Work Text:
“Tu joues un jeu dangereux.”
Albert ouvre de grands yeux sombres, ronds comme la soucoupe qu'il dépose nonchalamment sur la table; il est parfois difficile, même pour l'enquêteur le plus avisé, de déterminer s'il est vraiment stupide ou s'il le fait exprès. Mais Franz connaît Albert depuis des années, et Albert connaît par cœur les règles de la parade amoureuse.
Leur petit appartement, qu'ils partagent avec Beauchamp et Lucien et dont un quart du loyer s'évapore chaque mois en frivolités, voit passer tellement de jolies demoiselles, tellement d'étudiantes en psychologie et de professeurs de littérature russe, que les voisins commencent certainement à suspecter quelque traffic. Pourtant, le sourire du jeune homme reste désarmant: il incline la carafe, et sa charmante tête, selon le même angle innocent.
“Mon cher Franz, vois donc comme tu es… toujours à m'accuser des pires frasques, quand c'est toi, l'étudiant prétendument modèle, qui a l'esprit mal placé.”
“Il ne t'aura pas échappé qu'inscrire son numéro sur un bubble tea à emporter n'est pas une pratique courante de la maison.”
“Précisément! Ce café manque d'entrepreneurs téméraires.”
“Il ne t'aura pas échappé non plus que ta cliente la plus récente ne laisse pas Maximilien indifférent.”
“Maximilien a trente-et-un ans. Il n'a jamais appris à parler à une dame, et n'est pas près de commencer maintenant.”
“Albert.”
De nouveau, le regard noir se fait doucereux — confus, comme celui d'un enfant injustement puni. À défaut de plonger dans ces deux puits couleur café, Franz plonge son nez dans sa tasse: serrée, sans lait, sans sucre. L'objectif de cette sortie, officieusement du moins, était de réviser ce foutu arrêt de loi avant le partiel de vendredi; il va sans dire que les distractions sont nombreuses, ou tout du moins efficaces.
“Tu ne devrais pas laisser le blondinet seul à la caisse,” Franz remarque, avec une subtilité discutable. “Il ne demande qu'à vous alléger de la recette du mois.”
“Ce que tu peux être cynique… Andrea est un ami, et bien plus distrayant que toi.”
“On ne peut pas dire qu'il se tue à la tâche.”
“Les riches italiens en échange universitaire ont cette fâcheuse tendance à céder au farniente… une tradition aussi admirable qu'exotique.”
“M'est avis que ton Andrea est aussi italien que toi et moi.”
“Il a un accent et, sur son badge, un nom digne d'une marque de pâtes. Difficile de faire plus officiel. Et quand bien même…” Albert jette un coup d'œil furtif à droite, à gauche; puis se penche au-dessus de la table, se contortionne pour se glisser dans l'alcove. Son souffle sent l'espresso et le baume à lèvres au muscat. “… quand bien même tu aurais raison, il s'est présenté à Maître Ragueneau avec une lettre de recommandation tout à fait imparable.”
“Laisse-moi deviner: signée par ton nouvel ami le Comte?”
“Avoue que ça t'en bouche un coin.”
Haussement d'épaules de l'un, soupir de l'autre. Le Comte, puisque son état civil se fait aussi évasif que sa sobriété, est un nouveau voisin, fraîchement débarqué d'on-ne-sait-où; mais il a d'ores-et-déjà racheté, ou du moins fortement investi au fond de commerce, de pratiquement toutes les enseignes du passage de la Pléiade. Seule la petite librairie du bout de la rue, avec son irréductible duo de Gascons, résiste encore et toujours à l'envahisseur.
Si Maître Ragueneau a signé un pacte avec le diable, c'est que le diable lui a forcé la main. Depuis l'ouverture de Chez Luigi, le restaurant italien d'en face, il n'avait pas vendu un seul poulet rôti; ce qui est pour le moins intriguant, au vu des prix exorbitants de la carte rivale. Il ne fait guère de doute que l'établissement sert de devanture à d'autres activités bien moins alléchantes — mais son véritable propriétaire, lui aussi, est loin d'être un idiot.
“Vous m'énervez, Monsieur d'Épinay.” Albert et Franz ont eu cette même conversation dix, vingt, cent fois peut-être: rien ne sert de répliquer. “Tu sais ce que je crois? Je crois que tu es jaloux.”
“Atrocement.”
“De monsieur le Comte, qui jouit de tous les privilèges de la vieille noblesse sans en remplir aucune des obligations. D'Andrea, qui vit comme un prince et pourrait parfaitement claquer la porte demain, si le cœur lui en disait, sans que sa bourse n'en tremblât un instant.”
“Sans doute, et puis?”
“De moi. De mes conquêtes féminines.” Franz sourit du bout des lèvres. “Tu n'es pas fâché pour G, au moins?”
“G est toute à toi. Ainsi qu'à ses amants réguliers, bien entendu.”
“Comme je le disais: absolument pétri de jalousie…” Selon son habitude, l'apprenti Casanova manque la vérité d'un cheveu. “Puisque tu boudes, je m'en retourne du côté des larrons et des dilettantes.”
Albert jette son torchon sur son épaule: il pense que cela lui donne un genre. Franz reste seul, l'esprit perdu dans les volutes de vapeur, l'estomac secoué par une nausée familière; sans conviction, il mâchonne son minuscule speculoos.
Puis, il fourre l'emballage dans sa poche.
