Chapter Text
La première personne que Sung Hanbin vit en arrivant à l’internat fut son âme sœur. Mais cela, Sung Hanbin, dix ans, n’en avait pas encore la moindre idée.
Non, à ses yeux, la première personne qu’il vit en arrivant à l’internat fut un garçon en larmes accompagné de ses parents. Il le regarda des pieds à la tête, renifler bruyamment, se moucher à moitié dans la veste en laine rose de sa mère et il leva les yeux au ciel. Ses parents à lui l’avaient déposé devant l’entrée puis embrassé très chastement sur le front avant de le laisser : ils n’avaient pas eu le temps pour davantage d’embrassades, le devoir les appelait. Depuis, Hanbin se tenait droit comme un « i » à côté de ses nombreux bagages. Il regardait les autres élèves arriver un par un, les parents les déposer, les rassurer, les professeurs se présenter. Il observait sans un bruit, en essayant de capter un regard chaleureux, priant pour que son futur colocataire soit un de ces garçons à l'air assuré et bon élève. Il plaignait par avance celui qui se retrouverait avec celui qui pleurait à chaud de larmes sans s’arrêter. Quel enfant de dix ans pleurait autant… devant tant de gens ? Il entendit vaguement ses parents parler anglais et soupira ; sans doute était-il comme lui, un étranger dans leur promotion. Ses parents l’avaient prévenu : rares étaient les élèves qui n’étaient pas français à pouvoir intégrer cet internat élitiste.
Ils lui avaient présenté la chose comme une chance inestimable. Étudier à l’étranger est un bonus Hanbin, mais étudier dans cet internat sera un véritable plus dans ta vie future. Hanbin n’avait pas posé plus de question. Du haut de ses dix ans, il n’avait pas été capable de râler, ou d’essayer de négocier. Pourtant, vivre loin de sa famille et de sa petite sœur qu’il chérissait lui brisait un peu le cœur. Il n’avait pas eu envie de vivre plus longtemps en Europe, quand bien même il y avait vécu les deux dernières années de sa vie. Mais ses parents avaient tranché : eux quittaient l’ambassade suisse pour retourner en Corée du Sud, le pays qui l’avait vu naître. Lui restait en France dans un internat qui ne lui disait rien, mais dont on vantait les mérites de l’éducation et tout un tas d’autres bienfaits.
Quand le proviseur s’avança pour leur souhaiter à tous la bienvenue, Hanbin réalisa deux choses : lui et le garçon qui pleurait très fort figuraient parmi les seuls nouveaux de cette année. Les autres semblaient déjà avoir intégré l’internat l’année précédente. Ensuite, son niveau de français avait beau être bon, il allait devoir faire de sérieux efforts pour le parler davantage. En face de lui, l’homme aux lunettes rondes avait un accent étrange, presque chantant, qui rendait ses fins de phrase un peu délicate à saisir. Il écouta le règlement avec application et enfin, on les guida à l’intérieur du bâtiment.
Hanbin ne le trouva ni impressionnant ni magnifique. L’internat était une vieille bâtisse en pierre, avec une jolie architecture, qui ressemblait à beaucoup d’autres bâtiments qu’il avait pu voir sur la route en arrivant ici. Il était entouré d’arbres immenses qui eux, attirèrent bien plus son attention, tout comme la vieille chapelle plantée juste à ses côtés. Fasciné par l’arbre immense à l’arrière du bâtiment, il manqua de rentrer dans la maman à la veste rose et s’empressa de s’excuser. Le cèdre était immense, absolument gigantesque à ses yeux. Son tronc épais avait pris deux chemins de pousse à sa base, offrant comme une assise géante à sa racine. Fasciné, il eut du mal à le quitter du regard.
En France, le cèdre était l’arbre symbolisant les âmes sœurs. Toutes les grandes institutions en avaient un de planté dans leur jardin ou de représenté dans leur hall. Cependant, Hanbin n’en avait jamais vu un aussi grand. Chaque nation avait son symbole et Hanbin devait bien le reconnaître, celui du pays dans lequel il vivait désormais avait de la prestance. Tu sais Hanbin, lui avait dit sa mère, il y a des lieux très anciens comme cet internat avec des cèdres qui favorise grandement les retrouvailles d’âmes sœurs. Et ça, Hanbin l’avait très bien retenu. Hanbin n’avait que dix ans, mais avait grandi dans une société où les âmes sœurs définissaient tant de choses : ce n’était pas le genre d’information qu’il voulait laisser échapper.
On le guida gentiment jusqu’au dernier étage, le troisième, où se trouvaient leurs chambres et d’autres salles qu’il lui tardait de découvrir. Il regarda les autres garçons se ruer dans leur chambre les uns après les autres, découvrant leur prénom inscrit sur les portes de chambre. Votre chambre sera celle de tout votre séjour parmi nous, leur avait expliqué le doyen de l’internat. Curieux, il s’avança jusque tout au bout du couloir pour enfin y découvrir le sien.
« SUNG HANBIN – SEOK MATTHEW »
Il fronça légèrement les sourcils. Le nom de l’autre garçon était coréen, comme le sien. Le prénom en revanche…
– Madame, vous ne pouvez pas accompagner votre fils jusque dans sa chambre, il peut se débrouiller seul, nous porterons ses valises ! s’exclama un jeune homme brun d’un air paniqué.
Mais en face de lui, la femme s’agita de plus belle et le garçon collé à elle pleura encore plus fort. Oh non.
– Je dois l’aider pour les poissons, lança-t-elle.
– Pour les- ?
– Allons, poussez-vous ! s’exclama-t-elle.
– Madame, nous allons nous en charger !
Hanbin détourna le regard, inquiet, et poussa la porte de sa chambre. Sur le petit bureau qui se trouvait immédiatement à sa droite, on avait laissé un trousseau de clefs – les leurs désormais – et une petite fiche d’inventaire. Il inspira un grand coup, se sentant sourire légèrement. La chambre était sommaire, mais ferait parfaitement l’affaire. Il opta pour le lit sous la petite fenêtre de toit, tout proche d’une imposante armoire. Table de chevet, bureau, lavabo, tout y était et Hanbin se sentit satisfait. Il ravala sa légère angoisse de gérer son installation seul, ou avec un maître d’internat qu’il ne connaissait pas. Au fond, Hanbin aurait rêvé que sa mère insiste pour monter jusqu’au troisième étage elle aussi.
Il poussa ses bagages jusqu’à son lit quand la porte de la chambre s’ouvrit à nouveau et… Le pleureur déboula avec ses parents et le maître d’internat un peu paniqué de tous les voir ici. Ce dernier portait à bout de bras une grande poche de course remplie de bouteilles d’eau et Hanbin se demanda sincèrement qui était ces gens et d’où ils sortaient. Sans un mot, il les regarda installer leur garçon comme un enfant de trois ans, remplir son armoire, et déposer un… aquarium de taille impressionnante sur le bureau, seul meuble capable de l’accueillir. Il se renfrogna, se gardant bien de dire que le bureau était fait pour y travailler et non pour de stupides poissons.
Il nota que l’aquarium avait déjà été à moitié rempli et planté. Sous son regard éberlué, la femme commença à verser de l’eau jusqu’au bord. Timidement le garçon qui n’avait toujours pas arrêté de renifler se pencha vers un sac pour en sortir deux minuscules caisses opaques. Avec minutie il les ouvrit avant de les incliner légèrement dans l’aquarium. Sous le choc, Hanbin se rapprocha et regarda deux petits poissons s’en extirper et gagner leur nouvelle maison. Pendant ce temps, la femme continuait de vider de l’eau de sa grande poche pleine de bouteilles.
– Oh, trop bien ! laissa-t-il échapper.
Ce fut seulement là que la femme sembla percuter qu’il se trouvait dans la même chambre que son fils.
– Oh. Hanbin, c’est ça ?
Il opina et le sourire de la femme gagna en ampleur.
– Prends soin de notre petit Matthew, tu veux bien ? C’est un garçon gentil et très sensible.
– D’accord madame !
– Matthew, tu as entendu ? Tu as un gentil camarade de classe !
Pourquoi lui parlait-elle comme à un très jeune enfant ? Le Matthew en question avait arrêté de pleurer, le fixant désormais avec des petits yeux curieux. Elle embrassa son front et le serra une dernière fois dans ses bras.
– Les vacances vont rapidement arriver, d’accord mon chéri ?
Matthew opina du chef sans quitter Hanbin du regard et ce dernier laissa échapper un rire nerveux, un peu mal à l’aise. Il ne prononça pas un mot, mais sa mère ne sembla pas s’en affoler, ni son père, jusque-là resté un peu en retrait.
Quelques minutes plus tard, ils ne furent plus que tous les deux.
Matthew l’avait lâché du regard. Il avait tiré une chaise pour s’asseoir devant son bureau et regarder ses poissons.
– Matthew c’est ça ? Je suis heureux d’être ton colocataire cette année !
Il lui tendit une main, comme il y avait coutume de le faire dans le pays lui avait-on dit. Pas de réponse. Matthew se pencha vers son aquarium, jusqu’à que son nez tout rond l’effleure et il fronça légèrement les sourcils.
Au fond, non, Hanbin n’était pas heureux. Mais il devait bien faire semblant au départ pour briser un peu la glace.
– Euh… Première année ici ? Tu viens d’où ? Je suis de Cheonan, en Corée du Sud !
Pas de réponse.
– Tu ne parles pas ?
Matthew tourna légèrement la tête et cligna lentement des yeux en le dévisageant.
– Si ?
Nouveau clignement d’yeux. Hanbin se demanda s’il se moquait de lui, mais décida de ne pas lui en tenir rigueur.
– Bon euh… Je vais m’installer !
Matthew le quitta des yeux et reporta son attention sur ses poissons. Il l’entendit renifler un peu, puis recommencer à pleurer doucement et Hanbin décida de quitter la chambre pour explorer les lieux avec les autres garçons. Faute d’avoir un colocataire causant, il devait se faire rapidement d’autres amis.
Le soir même, Matthew dîna loin de tous les autres enfants, dans le silence. Hanbin l’épia de loin, hésitant à le rejoindre. Mais s’isoler dès le départ dans une école n’était pas une bonne chose, il ne voulait pas prendre le risque de se mettre de côté à son tour et de passer l’année seul comme un rebu.
Quand ils remontèrent dans leur chambre, Matthew ne lui adressa pas la parole.
Au milieu de la nuit, Hanbin le remarqua avachi devant son aquarium dont la lumière s’était éteinte. Comprenant qu’il s’était endormi assis sur sa chaise, il s’avança. Matthew avait la joue écrasée le bois du bureau, sa chevelure brune collée contre la vitre de son aquarium. Pris de pitié, Hanbin ouvrit son armoire pour y dénicher une petite couverture qu’il lui déposa sur les épaules.
*
Matthew ne parla pas le deuxième jour. Ni le troisième. Ni toute la première semaine. Ni en cours, ni pendant les temps de repas, ni pendant les temps d’étude. Hanbin se faisait petit à petit à son nouvel environnement, mais son colocataire… demeurait un mystère.
L’internat était plein d’enfants et d’adolescents comme lui. Garçon d’un côté, fille de l’autre. Un petit parc boisé les séparait. Ils étaient des enfants de cadres influents, de personnels d’état haut placés… Avec tous en commun portefeuille important et des parents qui voulaient le meilleur pour leur enfant. L’internat était réputé pour donner un enseignement d’excellence, des neuf aux dix-huit ans de ses élèves. Chaque année, quinze élèves se voyaient le droit de l’intégrer, avec la promesse qu’ils suivraient un enseignement parfait pour suivre le chemin de leur parent et pour « forcer le destin » aux âmes sœurs. Cela, Hanbin n’y était pas encore, mais il se prenait déjà à rêver du jour où la petite marque sur son poignet gauche apparaitrait.
– Ton coloc est encore tout seul sur les marches…, lui fit remarquer Rose, une élève avec laquelle il avait rapidement sympathisé.
Hanbin se retourna, juste assez pour l’apercevoir. Matthew avait les yeux dans le vague, la bouche légèrement pincée. Il s’asseyait souvent là, sur les marches de la chapelle. Parfois, il lisait. D’autres fois, il écoutait sa musique avec un casque vert émeraude. Hanbin soupira.
– Il ne parle vraiment pas, hein ?
Hanbin haussa les épaules. Il ne l’avait pas entendu une seule fois.
– Il me fait de la peine…, continua l’autre.
À lui aussi, mais Hanbin n’avait aucune idée de comment faire avec lui. Matthew ne semblait pas à sa place. Les professeurs ne semblaient pas lui en tenir rigueur… Et Hanbin avait réalisé que tout le personnel ici semblait presque au courant que Matthew ne parlait pas. Il inspira profondément et murmura un « je reviens » au groupe avec lequel il était en train de papoter.
D’un pas décidé, il se dirigea vers Matthew qui ne l’avait pas quitté du regard. Quand il se planta en face de lui, Matthew fronça légèrement les sourcils.
– Tu… Tu veux venir avec nous ?
Matthew secoua la tête, mais Hanbin ne désespéra pas.
– Allez, viens… On est gentils.
Il lui tendit la main et regarda Matthew l’envisager.
– On joue aux cartes.
Matthew eut l’air plus curieux.
– On n’a pas besoin de parler pour ce jeu.
Timidement, Matthew effleura sa main. Hanbin le laissa faire, se sentant sourire. Lentement, Matthew resserra ses doigts autour des siens et se leva.
– Oh, génial ! Tu vas voir, on va s’amuser.
Les doigts de Matthew compressaient fort les siens, mais Hanbin ne lui fit pas remarquer. Quand ils arrivèrent à la table où le petit groupe attendait, Hanbin lui désigna une place sur le banc. Matthew ne le lâcha pas. Comprenant qu’il ne le ferait pas avant qu’il s’assoit également, Hanbin s’installa à son tour.
– Pourquoi vous ne vous lâchez pas la main ? demanda une fille dont le prénom ne lui venait toujours pas.
Matthew lui jeta un regard presque apeuré et Hanbin se gratta la gorge, gêné.
– Parce que je leur ai donné un gage ce matin de se tenir la main toute l’après-midi, lança Rose. Matthew et Hanbin sont en train de gagner ha ha !
La fille sembla satisfaite de la réponse et Hanbin remercia Rose du regard. À ses côtés, Matthew sembla se détendre légèrement.
Jouer à une main se révéla complètement impossible, mais Hanbin refusa de le lâcher. Matthew en avait besoin, il le ressentait jusqu’au plus profond de son être.
* * *
Le lendemain, Matthew l’avait attendu avant de quitter la chambre, contrairement aux autres jours. Quand Hanbin termina de se préparer et qu’il s’apprêta à quitter la chambre, Matthew le stoppa d’un geste timide. Il baissa les yeux, le voyant tendre sa main vers lui.
– Oh je…
Matthew ne bougeait pas. Il attendait, les yeux brillants.
– D’accord.
Hanbin glissa une main dans la sienne et Matthew esquissa un sourire. Minuscule, timide, mais un sourire quand même. Ils rendirent au petit déjeuner ainsi. Puis en cours. Puis tout le reste de la journée. Si Hanbin eut d’abord peur de voir les gens se questionner ou se moquer, il n’en fut rien. Parce que c’était Matthew. Et que tout le monde semblait avoir compris que Matthew était un peu à part ou avait besoin de quelqu’un, ici, pour être son ancre.
Matthew ne parla pas pendant tout le premier mois, mais la chose ne le toucha même plus. Étrangement, Hanbin s’en accommoda même.
Il avait appris que Matthew venait du Canada quand ce dernier osa pour la première fois afficher quelques photos de sa famille sur le mur de son côté et que Hanbin y vit le bout d’un drapeau rouge et blanc. Il lui posa la question, Matthew acquiesça et ce jour-là, Hanbin fut ravi d’en apprendre plus sur lui.
Matthew avait ses rituels que Hanbin respectait. Il écoutait sa musique sur les marches de la chapelle et de temps en temps, acceptait que Hanbin se joigne à lui. Il passait des heures entières à fixer ses poissons et Hanbin en déduisit que la chose devait l’apaiser. Matthew lisait beaucoup de livres le soir. Matthew écrivait aussi, et Hanbin devint curieux. Mais Matthew ne lui parlait jamais de ses livres ni ne lui dévoilait ce qu’il griffonnait dans ses carnets.
* * *
Le mois de novembre fut encore plus pluvieux que celui de septembre et octobre réuni. Dans la campagne où ils vivaient, l’odeur des arbres et de la terre retournée avait embaumé la cour de l’internat. D’un air rêveur, Hanbin regardait les élèves plus âgés s’agiter sous le préau là-bas, près du vieux bâtiment de cours. Il les guettait depuis la fenêtre de sa chambre, la joue écrasée contre l’une de ses mains. Il savait ce qui se passait au loin : l’un des élèves venait de fêter ses dix-huit ans et tout le monde s’était rué vers lui pour voir la petite marque à son poignet. Il devina aisément que le garçon était un heureux chanceux et que son âme sœur ne devait être nul autre que cette fille un peu plus loin qui se dandinait d’un pied sur l’autre. Assis devant son aquarium où il pouvait rester des heures, Matthew soupira bruyamment, le faisant sursauter.
– Eh, coloc…
Le Canadien tourna mollement la tête vers lui, un air endormi sur le visage. Depuis quelques jours, Hanbin notait que Matthew lui souriait davantage, qu’il mangeait mieux à la cantine et qu’il acceptait que d’autres élèves lui donnent des tapes amicales sur le dos.
– Tu as hâte d’avoir dix-huit ans ?
Matthew haussa les épaules.
– Pour… tu sais, savoir qui est ton âme sœur.
Matthew fit une moue et se retourna vers son aquarium. Sans doute Matthew n’était-il pas encore très sensible à ces questions. Hanbin, lui, l’était depuis le plus jeune âge. Ses parents s’étaient rencontrés ainsi : juste après leur dix-huitième anniversaire, attiré l’un vers l’autre comme des aimants. Depuis, il filait le parfait amour et Hanbin avait toujours envié leur relation.
– Imagine que la nôtre soit dans cette école !
Toujours pas de réponse, alors Hanbin se leva et se dirigea vers son colocataire, avant de tirer une chaise pour s’asseoir à ses côtés. Matthew semblait légèrement contrarié. Dans leur chambre, quand Matthew ne travaillait pas ou ne regardait pas ses poissons, il écrivait de longs mails à ses parents. Aujourd’hui, il semblait étrangement ailleurs, perdu dans ses pensées.
– Tu me parles un peu de tes poissons ?
Là, Matthew sembla subitement se réveiller. Un sourire mince étira ses lèvres et il se pencha pour attraper un manuel épais qu’il gardait dans le tiroir de son bureau. L’énorme encyclopédie sur les poissons le fit sourire et Hanbin se tint prêt à enfin entendre le son de sa voix. Avait-il trouvé le point faible de son colocataire ? Il regarda Matthew feuilleter son livre et s’arrêter sur la page concernant les « corydoras aeneus ». Il releva la tête, tout sourire, et Hanbin se fit la réflexion qu’il était adorable.
Ce fut-là, la première fois.
La première fois que le sourire de Matthew lui donna envie de sourire plus fort à son tour, de tirer un peu ses joues et de le serrer contre lui.
Au même instant, quelqu’un frappa à la porte et il retint un juron en voyant le visage de Matthew se crisper légèrement.
– Les garçons ? Le cours de sport commence dans cinq minutes…
À ses côtés, Matthew s’était déjà levé pour aller se changer dans les toilettes.
Ce soir, ils parleraient des poissons, Hanbin s’en fit la promesse.
Le cours de sport ne se passa pas comme prévu. Hanbin détestait courir. Il n’aimait pas sentir ses cuisses frotter entre elles. Il détestait sentir qu’il était rapidement à bout de souffle. Un peu devant lui, Matthew semblait bien mieux s’en sortir. Il se sentit jaloux l’espace d’un instant, qu’un garçon de la même corpulence réussisse mieux que lui. Ils étaient les deux seuls élèves en léger surpoids de leur classe et jusqu’alors, Hanbin ne s’était jamais trop attardé sur ce sujet. Mais cette après-midi-là, sans qu’il ne sache trop pourquoi, la chose le piqua au vif. La pluie n’arrangeait rien, et quand ses chaussures furent entièrement trempées, il eut envie d’abandonner.
Au loin, leur professeure leur fit signe d’accélérer un peu. Elle courait également avec eux, avec une énergie débordante.
Ce fut à cet instant que Matthew pila net devant lui.
– Matthew ?
Matthew le regarda en grimaçant, le souffle fort. Plié en deux, Hanbin devina qu’il venait d’être pris d’un point de côté.
– Allez, on a un dernier tour et après on pourra se doucher et se sécher !
Matthew reprit la course sans rien dire, mais son visage rouge en disait long. Poussé par la fierté de ne pas se montrer plus abattu que lui, Hanbin se dépassa comme il put, ignorant la douleur dans ses mollets et la sensation désagréable de la pluie sur ses vêtements.
Ce fut juste devant la ligne d’arrivée que Matthew s’étala de tout son long. Hanbin le vit s’écraser au sol, éclaboussant les élèves devant eux de boue et sans qu’il ne cherche à se rattraper une seule fois. Paniqué, Il se jeta vers lui, ne le voyant plus bouger avec sa tête dans la terre, les bras le long du corps.
– Matthew !
Les rires autour d’eux s’estompèrent rapidement. La professeure s’approcha, paniquée et le releva avec une facilité déconcertante. Elle le sonda quelques secondes avant de proclamer la fin du cours et de tous les renvoyer au vestiaire. Hanbin eut à peine le temps de voir le sang sur ses genoux que déjà, Matthew fut traîné vers l’infirmerie.
Il essaya de le voir à plusieurs reprises, en vain.
À l’heure du dîner, Matthew ne se montra pas.
Tout le monde parlait de l’élève de dix ans s’était étalé de tout son long dans la cour, Hanbin ne le supporta pas. Il quitta la cantine avant de finir son dessert.
Ce ne fut qu’en début de soirée, alors qu’il s’efforçait de travailler sur ses devoirs que Matthew apparut de nouveau dans leur chambre. Il se redressa dans son lit et reposa son manuel de maths sur sa table de chevet.
– Matthew ! Tout va bien, tu as toujours mal ?
Matthew s’avança vers son lit et Hanbin le laissa s’y asseoir.
– J’ai eu peur… Tu ne bougeais plus par terre, j’ai cru que tu avais quelque chose de cassé, je-
Il l’attira contre lui et le serra fort dans ses bras et l’entendit renifler doucement.
– J’ai eu peur tu sais, se confia-t-il à voix basse. La chambre est trop vide sans toi et puis je n’ai aucune idée de comment nourrir tes poissons.
Matthew émit un rire. Léger, subtile… Mais il résonna aux oreilles de Hanbin comme la plus belle des mélodies. Il tiqua, se redressant légèrement : la voix de Matthew venait de résonner dans ses oreilles.
Il le garda de longues minutes contre lui. Avoir Matthew dans ses bras lui sembla si juste, si apaisant en cet instant.
Ils s’endormirent côte à côte pour la toute première fois ce soir-là.
Dans son sommeil, Hanbin rêva de la voix de Matthew.
* * *
Ce fut le dernier jour de novembre que Matthew parla pour la première fois devant lui.
Hanbin venait de raccrocher avec ses parents, apprenant que rentrer pour Noël ne lui serait pas possible. Comme certains élèves de l’internat, il allait devoir passer les fêtes ici, loin de sa famille. Il n’avait pas été capable de retenir sa frustration, de cacher sa tristesse aux yeux de son colocataire. Matthew, assit en tailleur sur son lit le regarda d’un air consterné. Il était emmitouflé dans un pyjama marron aux motifs enfantins, la capuche de ce dernier rabattant ses cheveux bruns sur son visage rond.
– Ce n’est rien, dit-il à voix haute comme pour se rassurer. Je suis un grand garçon.
Mais au fond, Hanbin était triste et la tristesse avait piqué sa voix. Lentement, Matthew se leva pour venir s’asseoir sur son lit. Avec toute la douceur qui le caractérisait, Matthew tapota sa tête avec gentillesse et le serra brièvement contre lui. Matthew repartait chez lui pour les fêtes, Hanbin le savait. Matthew ne disait toujours rien, mais Hanbin savait que ses parents lui manquaient. Qu’ils partaient ensemble au Canada pour qu’il puisse revoir sa grande sœur et le reste de sa famille.
Hanbin allait se retrouver seul dans cette chambre.
Soudain, la réalisation lui donna un vertige. Matthew ne parlait pas, mais Hanbin s’y était accoutumé. Ne pas avoir Matthew avec lui pendant deux semaines et rester dans leur chambre à tourner à rond… Il secoua la tête, essayant de se reprendre.
– Et puis les vacances, ça passe toujours vite, hein ? murmura-t-il d’une petite voix.
Matthew fronça légèrement les sourcils et… sa bouche s’entrouvrit. Hanbin ouvrit de grands yeux. Il le vit réfléchir, prendre sur lui. Quelque chose en Matthew se battait pour sortir. Comme s’il luttait pour reprendre le contrôle de son propre corps, il inspira et ferma les yeux.
– Hanbin.
Ce fut à son tour ne de pas pouvoir décrocher un mot.
Matthew parlait.
Matthew venait de dire son prénom.
Matthew… Matthew parlait.
Matthew rouvrit les yeux et lui demanda d’un geste de la tête s’il pouvait prendre son téléphone. Hanbin acquiesça à peine, le regard rond. Il regarda Matthew composer un numéro et patienter un peu.
« – Maman ? »
Bouche bée, Hanbin le regarda passer son appel. Matthew parlait et c’était là la seule chose qui lui venait à l’esprit. La chose était pourtant évidente, Matthew avait pleuré si fort à la rentrée qu’il avait été difficile de douter de sa capacité à s’exprimer. Mais depuis, il avait demeuré dans un silence complet en sa présence.
« – Je voudrais rester à l’internat pour les vacances. »
Hanbin le dévisagea sans comprendre. Il avait longtemps imaginé que Matthew souffrait peut-être d’un trouble de la parole, d’une incapacité à parler correctement… il n’en était rien.
« – Mon ami est tout seul. Je voudrais fêter Noël avec lui. » […] « Oui, je comprends… Mais ça ira. »
Les larmes lui grimpèrent aux yeux sans qu’il ne puisse rien y faire.
« – Merci maman ! »
Matthew eut à peine le temps de raccrocher que Hanbin se jeta dans ses bras.
– Merci…
Matthew lui tapota le dos avec maladresse.
– Je… Je ne pensais pas que tu me voyais comme un ami.
– Depuis le premier jour, lui murmura Matthew.
Hanbin n’eut pas besoin d’en savoir plus. Ce jour-là, Matthew se créa une place toute proche de son cœur.
* * *
Le soir de Noël, les parents de Matthew lui envoyèrent un colis. À l’intérieur, il y avait une lettre pour Hanbin. Hanbin ne la lu qu’une seule fois. Après cela, il la rangea dans sa petite boîte à souvenir, un sourire apaisé sur le visage.
« Cher Hanbin,
Dans ces mails, Matthew nous parle souvent de toi. Merci de prendre soin de lui, quand bien même il ne parvient pas encore à passer au-delà de son blocage. Les professeurs nous disent qu’ils ne parlent qu’à eux et aux dames de cantine. Nous étions inquiets jusqu’à que ton nom apparaissent fréquemment dans ses mails.
Nous avons été surpris de savoir que Matthew souhaitait rester à l’internat pour les fêtes, mais nous sommes soulagés de savoir qu’il le fait pour toi. C’est un garçon délicat, fait attention à ce qu’il ne tombe pas malade et porte toujours son manteau quand il va dehors…
Nous te souhaitons de très belles fêtes,
Monsieur et madame Seok.
PS : la boîte de gourmandises est pour toi, de même que le pull. Je tricote à mes heures perdues et j’ai pensé que tu aimerais en avoir un aussi. »
Oh, Hanbin avait eu envie de leur promettre bien plus que ça ce soir-là : il resterait avec Matthew quoiqu’il arrive.
Le lendemain, Matthew insista pour prendre une photo d’eux juste au pied du cèdre géant. Hanbin lui fit la promesse qu’elle serait la première d’une longue lignée.
