, tout en haussant les sourcils. Puis, il secoua la tête avant de reporter son attention sur la carte.
– Vous… pensez que je devrais y aller ?
Elle eut envie de se gifler lorsque Karadec leva les yeux vers elle. Pourquoi avait-elle posé cette question ? Avait-elle vraiment besoin de son avis pour prendre cette décision ? Morgane avait entendu parler de ce restaurant depuis des années. Très fréquenté, il venait, d’ailleurs, de décrocher une troisième étoile Michelin. Entre ça, ainsi que la date—un samedi— et l’heure, elle aurait suffisamment de témoins s’il venait à lui arriver quelque chose.
– Je sais pas, Morgane, avoua-t-il. Mais si vous décidez d’y aller, je serai pas loin.
Elle acquiesça, tout en lui offrant un sourire. Karadec avait raison ; le restaurant n’était qu’à vingt minutes environ de là où ils vivaient. Avec le gyrophare, et à toute vitesse, il pourrait être auprès d’elle en moins de dix minutes et la sauver du moindre danger.
S’il y avait une chose dont elle était certaine, c’était que, quoi qu’il arrivait entre Karadec et elle, il la sortirait toujours du pétrin.
– Si j’y vais, vous serez tout seul avec Léo, nota-t-elle.
– Je pense qu’on va pouvoir s’en sortir sans vous, lui assura-t-il en souriant.
*
C’était une mauvaise idée, c’était une mauvaise idée, c’était une mauvaise idée…
C’était tout ce que Morgane arrivait à penser dès qu’elle avait quitté le confort et la protection de sa voiture. Peut-être que les trois tours de parking qu’elle avait faits pour trouver une place auraient dû lui mettre la puce à l’oreille et la faire rebrousser chemin. Pourtant, sa curiosité avait semblé vouloir prendre le dessus et maintenant, elle se retrouvait, comme les autres clients, à faire la queue pour être placée.
Enfin… les autres clients, eux, n’étaient pas seuls, elle oui. Karadec avait refusé de l’accompagner, prétextant qu’il fallait bien quelqu’un pour garder leur fils. Certes, il avait raison, mais là, elle avait l’impression qu’elle se préparait à aller à l’abattoir et elle avait besoin de lui. Pourquoi fallait-il qu’elle veuille savoir qui s’amusait à lui offrir des bouquets de fleurs ? Ne pouvait-elle pas juste accepter le fait d’en recevoir, ignorer les messages sur les cartes et juste profiter de ces cadeaux ? Visiblement, non, répondit-elle en son for intérieur alors que trois couples devant elle étaient dirigés vers des tables.
Comment était-elle censée reconnaître son admirateur secret, d’abord ? Aurait-il une panneau clignotant sous forme de flèche qui le pointerait ? Un costume brillant, digne d’un sapin de Noël ? Une lueur derrière lui ?
Elle était en train de devenir folle, pensa-t-elle alors qu’un autre couple suivait un serveur. C’était une raison valable pour rentrer, passer la soirée en pyjama, avec Karadec et Léo.
Plus qu’un couple et ce serait son tour, nota-t-elle. Que devait-elle demander pour être placée à la bonne table ? Le restaurant n’était accessible que sur réservation ; pourquoi son admirateur ne lui avait-il pas dit ce qu’elle devait demander au serveur ?
Pour se distraire, elle se mit à parcourir du regard la salle. Comme le temps pour trouver une place de parking vide le laissait présager, le restaurant était bondé. Il n’y avait que quelques tables de libre et celles-ci étaient rapidement préparées pour accueillir les clients suivants. Elle chercha, un peu vainement, une tête qu’elle pourrait reconnaître dans cet océan d’inconnus. Elles bougeaient au grès des conversations et des rires, parfois masquées par les passages des serveurs et l’empêchaient de discerner les traits du visage pour certains.
Tout semblait comploter pour qu’elle ne découvre pas l’identité de son admirateur secret avant de l’avoir en face d’elle et elle avait de moins en moins envie que ce soit le cas. De toute façon, pour l’instant, elle avait déjà quelqu’un dans sa vie. Enfin… pas dans le sens “normal” du terme, mais elle ne se voyait pas faire sa vie avec quelqu’un d’autre que Karadec, peu importait leur relation.
Une fois de plus, elle se mit à penser au fait que c’était une mauvaise idée. Son admirateur secret avait clairement développé des sentiments pour elle, à en juger par les fleurs qui avaient composé le dernier bouquet qu’elle avait reçu. Tout le monde connaissait la signification des roses rouges. Et si sa venue à ce rendez-vous ne faisait qu’accentuer ce qu’il ressentait pour elle, alors que son cœur à elle était pris ?
Il n’était pas trop tard pour—
– Bonsoir, madame, vous avez une réservation ?
Merde.
Morgane se redressa et lissa sa robe, avant de parcourir, très rapidement, du regard la salle puis de le poser sur le serveur. Ce dernier avait un sourire patient et poli qui contrastait avec ce qu’elle voyait dans ses yeux ; une envie furieuse de rentrer chez soi, avec un plateau télé.
– Euh… ouais alors… il y a quelqu’un qui m’attend pour 20h30 et—
– Le nom, s’il vous plaît ? l’interrompit-il.
– Bah justement, j’en sais rien et—
– Votre nom, alors, s’il vous plaît. Peut-être que la personne nous a informés qu’elle vous attendait.
Ça, par contre, elle connaissait.
– Morgane Alvaro. A-L—
– Veuillez me suivre, s’il vous plaît.
Le serveur ne lui laissa pas le temps de répondre qu’il s’éloignait déjà de l’entrée pour la guider vers la table. Plusieurs fois pendant leur court périple, elle le perdit de vue, avant d’être soulagée de le retrouver. Enfin, il s’arrêta près d’une table vide de toute présence humaine, sur laquelle se trouvait un bouquet, presque identique aux premiers. Seule l’épaisseur était différente. Aucun doute, elle était à la bonne table. Le serveur l’invita à s’asseoir, avant de lui tendre le menu, puis de repartir accueillir d’autres clients.
Une fois installée, elle attrapa son téléphone. L’heure affichée lui annonça qu’elle avait encore de trop nombreuses minutes d’avance. Elle regretta d’avoir écouté Karadec. C’était précisément pour éviter ce genre de désagréments qu’elle était si souvent en retard… enfin… si elle oubliait sa mauvaise gestion du temps.
D’ailleurs, un message provenant de ce dernier apparût sur son écran. Son cœur se mit, involontairement, à palpiter avant même la lecture du message. Peut-être n’aurait-elle pas réagi comme ça s’il ne lui avait pas dit, avant qu’elle ne parte, combien elle était magnifique.
– Vous êtes bien arrivée ? put-elle lire, tout en essayant de se raisonner.
Elle eut envie de l’appeler directement, mais elle était persuadée que le brouhaha autour d’elle ne lui permettrait pas d’entendre quoi que ce soit. Repoussant aussi son souhait de rentrer et d’être auprès de lui et de leur fils, elle répondit :
– En un seul morceau… pour l’instant.
Même sans l’avoir devant elle, elle n’eut aucune difficulté à l’imaginer rouler des yeux face à sa réponse inutilement dramatique.
– Ça va, avec Léo ? écrivit-elle ensuite, avant qu’il ne puisse répondre à son tour.
– Il vient juste de s’endormir, lui répondit-il. Passez une bonne soirée, Morgane, Tenez-moi au courant.
Elle ne répondit que par un émoji “pouce en l’air” avant de poser son téléphone. Une fois de plus, elle laissa son regard traîner autour d’elle, en quête de quelque chose qui lui offrirait la distraction parfaite à ses pensées. Quelqu’un tira soudainement une chaise à sa table et elle se tourna pour faire face à la personne. Lorsqu’elle leva les yeux vers son visage, pour confirmer qu’elle ne rêvait pas, elle se figea.
– Purée, je le savais !
Habillé d’une manière élégante, bien loin du pyjama dans lequel il était lorsqu’elle avait quitté la maison un peu plus tôt, et visiblement fier de sa connerie, se tenait, devant elle, Karadec. Et elle ne savait pas si elle avait envie de l’embrasser ou de le tuer alors elle se contenta de rire de manière incrédule.
Tous ces mois à lui faire croire que ce n’était pas lui, à lui mentir, à jouer la carte de la “bonne distance” pour ne pas franchir la dernière ligne qui les séparait d’une relation amoureuse alors qu’il était en train de préparer une des meilleures façon de le faire…
Et puis son entêtement à ce qu’elle parte plus tôt, pour soi-disant trouver une place et éviter d’être en retard…
Si elle n’avait eu de cesse de le suspecter, elle devait tout de même admettre qu’il avait bien réussi son coup.
Profitant de son silence, Karadec s’installa en face d’elle, tandis qu’elle le suivait du regard.
– Vous avez fait quoi de Léo ? fut la première chose qu’elle lui demanda pendant qu’il saisissait son menu.
– Vous pensez vraiment que je l’ai laissé sans surveillance ?
Évidemment que non, elle ne le pensait pas. Il aimait tellement Léo qu’il avait passé des semaines à trouver la nounou idéale. Qu’il ait pu laisser sa petite merveille seule, proie potentielle aux dangers, jamais ça ne lui aurait traversé l’esprit.
– Vous savez, si vous vouliez m’inviter à dîner, vous aviez qu’à demander, hein, lui dit-elle un peu plus tard, avec un petit sourire en coin, alors qu’ils attendaient leurs desserts respectifs. Pas besoin de faire tout ça.
Karadec parut un peu surpris par sa remarque et elle n’était pas étonnée. Cela faisait bien plusieurs minutes qu’ils se regardaient, comme des idiots, en silence. Habituellement, Morgane n’aimait pas ça, mais là, pendant le dîner, les moments calmes entre eux avaient été comblés par des regards et des sourires à la fois tendres et langoureux, comme maintenant. Elle avait craint, au début, qu’ils n’aient plus grand chose à se dire ; après tout, ils vivaient ensemble et travaillaient ensemble. Que pouvaient-ils dire que l’autre ne savait pas ? Mais, contre toute attente, les sujets de discussions n’avaient pas tari, et pour l’instant, tout s’était bien passé. Pour l’instant, lui répéta une voix qui amena avec elle une vague d’angoisse qu’elle tenta de réprimer.
– J’aurais dit oui, avoua-t-elle doucement, en croisant son regard.
Il sourit à son tour, avant de dévier le sien.
– Je sais et… c’était ce que je voulais éviter, au début.
Morgane sentit ses yeux lui piquer soudainement et elle eut un mouvement de recul, avant d’essayer de regarder ailleurs.
– Okay—
– Ce que je veux dire, c’est que… j’avais peur.
– Peur ? répéta-t-elle, incrédule. Ah ouais, parce que je suis hyper effrayante.
– Morgane, avec notre… passif, et avec Léo maintenant, c’était un trop gros risque à prendre.
Elle déglutit.
– C’était juste un dîner, Karadec. Sauf si…
– Exactement, acquiesça-t-il. Sauf si.
Il ne lui laissa pas le temps de répondre ou de comprendre l’implication de ce qu’il venait de dire, avant d’enchaîner :
– Et je me suis rendu compte que… maintenant, j’étais prêt à le faire.
– Vous auriez quand même pu demander directement mais vous avez préféré me torturer pendant des mois !
Il sembla comprendre qu’elle plaisantait.
– Et ne pas vous entendre dire que vous pensiez que c’était Jérôme qui était votre admirateur secret ?
– J’ai toujours su que c’était vous, marmonna-t-elle en réponse.
Karadec secoua la tête, amusé.
*
La main de Karadec se posa, doucement et timidement, dans le creux de son dos, alors qu’ils sortaient du restaurant. C’était comme s’il n’osait pas la toucher plus, alors, elle s’appuya contre sa paume. Cela sembla le rassurer car il fit ensuite glisser sa main vers sa hanche gauche et l’attira vers lui. Elle leva ensuite les yeux et croisa son regard, avant qu’il ne sourie. Elle lui rendit le sourire, s’empêchant néanmoins de s’approcher un peu plus de lui et de l’embrasser. Cette fois, c’était elle qui n’osait pas.
Elle se racla la gorge.
– On… se retrouve à la maison ?
Au lieu de lui répondre, son regard se posa sur les autres voitures, comme s’il en cherchait une en particulier.
– Je vous accompagne à votre voiture, fit-il, en reportant son attention sur elle.
Elle n’aurait pas dû être étonnée par ce qu’il venait de dire et pourtant…
– Euh… ouais, ouais, fut tout ce qu’elle trouva à dire.
Sans la lâcher—et de toute façon, elle ne l’aurait pas autorisé—, il la suivit jusqu’à sa voiture. C’était une des rares fois où elle était heureuse de s’être garée aussi loin de l’entrée. Ils prenaient tout leur temps pour y arriver, comme si, comme elle, il ne voulait pas rompre cette soirée magique.
Trop vite au goût de Morgane, ils arrivèrent aux abords de la Volvo et elle redouta le moment où ils devraient se séparer. C’était idiot, elle le savait. Ils allaient se revoir dans une vingtaine de minutes. Karadec n’aurait pas fait tout ça pour faire comme si de rien n’était dès qu’ils se retrouveraient à la maison.
En fait, si elle devait être honnête, elle ne voulait pas le lâcher et lui non plus visiblement. Son bras était toujours autour de sa taille, si proche d’elle qu’elle pouvait sentir son parfum malgré l’odeur des voitures qui allaient et venaient sur le parking.
Et puis, alors qu’elle s’apprêtait, à contre-cœur, à accepter de briser le contact entre eux, il se tourna, se pencha doucement vers elle et captura ses lèvres.
Le baiser était doux, tendre et elle passa ses bras autour de sa nuque pour l’attirer un peu plus vers elle. Délicatement, il la poussa contre la voiture, tout en intensifiant le baiser. Elle sentit la main qui était sur sa taille glisser d’une hanche à l’autre, pour enfin se poser sur sa jambe qu’il amena tout contre lui. Son corps commençait à se réchauffer, bien malgré elle, tandis qu’il caressa la peau découverte.
Quelqu’un klaxonna et Karadec rompit soudainement le baiser, tout en libérant sa jambe, qu’elle avait pourtant enroulé autour de la sienne. Son regard plongé dans le sien, il avait l’air tout aussi choqué par ce qu’il venait de se passer entre eux. Elle était sûre qu’aucun des deux ne se serait arrêté sans ça.
Karadec se racla la gorge et se recula légèrement, sans pour autant la lâcher. Elle profita d’avoir encore ses bras autour de nuque pour s’approcher de nouveau de lui et l’embrasser. Il se laissa joyeusement faire, souriant contre ses lèvres.
Cette fois, ce fut elle qui coupa court au baiser.
– Au fait, comment vous avez su quelles étaient mes fleurs préférées ? demanda-t-elle alors qu’il commençait, doucement, à se détacher d’elle.
Elle sentait déjà le froid qui suivait la fin de l’étreinte et elle n’avait qu’une seule envie, c’était de se blottir à nouveau contre lui. Ce sentiment s’empira lorsqu’il n’y eut plus que ses mains sur elle. Pourquoi avait-il fallu qu’il garde ce secret aussi longtemps, les forçant à prendre deux voitures au lieu d’une ?
Il sembla hésiter, sa mâchoire se mouvant de gauche à droite, avant de répondre, tout en la relâchant.
– Vos enfants, répondit-il simplement. À tout à l’heure, Morgane.
Elle le fusilla du regard lorsqu’il s’éloigna d’elle, tout en hésitant à sermonner ses enfants quand elle les reverrait.
Quand Karadec et elle se retrouvèrent, une vingtaine de minutes après, leurs lèvres se capturèrent, refusant de se lâcher. C’était comme si, comme elle, Karadec avait pensé qu’ils s’étaient séparés trop longtemps et qu’il cherchait à rattraper le temps perdu.
Morgane fut heureuse que les enfants ne soient pas là, ce soir-là.
*
Quelques semaines plus tard, Morgane trouva un autre bouquet sur son petit rebord, à la DIPJ. Et cette fois, rien qu’à la lecture du message qui accompagnait les fleurs, et à la façon dont son cœur avait réagi, elle n’avait absolument aucun doute sur l’identité de son admirateur secret. Lorsqu’elle leva les yeux pour croiser le regard de l’homme qu’elle aimait, elle répondit, sans voix :
– Moi aussi.
