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Cet après-midi là, Sidjil est assis à son bureau, le regard concentré sur le montage final de la vidéo de samedi. Les curseurs de la timeline bougent au rythme de ses ajustements, les rires bien placés, les effets peaufinés. Mais son attention dérive. Ses yeux quittent l’écran pour se poser sur l’horloge, une fois, puis deux, puis sept.
Maxime aurait dû être rentré depuis plus de trente minutes.
Sidjil attrape son téléphone. L’écran s’allume sur une photo de son petit brun préféré, emmitouflé dans un pull crème beaucoup trop grand pour lui, les joues rougies par le froid, le regard encore endormi.
16h48.
Un bruit de clé résonne soudain dans l’appartement. Sidjil se redresse immédiatement. Son casque glisse de ses oreilles, oublié sur le bureau. Il se lève, quitte la pièce sans même prendre la peine de fermer la porte. Ses pas sont silencieux sur le parquet.
– Max ?
Un bruit sourd répond. Il avance dans le couloir et passe doucement la tête. Maxime est là, dans l’entrée, emmitouflé dans une énorme doudoune sombre. Il lutte avec la porte, tentant de retirer ses clés d’une main, l’autre fermement plaquée contre sa poitrine.
– T’as besoin d’aide ? demande Sidjil, un peu confus.
Maxime sursaute presque. Son regard croise brièvement celui de Sidjil, avant de se détourner. Il finit par retirer la clé et ferme la porte dans un geste précipité, toujours avec cette posture étrange.
– Tu me fais flipper, là… Qu’est-ce qui se passe ?
Sidjil s’approche, mais Maxime lève soudain la main, comme un stop.
– Attends ! lance-t-il d’une voix tendue.
Sidjil s’arrête net, les sourcils froncés. Une alarme s’allume dans sa tête. Max mordille sa lèvre inférieure. Ce geste-là, il le connaît par cœur. C’est son tic nerveux. Celui qu’il adopte quand il est anxieux, ou quand il s’apprête à avouer une énorme connerie.
– C’est juste que… Tu vas lui faire peur.
– Faire peur à qui, Max ? Tu peux être un peu plus clair ? Parce que là, je-
Un petit bruit aigu, presque plaintif, s’échappe soudain du manteau de Maxime.
Sidjil se fige. Son cerveau tente de comprendre, de raccrocher les éléments. Un bruit. Quelque chose qui bouge sous le manteau.
Il pense aussitôt au film d’horreur qu’ils ont vu récemment, celui avec l’alien qui jaillit du ventre d’un mec. Il serre la mâchoire.
Mais ce n’est pas un monstre visqueux qui sort du manteau de Maxime.
Ce sont deux petites oreilles rousses, un museau rose et deux grands yeux bleus qui clignent lentement en fixant Sidjil.
Un chaton.
Un minuscule chaton, tout grelottant, enfoui contre la poitrine de Maxime.
– Il était tout seul dehors, il faisait froid, j’ai cherché autour, mais pas de mère, pas d’autres petits, j’ai pas pu le laisser. Je me suis dit que je pouvais le ramener ici. Juste le temps qu’il aille mieux, tu vois ?
– T’as ramené un chat.
Sidjil fixe l’animal, minuscule boule de poils qui le regarde avec une intensité presque absurde. Il va dire non. Il le sent venir. Il va expliquer que c’est pas raisonnable, qu’ils ont pas le temps, pas la place, qu’un animal, c’est une responsabilité.
Maxime baisse doucement les yeux vers le chaton, et sa main se met à le caresser derrière les oreilles avec une tendresse infinie.
– Je l’ai appelé Chaussette, murmure-t-il.
...
Merde.
– – 🐾 – –
Sidjil entre dans le salon, une tasse de café à la main, encore tiède, promesse silencieuse d’un moment de calme. Il n’a pas fait deux pas qu’il s’arrête net, une ombre de désespoir passant déjà dans son regard.
– … Maxime.
Un mmmh ? nonchalant lui parvient depuis la cuisine, entre deux bouchées sans doute.
– Viens voir.
Le ton est plat, résigné, presque cérémonial. Ce n’est pas une simple remarque. C’est une déclaration de guerre.
Sidjil baisse les yeux vers le tapis, puis les lève lentement. Chaussette est littéralement suspendue à mi-hauteur de sa monstera adorée. Une patte profondément enfoncée dans le pot, l’autre fermement agrippée à une feuille qui pend dans le vide, tordue, martyrisée. La terre est éparpillée autour du pot, sur le tapis beige, en un chaos noir et granuleux.
Une scène de crime.
Et au milieu de ce carnage, le museau de Chaussette. Maculé de poussière, le nez levé vers Sidjil avec une innocence insolente.
Maxime déboule depuis la cuisine, les mains encore pleines de miettes de croissant, une miette coincée dans sa barbe.
– Oh non… Monstera Junior…
Il s’accroupit devant la scène, comme s’il venait de découvrir un chef-d’œuvre en ruine. Chaussette pousse un petit miaou, toute fière, la queue qui fouette doucement l’air. Elle semble satisfaite d’elle-même. Triomphante.
Maxime fond immédiatement. Il tend les bras, la récupère avec une douceur infinie, comme si elle n’était pas recouverte de terre.
– C’est pas de sa faute, elle explore ! C’est la jeunesse, l’instinct !
Sidjil le fixe, bouche entrouverte.
– Elle a déterré ma plante, Max. C’est l’instinct de Godzilla qu’elle a.
Maxime ignore la remarque. Il a déjà Chaussette contre sa poitrine, en mode papa-poule. Il la gratouille entre les oreilles, déclenchant un petit ronronnement apaisant, ce bruit magique qui fait flancher même les cœurs les plus durs. Sidjil détourne le regard, comme s’il refusait d’en être affecté.
– Elle voulait juste voir si la terre était comestible, tente Maxime avec un sérieux feint.
– Et donc, la réponse, c’est oui ? demande Sidjil en désignant du menton les traces de petites pattes boueuses sur le parquet.
Maxime hausse les épaules.
– Apparemment… C’est bio.
– Tu vas passer l’aspirateur, j’espère.
– Je propose un compromis, tu passes l’aspirateur, et je m’occupe de la peluche meurtrière, là.
Chaussette se frotte contre sa joue, totalement indifférente à la tension diplomatique de la pièce.
Sidjil soupire, s’approche pour sauver ce qui peut l’être du pot ravagé. Il tend la main pour ramasser une feuille arrachée, puis s’arrête en plein geste. Maxime le regarde du coin de l’œil.
– Je vis avec deux enfants. L’un a des poils, l’autre aux idées stupides.
Maxime rigole et embrasse le sommet de la tête de Chaussette.
– Et toi t’as un balai. C’est l’équilibre parfait.
– – 🐾 – –
Le salon est plongé dans une lumière tamisée, les rideaux à demi tirés, un fond de musique jazz discret vibrant depuis l’enceinte sur l’étagère. Le canapé est en désordre, deux coussins au sol, une couverture à moitié repliée, et Sidjil y est affalé, le regard tourné vers Maxime qui revient de la cuisine avec deux verres dans les mains.
Max s’installe près de lui, un sourire dans le coin des lèvres. Il lui tend un verre. Leurs doigts se frôlent à peine, mais l’électricité dans ce simple contact est bien réelle.
– T’as cette ride-là, juste entre les sourcils… dit Maxime en effleurant le front de Sidjil du bout du doigt. Elle est toujours là, même quand t’es censé te détendre.
– Elle est contractuelle, répond Sidjil en attrapant doucement sa main. Je peux pas la virer sans l’accord du syndicat du stress.
Max ricane doucement, puis repose son verre sur la table basse sans le lâcher des yeux. Il se penche, effleure la mâchoire de Sidjil du bout des lèvres, un baiser lent, presque timide. Sidjil ne bouge pas tout de suite, comme s’il savourait l’instant. Puis il lève une main, la passe derrière la nuque de Maxime, l’attire un peu plus près.
Le baiser s’approfondit, devient plus sérieux. Plus chargé.
Les mains se cherchent. Les souffles se mélangent.
Sidjil bascule légèrement Maxime sur le canapé, le tenant contre lui, les doigts glissant doucement sous le tissu de son pull. Max laisse échapper un petit soupir contre sa bouche, les yeux mi-clos, ses mains glissant sous le t-shirt de Sidjil.
Et puis-
BOUM.
Un fracas retentit dans le coin du salon. Quelque chose tombe. Un bruit de métal, suivi d’un miaulement très, très fort.
Les deux se figent.
Maxime se redresse à moitié, décoiffé, les joues rougies, les lèvres gonflées.
– … C’était quoi ça ?
Sidjil ferme les yeux un instant, l’air de prier intérieurement pour un miracle.
– Si c’est encore cette saloperie de boîte à jouets…
Un nouveau miaulement perçant retentit, cette fois juste à côté du canapé. Chaussette surgit par-dessus l’accoudoir comme un démon sorti de l’enfer, une balle brillante coincée entre ses dents, la queue haute, les yeux fous.
Elle lâche sa proie triomphalement sur le ventre de Maxime et pousse un ronronnement victorieux.
– Ah, t’étais jalouse… souffle Maxime en l’attrapant.
Sidjil le regarde, à peine remis, le souffle court.
– Elle vient littéralement de poser une balle sur toi comme un sacrifice rituel.
Chaussette pousse un miaulement sonore en s’installant pile entre eux deux, les pattes bien calées sur le ventre de Max, les yeux clos comme si elle venait de conclure un accord très important avec l’univers.
Sidjil soupire. Longuement.
– – 🐾 – –
Le salon est calme, baigné par la lumière dorée de la fin d’après-midi. De longs rayons de soleil s’étirent à travers les rideaux entrouverts, dessinant des formes mouvantes sur le parquet clair. La télé est allumée en sourdine, diffusant un documentaire animalier que Sidjil regarde avec une attention tranquille. Une voix posée parle de migration d’oiseaux, mais lui ne semble pas vraiment écouter les mots. L’atmosphère, le rythme, les images lentes, tout est propice au relâchement.
Sidjil est assis en tailleur sur le canapé, un coussin enfoncé sous son bras, l’air concentré sur ce qui se trouve juste devant lui.
Chaussette.
La petite créature rousse est figée à quelques centimètres de la table basse, les oreilles légèrement baissées, comme si elle pesait très sérieusement le pour et le contre d’un nouveau crime. À ses pieds, un pot de crayons renversé gît dans un angle dramatique. Un crayon de papier a roulé jusqu’au tapis. Une chaussette, sûrement celle de Maxime, vu la couleur pastel, trône mollement sur l’accoudoir du canapé comme un drapeau de victoire. Un bout de plante verte mâchouillée repose à moitié sur le tapis, l’autre moitié était encore dans la gueule du monstre, il y a à peine une minute.
Le regard de Sidjil se plisse. Il croise lentement les bras, le dos bien droit.
– Bon. On va poser les bases, toi et moi.
Chaussette le fixe, impassible. Elle cligne très lentement des yeux, avec la majesté d’un sphinx antique. Sidjil hausse un sourcil, comme s’il acceptait le défi.
– Les plantes, c’est non. Les chaussettes, encore moins. Et le clavier de mon ordi ? C’est pas un trampoline. Ni un lit. Ni un ring.
En guise de réponse, elle se lèche soigneusement une patte, comme si la conversation ne la concernait pas.
– J’suis sérieux, ajoute-t-il d’un ton qui tente d’être autoritaire. Si tu veux qu’on cohabite dans un minimum de paix, va falloir respecter quelques règles.
Il lève l’index, appuyant ses mots comme s’il s’adressait à un élève dissipé. Chaussette penche la tête sur le côté, puis s’approche lentement, très lentement, les pattes feutrées comme une espionne infiltrée. Elle ne le quitte pas des yeux.
Elle contourne la plante renversée, renifle le crayon sur le tapis, puis, sans un bruit, grimpe sur le canapé. Là, elle s’installe juste à côté de lui, et pose tout doucement sa petite tête sur sa main.
Sidjil reste figé, l’air presque choqué par le geste. Il ouvre la bouche, referme, soupire.
– … T’as aucun respect pour l’autorité, hein ?
Un ronronnement timide vibre contre sa paume.
– C’est ridicule d’être aussi mignonne. Je refuse catégoriquement d’y céder.
Ses doigts, pourtant, commencent déjà à bouger. Ils se glissent doucement dans la fourrure rousse, trouvent les bons endroits,derrière les oreilles, sous le menton. Le ronronnement devient plus intense, plus confiant. Chaussette ferme complètement les yeux, se love contre lui, minuscule et chaude, toute entière concentrée sur cette caresse qu’elle a clairement réclamée et obtenue sans résistance.
Le documentaire continue en arrière-plan, le rythme lent, presque hypnotique.
Sidjil, lui, sent son corps se détendre petit à petit. Son épaule s’affaisse légèrement, sa tête penche contre le dossier. Sa main ne quitte pas Chaussette. Il glisse dans un demi-sommeil, sans même s’en rendre compte.
C’est dans cette scène parfaitement paisible que Maxime entre dans le salon, un verre d’eau à la main, ses pas feutrés sur le parquet. Il s’arrête net.
Le tableau le fait sourire aussitôt.
Sidjil est affalé contre un coussin, endormi, la bouche à peine entrouverte, les cernes presque invisibles dans la lumière dorée. Sur sa poitrine, Chaussette est enroulée comme une boucle de caramel, ronronnant encore faiblement malgré son propre sommeil.
Maxime les regarde un instant, immobile.
Puis il s’approche à pas de loup, attrape la couverture roulée sur l’accoudoir, et la déplie lentement. Il la dépose sur eux deux avec soin, veillant à ne pas perturber la tranquillité de la scène.
Il effleure les cheveux de Sidjil, murmure tout bas, presque amusé :
– Je savais que t’étais faible. Mais là t’es foutu.
Il s’installe sur l’accoudoir, laisse sa main reposer sur l’épaule de Sidjil. Il ne bouge plus.
Chaussette ouvre un œil, un seul, le regarde, puis le referme comme si elle lui donnait sa bénédiction.
Elle ronronne encore, doucement.
La maison est silencieuse.
La lumière décline.
La famille est au complet.
