Work Text:
– Morgane, ça va ?
Morgane leva la tête vers lui et cligna des paupières, comme si elle sortait d’une rêverie.
Cela faisait plusieurs minutes qu’Adam la regardait jouer avec la nourriture, sans en manger la moindre miette. Pourtant, c’était un de ses plats préférés ; l’assiette aurait dû être vide depuis longtemps.
– Hein ? fit-elle. Ah… euh… ouais, ouais. Ça va.
Adam n’était pas convaincu.
Depuis qu’elle était rentrée, une heure plus tôt, elle n’avait pas l’air d’être elle-même. Il avait eu l’impression que quelque chose avait disparu. Lorsqu’il avait tenté leur geste d’affection habituel, un discret effleurement de leurs doigts, elle s’était crispée et avait retiré sa main vivement, comme si quelque chose l’avait électrocutée. Adam avait essayé de réprimer la douleur qu’il sentait se propager dans sa poitrine et s’était empêché de laisser les picotements de ses yeux laisser place à des larmes.
Même avec les enfants, elle avait eu l’air étrange. Effacée, presque absente. Chloé avait tenté d’attirer son attention sur un dessin qu’elle avait fait et Morgane, habituellement enthousiaste, avait apprécié l’œuvre avec un sourire forcé et une voix lasse. Eliott, quant à lui, s’était mis à parler de son nouveau sujet de prédilection, s’attendant à ce qu’elle y réponde avec son entrain si caractéristique pour rencontrer la même réponse. Et avec Théa, il y avait eu un échange de regards entendus. Comme un secret entre mère et fille.
– Vous êtes sûre ?
Elle fronça les sourcils.
– Oui, je vous dis ! répondit-elle avec plus de force.
Il eut l’impression que quelque chose était tombé entre eux. Quelque chose de lourd mais qu’il n’arrivait pas à définir. Les enfants, bien que vautrés sur le canapé et accaparés par leurs téléphones, comme d’habitude, aussi s’étaient tus face à sa réponse.
Il l’observa pendant un instant, mais elle dévia son regard avant d’éloigner la chaise de la table.
– Je vais me coucher, déclara-t-elle en prenant son assiette.
Il attendit leur code qui ne vint pas. Au lieu de ça, elle garda ses yeux rivés sur sa place qu’elle débarrassait avec hâte.
– Vous avez rien mangé, Morgane, protesta-t-il doucement.
Il crut voir de l’hésitation dans ses mouvements et dans son regard qu’elle avait brièvement posé sur lui.
– J’ai pas faim, répondit-elle sans lever la tête. Le biberon de Léo est dans la cuisine. Bonne nuit.
Son ton était froid, sec, bien loin de celui auquel il avait été habitué depuis trois semaines ou même depuis des mois. Ça faisait plusieurs jours qu’elle était comme ça, maintenant qu’il y pensait, mais il n’aurait pas pu dire quand est-ce que cela avait commencé.
Pendant quelques instants, il songea à se lever à son tour, au moins pour s’enquérir un peu plus de son état qui l’inquiétait progressivement, avant de finalement décider de la suivre. Si elle sentait sa présence, elle ne fit rien pour le lui faire comprendre, se dirigeant vers la cuisine sans lui octroyer le moindre regard.
Elle ne se retourna pas lorsqu’elle vida son assiette, ni lorsqu’elle jeta presque assiette et couvert dans l’évier.
– Morgane, y’a un problème ?
Elle resta dos à lui pendant plusieurs secondes avant de finalement lui faire face et poser ses yeux sur lui. Ils brillaient anormalement, comme si elle était sur le point de pleurer. Il s’avança vers elle, mais elle détourna le regard avant de le contourner.
Adam resta quelques instants dans la cuisine avant de la suivre une nouvelle fois. Il la vit souhaiter une bonne nuit à chacun des enfants, feignant l’enthousiasme, avant de reprendre sa route vers l’escalier.
– Morgane, la héla-t-il une nouvelle fois, lorsqu’ils arrivèrent sur le palier.
Elle resta plusieurs secondes dos à lui, comme si elle réfléchissait à l’idée de lui faire face, puis enfin, elle se tourna vers lui.
– Quoi ? demanda-t-elle d’une voix lasse, telle une adolescente prise sur le fait.
Doucement, il s’avança.
– Vous êtes vraiment sûre que… ?
Quelque chose passa dans son regard. Brièvement mais suffisamment longtemps pour qu’il en frissonne. Ce n’était pas ce regard qu’elle avait eu avec lui ces dernières semaines. Ce regard tendre, plein de promesses. Non, celui-là était empli de tristesse et de fureur.
– Faut vous le dire en quelle langue, Karadec ?
– J’ai fait quelque chose ?
Elle le fixa longuement, comme si elle était sur le point de lui répondre, puis soupira avant d’ouvrir la porte et de franchir le seuil.
– Laissez tomber, fit-elle. Bonne nuit, Karadec.
– Morgane—
Elle ne lui laissa pas le temps de finir sa phrase avant de fermer la porte.
– Bonne nuit, souffla-t-il, le cœur serré.
*
– Serge est mort.
Ce furent les premiers mots qu’elle prononça lorsqu’elle rentra enfin à la maison. Il avait attendu des heures, guettant, nerveusement la porte.
Tremblante, les yeux brillants et rouges, des traces de larmes sur son visage, elle le regarda quelques instants avant de détourner son regard. Adam eut l’impression d’être revenu deux ans auparavant, à cette soirée fatidique, ce moment où il aurait dû pousser un peu plus ses interrogations au lieu d’accepter l’évident mensonge. Peut-être que s’il l’avait fait, Morgane et lui n’en seraient pas là, songea-t-il.
Adam s’avança vers elle, avec l’envie irrépressible de la prendre dans ses bras, de ne pas la lâcher avant qu’elle n’aille mieux et de la retrouver enfin. Il écarta ces derniers pour qu’elle s’y réfugie. Elle le toisa un long moment. Une partie de lui regretta presque d’avoir croisé son regard avec le sien. Il vit la même chose que la veille, avec plus d’intensité ; de la tristesse et de la fureur. Cette dernière était si brève qu’il avait cru l’avoir imaginée.
Morgane le regarda quelques secondes de plus, comme si elle songeait à dire quelque chose. Sa bouche bougea dans un sens, puis dans un autre, avant qu’elle ne semble se raviser.
– Comment vous vous sentez ? fut tout ce qu’il trouva à dire, doucement, comme pour combler le silence.
Immédiatement, il eut envie de se gifler. Elle était devant lui, visiblement dévastée par la nouvelle et lui, tout ce qu’il avait trouvé intelligent à dire, c’était de lui demander comment elle allait ? Quel con !
Il n’avait jamais porté dans son cœur le père de Morgane. En fait, il le tenait encore responsable de la plupart des malheurs dans la vie de cette dernière… mais aussi de la sienne. Sans lui, sans ses magouilles, Adam était presque certain que Morgane et lui auraient pu commencer quelque chose.
Mais pour tous ses ressentiments, Serge Alvaro restait, malgré tout, le père de la femme qu’il aimait et le grand-père de Léo.
Elle le fixa à nouveau, comme si elle aussi, pensait la même chose que lui. La honte le submergea et il chercha un moyen de se rattraper avant qu’elle ne baisse la tête et hausse les épaules.
– Qu’est-ce qu’il s’est passé ? demanda-t-il, tout en profitant de son silence.
– Cancer du poumon, répondit-elle d’une voix sourde en haussant les épaules, avec un petit rire. Je vais me coucher, j’ai pas faim.
– Vous êtes sûre que vous voulez rien manger ? J’ai préparé—
– Non, c’est bon. Ça ira.
Sa réponse sonna faux.
– Bonne nuit.
– Bonne nuit, Morgane, répondit-il. Si vous avez besoin de quoi que ce soit…
– Ça ira, répéta-t-elle.
Elle lui offrit néanmoins un petit sourire avant de se diriger vers l’escalier, sans lui octroyer un autre coup d’œil. Adam la suivit du regard tandis qu’elle gravissait les marches une à une, d’un pas las. Elle se tourna soudainement.
– Est-ce que vous pouvez vous occuper de Léo toute la nuit ? Y’a du lait dans le frigo.
– Bien sûr, Morgane.
Elle acquiesça en guise de remerciement avant de reprendre sa route. Il attendit qu’elle disparaisse pour se tourner vers la table sur laquelle était dressées deux assiettes et une bougie.
Cette nuit-là, Adam ne dormit pas, le cœur serré par les sanglots qu’il entendait de la chambre de Morgane.
*
– Vous êtes sûre que vous voulez pas que je vous accompagne ?
Morgane jeta son sac négligemment dans le coffre, claqua ce dernier. Elle avait refusé son aide, quelques minutes plus tôt, alors il restait là, debout sur le trottoir, avec Léo dans les bras tandis qu’il la regardait se préparer à partir.
Elle soupira puis leva les yeux vers lui. Ils étaient encore rougis et gonflés par la tristesse ainsi que par le manque de sommeil. Adam sentit son cœur se comprimer.
La veille, juste avant qu’il ne se couche, elle lui avait annoncé qu’elle se rendait à plusieurs heures de Lille pour s’occuper de la dépouille de son père, avec ses enfants. Ces derniers étaient déjà installés dans la voiture et attendaient seulement que leur mère les rejoigne, tout en se chamaillant.
Adam aurait dû se réjouir d’avoir à nouveau la maison pour lui, au moins pour quelques jours, mais il n’y arrivait pas. Il avait beau essayé de se raisonner, de se dire que ce serait l’occasion de mettre un peu d’ordre dans ce capharnaüm, même si c’était temporaire, ce n’était que de la tristesse qu’il ressentait. Rien qu’à l’idée de rentrer dans une maison quasiment vide le soir-même semblait l’angoisser bien plus qu’il ne l’aurait pensé. Au moins, il y avait Léo.
– Ouais, vous inquiétez pas.
Si. Il avait des tas de raisons de s’inquiéter. Depuis plusieurs jours, elle ne mangeait quasiment plus rien et ce matin-là, n’avait pas fait exception. Il s’était pourtant assuré de se lever plus tôt qu’eux, avait veillé à ce que le petit-déjeuner soit complet et gourmand, mais seuls les enfants avaient tout dévoré. Morgane, elle, ne s’était contenté que d’une petite tasse de café qu’elle avait englouti sans croiser le regard d’Adam.
Il y avait aussi ses silences anormaux, son manque d’enthousiasme dans ses réponses, mais surtout les insomnies. Même si, depuis quelques jours, ils ne dormaient plus ensemble, il savait qu’elle restait éveillée à des heures où elle ne le devrait pas. Il l’entendait faire les cent pas dans sa chambre, lorsqu'elle n’avait pas Léo. Parfois, il s’empêchait de la rejoindre, de lui tenir compagnie, ne sachant pas si c’était ce qu’elle voulait.
Il craignait qu’elle ne puisse pas arriver à destination en un seul morceau dans l’état où elle était.
Morgane s’avança vers lui et se pencha vers Léo pour lui déposer un baiser. Leur fils sourit et babilla, tout en touchant le visage de sa mère. Pour la première fois depuis la veille, Morgane sourit sincèrement, son regard attendri et plein d’amour.
– T’es sage avec ton père, hein ? fit-elle au bébé.
Adam ne put se retenir de sourire en observant l’échange, sentant une chaleur agréable envahir sa poitrine, comme à chaque fois que Morgane interagissait avec leur fils. Elle caressa doucement la joue de Léo, avec l’expression du manque futur. C’était la première fois qu’elle partait aussi longtemps depuis sa naissance et la première fois qu’il se retrouverait seul avec leur bébé.
Elle continua à effleurer le visage du nourrisson pendant plusieurs minutes avant de lever la tête vers Adam. Doucement, elle se redressa.
– Bon, bah, j’y vais, fit-elle toujours en veillant à ne pas croiser son regard.
Adam stabilisa le bébé dans ses bras et lui tendit la main. Morgane la regarda un instant, comme si elle hésitait, puis, timidement, attrapa un de ses doigts avant de le relâcher presque aussitôt. Adam repoussa la vague de tristesse qui voulait s’emparer de lui.
– Vous me prévenez quand vous arrivez, Morgane, lui dit-il alors qu’elle déposait, une nouvelle fois, un baiser sur le haut du crâne de Léo.
Il s’attendait à ce qu’elle lui dise qu’elle le harcèlerait, mais, contre tout attente, elle se contenta de le fixer longuement avant d’acquiescer en baissant les yeux.
– Ouais, je le ferai, répondit-elle en se dirigeant vers la portière de sa voiture.
Elle disparût, quelques minutes plus tard, sans un autre regard ou signe en sa direction.
*
– Vous manquez à Léo, écrivit-il, le soir-même.
Et à moi aussi, aurait-il voulu dire. Cette première journée sans elle avait été atrocement longue et fastidieuse. Au travail, il n’avait eu de cesse de guetter soit son téléphone, soit le rebord sur lequel elle adorait s’installer, comme si elle apparaîtrait comme par enchantement. Les quelques échanges qu’ils avaient eu étaient trop sporadiques pour combler ce vide qui exacerbait chaque seconde l’inconfort qu’il ressentait depuis quelques jours. Son manque de concentration avait alerté Céline qui l’avait rappelé à l’ordre à plusieurs reprises, sans grand succès.
Rentrer dans une maison vide n’avait pas aidé. Dès le moment où il avait franchi la porte, une vague de tristesse s’était emparée de lui. Il avait tenté de se distraire avec Léo en focalisant toutes ses pensées sur lui, rien n’avait fait pour se débarrasser de ce sentiment.
Putain, il aurait dû être heureux, non ? La maison était à nouveau propre, ordonnée, au moins pendant quelques jours. Les affaires de la famille de Morgane avait été correctement rangées, après des mois à traîner un peu partout chez lui. Il n’y avait pas de chamailleries d’adolescents, de cris incompréhensibles, d’impression d’être un intrus dans sa propre maison.
Il aurait dû avoir l’impression de respirer à nouveau.
Mais maintenant, assis sur le canapé, avec Léo dans les bras qui le regardait tandis qu’il buvait son biberon, le silence l’étouffait. Doucement, il ajusta la position du bébé, essayant d’ignorer les battements angoissés de son cœur.
C’était irraisonné, il le savait. Morgane allait bien. Le dernier sms de sa part l’avait informé que les enfants et elle avaient trouvé une chambre d’hôtel et qu’ils y dormiraient le temps que tout soit réglé avec le décès de Serge.
Non, il y avait quelque chose d’autre qui l’effrayait et il savait que, quelque part au fin fond de son esprit, il avait la réponse. Cette dernière restait hors d’atteinte, refusant de se présenter à lui.
Son téléphone le notifia de l’arrivée d’un message et il fut suffisamment rapide pour voir l’écran s’allumer ainsi que le contenu du sms.
– Dîtes-lui qu’il me manque aussi, beaucoup, beaucoup, put-il lire. Et que je l’aime très fort.
Celui adressé à Léo était drastiquement différents des autres, nota-t-il, avec une petite douleur. Il semblait moins froid, moins impersonnel, contrairement à toutes les réponses qu’il avait reçu dans la journée. La dernière, il s’en souvenait.
– On est arrivés, avait-elle écrit, quelques heures plus tôt.
Juste ça.
Adam cligna des paupières pour éloigner les petits picotements dans les yeux avant de se concentrer à nouveau sur Léo.
Il eut à peine le temps de poser à nouveau son regard sur le bébé, qu’il sentit son téléphone vibrer à côté de lui. Son cœur tressauta et se mit à battre un peu plus fort lorsqu’il vit que c’était un appel visio de Morgane. Il réajusta la position de Léo une nouvelle fois, s’assurant de tenir le biberon et attrapa l’appareil tout en faisant glisser le curseur. Presque aussitôt, le visage de Morgane apparût et Adam ne put retenir le sourire qui étira ses lèvres. Il se racla la gorge, cala Léo contre lui pour qu’elle puisse le voir.
Le visage de Morgane s’illumina à la vue du bébé. Adam se força à masquer sa peine.
– Coucou mon doudou, fit-elle.
Léo soupira contre le biberon, son regard captivé par l’écran devant lui. Oui, il faisait un écart à ses convictions mais la situation était exceptionnelle.
– Comment vous allez ? demanda Adam une fois que l’échange unilatéral entre mère et fils s’était fini.
Immédiatement, l’expression de Morgane changea.
– Bien, répondit-elle.
Elle sembla se rendre compte de son ton sec car elle ajouta, un peu gênée :
– Et… euh... vous ?
Vous me manquez, voulut-il dire une nouvelle fois. Au lieu de ça, il répondit :
– Aussi.
Morgane acquiesça, en détournant le regard.
– Je… vais vous laisser. Bonne soirée.
– Bonne—
Elle raccrocha avant qu’il n’ait pu finir sa phrase.
*
Ce fut le son d’une clé qui tournait dans la serrure qui coupa la lecture d’Adam et l’alerta de son retour. Quelques heures auparavant, Morgane l’avait prévenu, certes un peu froidement, que les enfants et elle reprenaient la route. Sentant la joie envahir sa poitrine, ainsi que le reste de son corps, il bondit presque sur ses pieds pour se diriger vers l’entrée. Comme il l’avait espéré, Morgane était là, posant doucement ses sacs à ses pieds.
Elle avait l’air encore plus vidée et plus pâle que lorsqu’elle était partie, quelques jours plus tôt. Le bonheur de la revoir se dissipa lentement, submergé par l’inquiétude de la voir ainsi. En quasiment cinq ans de collaboration et bien plus encore, c’était la première fois qu’il la voyait dans cet état. Il s’approcha, hésita à céder à son envie de la prendre dans ses bras. Il s’éclaircit la gorge puis se redressa.
– Les enfants sont pas avec vous ? s’étonna-t-il.
Ce fut à ce moment-là qu’elle leva les yeux vers lui et son regard le stoppa net. Ce dernier était vide, meurtri. La mort de Serge l’avait apparemment suffisamment choquée pour que ce soit le cas, pensa-t-il. Il aurait voulu pouvoir effacer sa peine.
– Je les ai déposés chez Ludo, tout à l’heure, l’informa-t-elle d’une voix un peu sourde, sans émotion.
Adam acquiesça malgré lui.
– Vous… euh… vous avez mangé ? demanda-t-il. Je vous ai préparé—
Cette question sembla éveiller quelque chose dans les yeux de Morgane. Si vif que, pendant quelques instants, il crut l’avoir imaginé. Il aurait continué à le faire si le visage de cette dernière ne s’était pas soudainement fermé, comme c’était généralement le cas lorsqu’elle était furieuse contre lui.
– On a mangé sur la route, répondit-elle froidement, avant de s’emparer de ses affaires.
Il aurait dû être soulagé qu’elle ait enfin mangé, même s’il en ignorait la quantité mais il n’y arrivait pas. S’il s’était auparavant inquiété de son attitude, maintenant, il n’était pas plus rassuré.
Il la vit jeter un œil vers la table de la salle à manger sur laquelle cinq assiettes et couverts avaient été placés. Puis, elle le regarda brièvement, fit un petit son qui ressemblait à un hoquet sarcastique avant de le contourner et de se diriger vers les escaliers.
– Je suis crevée, je vais aller voir Léo et—
Elle s’arrêta soudainement puis se tourna vers lui, les sourcils froncés.
– Je suis quoi pour vous, Karadec ? demanda-t-elle.
La question le prit au dépourvu tant est si bien qu’il pensa avoir mal entendu.
– Comment ça ? osa-t-il demander.
Il regretta presque aussitôt et encore plus lorsqu’elle soupira d’exaspération, en levant les yeux vers le ciel.
– Je suis quoi pour vous ? répéta-t-elle, avec plus d’insistance cette fois.
Non, il avait bien entendu.
Rien ne l’avait préparé à une telle question et encore moins venant d’elle. Il sentit une vague de froid l’envahir tandis que son cerveau fonctionnait à mille à l’heure pour trouver la meilleure façon de lui répondre sans mettre en péril leur relation déjà fragile. Il avait l’impression que chaque seconde qui s’écoulait et pendant lesquelles il restait silencieux rapprochait un peu plus l’épée de Damoclès au-dessus d’eux.
Il ne pouvait décemment pas lui dire la vérité, même s’il brûlait d’envie de le faire. Lorsqu’il avait défini leur relation auprès de Céline, il avait eu, inexplicablement, plus de facilité que maintenant. Il pourrait très bien dire qu’elle était sa coéquipière, sa coparent, mais, comme dans cette maudite déclaration de relation extraprofessionnelle, il mentirait. Morgane était bien plus que tout ça pour lui.
Pendant quelques instants, il songea à lui dire avant de se raviser. Il s’était trop souvent rendu vulnérable devant elle avec toujours des conséquences catastrophiques pour eux. Lui dire ça, lui dire tout ce qu’il ressentait pour elle, ce serait probablement la chose qui pourrait couper court à ce qu’ils avaient entre eux. La dernière chose qu’il voulait, c’était de la perdre ainsi.
– Vous êtes… Morgane.
La réponse sortit d’elle-même et il mit plusieurs secondes avant de comprendre l’absurdité de ce qu’il venait de dire. Il aurait pu blâmer la fatigue, sa surprise face à la question mais rien de tout ça n’aurait suffit à se justifier. Lorsqu’il se hasarda, honteux, à croiser le regard de Morgane, celle-ci clignait des paupières, visiblement abasourdie par ce qu’elle venait d’entendre. Très honnêtement, lui aussi en était étonné mais… c’était probablement la meilleure façon de la décrire.
Elle était Morgane.
Cette dernière le fixa encore un petit moment avec incrédulité avant de rire et de détourner le regard.
– Je suis Morgane, répéta-t-elle.
Elle fit une moue puis un son moitié sifflé, moitié soufflé.
– Okay, continua-t-elle, en acquiesçant.
Chacune de ses réponses appuyait sur le regret qu’il ressentait depuis la sienne.
– C’est tout ce que vous avez à dire ? demanda-t-elle, sarcastique. Mon prénom ?
Non, pensa-t-il. Il avait tant de choses à lui dire. Il voulait lui dire qu’elle lui avait terriblement manqué pendant ces quelques jours d’absence ; qu’il n’y avait pas apprécié ce potentiel avant-goût d’une vie sans elle ; qu’il l’aimait, bien plus qu’il n’avait jamais aimé quiconque. Que Léo et elle étaient, maintenant, les personnes les plus importantes de sa vie.
Et pourtant, rien de tout ça ne quitta sa bouche.
Morgane hocha la tête une nouvelle fois, tandis que ses paupières papillonnaient. L’étau autour du cœur d’Adam se resserra un peu plus lorsqu’il vit quelques larmes couler le long des joues de cette dernière et il fit un pas vers elle. Dès qu’elle le vit s’approcher d’elle, elle se recula, tout en jetant furtivement un regard vers lui. Une envie de pleurer l’attaqua subitement.
– Je suis juste ça ? reprit-elle.
La colère qu’Adam entendit dans sa voix lui glaça le sang.
– Juste Morgane ? Même pas votre plan cul ?
Sa réponse eut le même effet qu’un poignard planté dans son cœur. Essayant d’ignorer l’impact de cette dernière, Adam s’avança une nouvelle fois vers elle mais elle se recula. Ce n’était pas ce mouvement qui le blessa mais son regard. Froid, quasiment glacial.
– Parce que c’est ce que vous avez dit à Céline, hein ? reprit-elle sur un ton qui mêlait tristesse et sarcasme. Que c’était juste du cul entre nous ?
Il se figea, sentant presque aussitôt la chaleur quitter son corps.
– Morg—
– Ah non, pardon, l’interrompit-elle. “Qu’on avait entamé une relation sexuelle”. C’est vrai que c’est plus professionnel que dire “plan cul”, hein.
Pourquoi il avait dit ça, merde ? Il avait regretté ces mots à peine avaient-ils quitté sa bouche mais comment aurait-il pu définir leur relation à ce stade ? C’était ce qu’il se passait entre eux, non ?
– Est-ce qu’à un moment donné, vous avez demandé mon avis, hein ?
Elle ne lui laissa que quelques secondes pour répondre avant de reprendre :
– Bah non, évidemment ! Et moi qui pensais que vous étiez différent, Karadec.
Sa voix s’était noyée de larmes. Elle renifla. Merde, merde, merde !
– Mais vous valez pas mieux que les autres, continua-t-elle. Vous voulez que les bons côtés et dès que vous en avez marre de moi, vous—
Elle déglutit, détourna le regard et leva la tête vers le plafond, comme pour s’empêcher de pleurer plus. Adam l’observa et tenta de repousser, tant bien que mal, cette envie furieuse de la prendre dans ses bras, tant pis si elle résistait.
– Je pensais que vous étiez différent, répéta-t-elle, la voix légèrement brisée. Et moi... comme une conne, je suis tombée amoureuse de vous !
Presque aussitôt, Morgane referma la bouche, comme si elle ne s’était pas attendue à ce que cette information sorte des confins de son esprit.
Pendant quelques secondes qui lui parurent être une éternité, le silence les submergea.
Adam la fixa, hébété, tandis qu’elle écarquillait les yeux puis tourna la tête.
Morgane, amoureuse de lui.
Non, c’était impossible. Il avait dû mal entendre.
Morgane évitait toujours son regard, se mettant à observer les environs, comme si elle découvrait les lieux.
Ces mots, il avait rêvé de les entendre depuis de trop nombreuses années, probablement depuis qu’il s’était rendu compte de ses propres sentiments. L’espace de quelques mois, il avait même cru que son rêve se réaliserait avant que tous ses espoirs ne soient anéantis par la trahison.
Depuis, il s’était résolu au fait que ses sentiments n’étaient pas réciproques, même si la proximité qu’avait amené leur colocation, ainsi que l’éducation de Léo avaient remis en doute pas mal de choses. Et maintenant, il avait la confirmation de tout ce qu’il avait souhaité, mais de la pire des façons.
Pourquoi avait-il fallu que cela arrive à ce moment-là ? S’il avait su avant, est-ce qu’ils seraient là, à se disputer sur ce qu’ils étaient l’un pour l’autre ?
Il resta un long moment silencieux, se battant avec son envie de confirmer qu’il avait bel et bien entendu, de l’embrasser et de lui faire comprendre que c’était réciproque.
– Vous—, bégaya-t-il doucement, encore sonné par la révélation.
Il sentait qu’il devait avoir l’air idiot, incapable de faire une phrase complète, incapable de penser quoi que ce soir. Inconsciemment, il s’avança vers elle mais Morgane fit un pas en arrière, non sans lui jeter le plus noir des regards. Jamais, au grand jamais, elle ne l’avait regardé ainsi. Même pas lors de l’annonce de sa mutation, l’année précédente. C’était le genre de regard qui vous figeait sur place, qui rendait toute justification insuffisante
– On sera plus dans vos pattes d’ici la fin de la semaine, fit-elle. Content ?
– Morgane, vous allez m’écouter, merde ? s’écria-t-il alors qu’elle recommençait à gravir les marches.
Morgane s’arrêta, se tourna vers lui. Un sourire sarcastique étira ses lèvres.
– Pourquoi ? demanda-t-elle, sur le même ton. Pour que vous me mentiez encore ?
Adam eut un léger mouvement de recul.
– Comme vous ? eut-il envie de rétorquer, bien malgré lui.
– De quoi vous parlez ? répondit-il plutôt.
Elle le fixa pendant quelques secondes avant de se mettre à rire et de regarder ailleurs, puis à nouveau lui.
– Du putain d’appart’ que vous louez chaque semaine en scred’ depuis qu’on couche ensemble, Karadec ! s’exclama-t-elle, tout en s’approchant de lui.
La vague de froid revint, plus glaciale cette fois. À l’étage, les pleurs de Léo commencèrent à se faire entendre.
Merde, merde. La soirée ne devait pas se passer comme ça.
Il vit brièvement Morgane être tout aussi alertée que lui par le réveil de Léo, avant qu’elle ne reprenne, sans humour :
– Eh ouais, je suis au courant pour l’appart ! Vous pensiez que je le saurais jamais ?
– Comment vous sav—
Son regard l’interrompit presque aussitôt.
– Vous avez fouillé dans mon téléphone, Morgane ? demanda-t-il.
Elle continua de le fixer, loin d’être déstabilisée par sa colère soudaine.
– De quel—
Cette fois, ce fut lui qui se stoppa net.
Relevant la tête, il prit une grande inspiration puis expira pour se calmer avant d’affronter Morgane.
– Morgane, c’est pas ce que vous—
– Mais oui, bien sûr, le coupa-t-elle, une nouvelle fois, visiblement déterminée à ne pas le laisser en placer une. Dire que vous m’avez fait la gueule pendant des mois parce que je vous avais menti !
Il aurait voulu lui répondre mais une fois de plus, elle l’en empêcha.
– Mais moi, Karadec, je l’ai jamais fait pour vous fuir ! continua-t-elle d’une voix étranglée par les sanglots.
– Morgane, s’il vous—
– Je vais m’occuper de Léo, coupa-t-elle sèchement. Bonne nuit.
Il aurait voulu la suivre, lui assurer qu’elle se trompait sur toute la ligne, sur lui, sur eux, sur ses intentions, mais il resta immobile, incapable de dire quoi que ce soit, trop abasourdi. Son regard ne la quitta néanmoins pas et, à chaque marche qu’elle gravissait, Adam sentait son cœur se briser un peu plus.
Jamais il ne l’avait vue aussi en colère contre lui, aussi blessée et il ne savait pas si cette fois, ils en reviendraient.
*
Adam expira longuement après avoir déposé le verre d’eau dans le fond de l’évier. Il ferma les yeux un instant, espérant vainement, qu’enfin la nervosité, la culpabilité et la tristesse qui comprimaient douloureusement sa poitrine depuis son échange avec Morgane disparaissent.
Il jeta un bref coup d’œil à l’heure sur le micro-ondes. Selon elle, cela faisait une bonne dizaine de minutes qu’il était là, et quasiment trois heures qu’il aurait dû être endormi.
Il sentit son corps se détendre légèrement, mais pas suffisamment pour qu’il songe à retourner se coucher. Il savait que ce serait peine perdue de toute façon. Dès qu’il avait pensé qu’il allait enfin succomber au sommeil, il avait nagé dans un état entre la conscience et l’inconscience, hanté par les mots et le regard emplis de colère, de douleur de Morgane. S’il tentait à nouveau de céder à la fatigue, il savait parfaitement ce qui l’attendait et se concentrer sur la berceuse de Léo ou sur sa respiration mesurée ne servirait à rien.
Encore maintenant, alors qu’il s’efforçait à ne pas se souvenir de ce qu’il s’était passé quelques heures plus tôt, il voyait tout le mal qu’il avait causé.
Il n’avait jamais voulu lui faire ça mais il ne pouvait pas nier qu’il l’avait fait.
“Et moi… comme une conne, je suis tombée amoureuse de vous !”
Adam ouvrit les yeux subitement lorsqu’une fois de plus, l’étau autour de son cœur se resserra.
Il n’arrivait toujours pas à croire que Morgane soit amoureuse de lui. Il aurait dû être sur un petit nuage ; au lieu de ça, quand il n’était pas assailli par la culpabilité, il était tourmenté par le doute de cette révélation.
Il était évident qu’il y avait quelque chose entre Morgane et lui. Quelque chose de fort, d’indéniable, qui les ramenait constamment l’un vers l’autre qu’ils le veuillent ou non. Malgré ses sentiments envers elle, il avait longtemps pensé que ceux de Morgane reposaient seulement sur leur attirance mutuelle, qu’il n’y avait rien d’autre de plus fort de son côté.
C’était pour ça qu’il s’était contenté de leur relation sexuelle pendant les dernières semaines. Même s’il n’avait pas son cœur, au moins, elle était avec lui, et c’était suffisant.
Il soupira, posa une main sur sa poitrine, comme si ça suffisait pour apaiser la douleur puis se passa de l’eau froide sur le visage.
– Merde, entendit-il soudainement derrière lui.
Il sentit un petit soubresaut dans sa poitrine au son de la voix de Morgane.
Il avait oublié cette petite habitude que Morgane avait de venir grignoter quand elle n’arrivait pas à dormir, maintenant qu’il y pensait. Cette même habitude qu’il trouvait adorable sans jamais vraiment vouloir lui avouer ou se l’admettre. Il aimait bien lui faire croire qu’il ne savait pas ce qu’elle faisait, tout en s’assurant qu’il y ait toujours ses friandises préférées pour les grignotages nocturnes.
Dans d’autres circonstances, il aurait probablement souri et l’aurait taquinée sur sa présence dans la cuisine. Quelques jours auparavant, il en aurait profité. Là, il ne savait plus quoi faire.
Étonnamment, Morgane ne s’était pas enfuie lorsqu’il lui avait fait face mais elle évitait soigneusement son regard. Elle se racla la gorge, leva brièvement les yeux vers lui avant de tourner les talons.
Elle avait encore pleuré et c’était sa faute.
Cette pensée le fit s’élancer vers elle et attraper son poignet avant qu’elle ne s’échappe. Elle ne fit aucun mouvement pour quitter son emprise mais resta néanmoins figée. Elle releva le menton semblant déterminée à ne pas lui faire face.
– Morgane, il faut qu’on parle, lui dit-il doucement, tout en la relâchant.
Elle amena avec force son bras contre elle puis se crispa. Au bout de quelques secondes, elle pivota enfin vers lui, son visage toujours aussi fermé. Elle veillait encore à ne pas le regarder dans les yeux, mais elle était toujours aussi furieuse.
– J’ai plus rien à vous dire, cracha-t-elle.
Adam soupira. Il avait su qu’elle s’obstinerait à lui faire gueule.
– Moi, j’ai des choses à vous dire, Morgane, dit-il avec plus de force qu’il ne l’aurait voulu.
– Eh ben, je suis bien contente pour vous ! Rétorqua-t-elle en reprenant la direction de la sortie.
– Je n’essayais pas de vous fuir, quand j’ai loué l’appartement, expira-t-il.
Elle lui fit une nouvelle fois face, le regarda d’un air incrédule, avant de se mettre à rire.
– Bien sûr, répondit-elle, sarcastique.
Il ne s’attendait pas à ce qu’elle le croit mais encaissa douloureusement sa réponse.
– Vous allez me dire quoi ? Que c’était juste pour tester l’appart, histoire de préparer un petit week-end rien que tous les deux, sans les gosses ?
Il aurait voulu lui dire ça, aurait voulu que ce soit pour cette raison qu’il avait loué l’appartement. Il pouvait presque imaginer cette réalité alternative où il n’avait pas agi de cette façon ; où le regard de Morgane brillerait de joie et non à cause des larmes qu’elle se retenait de verser ; où son sourire éblouirait toute la pièce au lieu de la voir si triste ; où il la tiendrait dans ses bras, l’embrasserait, ferait tout pour qu’elle sache combien il l’aimait.
Non, tout ce qu’il avait cherché, c’était la quiétude qu’il avait perdu depuis des mois.
La vérité se présenta à lui aussi violemment qu’un camion lancé à vive allure sur lui.
Morgane avait raison ; il avait fui. Non, pas elle, plus jamais elle, mais le chaos qu’était devenue sa vie en quelques mois. Il avait eu l’impression que sa maison, autrefois son refuge, était devenue une prison. Et il s’en voulait de penser ça.
Oui, il avait du mal à s’adapter au fait qu’il n’y aurait plus le silence chez lui, mais ce n’était pas ça qui l’avait vraiment poussé à louer l’appartement. Une fois par semaine, il avait la sensation de retrouver le contrôle de sa vie.
Depuis la naissance de Léo, c’était comme si elle défilait à tout vitesse, sans lui laisser le temps d’apprécier ou de respirer ne serait-ce qu’une seconde. Du jour au lendemain, il avait quatre enfants, dont un nouveau-né, une Morgane et peu de temps pour lui.
Pendant leur congé parental, il avait pensé que Morgane et lui avaient trouvé un équilibre à peu près stable. D’accord, tout était chaotique autour d’eux, mais cela ne l’avait pas particulièrement gêné. Il ne s’était rendu compte de sa fragilité que depuis leur échange, un peu plus tôt dans la soirée.
Il avait blessé Morgane et était sur le point de la perdre, à cause de ça.
“Et moi… comme une conne, je suis tombée amoureuse de vous !”
– Alors ? insista-t-elle avec un sourire faux.
Adam secoua la tête pour sortir de ses pensées puis ouvrit la bouche mais la ferma presque aussitôt. Morgane acquiesça, tout en détournant le regard. Il s’empêcha de s’avancer vers elle.
– C’est bien ce que je pensais, dit-elle doucement.
Elle semblait abattue et lui, il était démuni.
– Au moins, cette fois, vous m’avez pas menti, ajouta-t-elle avec un sourire forcé.
– Je voulais pas vous mentir, admit-il.
– Mais vous l’avez fait ! s’écria-t-elle.
Il grimaça, sans savoir si c’était à cause du volume ou de la souffrance qu’il voyait dans ses yeux.
Un silence lourd tomba dans la pièce.
– Vous l’avez fait pendant trois semaines, Karadec ! renchérit-elle tandis que sa voix se brisait. Tout en me baisant et en me faisant croire que vous—
Elle s’arrêta net, détourna son regard et déglutit, avant de reprendre :
– Je sais que je suis pas facile à vivre, mais…
Elle leva les yeux vers le ciel, renifla, avant d’à nouveau reporter son attention sur lui.
– J’avais cru que vous… vous y arriveriez. Que vous seriez celui qui… Que j’avais trouvé quelqu’un qui…
Elle déglutit et tourna la tête, tout en essuyant ses larmes.
– Mais je me suis plantée, hein ? reprit-elle.
Il n’eut pas le temps de la contredire, de s’avancer vers elle, de la tenir dans ses bras tout en lui disant qu’effectivement, elle se trompait, qu'elle continua, avec un sourire insincère :
– Tout comme je me suis plantée sur le fait qu’il y avait quelque chose de sérieux entre nous. Mais c’était juste du cul.
– C’était pas que ça, Morgane, lui assura-t-il doucement.
– Mentez pas, Karadec ! s’exclama-t-elle en s’approchant de lui.
Le cœur d’Adam se serra un peu plus lorsqu’il vit ses larmes prêtes à couler.
– C’est ce que vous avez dit à Céline !
– Vous vouliez que je lui dise quoi, Morgane ? rétorqua-t-il sur le même ton.
Elle se mit à rire.
– Vous auriez pu faire comme moi et rien dire !
– Ah, parce que crier au deep fake, c’est rien dire pour vous, Morgane ? rétorqua-t-il. Vous pensez qu’elle nous aurait cru quand elle avait eu la preuve qu’on couchait ensemble ?
– La preuve, elle l’a depuis des mois, okay ? Il est en haut, je vous signale ! Mais c’est bon, je me suis faite des films. J’aurais dû le comprendre quand vous avez insisté pour qu’on continue à se vouvoyer comme des putains d’aristos !
– Parce qu'on ne faisait que coucher ensemble, Morgane ! lui rappela-t-il.
– Non, Karadec ! rétorqua-t-elle. On a pas fait que coucher ensemble !
À nouveau, un rire s’échappa de sa bouche.
– Vous vous rendez vraiment pas compte de comment vous vous comportez avec moi ou quoi ? C’était “que coucher ensemble” quand vous me preniez la main en scred’ sur les scènes de crime ou à la DIPJ ? Ou quand vous me “convoquiez” pour une raison de merde juste pour m’embrasser ? Ou quand vous m’embrassiez pour me dire “bonne nuit” quand on couchait pas ensemble ? Ou les petits dîners à la bougie, soi-disant pour faire des économies d’électricité et comme par hasard les soirs où j’avais pas les gosses ?
Adam cligna des paupières à plusieurs reprises.
Non, il ne s’en était pas rendu compte et bordel, il avait envie de se gifler violemment. Il avait fait tout ça parce qu’il en avait eu envie, parce qu'il voulait lui faire plaisir, parce que…
Une vague de culpabilité le submergea. Évidemment que Morgane avait pensé qu'ils étaient plus que ça.
– C’est juste qu’on en a pas parlé, Morgane, fit-il doucement, espérant que cela suffise.
– Bah évidemment qu’on en a pas parlé ! rétorqua-t-elle, sur un ton ironique. La dernière fois que j’ai essayé, vous m’écoutiez pas !
– Quand ?
Morgane rit une nouvelle fois, sans humour.
– Ah beh voilà ! s’exclama-t-elle en le pointant de la main. Mais j’ai compris, Karadec. C’était que du cul pour vous.
– Vous croyez qu’on aurait cette discussion si c’était que ça ? répliqua-t-il.
– J’en sais rien, vu que votre kiff, c’est de m’engueuler, répondit-elle.
– Et vous, de m’agacer !
– Eh ben, le problème sera réglé à la fin de la semaine, vous en faîtes pas ! s’exclama-t-elle en tournant les talons.
– J’ai jamais dit que je voulais que vous partiez !
– Vous avez carrément loué un appart pour me le faire comprendre ! rétorqua-t-elle en lui faisant face une nouvelle fois.
– Vous étiez pas censée le découvrir comme ça.
– Ah, parce que vous comptiez me le dire ? Bah tiens !
– Je vous l’aurais dit si vous aviez pas fouillé dans mon téléphone, Morgane !
Morgane roula des yeux, exaspérée.
– Je l’aurais pas fait si vous m’aviez pas menti, droit dans les yeux, avant, Karadec ! Et qui laisse son téléphone dans le salon en allant se coucher, d’abord ?
– Je suis désolé de vous avoir menti mais je l’ai fait pour pas vous blesser.
– Okay, acquiesça-t-elle.
Son ton la contredisait. Il eut l’impression, une fois de plus, d’avoir merdé.
– Morgane…, fit-il d’une voix plus douce.
– Non mais c’est bon, vous fatiguez pas, répondit-elle, en déglutissant. J’ai compris.
Elle l’observa un instant, cligna vivement des paupières avant de reprendre son ascension vers l’étage. Adam s’élança et saisit à nouveau son poignet.
– Morgane—
– J’ai dit que j’ai compris, c’est bon ! s’exclama-t-elle. C’est moi le problème, je sais !
Elle parvint à se libérer de son emprise avec force, non sans le fusiller du regard. Elle garda ce dernier sur lui puis reprit :
– En fait, ce que je comprends pas, c’est…
Elle se tut, leva les yeux vers le ciel comme si elle cherchait ses mots avant de reporter son attention sur lui.
– Pourquoi vous voulez que je reste, Karadec ? demanda-t-elle, froidement. Pour vous donner bonne conscience à cause de Léo, c’est ça ?
À nouveau, son regard semblait vouloir le blesser plus qu’il ne l’était déjà.
Il s’apprêta à répondre mais elle le devança :
– Vous savez quoi, Karadec ? reprit-elle. C’est pas le fait d’avoir couché ensemble qui était une connerie ; c’est que vous m’ayez convaincue de revenir bosser avec vous, y’a deux ans ! Je comprends même pas pourquoi vous avez fait ça parce que vous seriez encore avec Roxane à l’heure qu’il est si—
– Vous voulez vraiment savoir pourquoi je veux que vous restiez, Morgane ? S’écria-t-il soudainement. Parce que je vous aime ! Voilà !
Il déglutit puis inspira et expira. Les larmes commençaient à piquer les yeux tandis que Morgane écarquilla les siens, surprise par sa déclaration.
Sans vraiment le vouloir, il reprit, sur le même ton :
– Parce que, même si t’es chiante, insupportable, bruyante, envahissante ; que tu ne ranges pas tes affaires, ni ne fais la cuisine ou un peu le ménage ; que tes enfants se chamaillent à longueur de journée et monopolisent la télévision ; que ni les enfants, ni toi ne rebouche le dentifrice, que t’as la sale manie de piquer de la nourriture dans le frigo et faire croire que ce n’est pas toi ; que tu fouilles dans mon téléphone sans ma permission, que tu n’en fais qu’à ta tête, je suis amoureux de toi et j’aime être avec toi !
Il se redressa, essoufflé puis ferma les yeux pour repousser les larmes qui menaçaient de couler. Morgane continua de le regarder, visiblement abasourdie par son monologue.
Adam détourna le regard et s’éloigna d’elle. L’intensité de ce qu’il venait de dire faisait encore trembler son corps alors qu’il se dirigeait vers le salon.
Le silence reprit sa place, mais cette fois, il était plus léger, comme si un poids s’était retiré.
Derrière lui, il entendit le parquet des marches grincer puis des pas feutrés qui semblaient le suivre.
– Vous… tu..., fit-elle.
Il se retourna doucement vers elle.
Morgane avait l’air soudainement si petite, si timide, tandis qu’elle s’avançait vers lui, toujours hébétée. Elle s’arrêta à une distance raisonnable de lui, mais trop loin à son goût, puis se racla la gorge, comme si elle essayait de se ressaisir.
– Je… je veux pas que vous partiez, Morgane, admit-il, une nouvelle fois, en croisant son regard avec le sien.
Celui de Morgane était hésitant.
Après avoir dégluti, il s’avança vers elle. Cette fois, elle ne se recula pas. Il reprit :
– C’est pour ça que je vous ai rien dit pour l’appartement parce que j’avais peur que si… si vous sachiez que j’avais besoin de calme, que vous pensiez… que je voulais plus de vous.
Morgane le fixa longuement. Son silence commençait à l’inquiéter, alors il continua :
– Et… je suis désolé d’avoir dit à Céline que… ce qu’il y avait entre nous n’était que sexuel, Morgane. J’aurais jamais dû dire ça parce que c’est faux.
Elle continua de le regarder. Il y avait quelque chose dans ses yeux de différent ; elle semblait presque amusée.
– Morgane ? s’enquit-il.
Elle releva légèrement la tête et haussa les sourcils.
– Vous… m’avez entendu ? demanda-t-il.
– Ouais, ouais, s’empressa-t-elle de répondre, l’air un peu distraite. Enfin… non. Enfin… si, si, je vous ai entendu. Que vous étiez désolé, que vous auriez pas dû dire ça, tout ça…
– Et… vous… ?
– Kara, tu m’as tutoyée, remarqua-t-elle après un long silence si peu caractéristique d’elle.
– Je vous demande pardon ? fit-il en clignant des paupières.
– Pendant ton speech 10 Bonnes Raisons De Te Larguer, là. Tu m’as tutoyée.
Il rit malgré lui.
– Je pense que je m’en souviendrais si je vous avais tutoyée, Morgane.
– Hm, hm, acquiesça-t-elle un peu trop vigoureusement.
– Et je suis pas en train de vous larguer, se défendit-il, confus.
Une nouvelle fois, il eut l’impression qu’elle l’écoutait à peine, son regard sur lui mais dans le vide, comme si elle réfléchissait. Il attendit quelques secondes de plus pour sa réponse, fit un pas vers elle et alors qu’il prenait une grande inspiration et s’apprêtait à reprendre, les yeux de Morgane se focalisèrent sur lui.
– Tu… le pensais vraiment ?
Adam fronça les sourcils.
– Tout ce que t’as dit pendant ton speech ? clarifia-t-elle, après avoir rapidement roulé des yeux. Que… tu…
– Que je quoi, Morgane ?
– Rien, finit-elle par dire après un long silence. Laissez tomber.
Elle se retourna et se dirigea, à nouveau, vers l’escalier, sous le regard d’Adam.
Quand ce dernier avait imaginé lui avouer ses sentiments, ce n’était pas de cette façon. Il avait toujours pensé que ce serait lors d’un dîner romantique, qui, pour une fois, se serait bien terminé. Il l’aurait accompagneé vers sa voiture et là, il lui aurait confié qu’il avait passé un bon moment avec elle. Elle aurait planté son regard dans le sien, comme si elle cherchait à le noyer puis il l’aurait alors embrassé et dans un souffle, il lui aurait dit.
Jamais il n’aurait pensé qu’il finirait par crier tout ce qu’il ressentait pour elle pour éviter de la perdre. Maintenant, il était trop tard pour faire machine arrière.
– Morgane, attendez ! fit-il en s’élançant vers elle pour la retenir.
À sa grande surprise, elle pivota vers lui sans qu’il n’ait besoin d’attraper son poignet. Elle croisa les bras contre sa poitrine.
– Oui, admit-il. Oui, je pensais tout ce que j’ai dit.
Morgane leva la tête vers lui.
– Tu m’as manqué, Morgane, avoua-t-il doucement.
C’était probablement ça qui l’avait convaincue. Ou peut-être était-ce le ton qu’il avait utilisé. Il n’en savait rien. Tout ce qu’il savait, c’était que Morgane avait posé sa main sur sa joue juste après, et avant qu’il ne puisse comprendre ce qu’il se passait, ses lèvres étaient sur les siennes, comme une réponse. Il passa ses bras autour d’elle et l’attira un peu plus vers lui, s’accrochant à elle.
Putain, ça lui avait manqué de la sentir tout contre lui. C’était comme si elle était enfin à sa place, comme s’il retrouvait une partie de lui qu’on lui avait arraché ces derniers jours. Non, ce n’était pas une impression. Morgane était une partie de lui, une partie de lui irremplaçable et dorénavant essentielle. Comment avait-il pu être aussi proche de la perdre ? Comment avait-il pu la laisser penser que ce qu’il ressentait pour elle n’était que l’attirance physique ? Comment avait-il pu dire ça à Céline ?
Morgane détacha soudainement ses lèvres des siennes et s’écarta légèrement, mais pas assez pour quitter l’étreinte. Une nouvelle fois, il vit l’inquiétude et le doute dans son regard. Elle baissa la tête, resta quelques secondes ainsi, avant de lentement le forcer à la lâcher. Adam sentit son cœur se fissurer doucement.
– Rien va changer si je reste, hein ? demanda-t-elle faiblement, avec un petit sourire douloureux.
– Si, s’empressa-t-il de répondre. Mais… je pense qu’il va falloir qu’on fasse tous des efforts pour que… ça marche. Et… je veux que ça marche entre nous. Vraiment.
Elle acquiesça, visiblement émue.
– Et l’appart ?
Il grimaça. Il ne pouvait pas lui promettre qu’il n’en aurait plus besoin de temps en temps, pas quand il ne savait pas si ce serait le cas ou non.
Morgane hocha la tête une nouvelle fois.
– Je veux que tu me le dises si t’as besoin de calme, Kara, lui fit-elle.
– Je le ferai.
– Je suis sérieuse, insista-t-elle. Je veux que tu me le promettes. Parce que ça peut pas continuer comme ça.
– Je te le promets.
– Et nous…, fit-elle en penchant la tête d’un côté puis de l’autre, en faisant une moue légèrement malicieuse, on essaiera d’être un peu moins bruyants et bordéliques. Mais je peux pas le promettre, hein ! Mais on essaiera.
Elle lui sourit et il ne put s’empêcher de le lui rendre.
– Du coup, on déclare quoi à Céline et aux RH demain ? demanda-t-elle.
Pour seule réponse, Adam s'approcha d'elle, posa une main sur son visage, le caressa tendrement du pouce avant d'attirer Morgane vers lui et de l'embrasser.
